DES FINANCES
Paris, 4 mars 1709.
Quelque chose que le roi ait pu dire à M. de Pontchartrain, il n’y a point de jour qu’il ne parle à Sa Majesté du pain et des blés, ni qu’il ne m’en écrive deux ou trois lettres. Il semble, à les lire, que tout Paris soit en mouvement, que le peuple crie à la faim, et que nous soyons à la veille de revoir les barricades. Je sais même qu’il parle comme il écrit, et ces discours font de très-méchans effets. Cependant nous avons du pain à 2 sols pour les pauvres, et j’ai deux hommes dans chaque quartier qui n’ont d’autre soin que d’en faire donner sur ce pied-là à tous ceux qui en veulent.
Je prends la liberté de vous envoyer la eopie d’un placet séditieux que quelques femmes se proposoient, dit-on, de présenter à Monseigneur ' et dont M. de Pontchartrain m’a fait
' « Anotre trcs-illustrc, très-magnanime, bon et miséricordieux prince. Monseigneur Dauphin de France.
« Monseigneur, toutes les pauvres familles, au nombre de plus de cent mille femmes de soldats qui sont au service de Sa Majesté et femme» veuves chargées, les unes de huit, les autres de sept, six et cinq enfans
dire qu’il avoit remis ce matin l'original au roi. .l’ai envoyé l’écrivain en prison et je pense qu’il sera bon qu’il y reste au moins jusqu’à Pâques. Le concours d’autorité gâteroit tout dans une matière aussi importante; et comme c’est de vous seul que nous pouvons espérer les secours dont nous avons besoin, c’est par vous seul aussi que nous devons recevoir les ordres du roi. La dernière lettre dont vous m’avez honoré suffit pour mon assurance et pour mon instruction. Ainsi j’essuyerai courageusement les reproehes et les gronderies que chaque courrier m’apportera de jour en jour.
(Arcb. de l'Einp., fonds de l’ancien contréle général des Gnances, 1709.)
N“. 4t. — d’argenson a PONTCHARTBAIN.
Paris, A mars 1709.
La nommée Drouet, à qui on impute, avec raison, la vie errante et déréglée de la demoiselle de Cavaus, est certainement une aventurière fort dangereuse, qui a couru les provinces du royaume et ensuite les armées; s’offroit de servir d’espion aux généraux ; leur donnoit ordinairement de faux avis, et trompoit, peut-être, de part et d’anire. Je sais que M. de Vendôme s’en est mal trouvé plus d’une fois, et qu’ayant été chassée par son ordre de l’armée de Flandre, elle revint à Paris où la demoiselle de Cavaus s’abandonna totalement à sa conduite. Elles ont été ensemble en Béarn et en Languedoc, où elles cherchoient des dupes, à frais communs, sans se mettre beaucoup en peine du choix des moyens. Revenues à Paris, elles ont tenu une mauvaise auberge ou gargotte, qui étoit le rendezvous des laquais du quartier. Mais, ce qu’il y a de plus étrange, c’est que ces laquais y passoient souvent les nuits, dans des en-
chacune, viennent en fondant en larmes, avec cri» et gémisjctnens, se prosterner à vos pieds, Iwn et miséricordieux prince, pour vous supplier très-humblement de remédier à leur misère extrême, mourant tous de faim... Bon prince, aimé de tout Paris et du royaume, ayez pitié de nous, etc., etc. »
LETTRES ET RAPPORTS DE POLICE
tretiens infâmes, et que ces deux personnes augmentoient encore ces abominations par les témoignages publics d'une passion monstrueuse qui parolt subsister encore. Je pense donc que cette malheureuse femme doit être renfermée à l'Hôpital général, en même temps que la demoiselle de Cavaus sera conduite au Refuge, en exécution de l’ordre du roi qu’il vous a plu de m’adresser, et que la correction de l’une des deux ne produiroit pas un grand effet, si l'autre demeurait libre.
(Bibl. imp., Mss. Fr. 8,125, fol. 50.)
N" 42. — d’aboehson a desmabetz.
Pari», 4 mai 1709.
Quoique le pain ne soit pas renchéri d’aujourd’hui, le prix en est si haut et le peuple est si animé que les marchés, quoique abondamment fournis, n’ont pu être tranquilles. Il y avoit pourtant du pain dans quelques-uns à six heures du soir; mais tous les autres ont été dégarnis avant onze heures. J’aurai l’honneur de vous en envoyer demain le détail, suivant ma coutume, et je vous dirai seulement que nous ne savons plus ce que c’est que la tranquillité. Nous serions tombés aujourd’hui dans d’étranges inconvéniens sans le secours du régiment des gardes, et s’il venoit ,à nous manquer, on ne verroit plus assurément que trouble et que confusion.
M. de Pontchartrain m'ordonne sans cesse de l’informer de ce qui se passe, et il m’a envoyé ce matin un exprès par qui je lui ai fait la réponse dont je prends la liberté de vous envoyer une copie : elle vous informera des deux principaux iucideus qui sont arrivés dans les marchés de ce matin, ou plutôt dans ceux de Saint-Paul et du faubourg Saint-Germain, où les bateliers de la Grenouillère se proposoient de commettre les dernières violences, si les soldats du corps-de-garde voisin ne s’étoient avancés pour s’y opposer.
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H" 43. — d’abgknson a poktchartbain.
(Lettre jointe à la précédente-) '
4 mai 1709.
Non-seulement il est vrai que des troupes de femmes sont venues attendre à la porte de la maison de la Providence où j’étois allé interroger cette pauvre folle qui veut absolument parler au roi, et à la porte du séminaire des Missions étrangères de la rue du Bac où j’étois lundi ; mais il est certain que ma maison est perpétuellement assiégée, que, dans la plupart de celles où Je vais, il en vient à centaine, et que la cherté du pain fait craindre encore de plus grands embarras. Cependant, Je puis vous assurer que, s’il est échappé, dans mon absence, à quelques-unes de ces malheureuses, quelques menaces, quelques imprécations ou quelques discours insolens, elles ne m’ont rien dit de fâcheux quand J’ai paru. Mon usage est de descendre d’abord de mon carrosse, de me mêler avec elles, d'écouter leurs plaintes, de compatir à leurs mallieurs, de leur promettre quelques secours, et de leur en donner en effet, quand leur misère le mérite. Ma porte leur est ouverte tous les Jours, et Je tâche d’apaiser de mon mieux le feu qui s’allume et d’empêcher, s’il se peut, le progrès de l’incendie, quelque difficulté qu’il y ait.
Sans les corps-de-garde établis aujourd'hui à la portée des marchés, il y seroit arrivé de très-grands malheurs (outre un pillage presque général), soit par le concours prodigieux des gens de livrée qui vouloicnt empêcher les femmes d’avoir du pain, soit par l’attroupement des femmes soutenues par les cris du peuple qui vouloient en avoir par préférence. Je viens d’apprendre aussi qu'une troupe de bateliers ou crocheteurs de la Grenouillère sont venus au marché du faubourg armés de haches, à dessein de piller les boulangers. Iâi garde s’est heureusement avancée en armes et en a arrêté quatre des plus insolens qui sont en prison et dout Je crains bien qu'il ne soit absolument nécessaire de faire un exemple, quelque répugnance que J’y aie.
Je ne sais ce que c'est que le prétendu voleur de pain dont on vous a parlé, à moins que ce ne soit un soldat qui fut arrêté
LETTRES ET RAPPORTS DE POLICE. 463
ces jours passés auprès des halles, pour avoir emporté un pain qu'il vouloir payer à sa fantaisie.
Au reste, je crois pouvoir vous assurer maintenant que les deux incidcns dont je viens d'avoir l'honneur de vous rendre compte sont les seuls qui soient arrivés dans les marchés d'aujourd'hui, puisque ceux qui sont préposés pour m'en instruire ne m'cn ont pas appris d'autres, quoiqu'il soit près de onze heures; mais c'est beaucoup trop.
(Arch. de l’Empire ; fond» de l’ancien contrôle général des linanccs, 1709.)
iS° 44. — d'aRGERSON a DES.VABETZ.
Paria, !•' juin 1709.
La proposition d'une Chambre d'abondance ne s'accrédite pas dans le public. Plusieurs marchands à qui l’on avoit proposé d’en être s'en sont excusés; ils paroisseiit fort se délier de ceux qui sont à la tête de ces projets, depuis qu'ils ont reconnu que les fonds que la chambre des comptes et M. le prévôt des marchands avaient fait espérer étaient de belles chimères. M. le premier président, qui paroissoit disposé à y concourir, déclara, dans la dernière assemblée, que ses affaires ne lui permettoient pas, et il est comme impossible de réunir les personnes qui sont encore plus divisées par leurs maximes que par l'antipathie naturelle des compagnies dont elles sont tirées. Les magistrats veulent tout mettre en règle, et les marchands veulent tout laisser à la liberté.
Les officiers des parlemens seraient bien fâchés que la Chambre d’abondance eût la moindre juridiction, parce qu'ils craignent que la leur n’en souffrit. Cependant les secrétaires du roi et les négocions qu’on a dessein d’y admettre désirent qu'elle soit indépendante de tout tribunal et que les membres qui la composent soient censés égaux.
L'expérience de q'jelques mois et l'attention des supérieurs concilieroient peut-éiredes sentimens si opposés; mais, si M. le premier président ' veut perpétuellement parler tout seul, n'écouter ni remontrances ni contredits, et répondre du succès de
' Pelletier, luccctteur de Harlay, remplacé par de Meanics.
LETTRES ET RAPPORTS DE POLICE
toutes ses mes sans permettre qu'on les examine, comme il le fit dans la dernière assemblée, celles qu’il tiendra dans la suite se troureront bientdt désertes.
(Arch. de l’Empire ; fond» de l’ancien conuélc général de» iinancc», 1109,)
N° 45. — d’àhgenson a po^tchabtbain.
Pari», 34 janvier 1710.
On a arrêté ce soir un mendiant des plus dangereux et dont il scroit très-importaj^t de faire un exemple. Il se nomme Nicolas Cbauveau, est originaire de la ville de Tours et se disoit gentilhomme cadet de Normandie. Il demandoit l’aumône, l’épée au côté, et il n’a pu désavouer qu’il ne fût l'auteur de la lettre écrite à la dame Tbevenin, par laquelle il lui donnoitavis que, pour ne pas se faire d'affaire, elle feroit bien de lui envoyer par le porteur trente pistoles, et que, si elle y manquoit, ils étoient sept ou huit officiers sans pain qui l’attendroient dans la rue et lui feroieot un mauvais parti. Le modèle de cette lettre s’est trouvé dans sa poche, et lorsque le commissaire l’a interrogé, il est demeuré d’accord qu’il l’avoit écrite et qu’il s’étoit servi de ce moyeu pour obtenir un peu d’argent dont il avoit le dernier besoin, pour faire subsister sa famille composée d’une femme et de quatre enfans. Il a déclaré aussi qu’il étoit, depuis cinq mois, à la charité de Saint-Roch , qu'il en recevait huit livres de pain par semaine, et qu’auparavant il servait chez madame la comtesse d’Hautcfeuille, où il avoit demeuré sept ans en qualité de niaitre-d’hôtel.
Je ne doute pas que M. le lieutenant criminel ne se donne tous les soins nécessaires pour éclaircir toutes les circonstances qui peuvent avoir du rapport à ces lettres séditieuses qui se multiplient parl’impunité, et passeront bientôt en usage, si l’on ne profite pus de la découverte de cet accusé dont la conviction paroit entière.
(Bibl. imp., Ms». Fr. 8,13S, fol. 74.)
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LETTRES ET RAPPORTS DE POLICE
N» 46. — D’ABr.BNSON A PONTClf ABTHAIN.
Paris, 19 juillet 1713.
Je prends la liberté de vous envoyer l'interrogatoire du nommé Girard, prisonnier au château de la Bastille. Il résulte de cet interrogatoire que ce jeune homme est un véritable aventurier, fils d’un pauvre chirurgien du bourg de Moutiers, à deux ou trois lieues d’Angoulême, mort il y a quatre ans. Son malheureux fils, qui n'a aucuns biens, avoit voulu se donner de grands titres pour s'attirer des honneurs et des distinctions qu’il ne mérite pas. Il avoit poussé son insolence jusqu'à porter une croix de chevalier que vous recevrez avec cette lettre, et à en faire broder d’autres qu’il avoit fait appliquer sur son justeau-corps et sur son manteau ; mais il dit les avoir vendues pour vivre. Il prétend avoir le droit de porter cette croix, en qualité de chevalier de l’Eperon d’or et de comte de Saint-Jean de Latran. Il assure même que les patentes du prince del Forcia l’y autorisent suflisarament, et sa vanité lui persuade qu’on ne peut, sans injustice, refuser à ses dignités et à son mérite une vénération distinguée ; mais je pense que pour le guérir de ses prétentions ou de sa folie, il est à propos de renfermer à l'Hôpital général pour cinq ou six mois ce mendiant orgueilleux, et qu’il sera juste de le reléguer ensuite dans son pays, par un ordre du roi .
(Bil>l. imp., Mss. Fr. 8,13â, fol. 313.)
N" 47. — d’ABGENSON a roMCHABTBAIN.
P.iris, I4 novembre t7l3.
Je ne doute pas que vous n’ayez bien des fois entendu parler du prétendu esprit qui obsède la Bile de M. Testart, fermier général à Paris, et devient une espèce de spectacle. J’apprends même qu’on doit supplier M. le cardinal de Nouilles d’employer l’autorité de l’Eglise pour conjurer ce prétendu esprit par des exorcismes; et il sera de sa prudence de le défendre ou de le permettre, ce que je suis persuadé qu’il fera avec toute la circonspection juste et convenable.
LKTTRES ET RAPPORTS DE POUCE
Si ce malheur éloit arrivé à quelque persouue d'entre le peuple, j'aurois pris des mesures pour en empêcher au moins l’éclat et le scandale, comme j'ai fait en quelques autres occasions fort semblables à celle-ci; mais M. 'Testart n’ayant pu se résoudre a envoyer sa Glle dans un couvent de province, où le prétendu esprit l’auroit apparemment oubliée, il n’est presque plus le maître dans sa maison dont il ne peut refuser l’entrée d quantité de personnes de la première considération que la curiosité y attire de tous les quartiers de Paris ; de sorte qu’il a désiré que Je pourvusse à sa sûreté, et j'ai cru que vous approuveriez, en effet, qu'une brigade et une escouade du guet fussent chargées d’y avoir une continuelle attention.
(Üibl. iiiip,, M». Er. 8,t28, fui. 31 1 .)
KIN DES LëTTBES ET RAPPOBTS DE POLICE.
TABLE DES MATIÈRES
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