CHAPITRE
PROCÈS DE FODQDET.
Culpabilité de Taccusé ; ménagemenU commandés par la mémoire de llaaarin. — Papiers secrets ; correspondance scandaleuse — Anciennes relations avec Colbert; mémoire de celui-ci à Mazarin ; rivalité , réconciliation apparente. — Mémoire de Kouquet à la reine pour gagner son appui ; imprudences de toutes sortes ; arrestation ; formation d'une chambre de justice. — Surprise et plaintes de Kouquet ; principaux chefs de l’accusation; texte du plan de révolte et désengagements découverts à Saint-Mandé.-** Ardeur et fautes de la poursuite; l’accusé en proGte et lutte contre l’évidence des preuves. — Lenteurs de la procédure; impatience et menaces de la cour. — Les dévots cabalent, l’opinion publique tourne et la chambre se partage. — Conclusions du procureur général ; interrogatoire et défense de Kouquet ; rapports d’Olivier d'Orroesson et de Sainle-Hcléne; votes motivés. — Sentence de bannissement aggravée par le roi ; juges disgraciés ; dissolution de la chambre de justice.
L’histoire de la police sous le règne de Louis XIV ne serait pas complète sans le procès de Fouquet. On peut même dire qu’il en fut un des principaux épisodes, quoiqu’il ait précédé de quelques années la réorgani-
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sation de cette branche importante de l’administration publique. Si grand qu’ait été le retentissement du crédit et de la fastueuse existence du surintendant, on se représente difficilement la commotion que causa sa chute. Dans nos idées actuelles, nous dirions que son arrestation fut un véritable coup d’Iitat. Dien qu’elle rentrât, par sa nature, dans les attributions du président du parlement ou du lieutenant civil , ce modeste précurseur du lieutenant général de police, elle fut l’œuvre de Louis XIV, de Colbert, et du cauteleux Le Tellier. Pendant plusieurs mois, ils furent surtout occupés à combiner, dans le secret le plus absolu, les mesures qui devaient assurer la réussite de cette grande affaire. Vingt notes manuscrites de Colbert, retrouvées d’hier', modifiaient chaque jour le plan de la veille, preuve irrécusable de l’ardeur avec laquelle il senait "tout à la fois l’intérêt public, ses rancunes personnelles et celles non moins vives du jeune roi. Un voyage de la cour à Nantes fut même jugé nécessaire, et ce n’est qu’au moment où l’on s’emparait de Belle-Ile et de quelques autres places gardées par des agents vendus au surintendant, qu’on osa enfin frapper le grand coup.
Indépendamment de ce procès, trois alfaires criminelles, celles du chevalier de Rohan, de la marquise de Brinvilliers et de la Voisin préoccupèrent sous Louis XIV, non-seulement la France, mais l'Europe entière, et sont restées des événements historiques. Elles auront leur place dans le récit à mesure que les faits se dérouleront. Le premier en date et en im-
' J’en ai trouvé les minules au château de Daiupierrc, parmi les précieux niamiscrils que M. le duc de Luynes a bien voulu mettre à ma disposition pour la publication des LeUres de Colbert.
PROCÈS DE FOIIQUET.
portance, le procès de Fouquet mérite un cadre à part. Malgré les passions de toute sorte qui s’y mêlèrent, il eut un caractère essentiellement politique, et il en fut de même au surplus, mais à un moindre degré, de celui du chevalier de Rohan, dont La Reynie dirigea les débats. Grâce à quelques sympathies illustres, on a longtemps considéré le surintendant comme la victime d’une intrigue de cour, et l’opinion que, chez Louis XIV, l’amant froissé était derrière le roi, résiste encore à l’évidence des faits. Que Fouquet eût été un effronté concussionnaire ; qu’il eûtpuisé sanscompterdans les coffresdel’État, entraîné par la passion des constructions et par ses ruineux caprices pour les belles dames de la cour et les fdles d’honneur de la reine; qu’il se fût audacieusement joué de Louis XIV dont le premier mouvement avait été , en prenant possession de la royauté, de lui pardonner ses dilapidations passées ; qu’ antérieurement enfin il eût formé le dessein d’armer ses amis et de se mettre en rébellion ouverte dans le cas où le cardinal Mazarin l’aurait fait arrêter, rien n’est plus certain, plus avéré. Sa condamnation à la peine de mort eût donc été une condamnation sévère et cruelle, si l’on veut, mais légale, et la vérité est quelle eût pani toute naturelle, dans les commencements. Plus tard, la politique et l’opposition se mettant de la partie, l’opinion changea si bien que les vœux pour un complet acquittement furent unanimes, et que, de tous côtés, on fit des sollicitations, des prières, et jusqu’à des neuvaines pour l’accusé.
Si l'on se reporte au début de ce procès célèbre, on voit la société parisienne livrée à des inquiétudes, à des anxiétés, dont rien aujourd’hui ne saurait donner une idée. L’éclat de la catastrophe durait encore quand
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deux incidents d’une gravité singulière vinrent ajouter à l'éuiotion du public. Peu de jours après l’arrestation du surintendant, le bruit se répandit qu’on avait trouvé derrière une glace , dans sa maison de Saint- Mandé, un écrit de sa main, corrigé à plusieurs reprises. Toutes les personnes sur le dévouement desquelles il croyait pouvoir compter, soit parce qu’il leur payait une pension, soit pour leur avoir donné de l’argent ou rendu quelque service considérable, y étaient, disait-on, nominativement désignées, et il y détaillait ce qu’ elles auraient à faire, s’il était jamais privé de sa liberté. On découvrit, en outre, une cassette pleine de la correspondance la plus mystérieuse avec les femmes dont il avait acheté les faveurs ou qui lui servaient tantôt d’intermédiaires, tantôt d’espions à la cour ; et cette cassette, que les commissaires chargés de l’inventaire des papiers n’avaient fouillée qu’en tremblant, à cause des révélations de toutes sortes quelle contenait, venait d’être envoyée au roi. Les imputations les plus scandaleuses défrayèrent à cette occasion la malignité publique. Un grand nombre des lettres trouvées dans la cassette furent remises par le roi à Colbert qui, pour suprême vengeance, les conserva dans ses papiers , et elles fournissent aujourd’hui une ample pâture aux curieux Quelques-unes d’entre elles, imparfaitement reproduites, mais dont le fond était vrai, coururent les salons. Les désœuvrés en fabriquèrent d’autres, très-grossières, qu’ils donnèrent
' La Biblioüièque impérialo postèdc ces lettres, reliées en ileui volumes in-4^, de 24G et pages. Elles font partie <lu fonds Baluze. M. Chcrucl en a donné le sommaire et des oUraits dans TAppendict^ du tome second de ses curieux %témoires sur ta vie publique et privée de Fouquet.
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pour authentiques, et que les collectionneurs du temps ont recueillies. Un des rapporteurs f!e la chambre de justice qui jugea le surintendant constate que le chancelier Séguier crut devoir , dans l’intérêt de l’accusé, prévenir la chambre, a qu’il s’étoit plaint avec raison des lettres infâmes qui avoient couru lors de sa capture, qu’ elles étoient supposées, et que l’on n’en avoit publié aucune, le roi n’ayant pas voulu commettre la réputation de dames de qualité » Beaucoup de ces lettres furent brûlées par égard |)our d’illustres familles. On sait que madame de Sévigné avait été en correspondance avec le spirituel surintendant, au sujet de qui elle écrivait, le 19 juillet 165.'5, à Bussy-Rabutin : « J’ai toujours avec lui les mêmes précautions et les mêmes craintes, de sorte que cela retarde notablement les progrès qu’il voudroit faire. Je crois qu’il se lassera de vouloir recommencer toujours inutilement la même chose. » Effectivement, l’amoureux s’était lassé et avait fini sans doute par se résigner au rôle d’ami. Madame de Sévigné n’en éprouva pas moins un vif chagrin en apprenant que ses lettres avaient été trouvées dans la terrible cassette. Elle passa avec mesdames du Plessis Bellière, Scarron, de Valentinois, d’Huxelles, la marquise de La Baume et tant d’autres, pour en avoir écrit de très-compromettantes, et le soin, malheureux pour elle, qu’on prit de les détruire, nuit aujourd’hui à sa justification’.
' Jaurnal d'Olir'xtr publié par M. Chéruol dans la col-
lection des Documents inédits sur THistoire de France; t. II, p. 240. — Le procés-verh^nl üflicicl de la chambre de justice ronfîrme cette assertion.
’ Une seule des lettres conservées paraît contenir une allusion a madame de Sévigné; elle est écrite par une femme. En voici quelques extraits : « ... I.a dame que vous vîtes l’autre jour m’a paru fort satisfaite de vous; elle vouloit retourner demain vous parler de son affaire; mais
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Si étrangères qu’ elles soient au procès de Fouquet, les lettres trouvées dans la célèbre cassette ont acquis une importance historique ; nous en reproduirons fidèlement quelques extraits, moins l’orthographe. Rien ne vaut ces témoignages originaux pour faire connaître l’homme et son temps. Livrées ainsi à elles-mêmes et prises sur le fait de leurs emportements, les passions humaines ont des enseignements que l’histoire ne doit pas négliger. Une des filles d’honneur de la reinemère, mademoiselle deMenneville, à laquelle le surintendant avait fait une promesse de cinquante mille écus, et dont on a maintes lettres, lui écrivait un jour :
« Vous ne pouvez pas douter ^e mon amitié sans m’offenser furieusement, après les marques que je vous en ai données. Je trouve le temps aussi long que vous de ne vous point voir, et, si j'avois pu apporter quelque remède, je n'y aurois pas manqué. Je n’ose pas essayer jusques à cette heure. Si je voulois croire le bruit du monde, je serois persuadée que vous y avez moins de peine que moi. Je fais tout ce qui sc peut pour n'en rien croire. Cela .seroit fort vilain à vous de n'agir pas d’aussi bonne foi que moi. L'on vous dira les moyens que je cherche pour vous voir. Adieu, je suis à vous sans réserve. »
Et une autre fois :
« Je pars à la fin, demain, assez incommodée, mais ne sen-
je lui ai fait conseiller d'en donner la coinmissinn à quelqu'un de ses amis, ne croyant pas que des visites si fréquentes vous plussent fort, par les conséquences qu’on en pourroit tirer. Elle donnera cet emploi à Pomponne ou à d'Hacqueville; ni l’un ni l'autre ne savent que j'ai l’honneur de vous écrire.. Brûlez ce billet, s’il vous plall, et croyez que je ne vous demanderai jamais de )>récautiun [que] quand cela sera lx>n à quelque chose. • (H. Chéruel, Mémoires sur ta vie (le Fouquet, t. Il, 294.} — On connaît la vive amitié de madame de Sévigné |>our Pomponne et pour d'Hacqueville. Ne serait-ce pas d'elle qu’il s'agit ici? Quant à l'affaire mentionnée dans cette lettre, madame de Sévigné a expliqué que sa correspondance avec Fouquet avait pour objet une grûce qu'elle sollicitait pour M. de La Trousse, son parent.