‹ La police sous Louis XIVChapitre 10 sur 51 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Les procès politiques sous Louis XIV. — La nohlrsse de Normandie et de plusieurs autres provinces conspire en 1659 pour avoir les États gêné* raux. “ La conspiration est decouverte.— On fait raser beaucoup de châteaux féo<laux. — Ex<’>cution <iti marquis de Bonnesson. — Conspiration du protestant Roux de Marcilly. — Ses menaces de tuer Louis XIV.— 11 est exécuté le 2l juin IC59. — Un autre conspirateur protestant, prenant le titre de comte de Sardan, s'engage avec l’Espagne a faire soulever plusieurs provinces. — Conspiration du chevalier de Rohan. — Sa jeunesse folle et Jissipi^e ; ses prodigalités. — La Re) nie est chargé de la direction du procès. — Détails à ce sujet. — Le chevalier de Rohan avoue, dans l’espoir que Louis XIV lui pardonnera. — Il est condamné. — Belle lettre que lui (‘crit une de ses maîtresses pour l’exhorter à bien mourir. — Circooslanct's de sa mort. — Un auditeur a la cour des comptes est condamné à mort pour n’avoir pas révélé un complot contre le roi. — . D'autres complots sont encore formés, mais ils n'éclatenl pas.

Si, aux prises avec les grandes diffîcultés économiques, La lleyiiic était, comme tant d’autres, écrasé par cette lourde lâche, il retrouvait sa vigueur morale dans les affaires qui ne réclamaient que le zèle et la vigilance du juge. Nous avons raconté le procès de la marquise de Brinvilliers, dont il n’eut à s’occuper qu’ accidentellement. D’autres, des procès politiques, ou, comme on disait alors, pour crime de lése-maje.sté, troublèrent par intervalles la longue quiétude du règne de Louis XIV. Dans quelques-uns, comme celui du chevalier de Rohan, La Heynie Joua un râle important, que sa correspondance éclaire d’un jom’ curieux

LE CHEVALIER DE HüHAN.

et tout nouveau. Quelque-s détails sur les conspirations des premiers temps du règne feront encore mieux apprécier le caractère du tragique événement où l’intervention de La Ueynie fut prépondérante.

Entourées, l’on s’en doute bien, d’un mystère impé nétrable, la plupart des conspirations contre la personne ou l’autorité du roi s’éteignaient d’ordinaire dans les sombres profondeurs des prisons d’État. Ouebiuofois pourtant elles faisaient explosion et venaient finir eu place de Grève. Le première remonte à Kia'J. Se rappelant une promesse solennelle faite pendant la Fronde, à un moment où l’on avait besoin de son appui, la noblesse de Normandie, d’ .Anjou, de Poitou, rêvait la convocation des états généraux ; mais le péril était loin, et Mazarin avait complètement oublié les engagements de 1 (j.‘) 1 . Pour ôter toute illusion à la noblesse, un arrêt du conseil du '2'6 juin Uio8 avait interdit u à tous gentilshommes et autres de faire aucune as.semblée, sous peine de vie, sans permission du roi. » On apprit cependant, l’année suivante, que des nobles de la Normandie et de plusieurs provinces se réunissaient secrètement. Pendant plusieurs mois, la correspondance de Golbert et de Mazarin roula sur « cette révolte des gentilshommes, n L’un des plus compromis était un marquis de Bonnesson, zélé huguenot, dont Golbert faisait activement épier les démarches. « J’ai travaillé jusqu’à minuit à donner des ordres et à prendre les mesures justes pour arrêter Bonnesson, écrivait-il au cardinal le 1" septembre 16119. En signant cette dépêche à cinq heures du matin, l’on me donne avis qu’il vient d’être arrêté avec Laubarderie et Lézanville... Je ressens beaucoup de joie d’avoir réussi en cela, par la satisfaction que A’otre Eminence en aura. » Le mar-

quis de Bonnesson avait dit, quand on se saisit de lui. que son emprisonnement «étoit l’afiaire de la noblesse et qu’on en entendroit parler. » Quelques grands personnages, les comtes d’Harcourt, de Matignon et de Saint-Aignan , furent soupçonnés; mais, pour ne pas donner à l’affaire trop de gravité, on résolut de ne pas les impliquer dans les poursuites. Cependant beaucoup d’accusés étaient parvenus à sortir du royaume. Traduits exceptionnellement devant le grand conseil, composé de maîtres des requêtes de l’hôtel, espèce de commis.sion dévouée au ministre, ils furent condamnés à mort et exécutés en effigie à la Croixdu-Trahoir. En même temps, et c’était là le point essentiel pour la cour, on lit raser sans délai leurs châteaux et leurs bois, bien qu’aux termes des lois en vigueur, il eût fallu attendre cinq ans à partir du jour de leur condamnation; mais l’occasion était bonne pour écraser la queue de la Fronde, et Colbert, en l’abscence de Mazarin, ne la laissa pas échapper.

Restaient le, marquis de Bonnesson et quebiues autres. Après avoir fait tramer l’affaire en longueur et porté ses prétentions, disent les correspondances officielles, jusipj’à demander un avocat, Bonnesson fut condamné à mort et exécuté le Cl décembre 16.’»9. « Il a été assez fier en mourant, écrivit à Le Tellier le président de la commission, et n’a jamais voulu se convertir. C’est une affaire faite, qui auroit pu déjà finir il y a quelques jours ; mais messieurs du grandconseil ont gardé toutes les formalités imaginables, lesquelles enfin ne doivent point être condamnées, puisque l’événement fait si bien paroître l’intention droite des juges, n Notons que ceux-ci avaient été menacés, s’ils ne voulaient pas en finir, d’ètre obligés

de suivre la cour à Fontainebleau De son cftté, Gui Patin écrivit : « IjB marquis de Bonnesson a eu la tête tranchée à la Croix-du-Trahoir ; il e^t mort huguenot, et n’a jamais voulu entendre le docteur de Sorbonne qui a voulu le convertir, afin qu’il mourût à la romaine. Il n’a point voulu être bandé. Je pense qu’il a été vu de tout Paris, car on l’a mené de la Ba,stille, dans une charrette fort élevée, jusqu’au lieu du supplice. 11 avoit un livre entre ses mains, dans lequel il lisoit...» D’après Gui Patin, autorité d’ailleurs fort suspecte et qui prenait ses nouvelles de toute main, le bruit courait parmi le peuple que Cromwell devait envoyer une armée au secours des conspirateurs; et le nouvelliste de s’écrier naïvement : « Bon Dieu! quelle désolation il y eût eu en France ! » .\vec le marquis de Bonnesson s’éteignit le dernier souflle de ce qu’il pouvait y avoir eu d’aspirations honnêtes et libérales dans les premiers temps de la Fronde. Grâce aux folles ambitions du cardinal de Retz et des princes, et aux intrigues de quelques aventurières illustres, le pouvoir absolu était désormais si bien établi, qu’une révolution impitoyable, qui couvrit la France de ruines fécondes, était seule capable de le briser.

Une nouvelle exécution pour crime de lèse-majesté eut lieu à Paris dix ans aprè.s. En 1068, l’ambassadeur de France à Londres avait signalé l’arrivée en Angleterre « d’un des sujets les plus malintentionnés du monde. » Il s’agissait encore d’un protestant. Roux de Marcilly, né à Nîmes, qui, alléguant l’injustice des procédés du gouvernement à l’égard de ses coreligion-

* J'ai public <Jc nombreuses lettre* sur cctlc afTaire, très-peu connue jusqu’à ce jour, dans le premier volume «les Letlret de Colbert, texu* et appendice, année 1669; introduction, lxxxi.

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naires, n’avait imaginé rien de mieux, pour y mettre fin, que de tuer le roi. L’ambassadeur ajoutait que, cacbé dans un cabinet chez un ami où se trouvait Roux de Marcilly, il avait obtenu, à l’aide d’une série de questions concertées, les renseignements les plus complets sur les projets du conspirateur. Celui-ci, étant rentré en France pour les mettre à exécution, fut arrêté, jugé et condamné à mort. Le procureur du roi au Châtelet, qui avait .soutenu l'accusation, écrivit à Colbert que, « de l’avis de tous messieurs les conseillei’s, il n’y avoit point de supplice assez grand pour expier le crime dudit Roux de Marcilly, letjuel étoit si foible que l’on n’avoit pu lui donner la question. » Ce crime était, d’après les termes mêmes du jugement, U d’avoir pris part à des négociations secrètes contre le service du roi et de l’Étal, et d’avoir tenu des discours pernicieux qui marquoient ses desseins abominables contre la sacrée personne de Sa Maje.sté. » Roux de Marcilly fut exécuté le 21 juin 1GG9. « Il avoua, dit le jirocès-verbal de son exécution, qu’il avoit tout fait pour susciter des ennemis au roi, qu’il mouroit dans la volonté de le persécuter jusqu’à l’extrémité, puis(|u’il poussoit à outrance ceux de sa religion, et que, s'il étoit encore en étal, il n’y auroii rien qu'il épargnât et qu’il ne lit contre cela «

Cinq ans plus tard, un aventurier du nom de Sardan s’engageait, avec le prince d’ Orange et avec le roi d’Espagne, à faire soulever la Guienne, le Languedoc, le Dauphiné et la Provence. Protestant comme Bonnesson et Roux de Marcilly, originaire du Languedoc ainsi que ce dernier, il débuta chez un de ses oncles

* Bibl. imp.. Ms». Mélanges Colbert. Lettres adressées à Colbert, juin 1669.

LK CHEVALIKR DE KUHAN.

grelTIier de la cour des aides de Montpellier; nommé ensuite receveur des tailles au Puy, il avait été chargé d’accompagner des Fonds que les états de Languedoc envoyaient à Paris. Une fois dans la capitale, il dissipa cet argent, passa prudemment en Flandre, et fut condamné par contumace à la peine de mort Trois mois après, le 20 avril 1674, cet intrigant concluait avec le prince d’ Orange un traité où il lui promettait de faire soulever quatre grandes provinces. Un autre traité, signé à Madrid le 23 juillet suivant, portait que ces provinces étaient écrasées d’impôts, que le gouvernement français avait supprimé les états de Guienne et de Dauphiné, énervé ceux de Provence et de Languedoc, réduit tous les parlements au silence, et que les habitants , représentvs par diverses personnes , avaient résolu de deinamler la convocation des états généraux dans une ville libre. Le roi d’Espagne accordait en retour au comte de Sardan une pension annuelle de cent mille livres pour frais de premier soulèvement, un million pour chacune des années suivantes, et cent mille livres à un habitant de Bordeaux qui aiderait à s’emparer d’une place forte dans la province. Si les confédérés parvenaient à former un État particulier ou une république, le roi d’Espagne devait leur continuer sa protection, comme les rois de France avaient fa't, disait le traité, à l'égard des États de

* Dans une supplique au parlement, de Marie Vnsscrr veuve du sieur de Saint-Laurent, ancien receveur général du clergé, il est question d'un nommé Paul Sardan. ancien receveur des tailles en Lcinguedoc, qui, de 1667 a 1670, aurait été lié avec Godin de Sainle-Gruix, amant de la marquise de Brinvilliers, et Heicli de Penaiitier, receveur général du clergé, compromis dans t'affaire de la Brinvilliers Ce Sardan ne serait^ il pas l’intrigant dont le prince d’Orange et le roi d'Espagne furent les dupes ?

Hollande, sous des prétextes moins justes. Enfin le prétendu comte de Sardan s’obligeait, en qualité de syndic général des confédérés du Languedoc et député de la confédération, à susciter sans délai, dans les montagnes des Cévennes et du Vivarais, un soulèvement de douze mille hommes pour surprendre les postes de la rivière du Rhône et des autres places de la province et des provinces voisines

Par un hasard étrange, cette chimérique conspiration coïncida, et c’est sans doute ce qui donna tant de confiance au gouvernement espagnol, avec celle du chevalier de Rohan qu’il nous reste à raconter. L’importance de cette dernière affaire, le nom du principal accusé, le rôle que La Reynie joua dans ce procès’

< Dumont, CorTM Vli, 277. — Cet ridicules promesses

«l’un conspirateur betoi^neux n’eurcnt naturellement aucune suite, et l’on ne peut trop s’étonner que le cabinet espagnol les eût prises au sérieux. Quant à la France, elle ignora longtemps encore que ce traité, pourtant fort réel, eût été signé, et l'on voit par des lettres du chancelier Pontcharlrain qu’on n’en soupçonna IVxistencÆ qti'cn 1704, par une découverte tout à fait Inattendue. « Il y a apparence, écrivait-il le 23 juillet au lieutenant général de police d'Argenson, que ce traité peut avoir été fabriqué par un fripon du nom de Sardan qui étoit à Paris. C’est cet homme que nous voudrions bien trouver, et duquel le roi souhaite que vous fassiez toutes les perquisitions possibles. » Dans une autre lettre, Pontcharlrain parle du prétendu traité signé Paul de Sardan. (Depping ; Correspondance administrative sous Louis .V/K, II, 716, 811,812.) Un moment sur la voie, le gouvernement français venait donc de s’égarer de nouveau.

• Bibl. imp., Hss. F. F. 7, 629. Procès criminel du chevalier de Rohan i I vol. in-fol. C’est la collecti«m d’un grand nombre d’interrogatoires résumés par La Reynie, procureur général de la commission extraordinaire qui fut chargée de juger l’affaire. Il contient en outre beaucoup de lettres de La Reynie et diverses pièces émanées de la main des accusés.

La Bibliothèque impériale possède encore (fonds SOO Colbert, 26) un manuscrit intitulé : Procès de Messire Louis de Rohan et de ses complices; 1 vol. in-fol. C'est la copie du procès-verbal ofKcicl de tous les actes du procès.

LK CHEVALIER ÜE RÜHAN

dont il eut la direction, en ont fait un événement historique, et le soin avec lequel les pièces principales ont été conservées permet d’en étudier les particularités aux sources mêmes. D'une des plus illustres familles du royaume, admis dans sa jeunesse aux jeux de Louis XIV, objet des faveurs des plus belles et des plus grandes dames, ^armi lesquelles on nommait la duebesse de Mazarin, qu’il avait le premier enlevée à son mari, l'électrice de Bavière, et, s’il faut s’en rapporter aux bruits du temps, madame de Thianges et jusqu’à madame de Montcsjian, Louis de Rohan s’était fait comme à plaisir, par sa hauteur et ses dédains, des ennemis nombreux, implacables, en tète desquels figurait le roi. Vainement la princesse de üuéméné, sa mère, cherchait à l’arrêter dans ses folles prodigalités ; il n’écoulait rien, afl’ectait un grand mépris de la cour et vendait successivement, pour .se procurer quelques ressources, les charges qu'il y possédait. Il était réduit aux derniers expédients quand il tomba entre les mains d’un gentilhomme normand. George du Hamel, sieur de La Tréaumont, militaire réformé, perdu de dettes comme lui, ne rêvant qu'à refaire sa fortune. L’idée leur vint de faciliter à la Hollande et à l’Espagne une descente en Normandie, moyennant un million. Une dame de Villars, un chevalier de Préaux, son amant, étaient du complot et promettaient leur influence auprès de la noblesse normande, très-douteuse depuis la Fronde et fort mécontente en ce mo-

11 y a enün aux Archives de l’Empire, les irUerro^atoires uri^lnaux el diverses pièces ou lettres relative» a l’alfnii'c du chevalier de Rohan.

J’ai raconté ailleurs avec détail {Ti'Ots dinme% hisforiqUfs) la conspi' ration du chevalier de Rohan. Je traiterai particuliérement ici de la part que prit La Rcynie a son procès.

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