I.A CHAMBRK DES BOISONS
Cependant les mois s’écoulaient , et aucune preuve de complicité directe n’étant venue justifier les premiers soupçons contre madame de Montespan, l’embarras de La Re\ nie devenait extrême. Plus l’afTaire traînait en longueur et plus s’effacaient les impressions défavorables. Hésitant, craignant d’avoir fait fausse route, il conseillait, le G octobre i680, à Louvois, un biais pour éviter de la nommer en attendant de plus grands éclaircissements. Cinq jours après, il lui écrivait de nouveau que, malgré tous ses efforts pour se déterminer uniquement par son devoir, il ne savait à quoi s’an'êter. « D’un côté, disait-il, on doit craindre des éclats extraordinaires, dont on ne peut prévoir les suites; de l’autre, il semble que tant de maux, d’une ancienne et longue suite, venant à être découverts sous le règne d’un grand roi en la main duquel Dieu a mis une grande puissance et une autorité absolue, ils ne peuvent être dissimulés... » Mais aussitôt, redoutant de s’être trop avancé, La Reynie ajoutait : « Je reconnois que je ne puis percer l’épaisseur des ténèbres dont je suis environné. Je demande du temps pour y penser da\antage, et peut-être arrivera-t-il qu’après y avoir bien pensé, je veiTai moins que je ne vois àcette heure. Je sais déjà qu’il y a plusieurs inconvéniens en ce que je propose, et qu’il auroit été convenable, autant que la nature de ces malheureuses affaires l’eût permis, d’approcher de la conclusion le plus près qu’on auroit pu ; mais, après avoir tout bien considéré, je n’ai trouvé d’autre parti à proposer (pie de chercher encore de plus grcnds éclaircissemens et d’attendre du secours de la Providence, qui a tiré des plus foibles commencemens qu’on sauroit imaginer la connoissance de ce nombre infini de choses étranges qu’il étoit .si nécessaire de
LA CHAMBRR DES POISONS. i#T
savoir. Tout ce qui est arrivé juscju'ici fait espérer, et je l’espère avec beaucoup de confiance, que Dieu achèvera de découvrir cet abîme de crimes, qu’il montrera en même temps les moyens d’en .sortir, et enfin qu’il inspirera au roi tout ce qu’il doit faire dans une occasion si importante. »
Que devait penser Louvois, cet homme si énergique, si précis, de pareils tâtonnements et de telles espérances? Était-ce là le langage d’un magistrat, et fallait-il s’endormir dans ces illusions puériles? Décidément La Reynie, égaré dans le labyrinthe de dénonciations auxquelles il avait eu le tort d’ajouter une importance exagérée, ne savait plus comment en sortir, et le procès menaçait de s’éterniser, si une main vigoureuse ne venait en aide à celui qui en avait la direction. Cela était d’autant plus urgent que la chambre de l’Arsenal était l’objet des conversations de toute l’Europe, avide de nouvelles. Les gazettes étrangères annonçaient, il e.st vrai, par intenalles, la condamnation et le supplice de quelque accusé vulgaire; mais c’était tout, et nul détail ne transpirait. Quant à la Gazette de France, journal officiel de la cour, elle gardait le silence le plus absolu; pour elle, la chambre n’existait pas. Parlant d’ailleurs longuement des moindres fêtes royales, des promenades de la reine, des visites de la dauplüne, des cérémonies religieuses, de ce qui se passait dans le royaume de Siam, en Chine, en Turquie, en Moscovie, elle ne s’abstenait que sur un point, celui qui aurait le plus intéressé le public.
11 fallut que Colbert intervint pour dénouer cette situation, qui ne pouvait se prolonger sans compromettre mesdames de Monlespan et de Vivonne, et dé-
LA CHAMBRE DES POISONS
considérer la royauté elle-niêiue. On a vu que ce ministre, directement intéressé à écarter les soupçons qui planaient sur elles (il y allait de l’honneur de la famille ) , avait communiqué les interrogatoires des accusés à l’avocat Duplessis, en le consultant sur la marche de la procédure. Une lettre qu’il lui écrivit le 2?) février 1681 indique bien l’état de l’affaire à cette époque. (I J’ai vu et examiné avec soin, disait-il, le mémoire que vous m’avez envoyé; j’espère en recevoir un demain sur le .second fait, qui n’est pas moins grave que le premier, et dont la preuve &st selon moi plus entière et plus parfaite. » Colbert faisait ensuite observer i Duplessis que la longue durée de la détention, la multiplicité clés interrogatoires et le grand nombre des prévenus, avaient pu leur procurer le moyen de communiquer ensemble et leur suggérer l’idée, pour ajourner leur supplice et peut-être même s’y soustraire, de compromettre avec eux des personnes du rang le plus élevé. Il le priait d’examiner s’il y avait nécessité de faire tant d’interrogatoires, d’établir une chambre extraordinaire pour cette nature de crimes, de prolonger le procès contre l’ordre ordinaire de la justice, et si, dans le cas où l’affaire aurait été remise aux lieutenants criminels, on ne l’aurait pas plus promptement et plus sûrement terminée sans tomber dans tant d’embarras. Il y avait, suivant lui, trois moyens d’en sortir : continuer la procédure, ce qui n’était pas l’avis du roi; juger quelques accusés des plus coupables, tels que Lesage, Guibourg et la fille Voisin ; enlin transporter sans jugement toutes ces canailles au Canada, à Cayenne, aux îles d’ .Amérique et à Saint-Domingue. Il préférait, quant à lui, le second expédient, à la condition d’envoyer, même dans ce
LA CHAMBRE DES KHSONS. 199
cas, une vingtaine des moins coupables dans quelque prison près de Paris, et de mettre le reste au secret le plus rigoureux.
Les mémoires de Duplessis à Colbert existent encore et sont curieux à interroger. Après avoir résumé en quelques pages les dépositions principales contre madame de Montespan, dépositions qu’il qualilie ^ exécrables calomnies, Duplessis fait remarquer que c’étaient là de simples allégations n’ayant d’autre but que d’égarer la justice ; (jue, si madame de Montespan s’était réellement compromise par des pratiques infâmes avec la Voisin, celle-ci n’eût pas hésité à l’avouer quand, sur le point de paraître devant Dieu, elle n’avait plus à penser qu’à son salut; que les dénonciations de la fille Voisin après la mort de sa mère étaient démenties par plusieurs témoins ; qu’en admettant quelle eût dit vrai, ce commerce entre madame de Montespan et la femme \^oisin aurait duré de cinq à six ans, pendant lesquels celle-ci aurait fait de fréquents voyages à Glagny et reçu de nombreuses visites de la demoiselle Désœillets. a Or, disait l’avocat Duplessis, si madame de Montespan eût été capable d’entreprendre l’exécrable dessein d’empoisonner le roi, pourquoi la Voisin et la Trianon se seroient-elles trouvées en peine d’approcher de sa personne pour lui faire prendre un placet empoisonné de poudres ou pour en jeter dans sa poche’? Gomment auroient-elles été en peine de trouver quelqu’un qui leur donnât entrée à la cour et qui fît placer la Voisin ? » Le passage du mémoire de Duplessis relatif à cette assertion de la fille Voisin que, pendant cinq ou six ans, toutes les fois que madame.de Montespan craignait quelque diminution dans les bonnes grâces du roi, elle aurait eu
tA CHAMBRE UES PUISONS.
recours aux poudres magiques, nous montre l’avocat précisant à sa manière la situation intime de madame de Montespan vis-à-vis de Louis XIV dans les années qui précédèrent le procès. « Ce temps de cinq à six années, dit-il, remonteroit à 1673, caria Voisin a été arrêtée en 1679. Or Sa Majesté sait que les petites inquiétudes de jalousie que l’affection peut avoir produites dans l’esprit de madame de Montespan n’ont commencé qu’en 1678, et dans quelle tranquillité d’esprit elle a vécu, tant en 1677 qu’ auparavant. Et depuis elle sait l’assiduité, l’attache, l’affection que cette dame avoit pour sa personne, l’assurance et la quiétude d’esprit qu’elle a eues dans tous les temps, et que les jalousies qu’elle a eues depuis 1678 n’ont été que des uiomens d’ affliction qui ne l’ont pas tirée de cette affection et de cette attache. Quoi! concevoir le 'dessein d’empoisonner son maître, son bienfaiteur, .son roi, une personne que l’on aime plus que sa vie! Savoir qu’on perdra tout en le perdant et se porter à l’exécution de cette furieuse entreprise! Et cependant, dans cette affreuse pensée, conserver toute la tranquillité d’âme de l’innocence la plus pure! Ce sont des choses qui ne se conçoivent pas, et Sa Majesté, qui connoît madame de Montespan jusqu’au fond de l’ânie, ne se persuadera jamais qu’elle ait été capable de ces abominations. »
On croit voir, en lisant ce plaidoyer un peu déclamatoire, madame de Montespan sur la sellette devant la chambre de l’Arsenal. Évidemment Duplessis était londé à soutenir que sa noble cliente n’avait jamais eu, quelles que fussent les allégations de la fille Voisin, la pensée d’empoisonner le roi. Cela dit, il est constant que, pendant plusieurs mois, Louis XIV crut avec La
LA CHAMBRE DES POISONS
Heynie et Louvois, quelle lui avait fait prendre de ces poudres pour l’amour qui, administrées à trop forte dose, pouvaient être, au dire des médecins, de véritables poisons. Relativement à l’accusation d’avoir attenté aux jours de madame de Fontanges, on a pu voir quels soupçons subsistaient encore dans l’esprit du roi, quand, au mois de juin 1681 , la brillante idole de la veille succombait à son mal. Ainsi, pour connaître madame de Montespan jusqu’au fond de l’âme, suivant l’expression de l’avocat Duplessis, Louis XIV n’avait pas en elle une confiance illimitée; mais il en avait eu huit enfants, dont cinq légitimés en parlement, et, eût-elle été comaincue d’avoir voulu œnserver son amour par des moyens coupables, il n’aurait jamais consenti quelle fût poursuivie. Dans un autre mémoire, car il y en a plusieurs destinés à défendre la maîtresse du roi, Duplessis semble faire une concession. « Y auroit-il eu, dit-il, des personnages réels qui auroient usuiqié le nom de madame de Montespan pour' mieux couvrir leur jeu et pour faire faire l'ouvrage magique à leur profit sous le nom d’un autre, faut-il qu’elle souffre de ce que l’on se seroit servi de son nom dans ces actes de ténèbres qui ne pouvoient jamais venir à sa connoissance? » Mais cet argument porte à faux ; ceux en effet qui faisaient dire des messes sacrilèges croyaient apparemment à l’efficacité de ces pratiques étranges, et elles n’en eussent eu aucune à leurs yeux, si on les avait dites à l’intention de personnes autres que celles qui devaient en profiter. Dans le même mémoire, Duplessis examine les charges articulées contre la duchesse de Vivonne, principalement incriminée d’avoir demandé le rétablissement de Fouquet et la mort de Colbert. Ainsi, par un retour de
LA CHAMBBE DES POISONS
fortune bien singulier, l'homine qui avait jadis poussé, renversé, précipité dans l’abîme le fa.stueux surintendant, prenait la défense de celle qui aurait voulu le ramener sur la scène et le réhabiliter. .Après avoir développé, en arguant surtout de l’indignité des dénonciateurs, les motifs pour le,squels l’accusation contre madame de Vivonne ne lui paraissait mériter aucune confiance, Dujilessis ajoutait : « Quand on verroit des souhaits et des vœux aussi extravagans, seroit-ce matière à une poursuite criminelle? Punit-on toutes les aversions injustes, et ne sont-ce pas des choses que l’on renvoie au tribunal secret? » Rien de plus sensé, et il est à regretter que les sacrilèges aient joué un rôle dans les airêts de la chambre. Des motifs d’indignité étaient également invoqués par Duplessis au sujet de l’accusation dirigée contre la duchesse de Vivonne, mais moins appuyée de preuves, d’avoir fait sacrifier un enfant, conjointement avec la duchesse d’Angoulême et madame de Vitry, pour la mort du roi, et plus tard, l’enchantement n’ayant pas réussi, •* pour obtenir ses bonnes grâces et l’éloignement de madame de Montespan.
Tels étaient les principaux moyens de Duplessis pour effacer l’impression défavorable des dépositions contre les deux grandes dames cju’il s’agissait alors de dégager du procès. Tout porte â croire que üolbert communiqua ces mémoires à Louis XIV. De son côté,
La Reynie adressait à Louvois, le 17 avril 1681, un mémoire également destiné au roi, où on lit : « La déchaige que la Filasüe a faite par sa déclaration à l’égard de madame de Montespan s’applique uniquement au dessein prétendu de rempoisonnement de madame de Fontanges. Il y a deux autres faits (celui
LA CHAMBRE DES POISONS
d'une messe sacrilège et celui de poudres pour le roi) où madame de Montespan a été nommée, et les charges sur ces deux faits ont encore été de nouveau confirmées, la Pilastre n’ayant rétracté que le premier... » On se figure l’embarras de Louis XIV au milieu de ces affirmations contradictoires. 11 y avait là évidemment deux opinions qui se combattaient : l’une, .s’inspirant de Colbert, devenu l’allié de mesdames de Vivonne et de Montespan, voulait la fin du procès et craignait avant tout le scandale; l’autre, que représentait La Reynie, et qui semblait prendre le mot de Louvois, attribuait à madame de Montespan, .soit directement, soit par la demoiselle Désœillets, ou par une autre de ses femmes nommée Catau, des pratiques avec les principaux accusés. Cependant le défenseur de mesdames de Vivonne et de Montespan ne paraissait pas lui-même bien convaincu de leur complète innocence. Voici eneffetce qu’il écrivait confidentiellement à Colbert, le 26 février 1681, en lui envoyant un seamd mémoire : « Ayez la bonté de voir l’observation générale qui est au commencement, parce qu’elle peut fournir des moyens contre beaucoup de choses qui paroissent assez prouvées. »
Il était pourtant devenu indispensable de prendre un parti et d’en finir. Répondant aux questions de Colbert, Duplessis reconnut que la procédure avait été régulière, et que la multiplicité des interrogatoires ne |)Ouvait êtie un objet de nullité, les juges ayant le droit d’en faire autant qu’ils le croyaient nécessaire. La longueur de l’instruction était à la véjité contraire à l’esprit de l’ordonnance de 1669; mais celle-ci ne fixant pas de délai, il n’y avait pas là non plus matière à nullité. Sans doute encore l’on avait eu le tort de
20t LA CHAMBRE DES POISONS.
confier le jugement à une chambre extraordinaire; rien pourtant ne le défendait. Le plus grand inconvénient de la durée de l’affaire était la facilité pour les accusés de communiquer entre eux par mille moyens que la prudence humaine ne pouvait déjouer, et de concerter des bruits calomnieux contre des personnes de qualité pour se faire une égide de leur nom. L’avocat arrivait ensuite aux moyens de terminer le procès. Il y en avait quatre à son avis : le premier, « de rompre la chambre, de ne rien juger du tout et d’envoyer toutes ces canailles (le mot de Colbert) sur divers points éloignés» ; seulement, en agissant de la sorte, les personnes dénoncées restaient entachées, le procès imparfait, et on ne pouvait pas brûler la procédure pour en abolir la mémoire; le second, de renvoyer l’affaire devant des juges ordinaires; mais d’abord ce ne serait pas le plus expéditif, et puis il y avait dans les interrogatoires des noms qu’on ne pouvait même prononcer devant de simples juges. Le troisième était de faire statuer par la chambre sur les plus criminels, et de renfermer le reste sans jugement dans diverses prisons. Enfin le quatrième, vers lequel penchait Duplessis, était de faire juger tous les accusés sommairement et de brûler sur-le-champ la procédure. Un point es,sentiel, et sur lequel il insistait fortement, c’était de ne plus mettre à la question les condamnés. «Si le roi, disait-il, a la bonté de vouloir arrêter ces recherches et cette inquisition pour donner le repos aux familles, il n’y a point d’autre moyen que d’empêcher qu’on donne davantage la question, parce que ce seroit une voie presque certaine par où la chambre seroit perpétuée et l’affaire immortalisée. » Un scrupule vint à l’esprit de Duplessis; il y avait une
LA CHAMBRE DES POISONS
série d’accu-sés chargés seulement par des dépositions, mais qui n’avaient rien avoué, et dont la culpabilité était contestable : « A leur égard, dit-il, il y a une certaine notoriété résultant de l'air général de l’affaire et de la multiplicité des faits que les autres accusés ont reconnus soit contre ceux-là, soit contre eux-mêmes, et enfin du commerce ouvert qu’ils ont fait dans Paris, et l’on ne peut pas douter qu’ils ne soient coupables, sans qu’il faille d’autres preuves... » De la part d’un avocat, la conclusion était au moins singulière. Quant à ceux qui seraient bannis à perpétuité, Duplessis estimait que le roi pourrait les retenir en prison (on l’avait déjà fait pour Fouquet) ou les reléguer aux Iles. Il terminait en disant qu’on ferait bien « de garder pour le dernier un des grands criminels qui donnât lieu à ordonner que le procès seroit brûlé à cause des impiétés exécrables et des ordures abominables qui s’y trouvoient, et dont il étoit important que la méuioire ne fût pas conservée. »
A l’exception de ces dernières recommandations, car la chambre de l’Arsenal ne jugea pas tous les accusés et les pièces du procès ne furent pas brûlées, les conseils de Duplessis prévalurent, et c’e.st lui qui donna, on peut le dire, tout en restant dans l’ombre, la solution de cette immense procédure. Nous savons par La Heynie ce que devinrent les prisonniers et à quelles peines ils furent condanmés. Trente-six, parmi lesquels la Voisin, la Pilastre, la Vigoureux, une madame de Garada, plusieurs prêtres, un sieur Jean Maillard, auditeur des comptes, furent condamnés à mort et exécutés. Ce Maillard, que l’arrêt de condamnation qualifie de criminel de lèse-majesté, avait été accusé de tentative d’empoisonnement sur le roi et sur
LA CHAMBRE UES POISONS
Colbert, et l’on supposa que c’était un agent, un séide de Fouquet. Un grand nombre d’autres en furent (|uittes pour la prison, soit perpétuelle, soit temporaire, ou pour le bannissement; mais on a vu ce que signifiait ce dernier mot. La Reynie donne en effet la liste de quatre-vingts accusés condamnés au bannissement ou non jugés, qui furent retenus par ordre du roi. Il y avait enfin la catégorie des accusés dont le roi fit surseoir le jugement, et ce n’étaient pas les moins coupables, car on comptait parmi eux la fille Voisin, les prêtres Lesage et Guibourg, une femme Chapelain et plusieurs autres dont les dépositions avaient été accablantes pour mesdames de Vivonne et de Montespan. En ce qui concerne Lesage, c’était la réalisation des promesses que lui avait faites Louvois en personne. Des engagements de même nature avaient sans doute été pris avec tous ceux dont le jugement fut suspendu. Que devinrent ces divers prisonniers? Les registres de la Bastille et des forteresses d’État l’auraient appris à coup sûr ; on le devine en lisant l’extrait suivant d’un rapport fait à La Reynie, environ douze ans après, sur les prisonniers du fort de Salces,en Roussillon. Parmi les accusés que Louis XIV avait donné ordre de retenir figurait un gendarme nommé La Frace. Voici l’extrait de ce rapport qui le regarde : « Le nommé La Frace dit avoir été lieutenant dans le régiment de Condé et avoir servi ensuite dans les gendarmes. Il est resté prisonnier à Vincennes ou à la Bastille trois ans deux mois, et à. Salces neuf ans. Il dit qu’il ne sait pas pourquoi il a été arrêté prisonnier, n’ayant point été interrogé. » Ce La Frace, en parlant ainsi, mentait sciemment, car on lit dans l’extrait d’un interrogatoire résumé par Colbert que la
LA CHAMBRI^ DES POISONS. 207
femme Filastre était allée le trouver au camp, au mois d’août 1679, pour le prier de la faire entrer au service de mademoiselle de Fontanges. La Frace connaissait donc la Filastre, qui avait été condamnée à mort et exécutée. Envoyé par précaution dans une forteresse du Koussillon, il y avait probablement été oublié.
Il n’était pas le seul. On a vu la lettre de Louvois à Louis XIV au sujet des accusations qui avaient d’abord pesé sur le duc de Luxembourg. Plus tard, ces accusations perdirent beaucoup de leur gravité, la chambre ayant reconnu que le duc de Luxembourg avait été la dupe d’un intendant qui, de son chef, aurait fait à Lesage et à Guibourg des demandes criminelles dans l’intérêt prétendu de son maître. Un arrêt condamna l’intendant aux galères perpétuelles, et Luxembourg fut déchargé de l’accusation. Le secrétaire d’État de la guerre qui était alors à Barèges « pour le recouvrement de l’usage de sa jambe » , informé par le duc lui-même de ce résultat, lui répondit (28 mai 1680) qu’il avait appris avec beaucoup de plaisir sa justification, mais que sa lettre lui annonçant l’ordre de s’éloigner de la cour l’avait fort affligé.
« Je vous supplie, ajoutait-il, d’en être bien persuadé et de la part sincère que je prends à ce qui voua touche, étant aussi véritablement tout à vous. » Que s’était-il passé depuis la lettre au roi du 8 octobre 1679? Louvois avait-il eu la preuve de l’innocence du duc de Luxembourg? Son affliction et ses protestations de dévouement étaient-elles sincères? La note suivante, faisant partie, comme celle de La Frace, du procèsverbal d’inspection du fort de Salces et se rattachant à l’affaire des poisons, n’éclaircit pas ce point : « Le sieur comte Montemajor m’a dit être gentilhomme
LA CHAMBRE DES POISONS
et qu'il a sei^vi de volontaire pendant douze années auprès de M. le maréchal de Luxembourg. Il dit avoir été arrêté pour .ses intérêts, comme on le peut voir par les informations. Il y a près de douze années qu’il est prisonnier, savoir trois à Vincennes et près de neuf à Salces. » Que le duc de Luxembourg n’eût eu à se reprocher qu’une curiosité indiscrète, et que ses subalternes l’eussent imprudemment compromis, cela paraît probable, et l’on comprend sans peine, même en admettant que ses visites à la Voisin n’eussent pas été exemptes de tout appel aux génies malfaisants, qu’il ait été acquitté ; mais alors de quel droit retenir ainsi, la vie entière et sans jugement, un homme dont l’unique faute était, selon toutes les apparences, d’avoir servi d’instrument aux volontés du duc? car il est évident que s’il avait eu d’autres torts, on l’aurait jugé. Nouvelleet triste preuve de lalégèreté odieuse avec laquelle le gouvernement disposait du premier et souverain bien de l’homme, la liberté! Et cette violation de la loi, pardonnable peut-être aux peuples barbares chez qui le droit c’est la force, l’était d’autant moins en France à cette époque que les mœurs y étaient plus polies, la société plus éclairée, et que d’immortels écrivains. Corneille et Molière, Racine et Bossuet, frappaient, à l’empreinte de leur génie, les maximes les plus élevées, les plus pures, et répandaient sur la première moitié de ce règne privilégié sous tant de rapports un éclat qui ne pâlira jamais.
CHAPITKE Vlll.
IRTRI6DES DE CODR.
La chambre de l'Artonal est dissoute au mois de juillet 1682. ~ Ordonnance contre les empoisonneurs. — Les amours de Louis XIV a cette (‘poque. — Mesdames de Fontanges, de Montespan et de Mainlenon. — La première meurt le 28 juin 168f . — Lutte outre mesdames de Montespan et de Maintenon.— Lettre de madame de Montespan au duc de Noailles. — Madame de Mainteiion gagne du terrain. — Rivalités de cour. — RAlo <lc Colbert et de Louvois. *— Mol de lx>uis XIV. — Madame de Mainlenon l’emporte. — La comtesse de Soissons en Espagne. — Elle est soupçonnée d'avoir empoisonné la reine. — Mort soudaine de Fouquol. — Doutes qu’elle fit naître. — Urbain Vlll et le carrliual de Richelieu.— Irritation contre La Reynie.^La duchesse de Bouillon, le marquis de Feuquiêrcs et madame de Sévigné l'accusent de passion. — Celle-ci reconnaît pourtant Vintégrité des Le prince de Clermont-Lodévc. — Heureuse inilucnce de ColLert. — Mesdames de Montespan et de Mainlenon après la crise.
Constituée par lettres patentes du mois d’avril 1679, la chambre de l’Arsenal fut dissoute vers les derniers joms de juillet 1682. La lettre, œuvre de La Ileynie, par laquelle Louis XIV informa de sa décision le chancelier Boucherat, portait que, les principaux auteurs des crimes dont la connaissance avait été attribuée aux commissaires de la chambre ayant été punis, on avait jugé nécessaire de la dissoudre, tout en pourvoyant à la st)reté du public. Le préambule d’une ordonnance rendue à cette époque (juillet 1682) reconnut en effet qu’un grand nombre de magiciens et enchanteurs venus en France des pays étrangers
INTRIGUES DE COUR
avaient fait beaucoup de dupes et de victimes, en exploitant les vaines curiosités et les superstitions, et en mêlant aux impiétés et sacrilèges les maléfices et le poison. Pour remédier au mal, Louis XIV enjoignait aux devins et devineresses de quitter immédiatement le royaume, et prononçait la peine de mort contre quiconque dirait de ces messes sacrilèges et abominables qui avaient été l’un des plus grands scandales du procès qu’on venait de juger. L’article 6 de l’ordonnance constatait les incertitudes de la justice au sujet de l’action de certains poisons mystérieux. <i Seront réputés au nombre des poisons, y était-il dit, nonseulement ceux qui peuvent causer une mort prompte et violente, mais aussi ceux qui, en altérant peu à peu la santé, causent des maladies, soit que lesdits poisons soient simples, naturels, ou couq)osés et faits de main d’artiste... » Un autre article réglait la vente de l’arsenic, du réalgar, de l’orpiment et du sublimé. Le dernier article enfin, trahissant une des principales préoccupations de La Reynie, défendait d’employer comme médicaments les insectes venimeux, tels que serpents, crapauds, vipères et autres, à moins d’une autorisation spéciale. Suggérée par certaines circonstances de l’affaire, cette injonction confirme les allégations si souvent répétées relativement à ces poudres pour l’amour qui pouvaient donner la mort.
Ainsi, et c’est ce qui fait aujourd’hui l’intérêt historique de ce procès, les gens les plus vils s’étaient attaqués à la favorite impérieuse devant laquelle les ministres et les courtisans le plus en faveur ne passaient pas impunément, et les noms des plus grandes dames avaient été mêlés aux accusations les plus infâmes. Nous avons dit quelles restèrent un mystère pour les
INTRKîUES DE COUR.
contemporains, et l’on voit par les lettres de madame de Sévigné, si bien au courant d’ordinaire des choses de la cour, qu’elle ignora jusqu’où les soupçons d’empoisonnement s’étaient élevés, .\ussi, faute de ce fil conducteur, fut-elle parfois exposée à ne pas comprendre le mobile de quelques événements dont il nous reste à parler, et qui se passèrent dans ce monde de Versailles où elle aurait été si heureuse de figurer aux premiers rangs, et qui lui a fourni le sujet de tant de ch<armants t.ableaux et de si piquants détails.
Les révélations de la fille Voisin et des abbés Guibourg et Lesage exercèrent-elles quelque influence sur les amours de Louis XIV et de madame de Montespan? Une telle question, conséquence naturelle des faits qui précèdent, est délicate, et, comme on le pense bien, les preuves directes manquant complètement, il faudra se borner aax conjectures. La correspondance de madame de Sévigné, fort active à cette époque, nous viendra néanmoins en aide au moyen de quelques-unes de ces particularités dont le sens intime dut lui échapper, parce qu’elle n’était pas dans le secret des événements. Knfin, consultée avec discernement, la seule édition des Lettres de madame de Maintenon que l’on ait jusqu’à présent nous offrira aussi quelques indices bons à recueillir.
Au moment même où La Reynie faisait des efforts inutiles pour se reconnaître dans les obscurités du procès soumis à la chambre de l'Arsenal, où, par suite, Louvois, Colbert et Louis XIV étaient livrés aux plus grandes incertitudes, trois femmes, la duchesse de Fontanges, la marquise de Montespan et madame de Maintenon, étaient fort occupées, les deux premières à retenir, la dernière à capter les bonnes grâces du roi.
INTRIGUES DE COUR
Véritable météore de cour, la duchesse de Fontanges eut un instant de splendeur sans pareille, et obtint en quelques mois des faveurs au-dessus de ce que l’imagination la plus exigeante aurait pu rêver. Aucun des caprices de Louis XIV n’eut un éclat si imprévu, si éblouissant, si fugitif, et l’on croit lire un conte des Mille et une Nuits. Le ü mars IÜ80, madame de Sévigné écrivait à sa fille qu’il y avait eu un bal masqué à Villers-Cotterets, chez Monsieur, où était la cour, et que mademoiselle de Fontanges y avait paru brillante et parée des mains de madame de Montespan, laquelle avait de son côté très-bien dansé, .^près s’être fait parer par mademoiselle de La Vallière, madame de Montespan rendait donc à son tour le môme service à sa jeune rivale! Le mois suivant, mademoiselle de Fontanges était faite duchesse avec vingt mille écus de pension. « Elle en rccevoit aujourd’hui les compliments dans son lit, dit madame de Sévigné, et cela était en elfet très-naturel ; le roi y a été publiquement ; elle prend demain son tabouret et s’en va passer le temps de Pâques à fabbaye de Chelles, que le roi a donnée à une de ses sœurs... Madame de Montespan est enragée ; elle pleura beaucoup hier. Vous pouvez juger du martyre que souffre son orgueil, qui est encore plus outragé par la haute faveur de madame de Maintenon. » .\h ! si la tendre et charmante duchesse de La Vallière apprit cette humiliation et ces outrages, comme elle fut vengée de ses anciennes soufl'rances, ou plutôt comme l’angélique sœur de la Miséricorde dut prier avec ferveur pour celle qui les avait causées ! .\u milieu de ces intrigues de palais, le fils du grand moraliste si indulgent pour lui-même et si sévère pour les vices de son temps, le duc de Mar-
INTRIGUES DE COUR
sillac, était fait grand-veneur, et le bruit courait qu’il devait cette grâce (triste fruit de l’éducation d’un illustre père!) à la part qu’il avait prise aux amours du roi et de la duchesse de Fontanges. Montée si vite aux nues, la faveur de la jeune duches.se déclina de même. La pluie d’or durait encore, et Danaé s’aperçut qu’elle n’était plus aimée. Les grands établi.ssements, comme disait madame de Sévigné, c’est-à-dire les pensions, les diamants, le titre de duchesse, ne pouvaient la consoler. .Vu mois de juillet 1C8Ü, elle partit pour Chelles. « Elle avoit quatre carrosses à six chevaux, le sien à huit, où étoient toutes ses sœurs, mais tout cela si triste (ju’on en avoit pitié, la belle perdant tout son sang, pâle, changée, accablée de tristes.se, méprisant quarante mille écus de rente et un tabouret qu’elle a, et voulant la santé et le cœur du roi qu’elle n’a pas. » Quelque temps après, la pauvre duchesse prétendit avoir été empoisonnée. Madame de Sévigné croit que c'était pour avoir le droit de demander des gardes ; simple supposition ! On a vu qu’elle était morte le 28 juin 1681, après avoir langui plus d’un an. Enfin la lettre du roi au duc de Noailles que nous avons citée prouve bien que, docile aux conseils de Colbert et redoutant la lumière, il avait eu à cœur d’Oter à la chambre de l'.Vrsenal tout prétexte à de nouvelles recherches et arrestations.
Bien avant cette époque et au milieu de 1 680, la lutte était donc circonscrite entre mesdames de Montespan et de Maintenon. Déjà, vers la fin de l’année précédente, la cour en avait remarqué les commencements; mais des reprises fréquentes faisaient penser que, malgré quelques éclipses passagères, l’altière Junon se croyait sûre du roi. Elle avait eu encore assez de
INTRIGUES DE COUR
crédit pour obtenir, quand la comtesse de Soissons fut obligée de quitter la cour, de la remplacer comme surintendante de la maison de la reine, et cette haute position, la dernière quelle eût été digne d’occuper, dut lui paraître une garantie, sinon de fidélité, tout au moins de déférence et de crainte. Est-il besoin de dire que les lettres de madame de Montespan sont loin d’égaler le piquant et le charme incomparables de celles de madame de Sévigné? Il est certain qu’on flatte un peu le grand siècle quand on prétend que tout alors, même le style, avait un air d’aisance et de grandeur ; les collections d’autographes protestent par mille exemples. La lettre qu’on va lire, et que madame de Montespan écrivit au duc de Noailles à l’occasion du remplacement de la comtes.se de Soissons, marque assez bien quelle était, au mois de janvier 1680, la situation de Louis XIV au milieu de ces intrigues
« Ce jeudi.
« Je suis .si convaincue de votre amitié, et je vous ai vu prendre tant de part à ce qui me regarde, que je crois que vous serez bien aise de continuer à en être instruit. A mon retour, le roi me dit qu’il avoit envoyé M. Colbert proposer à madame la comtesse de se défaire de sa charge. Elle dit qu’elle viendroit le trouver. Elle y vint en effet hier. Il lui dit les mômes choses qu’il lui avoit mandées. Elle demanda un jour pour en
* L'ori(;inal de cette iellre, qui a iHê publiée dao» le Bulletin de la Société de V Histoire de France (anm*c J852, page 320}, sc trouve à la bibliothèque du Louvn\ On jugera de l'orthugrapiie de madame de Montespan par te début de &a lettre : « Je suis si convinquuc de vostre amitié et je vous ay veu prandre tant de part, que je croy que vous seresl bien e.se de continuera an nestre instruit. A mon retour, le roy me dit qu’il lavet anvoûc M. Colbert, etc., etc. • On sait que rorlhographc de Louis XIV était aussi fort irrégulière.
INTKIGUES DE COUR.
parler à madame la princesse de Carignan, et ne donna point encore sa réponse. Du reste, tout est fort paisible ici. Le roi ne vient dans ma chambre qu’ après la messe et après souper. Il vaut beaucoup mieux se voir peu avec liberté que souvent avec de l’embarras. Madame de Maintenon est demeurée pour quelque légère indisposition : le duc du Maine est avec elle. Voilà toutes les nouvelles du logis. Je vous prie de faire mes complimens à madame la duchesse de Noailles. Vous m’obligerez aussi de me cliercher du velours vert ; et je voudrois bien qu’il ne fût pas si cher qu’à votre ordinaire '. »
Les dénonciations des complices de la Voisin et de sa fille, survenant quelque temps après, nuisirent sans doute à madame de Montespan. Parvinrent-elles à son oreille? Rien ne le prouve; mais comment croire que Louis XIV, fatigué du joug et des hauteurs, et ne voulant pas être gêné, les lui ait laissé complètement ignorer? Les lettres de madame de Sévigné et de madame de Maintenon vont nous montrer l’évolution qui se faisait dans son cœur. « Il y eut l’autre jour, écrit madame de Sévigné à sa fille le 25 mai 1680, une extrême brouillerie entre le roi et madame de Montespan. M. Colbert travailla à l’éclaircissement (c’é-
< Madame de Montespan n’aTait sans doute pas été heureuse au jeu ce jour^à. Un correspondant de fiussy-Rabutin, le marquis de Trichâteau, lui écrivait le 6 mars 1670 : « La nuit du lundi au mardi, madame de Montespan perdit quatre cent mille pistoles (quatre millions du temps) contre la banque, qu’elle regagna à la Hn *. Sur les huit heures du matin, étant quitte, Bouyn, qui tenoit la banque, voulut se retirer; mais la dame lui déclara qu’elle vouloit encore s’acquitter d'autres cent mille pistoles qu'elle devait de viem, ce qu'elle fît avant de se coucher... » Voib certes une nuit bien employée.
* Le« dép«nM« pour U siirino «t Ici gtièrea •’éUicnl élcvëêf à 10,SS8,tM livre* en et l'ennee tS76, U pluf forte du règne, n’avoil pa* atteint IS nillton*.
INTRIGUES DE COUR
tait lui autrefois qui le raccommodait avec La Vallière), et obtint avec peine que Sa Majesté feroit médianoche comme à l’ordinaire. Ce ne fut qu’à condition que tout le monde y entreroit... » Le mois suivant (9 juin), madame de Sévigné constate que l’ascendant de madame de Maintenon cro It toujours et que celui de madame de Montespan diminue à vue d’œil, puis, le 7 juillet, qu’on a beaucoup de rudesse pour celle-ci. Quatre jours auparavant, madame de Maintenon aurait écrit à son frère d’Aubigné : « On est enragé; on ne cherche qu’à me nuire. Si on n’y réussit pas, nous en rirons ; si l’on y réussit, nous souffrirons avec courage » C’était, s’il faut en croire un charmant chroniqueur de la cour, madame de Caylus, l’époque où
* Les lettres de madame de Maintenon unt été tellement aitêrces et défigurées par 1-a Beaumcllc, qu’on éprouve un véritable embarras a les citer. Quand aurons-nous donc rétliiion intégrale et complète de la Corrêjponda/icê génértile que M. Lavallée promet depuis si longtemps? En attendant, l’impression suivante d'une des femmes les plus spirituelles du dix-huitième siècle, madame du Derfand, est curieuse à noter : « Je persiste à trouver que madame rie Maintenon n’était point fausse ; mais elle était sèche, austère, insensible, sans passion ; elle raconte tous le.s événements de ce temps-la, qui étaient affreux pour la France et pour l’Espagne, comme si elle n’y avait pas un intérêt particulier : elle a plus l'air de l'ennui que de l'intérêt; scs lettres sont réfléchies; il y a beaucoup d’esprit, d’un style fort simple; mais elles ne sont point aniin('*cs, et il s’rm faut beaucoup qu’elles soient aussi agréables que celles de madame de Sr'vigné; tout est passion, tout est en action dans celles de cette dernière ; elle prend pari a tout, tout l’affectc, tout l'intéresse. Bladame de Maintenon, tout au contraire, raconte les plus grands événements, où elle jouait un rôle, avec le plus parfait sangdruid ; on voit qu’elle n’aimait ni le roi, ni ses amis, ni ses parents, ni même sa place; sans sentiment, sans imagination, cite ne se fait point d’illusions, elle connaît la valeur intrinsèque de toutes cho>es, elle s'ennuie de la vie et elle dit : • Il fi’y a que la mort qui termine nettement /es chagrins et les malheurs. • Ün autre trait d'elle qui m’a fait plaisir : « Il y a dans la droiture autant (Thabileté que de vertu, » Il me reste de Dette ccturc beaucoup d’opinion de son esprit, peu d’estime de son cu'ur, et nul goôi pour sa personne. . . ■
INTRir.UES DK COUR.
luadame de Montespan, voyant la faveur s’éloigner d’elle et voulant au moins la fixer dans sa famille, aurait essayé de faire de la jolie duche.sse de Nevers, sa nièce, la maîtresse du roi. Écoutons madame de Sévigné (17 juillet) : « Le roi alla l’autre jour à Versailles avec madame de Montespan, madame de Thianges et madame de Nevers (la tante, la mère et la fille) toute parée de fleurs. » Mais l’intrigue de Nevers ne réussit pas, et la même lettre nous apprend qu’à la cour, on était toujours surpris de la sorte de faveur de madame de Maintenon, que nul n’avait pour elle tant de soins et d’attention que le roi, et quelle lui faisait connaître un pays nouveau, le commerce de l’amitié et de la conversation. Celle qui mandait ces nouvelles avait pourtant dit, il y avait à peine huit jours, de madame de Maintenon : « Croyoit-elle qu’on pût toujours ignorer le premier tome de sa vie? » Mais la faveur dont jouissait la gouvernante des enfants légitimés devenant de jour en jour plus sensible, les impressions sur son compte se modifiaient en conséquence. 11 est à remarquer que, vers la même époque (21 juillet), Louvois écrivait à La Reynie qu’il avait lu au roi cette déclaration de la fille Voisin, si injurieuse pour madame de Montespan, et que «Sa Majesté espéroit bien qu’il finiroit par découvrir la vérité. » Ln doute difficile à lever se présente ici. Ce Louvois, qui semble partager les soupçons de La Reynie, ménagemt en même temps une explication entre maidame de Montespan et Louis XIV. « Dans ce moment, écrit madame de Maintenon (août 1 680) , ils sont aux éclaircissements, et l’amour seul tiendra conseil aujourd’hui. Le roi est ferme, mais madame de Montespan est bien aimable dans les larmes. Madame la dauphine est
INTRIGUES DE COUR
en prières, sa piété a fait faire au roi des réflexions sérieuses; mais il ne faut à la chair qu’un moment pour détruire l’ouvrage de la grâce... » Heureusement pour la pieuse amie ce fut la grâce qui l’emporta. « Cet éclaircissement, écrivait-elle le 23 août, a raffermi le roi; je l’ai félicité de ce qu’il avoit vaincu un ennemi si redoutable. Il avoue que M. de Louvois est un homme plus dangereux que le prince d’ Orange; mais c’est un homme nécessaire. Madame de Montespan a d’abord pleuré, ensuite fait des reproches, enfin a parlé avec hauteur. Elle s’est déchaînée contre mol, selon sa coutume. Cependant elle lui a promis de bien vivre avec moi... » Voilà donc, à ce qu’il semble, la chronique secrète de la cour au mois d’août 1680! D’un côté, Colbert et Louvois favorisant madame de Montespan, indifférente aux affaires et à laquelle ils sont habitués, contre madame Scarron, dont ils redoutent l’ingérence; de l’autre, la dauphine priant, puisqu’il faut absolument une amie au roi, pour le triomphe de la dernière ; au milieu, Louis XIV très-occupé à contenir l'une et l’autre, leur ordonnant de s’embrasser, de s’aimer, et remarquant, c’est encore par madame de Maintenon que nous le savons, « qu’il lui étoit plus aisé de donner la paix à l’Europe qu’à deux femmes qui prenoient feu pour des bagatelles. » Ne dirait-on pas un intérieur de hareui ? On sait la fin de cette lutte mémorable, qui tint plus d’un an la cour en suspens, et il n’y a rien de hasardé à croire que les rapports de La Reynie eurent quelque influence sur le résultat.
Nous avons laissé la comtesse de Soissons fuyant Paris et prenant en hâte le chemin de la frontière la plus voisine. Poursuivie partout comme empoison-
INTRIGUES DE COUR
neuse, ayant vu se fermer sur elle les portes d'.Vnvers et de Namur, où sa réputation l'avait précédée, obligée de quitter plusieurs autres villes de Flandre où elle était reconnue, elle eut la bonne fortune de rencontrer un duc de Parme qui l’aima, car elle était belle encore avec ses quarante-deux ans, et qui la protégea contre les populations indignées. Huit ans après, nous la retrouvons à la cour d’Espagne, très-liée avec l’ambassadeur d’Autriche, et bientôt la jeune reine, fille de cette princesse Henriette dont la fin subite et précoce avait été une épouvante pour la cour de Louis XIV, meurt avec toutes les apparences de l’empoisonnement. C’est une fatalité pour la mémoire de la comtesse de Soissons que, partout où elle apparaît, il y a des morts imprévues, inexplicables. On se souvient des lettres de Louvois et de ces domestiques qu’il l’accusait d’avoir empoisonnés pour s’en débarrasser. Un biographe trop indulgent ' a voulu la disculper d’avoir été pour rien dans la mort de la reine d’Espagne, mort qui par malheur secondait à merveille la politique et les prétentions de l’Autriche ; mais la correspondance de l’ambassadeur français, le comte de Rebenac, invoquée en faveur de la comtesse, dépose plutôt contre elle. « Madame de Soissons, écrit l’ambassadeur à Louis XIV, transportée de ressentiment de l’avis qu’on lui avoit fait donner de se retirer en Flandre, a pris le parti de déclamer contre la reine et de se jeter entre les bras du comte d’Oropesa et du comte de Mansfeld, qui étoient les seuls auteurs de sa disgrâce... Ces deux hommes. Sire, l’ont regardée comme une personne irritée contre la reine d’Espagne
* Amétlée Renw; Nièces de Masarin.
INTRIGUES DF, COUR
et les intérêts de Votre Majesté... » Puis, le 12 février 1689, après la mort de la reine : « Franchin (son médecin) a dit que, dans l’ouverture du corps et dans le cours de la maladie, il avait remarqué des symptômes e.xtraordinaires, mais qu’il y alloit de sa vie s’il parloit... Le public se persuade présentement le poison et n’eu fait aucun doute; mais la malignité de ce peuple est si grande que beaucoup de gens l’approuvent, parce que, disent-ils, la reine n’avoit pas d’ enfans, et ils regardent le crime comme un coupd’État qui a leur approbation... Il est très-vrai. Sire, qu’elle est morte d’une manière bien horrible... »
11 faut encore signaler, l’impartialité historique l’exige, un événement, sinon étrange, au moins trèsfâcheux, la mort soudaine de Fouquet, arrivée vers le moment même où des accusés prétendaient que ses amis complotaient, pour le venger, d’empoisonner le roi et Colbert. Les enneuiis de Fouquet l’avaient toujours considéré comme suspect d’avoir joué du poison. « On a dit qu’on en avoit trouvé chez lui, raconte madame de Motteville, et on eut quelque soupçon qu’il avoit empoisonné le feu cardinal, ce qui, peu de jours après, fut mis au rang des contes ridicules. » Plus tard, pendant qu’on le menait à Pignerol, il tomba malade, et le bruit courut qu’on voulait se défaire de lui'. « Quoi! déjà? » s’écrie à ce sujet madame de Sévigné. Ainsi, de part et d’autre, les imaginations s’empressaient de supposer les crimes les plus abomi-
< On se r»p|)cUo ce que Fouquet lui>nu'me nvait <^rit en 1668, dans son projet de révolte : • Quelques jours apn‘s l'avoir obtenu (il s’agit d'un valet de chambre de confîancc), on fenôl instances |x>ur mon cuisi* nier, cl on laisseroit entendre t|ue je ne mange pas et que l'on ne doit pas refuser cette satisfaction, à moins d'avoir quelque mauvais dessein.»
INTRIGUES DE COUR
nobles. D’après La Reynie, il avait été question du surintendant lors du procès de la marquise de Brinvilliers, qui, interrogée à ce sujet, aurait désigné un apothicaire qu’on savait s’ être livré à la préparation des poisons, comme allant tous les ans en Italie pour le compte de Fouquet. Vers le commencement de 1680, les complices de la Voisin mêlèrent son nom à leurs dénonciations. Un conçoit l’inquiétude de la cour à ces révélations inattendues. Un prêtre nommé Davot, qui fut plus tard pendu et brûlé, déclara qu’un conseiller au parlement, parent de Fouquet, qu’on appelait Pinon-Dumartroy et qui était mort en 1679, lui avait demandé du poison pour le venger. D’autres accusés furent également brûlés vifs comme complices du dessein qu’auraient eu un homme et une dame de qualité d’avoir voulu faire mourir le roi et Colbert et rendre le pouvoir à Fouquet. L’homme de qualité était resté inconnu; mais la dame n’étaitrien moins, d’après lesdénonciateurs, que la duchesse de Vivonne. Or la femme Pilastre avaitdit, à la torture, avoir écrit un pacte «par lequel ladite dame demandoit le rétablissement de M. Fouquet et à se défaire deM. Colbert'. » On se souvient enfin que la Pilastre n’avaitrétracté, au moment de mourir, que les faits relatifs à madame de Montespau.
Telle était la situation quand la Gazette de France du 6 avril 1 680 donna la nouvelle suivante : « On nous mande de Pignerol que le sieur Fouquet y est mort d’apoplexie; il avoit été procureur général et surintendant des finances. » Madame de Sévigné écrivit de son côté qu’il avait succombé « à
' I! est juste de fnire remarquer que cette déclaration de la femme Pilastre est postérieure de quelques mois à la mort de Fouquet; mais d’autres accus<‘s l’avaient incriminé avant elle.
INTRIGUES DE COUR
des convulsions et des maux de co?ur, sans pouvoir vomir'. » Nous ne voulons, sur d’aussi faibles preuves, accuser personne ’ ; cependant la soudaineté et les circonstances de cette mort rappellent involontairement les appréhensions dont nous parlions tout à l’heure. Ajoutons quelles ne cessèrent même pas à la mort du surintendant. En effet, quinze mois après, le 17 juin 1681, Louvois écrivit encore à La Reynie : « J’ai reçu votre lettre du 16 de ce mois par laquelle le roi a été informé de ce que le nommé Debray’ a dit de la sollicitation qui lui avoit été faite par un homme de la dépendance de M. Fouquet. Sa Majesté ne doute point que vous ne fassiez toutes les diligences possibles pour que, avant l’e.xécution de cet homme, s’il est condamné, il éclaircisse ce fait. »
Quoi qu’il en soit de ces indices, sur lesquels il faut bien, nous le répétons, se garder d’asseoir un
* La »antc de Fouquet était, au surplus, bien mauvaise depuis lung> temps. Il écrivait lui-méme à sa femme le 6 février 1675, qu'il avait l'estoiiiac malade et les jambes enllécs ; des sciatiques, des coliques, des hémorroïdes, la pierre, la gravellc, sans compter les rhumes, les maux dé tète, leis fluxions, les bruits d'oreilles, les yeux perdus, les dents ininf'res. • Le plus sùr ajoutaiuil, est de quitter les soins de ce c<irps entièrement et de songer à l'âme; et cependant le corps nous touche le plus .. • (Bibl. imp. Ms». S. F. 2,352, fol. 234.)
* Les assimilations seraient fort dangereuses en histoire, et je n'en veux pas faire. Qu’on me permette cependant de citer à cette occasion un fait qui aurait d'ailleurs Iui>mémc besoin d'étre bien établi. Un savant collectionneur du dix<septième sic'cle, Bouillaud, analysant la politique du cardinal de Richelieu, parle d'une lettre oü • il pre^soit le roi de demander au pape un bref par lequel il lui fût permis de faire mourir, sans autre forme de justice, ceux qu’il croiroit dignes de mort, ce que le pape Urbain VU! refusa. • (Bibl. imp., fieetieU BoufUattf/; S. F. 997, vol. 33, catalogue.)
* Le nom est douteux. Un accusé ainsi nommé fut condamné à être étranglé.
INTRIGUES DE COUR
jugement définitif, la chambre de l’Arsenal avait enfin terminé son œuvre. Sur les deux cent vingt-six accusés traduits à sa barre, trente-six avaient péri par la corde, par le fer ou par le feu. Les autres étaient confinés dans les prisons d’État, soit en vertu d’un arrêt, soit arbitrairement. Un très-petit nombre, comme la duchesse de Bouillon, le duc de Luxembourg, avaient été exilés.
Plein d’énergie et de résolution, ne ménageant personne, jusqu’au moment où des ordres suprêmes lui eurent enjoint de changer de système, La Reynie s’était attiré mille inimitiés. La famille de Bouillon figurait parmi les plus irritées. On sait que la duchesse était accusée d’être allée chez la Voisin pour lui demander de la débarrasser de son mari. Le jour fixé pour son interrogatoire, elle s’était rendue à l’Arsenal accompagnée de son mari, suivie d’un cortège de plus de vingt carrosses. Madame de Sévigné a raconté avec son esprit ordinaire (lettre du 31 janvier 168Ü), d’après la version de la duchesse, cet interrogatoire, ses impertinences envers la chambre, et comment en sortant « elle fut reçue de ses parens, amis et amies, avec adoration, tant elle étoit jolie, naïve, naturelle, hardie, et d’un bon air et d’un esprit tranquille. » L’interrogatoire officiel est plus sérieux, et il en résulte qu’ après être d’abord allée chez la Voisin, la duchesse de Bouillon avait reçu plusieurs fois chez elle ce Lesage, chargé de toutes les horreurs du procès, et qui ne dut la vie qu’à ses révélations. On a vu plus haut que le marquisde Feuquiéres, renvoyé aussi avant jugement, n’avait pas en moindre horreur le lieutenant de police qu’il traitait de fol enragé, cherchant avant tout des coupables. Madame de
INTRIGUES DE COUR
Sévigné,deson côté, mandait à sa fille : «La réputation deM. de La Rev nie est abominable. Ce que vous dites est parfaitement bien dit. Sa vie justifie qu’il n’y a point * d’empoisonneurs en France. » .\dmettons qu’il eût fait fausse route par rapport à fpielques accusés, ces invectives prouvent que, supérieur aux influences qui s’agitaient autour de lui, La Reynie remplissait consciencieusement son devoir. Sans compter la duchesse de Bouillon, qui fut exilée à N'érac, plusieurs grandes dames, des plus belles et des plus haut jvlacées, en firent l’expérience. Si quelques-unes furent renvoyées de l’accusation, les poursuites dirigées contre elles attestent, ce que madame de Sévigné est forcée de reconnaître quand la passion ne l’égare pas, l’iuU'grité (les juf/es. Le prince de Clermont-Lodève la reconnut d’une autre manière. Accusé par Lesage d’avoir demandé la mort de son frère, l’amour de sa belle-sœur, et le moyen de gagner à coup sûr au jeu du roi, il avait pris la fuite des premiers, et ne rentra en France que douze ans après pour purger sa contumace. Docile aux premières recommandations du roi, La Reynie, allant droit devant lui, aurait mis en cause jusqu’à mesdames de Montespan et de \’ivonne ; il ne s’arrêta que lorsque Colbert, fortifié par les consultations secrètes de l’avocat Duplessis, eut obtenu qu’une autre direction serait donnée à l’affaire.
C’était sans contredit, en l’altsence des preuves néce.ssaires, le parti le plus juste d’abord, et ensuite le plus politique et le plus sage. Se figure-t-on en effet la mère des pi inces légitimés comparaissant devant la chambre de l’.\rsenal sous l’accusation d’avoir fait prendre au roi, pour conserver son amour, des philtres qui auraient pu l’empoisonner’? j(Juel scandale en
INTRIGUES DE COUR
France et en Europe! Quelle humiliation pour la royauté ! A part les liens de parenté existant entre lui et mesdames de Vivonne et Montespan, Colbert fit donc très-bien d’étouffer cette accusation. Agir autrement, c’eût été se livrer à une œuvre de démolition aveugle, et il s’était trop appliqué depuis trente ans, soit comme conseiller de Mazarin, soit comme ministre, à relever et à fortifier l’autorité royale, pour la saper ainsi sans nécessité.
Nous savons par Saint-Simon que la duchesse de Vivonne devint, vers la fin de sa vie, très-dévote et joueuse effrénée. Quant à madauie de Montespan, elle a.ssista longuement, on peut le dire, au spectacle de sa propre décadence. Dévorée de jalousie, d’ambition, de vanité, elle eut le mortel déplaisir, après avoir été douze ans la plus impérieuse et la plus arrogante des reines du caprice, de voir tous les hommages se porter vers une rivale introduite par elle dans le temple, vers une ingrate qui avait précisément les qualités qui lui manquaient, la modération, la douceur, la sagesse. Dans cette situation, le soin de sa dignité aurait voulu qu’elle quittât résolûment la cour; mais comment s’arracher d’un lieu où l’on a été souveraine absolue, et, après avoir été tout, s’habituer à n’être plus rien? Comment ne pas espérer qu’un nouveau retour, qu’un souvenir plus vif des jours heureux rendra l’influence passée? Elle avait d’ailleurs un fils légitime, ce duc d’Antin, jusque-là laissé dans l’ombre comme un remords, qui devint le type du parfait courtisan, et il fallait lui ménager les bonnes grâces du maître. Elle resta donc et ne se décida que bien après (mars 1691) à passer par intervalles quelques semaines à la communauté de Saint-Joseph. En attendant, elle conti-
INTRIGUESDEWUR
nuait de voir le roi et de sortir dans ses carrosses avec la reine et madame de Maintenon. C’était toujours, comme disait le peuple en les voyant passer, les trois reines; mais que de changements depuis les beaux jours du règne ! L’une des reines de la première époque, a tendre La Vallière, s’était courageusement vouée à Dieu, et celle qui l’avait chassée était, malgré ses airs toujours hautains et triomphants, rongée au cœur par l’envie. Quant à la dernière venue, elle pouvmt être fière du succès de son habileté incomparable ; mais en était-elle plus heureuse, et qui ne sait ses longs ennuis, ses mélancolies et les tristesses mal déguisées qui remplirent sa vie ?
Le reste de faveur conservé par madame de Montespan prouve que Louis XIV avait reconnu la fausseté des incriminations de la fille Voisin et des abbés Guibourg et Lesage. Si quelques doutes persistèrent à l’égard des visites faites aux devineresses pour perpétuer, à l’aide de sortilèges ou de philtres prétendus innocents, le pouvoir de ses charmes longtemps vainqueurs, ce ne pouvait être une raison, les relations intimes ayant cessé, pour se méfier d’elle au point de la supposer dangereuse et de l’exiler de la cour. « Madame de Montespan me voit souvent, et m’a menée à Glagny, » écrivait madame de Maintenon à son frère le 19 juin lliSS. Et avec une allusion transparente, elle ajoutait en plmsantant : « Jeanne (la bouffonne de la dauphine) ne m’y croyoit pas en sûreté. » D’autres motifs durent encore disposer Louis XIV à l’indulgence. Dès qu’ils n’attentaient pas à sa liberté, cet attachement obstiné de ses maîtresses et leui'S efforts pour conserver son amour ne pouvaient que le flatter. Et puis était-il lui-même dégagé de toute croyance
INTRIGUES UE COUR
dans l'astrologie Judiciaire, et ne devait-il pas, quand il s’agissait de personnes ayant vécu à ce point dans son intimité, être enclin à pardonner des faiblesses partagées? Enfin le public ne s’était nullement douté, pendant la longue session de la chambre de l’Ai'senal, des commissaires eux-mêmes avaient ignoré que les noms de mesdames de Montespan et de Vivonne eussent été prononcés dans le procès et que la personne du roi y eût été si gravement mêlée. Or l’exil, la disgrâce éclatante de l’ancienne favorite pouvait, en provoquant des colères et des orages toujours à redouter de sa part, amener la divulgation d’un secret si bien gardé.
Est-il besoin de tirer une conclusion de l’immense procédure dont nous avons résumé les détails puisés aux sources originales ? Laissons de côté le comte de Clermont, le duc de Luxembourg, la duchesse de Bouillon, la princesse de Tingry, les comtesses du Roure et d’Alluye, et quelques autres, qui n’offrirent pas une prise suffisante à l’accusation ; ne parlons pas non plus des empoisonnements pour lesquels mesdames de Dreux et de Polignac, la présidente Le Féron, mesdames de Carada et Lescalopier furent condamnées, les unes au bannissement, les autres à la peine de mort ; ce ne sont là que des crimes privés, et nous nous sommes restreint aux tentatives qui avaient la personne du roi pour objet. Que voyons-nous? Une comtesse de Soissons, ancienne maîtresse de Louis XIV, accusée par Louvois d’avoir fait disparaître des domestiques qui la gênaient et profitant avec empressement de la facilité qui lui fut laissée de passer la frontière, comme pour montrer qu’il ne s’agissait pas de si peu de chose; une autre maîtresse du roi, la
INTRIGUES DE COUR
belle duchesse de Fontanges, mourant à vingt ans avec la pensée, qui était celle de bien des contemporains, quelle a été empoisonnée, et Louis XIV craignant, de peur d’ètre trop bien informé, d’autoriser l’autopsie ; des enfants égorgés et des sacrilèges accomplis par d’indignes prêtres au milieu de superstitions horribles que la plume se refuse à décrire, et que l’imagination la plus corrompue serait impuissante à se figurer'; de grandes dames, les plus grandes dames de la cour (abandonnons les accusations extrêmes), se disputant, au moyen de pactesimpies, par l’entremise d’intrigantes du plus bas étage, l’amour, que dis-je, l’amour ? l’argent et les largesses du roi, ce qu’on appelait les grands établissements ; un ancien ministre fortement soupçonné d’avoir eu à ses gages des artistes en poison ; ce ministre enfin, prisonnier depuis vingt ans, mourant subitement au moment même où des hommes, qu’on suppose soudoyés par lui ou par quelques amis restés fidèles, sont dénoncés comme cherchant à empoisonner le roi et Colbert. Voilà les impressions que La Reynie et Louvois ont éprouvées, que Colbert et l’avocat Duplessis parvinrent à effacer, après les avoir eux-
* Combien d'autres exemples de superstition et de sacrilèges on trouve d'ailleurs vers la même époque! Le 23 décembre 1€88, le comte de Rebenac» amlmssadcur de France en Espagne, écrivait à Louis XIV : • Un certain moine dominicain, ami du confesseur du roi, eut une révélation que le riu et la reine éloient charmés. Je marque en passant, Sire, que depuis longtemps le roi d’Espagne a dans l’esprit qu’il l’est, et même parmadaraelacomtcsscdcSoissons.. . Il étoitqucstiun de Icvcrle charme. La c<*rémonie étoit horrible. . . » Ici encore, impossible de citer. Justement indignée, la jeune reine ne voulut pas sc résigner à d’odieuses pratiques, dont le but secret était de faire casser son mariage pour donner à l’Espagne une autre souveraine complice des vues de l'Autriche. Cinquante jours après, elle était morte. (Voir, dans les IS'ièces de Ma- Mrin, de M. A Renée, édition, page 467, la lettre même de l’ambassadeur.)
INTRIGUES DE COUR
mêmes partagées jusqu’à un certain point*. Faisons la part des exagérations et des frayeurs contemporaines aussi large qu’on le voudra. La fuite de quelques accusés du plus haut rang, la disparition d’un témoin trèsimportant (cette femme de chambre de madame de Montespan, si souvent nommée dans les dépositions et dont l’ interrogatoire manque seul au dossier) , le nombre des condamnations capitales, l’interruption arbitraire du procès et l’envoi non moins arbitraire d’un grand nombre d'individus dans les forteres.ses d’État, toutes ces circonstances font de l’affaire de La Voisin et de tous les incidents qui s’y rattachent, un des plus singuliers épisodes judiciaires de notre histoire.
* Complétons cette esquisse des mauvaises passions du temps par les pensées suivantes, extraites des lettres mêmes de madame de Blaintenon. Elles ne seront pas déplacées ici :
« Nous ne voyons ici que des assassinats de sang-froid, des envies sans sujet, des rages, des trahisons sans ressentiment, des avarices insatiables, des désespoirs au milieu du bonheur, des bassesses qu'on couvre du nom de grandeur d'âme... •
« Presque tous les homnies noient leurs parens et leurs amis pour dire un mot de plus au roi, et lui montrer qu'ils lui sacriÜeroient tout... »
• A force de voir la conduite des hommes, la lâcheté des femmes, la foiblcsse des philosophes, la bêtise des politiques, la fausseté des dévots, je suis parvenue à ne les pas plus estimer que les femmea, qui sont pourtant de jour en jour plus méprisables... »
« Les femmes de ce temps me sont insupportables : leur habillement insensé et immodeste, leur tabac, leur vin, leur gourmandise, leur grossièreté, leur paresse, tout cela est si opposé à mon goût, et, ce me semble, à la raison, que je ne puis les souffrir. »
Voilà ce qu'on lit dans les lettres de madame de Maintenon ; mais ici se dresse toujours la question : • Quelques-uns de ces passages n’unt-ils pas été retouchés, amplifiés par La Paumelle? • Observons pourtant qu'on ne voit guère autre chose dans Saint-Simon, d’accord sur ce point, sans le savoir, avec madame de Maintenon.