LA FIR DD RÈ6RE
Influence de d'Argensou d^ms le conseil. — Il travaille avec le roi ; les ministrea en sont jaloux. — Il rend iin service signalé au duc d’Orléans.
La mort de Louis XIV ébranle sa faveur. Il conserve son poste
malgré les aUa<]ues du parlement. — La cassette de Pomereu. — D’Argenson est nommé président du conseil des finances et garde des sceaux en remplacement de Daguesseau. — Intervention de Saint-Simon. — Colcre du parlement. — Erreurs financières île d’Argenson.— Le parlement s’ingère de gouverner et de rendre des arrêts. ^ Situation périlleuse du régent. ~ Lit de justice du 20 août 1718. — D’Argenson y joue un rûle considérable et sauve le rt'gcnl. — Indignation comique de Saint-Simon. ~ Les frères Paris se liguent avec d’Argenson contre Law. — Celui-ci l’emporte. — D'Argenson perd la présidence du conseil ries flnances. — Compensations qu’il* obtient. — Daguesseau est rappelé et ramené de Fresnes par Law. — La chute ded’Argenson est accueillie avec joie par les spr^culateurs. Il rend les sceaux au régent et jicrsistc à se retirer des affaires. — Il est nommé ministre d’Étal, inspecteur général de la police du royaume. ~ Sa vie privée, son caractère , scs qualités , ses défauts. — Sa mort.
Les fonctions que remplissait d’Argenson, ses preuves nombreuses d’un dévouement qui ne se ménageait pas, son rare bon sens et sa fermeté dans les circonstances difficiles, lui avaient donné à la longue sur Louis XIV une influence dont les ministres, et particulièrement Pontchartrain, passaient pour être jaloux. Travaillant habituellement avec le roi , possédant sa confiance, et, dans les derniers temps, celle du contrô-
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leur général Desmaretz, chargé souvent de missions délicates, le lieutenant général de police avait le crédit et l’importance du ministre le plus^en faveur. En même temps, il profitait habilement des prérogatives de sa position pour faire plaisir à des personnages puissants , ou qui avaient chance de le devenir. « G’étoit, disait plus tard le cardinal Fleury à l’un des fils de d’Argenson, un bon homme et meilleur qu’on ne sauroit croire, aimant à rendre service, et qui a obligé bien des gens sans que cela ait été su , ni puisse se savoir jamais. »
Au nombre de ceux auxquels d’.\rgenson put ainsi être utile figura le duc d’Orléans lui-même. Il s’était compromis en Espagne dans une conspiration ayant pour objet de le faire déclarer roi à la place de Philippe V, au cas où celui-ci n’aurait pas su conserver la couronne. Un cordelier, qu’on soupçonnait d’avoir trempé dans cette intrigue, ayant été arrêté et enfermé à la Bastille, le lieutenant général de police s’y rendit plusieurs fois pour l'interroger. Louis XIV touchait alors à la fin de sa carrière , et tout faisait croire que le duc d’Orléans pourrait bien remplir avant peu un grand rôle dans l’Etat. Le duc de Saint-Simon, dont les sympathies pour le duc d’Orléans ne sont pas suspectes, et le marquis d’Argenson, fils du lieutenant de police, s’accordent à dire que, dans cette circonstance, celui-ci rendit au prince, avec la plus habile réserve et tous les dehors du désintéressement le plus grand , un service signalé. Comme le duc d’Orléans voulait , pour convaincre le roi de son innocence , se constituer prisonnier à la Bastille ; « Monseigneur, lui aurait dit d’Argenson, voilà bien le discours d’un jeune prince; mais croyez-moi, pour
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quelque motif que ce soit , un prince du sang ne vaut rien à la Bastille »
La faveur particulière dont d’Argenson avait joui pendant les dernières années de Louis XIV devint néanmoins à sa mort, comme il arrive d’ordinaire aux changements de règne, surtout pour les fonctions intimes et secrètes, une cause de disgrâce et même de persécution à peine voilée.
On sait à quel état de mutisme Louis XIV avait réduit les parlements. Investi de nouveau, en 1715, du droit de remontrances, pour la complaisance dont il avait fait preuve en cassant le testament du roi défunt , le pai’lement de Paris, se dédommageant de la contrainte et du silence qu’on lui avait imposés pendant près d’un demi-siècle , usa de ce droit avec une intempérance telle qu’ après trois ans seulement, le régent, à bout de patience, n’aspirait qu’à briser les chaînes qu’il s’était données.
Homme du pouvoir par excellence , ayant en quelque sorte personnifié en lui le caractère du dernier règne « par la manière transcendante dont il faisoit, comme le remarque Saint-Simon , l’inquisition et la police, » d’Argenson devait naturellement se trouver en butte à toutes les itmcunes du parlement. Le grand chroniqueur ajoute, sans entrer dans les détails, que celui-ci « en vouloit cruellement au lieutenant général de police , dont on avoit vu des traits bien forts. » Un édit de mars 1716 avait ordonné l’étabUssement d’une chambre de justice, chargée, suivant l’expression populaire , de faire rendre gorge aux financiers qui avaient réalisé de trop gros bénéfices en prêtant
1 Journal et mémoires du marquis tPArgenson ; édit. Rathery ; t. I, p. 38.
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de l’argent à l’État depuis 1698. Colbert avait fait de même après les dilapidations de Fouquet; mais les temps étaient bien différents, et, si l’intenüon était loutJale, rien d’avantageux, dans la détresse des finances, ne pouvait résulter de la mesure. Comme on devait s’y attendre, les actes de cette chambre furent entachés d’abus insignes. Les traitants les plus en faveur et les plus riches esquivèrent les poursuites à force d’intrigues et d’argent, et les larronneaux seuls, comme disait Sully en pareille circonstance, payèrent pour les plus coupables. Instituée au milieu d’un mouvement d’opinion favorable, la chambre de justice tomba bientôt dans un complet discrédit et fut dissoute à peu de temps de là , aux.applaudissements de ceux mêmes qui l’avaient acclamée. Cependant les premières poursuites avaient été fort actives, et, comme les plus grandes positions n’avaient pas, dans les commencements, été ménagées, bien des gens puissants s’étaient émus. Fort de sa faveur, alors dans tout son éclat, le parlement n’avait pas hésité à mettre en cause un des plus anciens et des plus intimes serviteursde Louis XIV, d’Argenson lui-même. Un contemporain, l’avocat Barbier, complète très-heureusement sur ce point les indications fournies par Saint-Simon. « Dans le temps de la chambre de justice, qui étoit composée de la meilleure partie de messieurs du parlement, puisque les deux présidens étoient MM. de Lamoignon et Poitail, |)iésidens à mortier, on avoit, dit-il , terriblement donné de l’inquiétude à M. d’Argenson , pour lors lieutenant général de police et conseiller d’État. On avoit été sur le point de décréter contre lui sous prétexte de malversation ; il avoit été mandé plusieurs fois, et on avoit arrêté tous les gens
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qu’il avoit employés dans le secret, soit commissaires ou exempts, du temps du roi Louis XIV. Le parlement avoit cherché toutes les preuves qu’il auroit voulu trouver contre lui ; il étoit piqué du crédit qu’il avoit eu sous 'le règne précédent, et de celui qu’il s’étoit ménagé par ses intrigues ou son esprit auprès du régent. Ainsi Pomereu , un de ses exempts, ayant été arrêté par ordre de la chambre de justice, et une cassette de papiers secrets ayant été saisie, d’Argenson eut le crédit d’obtenir sur-le-champ du duc d’Orléans une lettre de cachet avec laquelle il fit sortir Pomereu de prison et le fit enfuir, tandis que la cassette étoit portée chez le régent. Les présidens de la chambre voulurent avoir raison de ce coup d’autorité, mais ils furent mal reçus du prince, et tous les papiers furent brûlés'. »
L’histoire de la cassette de Pomereu circula quelque temps après compliquée d’événements qu’il est prudent de ranger parmi ces fables accueillies d’ordinaire par les contem|>orains avec une crédulité d’autant plus grande quelles sont plus extraordinaires, mais qu’il faut bien rapporter aussi. On raconta donc qu’un jour d’Argenson, informé qu’il serait décrété le lendemain , par suite de Tarrestation de Pomereu , était parvenu à se faire introduire auprès du régent, alors très-indisposé contre lui , et qui avait , dans la journée, refusé à quatre reprises de le voir. Trèsmal reçu d’abord, d’Argenson avait exposé au régent que leur perte serait commune. Il possédait, disait-il, une cassette qu’il tenait de Louis XIV et qui renfermait tous les papiers relatifs à la conspiration du
' Journal hislorique et anecdotique tur le dix-huitième siècle, par Barbier, l. I, p. 17 ; édition Charpentier.
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duc d’Orléans contre Philippe V. En échange de cette cassette, d’Argenson aurait demandé celle que la chambre de justice avait fait saisir chez Pomereu. « Le régent, dit l’avocat Barbier, sentit la conséquence de cette affaire, envoya chercher M. delà Vrillière, secrétaire d’État, qui alla, à quatre heures du matin, à la Conciergerie, enlever d’autorité et faire sortir Pomereu , entreprise qui , pour lors , déplut fort au parlement. M. de la Vrillière alla ensuite chez Fourqueux, procureur général de la chambre des comptes et de la chambre de justice, retirer la cassette de Pomereu ; il la rapporta au Palais- Royal , où se fit l’échange des cassettes, et l’on dit que deux heures entières furent employées à brûler les papiers quelles contenoient., M. le duc d’Orléans, ajoute Barbier, ayant connu dans cette entreprise l’esprit de M. d’Argenson, le prit pour son conseil et s’en est bien trouvé, carleprince, desonnaturel, était très-bon et très-timide, et c’est M. d’Argenson qui lui a appris à gouverner avec hauteur, à être intrépide, et à mener le parlement comme il a fait »
Vraie ou fausse, l’aventure des deux cassettes circulait dans Paris lorsque, le 28 janvier 1718, on apprit que d’Argenson venait d’être nommé tout à la fois, ce qui ne s’était jamais vu jusqu’alors, président du conseil des finances à la place du duc de Noailles, et garde des sceaux, en remplacement du chancelier Daguesseau , exilé à Fresnes. On se figure l’ébahissement que ces nominations durent causer à Paris, surtout au parlement. Le duc de Saint-Simon y prit, dit-il, une part active, et il fait connaître, beaucoup plus sûrement que le bruit public, pour quels motifs d’Ar-
' Journal hittorUjue, etc., p. 194.
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genson fut investi d’une autorité si grande, et, en apparence, si contradictoire. D’un côté, le régent, ébloui par la prestigieuse faconde de Law, voulait lui donner, sous le vain contrôle d’un homme complètement étranger à ces matières, la conduite effective des finances, en attendant de le nommer contrôleur général. Prévoyant, d’autre part, aux allures des membres du parlement, que leur hostilité serait bientôt poussée aux dernières limites, le duc d’Orléans était bien aise de faire entrer dans le ministère, avec une position considérable, un homme dont la fermeté, l’énergie et la vigueur étaient bien connues de tous, et qui, par suite des vexations que le parlement, qu’il fallait mater à tout prix, ne lui avait pas épargnées, n’userait luimême, envers ceux qui avaient voulu le perdre, d’aucun ménagement.
Le choix du régent une fois arrêté, le duc de Saint- Simon fut chargé de négocier l’affaire avec d’Argenson. «Je trouvai, dit-il, dans son piquant et inimitable langage, un homme effarouché du poids des finances, mais bien flatté de la sauce des sceaux, et assez à luimême dans cette extrême surprise, pour me faire bien des difficultés sur les finances, sans néanmoins risquer les sceaux. Je lui expliquai au long les volontés du régent par rapport à Law, et je ne m’expliquai pas moins nettement qvec lui par rapport au parlement et à tout ce que le régent comptoit trouver en lui à cet égard. Law et les finances étoient les conditions sine qua non qu’il falloit bien passer. Pour le parlement, il pensoit comme moi et comme M. le duc d’Orléans, et, de ce côté-là, il étoit l’homme qu’il falloit : ses lumières, la cabale en mouvement, son personnel, tout l’y portoit. »
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Une question importante restait à régler, et Saint- Simon avait ordre de ne pas la laisser indécise, afin de bien établir les positions. 11 s’agissait de savoir si d’Argenson était disposé à seconder le gouvernement dans ces interminables querelles suscitées par la bulle Unigenitus, qui recommençaient déjà sourdement. Sous ce rapport, d’Argenson était on ne peut plus engagé et lié par vingt et un ans d’administration dans un sens tout contraire à celui vers lequel inclinait le régent. « Je me persuadai, dit le négociateur, que la palinodie, sa vieille et ancienne peau, ses engagemens de plusieurs années le retenoient, et qu’une conversation avec le cardinal de Noailles (alors archevêque de Paris, très en défaveur, comme on sait, à la lin du dernier règne, pour d’injustes soupçons de jansénisme) enlèverait ce que je voyois que je n’emportois pas. » D’Argenson se prêta de bonne grâce à une entrevue avec le cardinal, chez Saint-Simon ; « mais, observe celui-ci, le soir, pour la dérober à la connoissance du monde. » C'était, dans la situation de d’Argenson, dire qu’il ne demandait pas mieux que d’être converti à des doctrines plus tolérantes; le lendemain, il étmt nommé.
Peindre la surprise et les appréhensions du parlement à cette nouvelle, est chose impossible. Cependant l’avocat Barbier en donne une idée. « Le parlement, dit-il avec une animation comique, ne douta pas que d’.\rgenson ne se vengeât de lui; aussi celuici n’y manqua pas, parce que, effectivement, la vengeance est la vertu la plus flatteuse et la plus digne d’un grand cœur, « Barbier ajoute que tout Paris alla complimenter d’Argenson, mais avec des sentiments différents. Il y alla avec son père, à qui d’Argenson