VII
PRÉFACE
des disettes , quelques grondements se tirent entendre, maître et ses ministres, qui n’avaient pas oublié la turbulence des années de la minorité, n’aimaient pas le bruit, et, aux premiers tumultes de la rue, des mesures sévères rétablissaient l’ordre un moment troublé. Souvent même, des explosions nationales et qui n’avaient rien d’agressif étaient étouffées à l’origine. C’est ce qui eut lieu quand le bruit de la mort du prince d’Orange fit allumer des feux de joie, et à l’occasion de cris proférés contre la princesse de Carignan, en haine de la maison de Savoie. Invité à prévenir ces munifcstations jugées inconvenantes, le lieutenant général de police se le tint pour dit. Lors de la révocation de l’édit de Nantes, la populace de Paris (nul ii’excite impunément les mauvaises passions) ayant insulté, au lit de mort, des protestants qui refusaient d’abjurer, la police fut encore obligée d’intervenir. Enfin, à l’époque des grandes disettes de 1692 et de 1 709, des troubles éclatèrent, et il fallut sévir, principalement contre les soldats. Mais ces désordres, purement accidentels, n’a^aient aucun caractère d’opposition, Pt l’on peut affirmer que, pendant plus d’un demi-siècle, l’exercice de l’autorité la plus despo-
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PREFACE
tique ne rencontra pas le moindre obstacle chez les Parisiens. Indépendamment du lieutenant de police et de sa justice sommaire, les gardes du roi et les mousquetaires de toutes couleurs tenaient en respect la grande ville et ses faubourgs.
L’un des agents qui secondèrent le mieux Louis XIY dans ce système d’apaisement et de pacification, fut La Reynie. Chargé en 1667 du soin de la police, il eut, trente ans après, un successeur habile, énergique, Marc-René d’Argenson, dont le rôle fut un moment capital sous la Régence, et à qui le fameux lit de Justice de 1718 a valu quelques-unes des plus belles pages de Saint-Simon. Si je ne me trompe, La Reynie et d’Argenson n’ont guère été connus jusqu’à présent que par la tradition et ce qu’on pourrait appeler la publique renommée. Le volume qu’on va lire les montrera aux prises avec les événements, et permettra de les juger sur leur propre correspondance, dont l’Appendice surtout contient de nombreux extraits , triste et lidèlc écho des désordres du temps. Outre ces informations précieuses, les lettres de Colbert et de Louvois, qui interviennent derrière la t(Hle dans
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toutes les grandes affaires, comme celles de Fouquet, du chevalier de Rohan, de la marquise de Brinvilliers et de la Voisin, d’autres correspondances officielles et les journaux mêmes de l’époque, quand ils sortent de leur mutisme significatif, sont les sources où nous avons puisé de préférence. Toutefois, l’abondance des matériaux manuscrits ne devait pas nous faire négliger les Mémoires , notamment ceux de Saint-Simon où nous croyons, avec le maître de la critique moderne’, qu’il faudra toujours, malgré la passion qui souvent emporte l’auteur et contre laquelle il est d’ailleurs facile de se tenir en garde, chercher l’appréciation, parfois sévère
* M. Sainte-Beuve, Constilutionnel du 2 novemlire 1865. — l.’auteiir d'un ruriniv niénmire sur Le teatament de Charles II et VarineiAent de Phili/jpe r, d’a|irés des dunimelits inédits a|)|)artenant à la Tainille d'Haremirt, M. Hippeau, fait la remarque suivante au sujet des nombreux details données par Saint-Simun sur ces événements et ceux qui en furent la suite r II Les correspondances oflieielles que nous avons sous les jeux prouvent que, sur tous ces points, l'ineomparablc annaliste était bien informé. » {Mémoires Itts à la Sorbonne en 1865 dans les séances extraordinaires du comité impérial des travaux historiques et des sociétés savantes. 1 vol. in-8i>, page 818.) Que d’autres cireonstanees on pourrait signaler où les a.s,sertions de S;iint-Simon .sont l•onformes à la vérité ! C'est le style qui est passionné, mais pre.sque toujours les faits sont exacts.
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si l’ou veut, niais vraie et impartiale, de la plupart de ses contemporains. Enfin, dansle huitième chapitre [Intrigues de cour), les lettres, si connues qu’elles soient, de mesdames de Sévigné ' et de Maintenon ’ nous ont fourni des indications cu-
' Tout cc qui se rapporte à madame de Sévigné a de l’intérêt. Je consigne ici un faittiré des Registres de Chôtel de ville de Draguignan et établis.sant d’une manière officielle que, de son vivant même et dès 1612, son mérite était particulièrement apprécié par les Proven(;aux.
« /toût 1672. — On écrit d’Aix aux consuls de Draguignan (jue madame de Sévigné, belle-mère de monseigneur le comte de Grignan, lieutenant général et commandant pour Sa Majesté en Provence, vient d’arriver à Grignan. Aussitôt on réunit, au son de la cloche, le conseil communal, lequel, « parce que ladite dame est d'un mérite et d’une qualité très-éminente, » pense qu’il « scroit sans doute à propos de députer vers elle et lui faire témoigner la joie que les habitons de cette ville ont eue d’apprendre son arrivée en cette province, la suppliant de vouloir bien honorer cette ville de sa protection et de recommander les intérêts d'icelle à mondit seigneur de Grignan. »
n Les consuls et un des notables de la cité, noble d'Authier du Coullet, sont désignés pour porter à l’illmstrc dame les hommages de la ville de Draguignan. » [Écho du far, du 13 août 1865. — Éphémérides.) — Il n’est pas sans intérêt de faire remarquer qu’il ÿ a près de soixante-dix lieues de Draguignan à Grignan.
’ Depuis que cet ouvrage est imprimé, M. Lavallée a fait paraître les deux premiers volumes de la Correspondance générale de madame de Maintenon. Il en résulte que les lettres à mesdames de Saint-Géran et de Montespan, publiées par La Beaumelle, sont absolument fausses. D’autres lettres, à d’Au-
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rieuses à l’aide desquelles nous avons pu éclairer d’un demi-jour étrange une époque intéressante de la vie privée de Louis XIV.
L’avocat général Talon avait dit devant ce prince, peu après la bataille de Lens (1647), à l’occasion de nouveaux impôts que le parlement refusait d’approuver : « Il y a des provinces entières où l'on ne se nourrit que d’un peu de pain d’avoine et de son. Les victoires ne diminuent rien de la misère des peuples... Toutes les provinces sont appauvries et épuisées... » Plus tard, les victoires, puis les désastres se succèdent, et la misère augmente encore. Un témoin irrécusable, le lieutenant général de Lesdiguières, écrivait en 1675 que, dans le Dauphiné, les paysans n’avaient d’autre nourriture que Vherbe des prés et r écorce des arbres. On pourrait invoquer encore, outre cent lettres des intendants et des évêques, les passages célèbres de La Bruyère et de Vauban, les critiques de Fénelon, deRaciné, les factums de Boisguilbert; maisà quoi bon? 1.^ seule
liigVié, ont été indignement altérées par l’éditeur. Il faut donc attendre la publication complète de cette intéressante correspondance et ajourner toutes les inductions qu’on aurait pu tirer de l’édition donnée par l.a Beanmclle.
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remarque à faire, en terminant, c’est ce contraste de gloire publique et de calamités privées, de grands événements, de villes conquises, d’agrandissement du territoire, de palais de marbre, de chefs-d’œuvre de toute sorte enfin s’épanouissant par enchantement à la voix d’un homme, tandis qu’au-dessous de lui d’autres hommes, mais ceux-là par millions , concourent, sans gloire et sans profit, par leurs sueurs, leurs souf- - frances et leur mort, au but poursuivi par un seul. Ce but, je me hâte de le reconnaître, était patriotique, et la France moderne aurait mauvaise grâce à le dénigrer ; mais qui donc fixera la mesure des sacrifices que le présent doit à l’avenir? On ne comprendrait plus, dans l’état actuel des esprits, un progrès, si grand qu’il fût, conquis au prix de la détresse générale, d’impôts écrasants et ruineux, des larmes et du sang de plusieurs générations. Et pourtant ce règne, avec ses écrivains de génie, ses hommes d’État justement renommés, ses grands capitaines, ses triomphes mêlés de défaites, ses splendeurs et ses misères, ses vices éclatants et ses conversions retentissantes, captive et séduit. Cette séduction, ni les charmants récits de Voltaire, ni les narrations
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éloquentes et les vivants portraits de Saint-Simon ne l’ont créée; elle est dans cet ensemble de caractères et de taients originaux , fruit des dernières guerres civiles; dans ce cortège unique d’hommes éminents et de femmes aussi aimables par leurs défauts que par leurs qualités; dans cette comédie de la cour où tant de personnages fameux ont figuré à la fois sur un théâtre dont la magnificence n’a Jamais été égalée. Telle qu’elle est enfin, l’époque qui nous occupe est assurément digne de tous les travaux dont elle est l’objet, et si le raisonnement et la stricte justice empêchent de l’aimer, on comprend qu’elle ait encore, malgré des réserves infinies, des admirateurs passionnés.
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