CHAPITRE \lll
Le chancelier de Pontcharlrain trouve Keynie trop ;lgé et cherche a l’éconduire. — Ua Reynie vend sa charge a d'Argenaon. — Il reste au conseil d'Élat, niais sa sanU? remp«k:haiU d’y aller, Pontcharlrain l'invite à 50 retirer délinitivcinenl.— leslainenl. — Appréciations de Saint- Simon et du marquis de Sourches. — Reynic lit le plus de bien et le moins de mal possible. — • Son éloge, sous (|ucl(|ues réserves.
Cependant les difficultés augmentaient pour le lieutenant général de police avec la continuation de la guerre et la durée du règne ; mais, semblable à tous les hommes en place, il ne paraissait pas disposé à prendre sa retraite, comme si l'expérience, sauf quelques exceptions éclatantes, pouvait remplacer la vigueur de l’esprit et du corps. Longtemps les ministres l’avaient habitué aux compliments les plus flatteurs, à l’approbation la plus complète*. Quand, en 1689, Pontchartrain devint contrôleur général, les choses changèrent d’aspect. Aimable, spirituel, plein de grâce et de feu dans le monde, mais tranchant et cassant dans les affaires, Pontchartrain ne ménagea pas La Reynie, et semble n’avoir rien négligé pour l’éconduire. A l’occasion des troubles
* Ainsi, on lui écrivait souvent : « Le roi me charge de vous dire que vous avez bien agi, » ou « Vous avez eu raison de... — « Vous avez bien fait de... • etc.
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')22 DERNIÈRES ANNEES DE LA REÏNIE
suscités en 1692 par la cherté du pain, il écrivait au premier président de Harlay : « 11 ne faut pas que M. de La Ueynie se plaigne que le service de la pf> lice ne se fait point, sous prétexte qu’on en a dispensé quelques officiers. Pareilles querelles d’Allemand ne me vont point ; on en a substitué un bien plus grand nombre que celui qu’on en a dispensé. C’est à lui à se faire servir par les voies d’amende et d’autorité qui lui sont confiées, et il ne doit pas compter que ses faux prétextes lui servent d’excuses là-dessus.» La Reynie, d’un autre côté, ne .semblait pas très-rassuré sur les dispositions de M. de Harlay, à qui il écrivait assez humblement (20 juin 1692) au sujet de mesures contre les vagabonds de Paris : « Par malheur pour le public et pour nous-mêmes, vous ne sauriez nous rendre tels que vous voudriez que nous fussions, et tels que nous devrions être*. »
Conseiller d’État ordinaire depuis 1686’, La Reynie était alors âgé de soixante-sept ans, et il y en avait vingt-cinq qu’il occupait l’emploi de lieutenant général de police. Au mois de décembre 1690, Jérôme Bignon’ en avait eu la survivance^ à la demande du titulaire, qui, d’après Dangeau, « avoit prié le roi de le soulager dans les fonctions de cette charge, qui étoit fort pénible, » d’où l’on peut conclure qu’il songeait parfois à s’en démettre, mais que le charme irrésistible
* Dcpping; Corre^p. admin., U, 624, 630.
* Il était conseiller (l'Ëlat semestre depuis le 14 décembre 1680. ^ [Journal du marquis de Sourches ; mars 1686.)
^ Jérôme Bignon, né le 11 aoôt 16S8; successivement avocat du roi au Chdielct, intendant de Rouen, de Picardie et d'Artois, conseiller d'Ëtat,cn 1698, prévôt des marchands en 1708, Mort le 25 décembre 1726, Voir son éloge dans les Mémoires de V Academie des inscriptions et belUs^Utti es ; !•’* série, tome VII.
du pouvoir le retenait. Quoi qu’il eu soit de ces indécisions, le moment de la retraite arriva. Jérôme Bignon ayant préféré et obtenu une intendance, La Reynie vendit sa charge à d’Argenson , moyennant 50,000 écus (janvier 1697). 11 restait d’ailleurs conseiller d’État en service ordinaire, et ces fonctions devaient lui faire une vieillesse suflisamment occupée. Dans l’année qui suivit, il fut chargé d’interroger à la Bastille la célèbre madame Guyon. Un an après, le chancelier Boucherat étant mort, La Reynie fut cité avec plusieurs autres personnages [lour le remplacer; mais Pontchartrain, fatigué des finances, et aspirant aux honneurs de la chancellerie, fut préféré par le roi, qui avait besoin de sa place pour Chamillart. 11 avait aussi vainement espéré être nommé doyen du conseil '. Douze années s’étaient écoulées depuis qu’il avait résigné ses fonctions actives, et, son énergie morale persévérant, il refusait de se plier aux conséquences de l’âge et des infirmités. Plus ses forces le trahissaient, plus il se rattachait aux affaires. 11 fallut que Pontchartrain l’en arrachât par un coup d’autorité. « J’espérois vous voir au conseil à Paris jeudi dernier, lui écrivit-il le 2 décembre 1708, et je. m’en faisois le plaisir que vous savez que j’m toujours quand je vous vois. J’appris avec douleur que votre santé, qui malheureusement s’altère tous les jours, vous avoit empêché d’y venir, et cela me confirme avec grand regret dans l’exécution d’une pensée que je vous aurois simplement communiquée, si je vous avois vu. Cette pensée est de vous soulager malgré vous-même dans votre travail, et de le diminuer, quelque utile qu’il
* Mémoires de Mathieu Marais; iiUroiluction, par M. de Lascun-, p.4l.
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soit au public. Vous tenez trois bureaux, celui des vacations, un des parties, un des finances. Souffrez que je vous soulage du premier ; c’est celui qui vous fatigue le plus ; il exige même plus que tous les autres, pour le bien de la justice et pour l’honneur des cours dont on attaque les arrêts, que celui de messieuj-s les conseillers d’État qui a l’honneur de présider à ce bureau soit régulièrement et exactement présent au conseil et à toutes les cassations qui s’y rapportent. Vous savez cependant, et nous ne l’éprouvons qu’avec trop de douleur, que vous ne venez plus au conseil depuis très-longtemps'... »
Le congé était formel, et force fut à La Rcynie de s’exécuter. Dépossédé, pour n’avoir pas su se retirer à temps, de fonctions qu’il avait prétendu conserver au-delà des limites naturelles, il dut, tout en se plaignant et récriminant, se replier sur lui-même et attendre l’heure finale. Il avait fait, le 1" septembre 11)96, un testament dont quelques dispositions ont été remarquées. En premier lieu, son corps devait être enterré dans le cimetière de sa paroisse et non dans l’église, « ne voulant pas, disait-il, que son cadavre fût mis dans les lieux où les fidèles s’assembloient, et que la pourriture de son corps y augmentât la corruption de l’air et par conséquent le danger pour les ministres de l'église et pour le peuple. » On reconnaît, dans ces recommandations dernières, la sollicitude du magistrat qui avait tant fait pour la salubrité de Paris. Ne pouvant réformer un abus enraciné dans la vanité, La Reynie protestait du moins par son exemple. Après avoir expliqué les libéralités qu’il entendait faire aux
■ üeppingjCoiTcsp. admit!., II, 4C3.
UEHNifcRKS ANNEES DE LA UEVNIE.
pauvres et à divers établissements charitables, il défendait que l’église fût tendue en noir pour lui, se bornant à demander, le jour de son inhumation, autant de messes qu’il pourrait en être dit. Veuf en i6S8 de sa première femme, il avait épousé, dix ans après, Gabrielle de Garibal, lille d’un maître des requêtes, dont il eut un fils et une fille'. Il laissa à son fils, outre sa part de succession, ses livres imprimés et reliés et ses livres d’estampes, évalués à 20,000 francs environ, « quoiqu’il n’eût pas, disait-il avec douleur dans son testament, déféré jusque-lii à ses avis’. » On sait en effet par Saint-Simon que ce fils, « qui ne voulut jamais rien faire, pas niêine venir recueillir la succession de son père, étoit allé, longtemps avant la mort de celui-ci, s’enterrer dans les curiosités de Rome, où il avoit passé sa vie, non-seulement dans le mépris du bien, mais dans l’obscurité et sans s’ètre marié’. »
* Mercure, galant^ juin 1701). — D’aprc« \c Journal des bien/ail» du Roy (Bibl. imp. Ms». 8. F.), La R^ynic aurait <rabord (‘pous<’ Gabrielle do Garibal, ot on aoconde« noces, la lillo d’un conseiller de Touluuso. CVsl une erreur qui résulte «les lermcs mêmes tlo son (eslament.
La Roynic avait ou de sa première Temme, Antoinette des Barats, morte le 1*'^ juillet 1G58, quatre enfants. Trois moururent jeunes; une Hile sVtâit faite religieuse. (Bibl. imp. Mss. Cabinet des litres.)
* Limoges au dtx-septième siècle^ par .M. P. Laforest Appendice^ p. 631 ; Testament de Gabtiel Mcolas de La Reynie.
* Journal de Dangeau., Vil, 145, no/r«. — On sait que ces notes ont été en quelque sorte la fonne première et le |>oin! de départ des Mémoires de ^int-Simon. Voici ce qu’il dit plus tard dans ses Mémoires sur ce tils de La Revnie: • Son fds unique lui échappa Jeune, s’en alla h Rome, d’où jamais il ne put le faire revenir, quoique cyprès il Vy laisMt manquer de tout. Après la mort «le s«)n |htc, il y voulut reslei- et y est m«»rt longues années après, ne voyant presque |>erM>iine que «h's curieus obscurs, et ne se jxmvant lasser, sans il«‘lwmc!ii*, de \n vie paresMUisc et des beautés de Rome, et du /ar-nienle des Italiens, sans s’élre jamais marié. Je le rapporte comme une chow iroi^singulière. • {Mi moirex, XIII, 89.)
Sa sœur sVtait mariée, mais elle mounil sans postérité.. La succession
Le véritable créateur de la police parisienne, celui qui avait pour ainsi dire organisé la sécurité dans la capitale, et dont une multitude de règlements encore en vigueur, notamment sur les jeux, les théâtres, la mendicité, etc. , attestent la sagesse et l’activité, mourut à Paris le 14 juin 1709, âgé de quatre-vingtquatre ans. On a pu voir, par ces règlements mêmes et par sa correspondance, qu’il était de la race des administrateurs dont le nom mérite de survivre. D’une honnêteté qu’aucun soupçon n’eflleura, vigilant et conciliant tout à la fois, instrument habile et énergique, ((uoique d’une fidélité douteuse dans ses amitiés, car 1 passa dans le camp de Louvois après avoir épuisé les grâces de Colbert vieillissant, les trente années où il dirigea la police furent, on peut le dire, celles où les crimes et les violences diminuèrent dans la plus forte proportion, où l’ordre fit le plus de progrès, où le développement de la vie sociale fut le plus sensible. On l’a vu dans une circonstance solennelle, l’affaire des poisons, en butte aux reproches acerbes des ennemis de Louvois, et l’on n’a pas oublié ce que disait madame de Sévigné de sa réputation abominable; mais on a pu voir aussi (ce qu’ignoraient ses contemporains) que ses sévérités avaient pour mobile les recommandations réitérées de Louis XIV,* et il a constaté, avec une bonne foi touchante, ses indécisions et ses doutes.
dci enfants de La Reynie donna lieu, vers 1740, à un procès trèS'Iong, très-compliqué, dont on peut voir les incidents au cabinet des titres de la Bibliothèque impériale : famille Nicolas. — M. le marquis François de Calignon, propriétaire actuel du château de Tralage, près Limoges, anci<m domaine de La Ibtynic, qui en avait hérité d’un de ses frères, possède aussi de nombreux papiers et titres de famille provenant du lieutenant général de police. J’avais espéré y découvrir quelques (Mirrespondances de sa jeunesse ; il n'y en a point.
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Les mêmes exhortations furent cause que, dans cette immense et délicate affaire, La Reynie s’égara un instant en soupçonnant madame de Montespan d’avoir voulu empoisonner le roi, et l’on se demande ce qui sermt arrivé si l’habile avocat consulté par Colbert n’avait prouvé à temps que, sur ce point, l’instruction faisait fausse voie. Quand, en 1697, d’Argenson fut nommé lieutenantgénéraldepolice, le passionné mais véridique Saint-Simon fit, au sujet de son prédécesseur, ces réflexions qui ont ici leur place marquée : « La Reynie, conseiller d’État, si connu pour avoir tiré le premier la charge de lieutenant de police de son bas état naturel pour en faire une sorte de ministère, et fort important par la confiance du roi, ses relations continuelles avec la cour, et le nombre des choses dont il se mêle, où il peut servir ou nuire infiniment aux gens les plus considérables, obtint enfin, à quatre-vingts ans', la permission de quitter un si pénible emploi, qu’il avoit le premier ennobli par l’équité, la modestie et le désintéressement avec lequel il l’avoit rempli, sans se relâcher de la plus grande exactitude ni faire de mal que le moins et le plus rarement qu’il lui étoit possible. Aussi étoit-ce un homme d’une grande vertu et d’une grande capacité, qui, dans une place qu’il avoit pour ainsi dire créée, devoit s’attirer la haine publique, et s’acquit pourtant l’estime universelle. » Ailleurs cependant Saint-Simon reproche à La Reynie de s’être noyé dans les détails d’une inquisition qui, comme celle de saint Dominique, « dégénéra en plaie morti-
' tic on 1675, La Reynie n’avail alora que soixanleJouie ani. Ce* erreur» de détail ne »ont paa rare» dan» Saint-Simon. M. Chcruel en a relevé un certain numbrc dan» son récent volume intitulé : Saiiil-Siiiion contidéré comme historien.
;t28 DKHNIKUES années 1)E la uev.me.
fère et en lléau d’État. » Le marquis de Sourches, en louant <1 son manège, son esprit, sa gravité, » fait remarquer qu’il parlait peu. Il a par contre beaucoup travaillé, beaucoup écrit, et laissé assez de matériaux pour reconstituer en quelque sorte son administration.
Ce qui en ressort avec évidence, c’est que, tout en inclinant par tempérament aux voies de la douceur, il seconda, aved’activitéminutieusequ’il portait partout, les vues de Le Tellier et de Louvois dans la révocation de l’édit de Nantes, cette grande faute du règne. On l’eût h la vérité brisé sans pitié, s’il avait osé contrarier l’esprit d’intolérance qui emportait la nation entière; mais il ne l’a pas essayé, se contentant de faire le bien (|u’il pouvait , et , comme dit Saint-Simon , ie moins de mal possible. Sous ces réserves, on ne saurait trop louer son intelligence des besoins de la société nouvelle, .son dévouement à la chose publique, ' son zèle, que les glaces de l’âge ne purent refroidir.
Le moyen enlin de refuser ses sympathies o àce magistrat des anciens temps, comme dit encore Saint- Simon, si redoutable aux vrais criminels par ses lumières et sa capacité'? » Les magistrats des anciens temps avaient , n’en déplaise à Saint-Simon , moins de vertus et de lumières que ceux du dix-septième siècle; mais l’intention du grand chroniqueur n’en mérite pas moins d’étre notée, et l’éloge, avec la signification qu’il lui donne, a une valeur que nous ne voulons paslui ûter. Honnête et désintéressé, novateur pratique, ne croyant pas au bien absolu et infatigable à la recherche du mieux, La Reynie e.st en définitive, sauf.
* Note* du Journal de Dangenu.
OIÎIlMÈnKS ANNIÎRS DR LA RRYMK. :I2<)
bien entendu, les préjugés économiques et les passions religieuses de son temps, un administrateur digne d'être pris pour modèle, et qu’il y aura toujours gloire à imiter.
CHAPITUE XIV.
D’ARGEHSOH ADI AFFAIRES.
Ancicnneti* de la famille de d'Argcnaoo. — Disgrâce de son père. ~ Il est élevé à Paris et achète une cliarge de magistrature a Angouléme.
— Est reman|iié dans les Grands Jours de PoitierSt par M. de Caumariin qui l’engage à venir à Paris. — Il suit ce conseil et épouse bientôt la sœur de Caumartin, parent de Pontchartrain. Il devient maître des requêtes cl remplace LaReynie en 1C97.*— Son portrait par Sainl->6imun et son éloge par Fontenelle. — Documents, en partie inédits, sur son administration.^ Les livres défendus. — Poursuites nombreuses contre ceux de Fénelon, Baluze, Sandras de Courtils, etc. — Le |>ére La Chaise et la mauvaise presse. — Joueurs et joueuses. — Curieuse lettre de d’Argenson sur un conseiller et sa femme qui donnaient à jouer. — Irrévérences dans les églises.— Curiosité du chancelier au sujet des demoiselles de la Molle, de Yillcfranche et de Canillac.— On empêche encore les ouvriers d’aller s’établir à l’étranger.
— Ordonnances absurdes et inexécutables contre le luxe.— Police des théâtres. — Lettre de Pontchartrain à d'Argenson sur ce sujet.
Le successeur immédiat de La Reynie, Marc-René de Voyer de Paulmy d’Argenson, descendait, s’il faut s’en rapporter à la tradition, d’un chevalier grec, d’origine française, qui, sous le règne de Charles-le- Chauve, avait sauvé la Touraine de l’invasion normande, ce qui a fait dire à Fontenelle, avec une pointe de malice, que « s’il y a du fabuleux dans l’origine des grandes noblesses, du moins c’est une sorte de fabuleux qui n’appartient qu’à elles, et qui devient luimême un titre'. » Sous Louis XIII, un d’Argenson
' Éloge de Marc-René de Vogtr de Paulmg d’Argenson. — (Mémoim di* rAcadùmie dn itucriptioni el MIra-leUrra.)
Digjtiz^