‹ La police sous Louis XIVChapitre 9 sur 51 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

RÉFORHES ET AlÉLIORATIOIS DIVERSES.

Création malheureuse tl’un second lieutenant de police, bientôt annulée. — Assassinats fréquents dans les rues par des soldats. — Gui Patin et le grand siècle. — Les avorlemenls. ^ Établissement d’une garde de nuit et des lanternes publiques. — La chasse aux mauvais pauvres. — La Cour des Miracles et les lieux d’asile. — Les prisons de Paris aux dix-'seplièine et dix>huiticme siècles. — > Incroyable désordre des registres d’écrou. — Singulière lettre du chancelier Pontchartrain. — ■ Il refuse d'augmenter le nombre des prisons à cause de la dépense. — Ouvriers renfermes pour avoir voulu s'établira l’étranger. — Extension et embellissements de Paris, — Louis XIV parait s'en être peu occupé. ~ Le gouvernement s'alarme de l’excessif développement de la capi> laie. — Les propriétaires des rues agrandies supportent une part de la dépense. — Colbert fait adopter un plan ti’enscmblc de Paris. >— La population à cette époque. — Ëfforts tentés pour supprimer la mendicité.

Malgré les excellents résultats obtenus par l’administration de La Reynie, une ordonnance du mois de mars 1674 avait créé un second lieutenant de police en l’investissant des mômes fonctions, des mêmes prérogatives que le premier. C’était le temps où Colbert, réduit aux plus fâcheux expéilients de la guerre de Hollande, que prolongeaient la politique hautaine et les exigences imprévoyantes de Louvois, faisait argent de tout et dédoublait, moyennant finance, la plupart des grandes charges. Ici la mesure était trop directetement contraire à la nature des choses; au bout de quelques semaines d’essai, les deux offices furent réunis, « par le motif, disait la déclaration du 18 avril

de la môme année, que la police, qui a pour objet principal la sûreté, tranquillité, subsistance et commodité des habitans, doit être générale et uniforme dans toute l’étendue de la ville de Paris, et qu’elle ne pourroit être divisée et partagée sans que le public en reçût un notable préjudice. » Ces principes, aujourd’hui élémentaires, n’auraient certes pas été méconnus, si la question d’argent n’avait paru prépondérante, La même déclaration donnait à La Reynie, jusqu’alors simple lieutenant de police, le titre de lieutenant général de police de la ville, prévôté et vicomté de Paris Il n’avait pas attendu cette réorganisation pour aviser aux moyens de débarrasser la capitale des coupe-jarrets qui en rendaient, au témoignage de Boileau, le séjour si peu sûr aux honnêtes gens *. Un mémoire « pour remédier aux vols et assassinats qui se commettent de nuit dans la ville de Paris par le moyen de corps de garde qu’on pourra établir pour ce sujet » confirme la description du poëte, et va même au delà. Ce mémoire, qui remonte aux premières années du ministère de Colbert, débute ainsi : « Le plus grand désordre de la ville de Paris se rencontre dans

• Traité de la polKe, liv. I, titre ix, 149-150.

• Si connus que soient ces vers, il n'est pas hors de propos de les reproduire ici.

• ...SUAt qoe do toir 1m ombren pacifiquei D’un double redenan font fermer les boutiques;

Que, retiré chef lui, le paisible tntrehand V» rerotf se» billet» et eompler «un argent;

Que, dan» le Marcbe-Neui, tout e*l ralme et tranquille.

Le» wleur» à riii«tant l'eniparent de la «ille.

Le boit le ptoi fuue«te et le mnm« frrqueoté Eit, au prit de Pans, un lieu de «ùrete.

Malheur donc à relui qu’une aff.iire impreme tarage unpen trop lard an détour d’une roc!

Bientôt quatre bandit» lut »emnt le* eôt«« :

La bour«4j I il faut *e rendre; — ou bien, non» réféitei,

AOnque votre mort. Je tragique mémoire*

De« tnatsirrei famua aille grossir Tbistoire. >

la saison de l’hiver, pendant lequel, les jours étant courts, les habitans et étrangers sont obligés de se servir des jiremières heures de la nuit pour vaquer à leurs affaires, et lors se commettent plusieurs meurtres, vols et semblables rencontres, d’autant que les soldats du régiment des gardes, les cavaliers venant de leur garnison, les pages et laquais, en sont les principaux auteurs'. » Quelquesannéesauparavant(16SS), Gui Patin prétendait qu’il était impossible d’ empêcher le vol dans une ville où les compagnies du régiment des gardes volaient elles-mêmes impunément. Plus tard, le 26 septembre 1664, il écrivait : « Jour et nuit on vole et on tue ici à l’entour de Paiis. On dit que ce .sont des soldats du régiment des gardes et des mousquetaires. Nom sommes arnvés à la lie de tom les siècles... n Telle est la justice ordinaire des contemporains. Voilà comment un homme .spirituel, mais passionné et atrabilaire, qualifiait la plus brillante époque du grand règne. Il faut entendre encore Gui Patin sur d’autres misères sociales, suites de la débauche et de l’immoralité. En 1655, une demoiselle de la cour, séduite par le duc de Vitry, étant morte d’un avorteuient, la sage-femme à qui la malheureuse avait eu recours fut pendue. « A ce sujet, disait le terrible docteur, les vicaires généniux se sont allés plaindre au premier président que, depuis un an, six cents femmes, de compte fait, se sont confessées d’avoir tué et étouffé leur fruit. »

La création d’un hôpital des enfants trouvés à Paris (juin 1679) diminua sans doute le nombre des infanticides. Quant aux assassins et aux volem's, La He\ nie

' Depping; Corresp. admin., II. ImroUtictioii, Xl.l.

avait obtenu des résultats remarquables par rétablissement d’une garde de nuit et de lanternes publiques. « Il créa, dit Voltaire, une garde continuelle, à pied et à cheval, pour veiller à la sûreté des Parisiens '. » Le cadre fonné, La Reynie ne négligea rien pour l’agrandir. O La garde de nuit de cette ville, écrivit-il à Colbert le 21 novembre l(i79, demande aussi quelque augmentation de dépense, et il est extrêmement à craindre que, dans ces longues nuits de la saison, on ne vienne à découvrir qu’il n’y a que bien peu de gens sur pied, et qu’on peut entreprendre presijue sans danger contre la sûreté publique. Personne ne peut savoir aussi bien que vous de quelle conséquence il est pour le service du roi et pour la satisfaction des liabitans de Paris de maintenir la tranquillité et la douceur dans laquelle ils vivent depuis quelque temps, et il est bien plus ai.sé de la conserver présentement qu’il ne seroit facile de la rétablir, si elle étoit une fois troublée. » Un arrêt du conseil du 28 janvier 1608 avait ordonné le dénombrement des lanternes posées l’anné-e précédente et mis la dépense à la charge des quartiers, comme pour le nettoiement des rues *, Pour consacrer et perpétuer ce souvenir, Louis XIV fit frapper une médaille avec la légende : Sectirtlas et nitor*. Bientôt l’éclairage public .se généralisa: un édit de juin 1697 constate que, de toutes les améliorations, aucune n’avait été plus utile et mieux appréciée. Considérant comme un devoir d’aviser aussi à la sûreté et commodité des

' Siècle de Louis XIV, chap. XXIV.

» Bihl. imp. Ms». S F. n“ 2370. 27. Police de 1667 à 1713. Arrêt du Conseil du 28 janvier 1608 concernant la police des lumières publiques.

• Les lanternes de Paris, par E. Fournier, p. 28.

autres villes du royaume, Louis XIV ordonnait « d’y faire le même établissement et de les mettre à même de le soutenir à perpétuité » Les six mille cinq cents lanternes * qui éclairaient Paris vers la fin du dix-septième siècle étaient garnies de chandelles. Rien ne rendant exigeant comme le progrès, cet éclairage excitait souvent des plaintes, dont le lieutenant général de police supportait le contre-coup. « On a dit à Sa Majesté, lui écrivait Seignelay (janvier 1688), que les lanternes de Paris sont à présent bien mal réglées, qu’il y en a beaucoup dont les chandelles ne brûlent pas à cause de leur mauvaise qualité et du peu de soin qu’on en prend : sur quoi elle m’ordonne de vous écrire d’y donner l'ordre que vous jugerez nécessaire ’. » Malgré ces plaintes inévitables, l’éclairage régulier et continu des rues de Paris n’en constitua pas moins une innovation des plus importantes, à laquelle le nom de La Reynie est resté attaché.

Prévenir les attaques des assassins et des voleurs, ce n’était pas tout : il fallait réprimer l’importunité et l’insolence invétérée des mendiants et vagabonds. Habitués à une longue tolérance, jouissant de certaines immunités et organisés en bandes avec lesquelles la justice était obligée de compter, ils avaient, au centre même de Paris, un refuge d’où ils bravaient l’autorité. La Reynie fit, peu après sa nomination, une rude guerre à ces vieux abus. On raconte qu’ après avoir envoyé par trois fois à la Cour des Miracles des commissaires et des détachements trois fois repoussés à

• Isambert, XX, 295.

< Le nombre des becs de gaz était, à la Tin de 1963, de 24,900 pour une population de 1,700,000 babitants.

‘ Depping; Corresp. admm-, II, 579.

coups de pierres, il y alla lui-môiiie un matin, accompagné de cent cinquante soldats du guet, d’un demiescadron de soldats de maréchaussée, d’une escouade de sapeurs pour forcer les portes, d’un commissaire et de quelques exempts. Malgré la résistance des truands, la sape ouvrit bientôt leurs murs, et La Reynie aurait pu les prendre tous ; mais il préféra les laisser fuir, se contentant de raser leur retraite, triste vestige de la barbarie d’un autre âge '. Il y avait d’autres lieux de refuge jdus difficiles à atteindre que les cours des miracles : c’étaient les enclos du Temple et de l’abbaye Saint-Germain-des-Prés, l’hôtel de Soi.ssons, le Louvre môme et les Tuileries. Un édit de 1674 supprima, il est vrai, toutes les justices seigneuriales de la capitale; mais l’esprit féodal, battu dans ses derniers retranchements, refusait de se soumettre à la loi nouvelle. L’hôtel de Soissons, propriété de la maison de Savoie, affecta notamment, pour affirmer son droit, de donner asile à des voleurs, et la police eut souvent à lutter contre ses prétentions. Peut-on s’en étonner quand on voit, en 1682, Colbert lui-même déplorer que le château des Tuileries servît de retraite à des gens que poursuivait la justice’? Enfin, deux ans après, c’est Seignelay qui nous l’apprend, Louis XIV recevait des plaintes fréquentes sur la difficile exécution des mandats contre les réfugiés de l’enclos du Temple : la menace d’en faire briser les portes, si les plaintes continuaient, donna sans doute à réfléchir, et peu à peu les derniers lieux d'asile disparurent ’.

< De la sûreté, de la ville de Paris, par M. Charles Basset. Moniteur du 7 septembre 1853.

• Depping; Corresp. admin., II. fntroduelion, XLVIII.

• Ibid., U, 251.

L’ordonnance criminelle de 1670 portait que les prisons seraient disposées de telle sorte que la santé des prisonniersn’en pourrait souffrir. Un tableau des prisons de Paris tracé par un magistrat du dix-huitièuie siècle est douloureusement instructif sur ce point. Entas.sés dans des antres humides, privés d’air et de lumière, les détenus se communiquaient inévitablement les maladies dont ils étaient infectés. Au For-l’Évèque, le préau destiné à la promenade de quatre ou cinq cents prisonniers était dominé par des bâtiments très-élevés; les prisonniers sans ressources étaient jetés dans des trous obscurs, sous les marches de l’escalier ou dans des cachots, au niveau de la rivière. «Là, dit ce magistrat, sont pratiqués des réceptacles decinq pieds de large sur six de long, dans lesquels on ne peut entrer qu’en rampant et où l’on enferme Jusqu’à cinq détenus... Tout le bâtiment est dans un état de délabrement et de vétusté qui menace d’une ruine prochaine. On y enferme les débiteurs, et généralement tous ceux que la police fait arrêter pour fautes légères. Legrand et le petit Châtelet sont encore plus malsains... Comme au For-1’ Évêque, l'enceinte et le préau sont trop petits, les murs trop élevés, les cachots souterrains pour le moins aussi horribles. La seule prison dont le séjour ne soit pas mortel est la conciergerie du Palais... Cependant, les cachots pratiqués dans l’endroit qui servoit de cuisine au roi saint Louis auroient besoin d’un écoulement pour les immondices. Les logements des femmes sont trop petits. L’infirmerie est malsaine; elle consiste en une salle fort b.asse; les malades, presque dépourvus de toute assistance, sont quatre à cinq dans chaque lit... Tel est l’état des prisons de la capitale; celles de tout le royaume ne sont pas plus saines

ni mieux construites » Si tel était l’état des prisons de Paris au dix-huitième siècle, que devait-il être au dix-septième ? De nombreuses lettres de Colbert attestent que, de son temps, le gouveniement laissait l’entretien des prisons aux communes, qui, de leur côté, prétendaient s’exonérer de cette charge. Quant à la surveillance intérieure de celles de la capitale, un document contemporain constate que, pendant la Fronde, le lieutenant civil étant uniquement occupé de ses fonctions politiques et de chercher des partisans au roi , les geôliers laissaient sortir, pour de l’argent, les prisonniers confiés à leur garde. Quand l’ordre eut repris le dessus, ces irrégularités cessèrent, et l’on voit en 1690 des commissaires du Châtelet chargés de la visite des prisons; toutefois celles qui renfermaient les prisonniers d’État et les individus détenus en vertu d’une lettre de cachet, comme la Bastille, le Forl'Évêque, Vincennes, Bicêtreet Charenton, leur étaient interdites. Les deux dernières étaient spécialement affectées aux fous ou à ceux qu’on voulait, en raison des faits mis à leur charge, faire passer pour tels; l’Hôpital-Général et le Refuge recevaient les prisonniers malades. Par intervalles, les directeurs des prisons d’État envoyaient des notes sur leurs prisonniers au ministre, qui maintenait la détention ou prononçait l’élargissement

• Projet concernant l’établissement de nouveltes prisons dans ta capilate, par un magistrat. (M. Uemaze, Le Châtelet de Paris, p. 343.)

’ Voici une de ces noies provenant de la prison ilc Bicdtrc. « Clsiise Datillars ; il est dgé de .SO ans. Pauvre libraire et fort inlirme. Ce fui sa pauvreté qui le réduisit à faire pour quelques-uns de ses confrères qui n’osoienl parollre, un commerce publie de livres défendus, et ce fut cette même considération qui donna lieu à la lettre de cachet qui le retient a l'hèpital ... s

Un inconcevable désordre régnait d'ailleurs dans cette partie de l’administration. Au mois de mai 1688, Seignelay prévint La Reynie que le roi désirait savoir la cause de la détention d’un sieur Gérard, prêtre, et du nommé Pierre Rolland, enfermés à la Bastille, le premier depuis huit ans, le second depuis trois ans. (( Je ne trouve point ce dernier, ajoutait-il, sur les rôles que M. de Besiuaux (le gouverneur de la Bastille) donne tous les mois pour être payé de la nourriture; il faut qu’il y soit sous quelque autre nom. A l’égard de Gérard, il marque, dans quelques mémoires qu’il m’a ci-devant donnés, qu’il est retenu pour l’affaire du poison '. » Seignelay terminait en demandant un relevé général des prisonniers de la Bastille, avec les motifs de leur détention ’. Une autre lettre de Pontchai train du 11 novembre 1697 confirme ce désordre, auquel on voudrait ne pas croire. La Reynie n’était plus alors chargé de la police : il avait cédé la place à d’Argenson; mais sa longue expérience lui valait d’être consulté dans les affaires délicates. A la paix de Rysxtick, qui semblait devoir , assurer à la France les bienfaits d'une longue tranquillité, et qui fut, hélas! de si courte durée, Louis XIV voulut faire participer à la joie générale les prisonniers les plus dignes d’intérêt. Or les éléments pour ce travail manquaient, et il fallut les réclamer extraordinairement à l’ancien lieutenant général. Les détails fournis par la lettre de Pontchartrain, son inaltérable sérénité en parlant de ces prisonniers dont le motif de détention est ignoré par ceux-là mêmes qui les ont fait enfermer, paraîtront sans doute assez significatifs.

' L’.nffairn «le la Voisin, jiig^c en 1682.

• Depping; Corresp- admin.. Il, 680.

a La paix, érrivait-il, est une occasion pour mettre en liberté, autant qu'il se peut, ceux qui se trouvent dans les prisons, et le roi a ordonné à chacun des secrétaires d’Élat de lui rendre compte de ceux qui y sont par ordres exprès signés d’eux. Je vous envoie la liste des hommes et des femmes qui sont enfermés à l'Hôpital-Général et au Refuge, la plupart sur des ordres signés de MM. Colbert, de Scignelay, et de moi. On a mis à côté de l'article d’un chacun ce que l'on a pu savoir au sujet de leur détention. Presque toutes ces personnes vous doivent être connues, et je crois qu'il en est de même de ceux qui ont été arrêtés sur des ordres signés de .MM. I.ouvois, de Barbezieux, de Châteauneuf et de Torcy. Sa Majesté veut que vous preniez la peine d’aller sur les lieux pour examiner l’état d'un chacun, afin de juger ce qu’on peut faire à leur égard, apres que vous les aurez vus et entendus, et que les directeurs vous auront rendu témoignage de leur bonne ou mauvaise conduite. 11 sera néces.saire que .M. d'Argenson vous accompagne à cette visite pour s'inshuire avec vous des sujets de détention de ces personnes, et le mémoire que vous ferez sera soigneusement gardé, avec les résolutions qui seront prises par Sa Majesté, pour s’en se^'vir dans les occasions '. a

Trois ans auparavant, le gouverneur de la Bastille ayant fait connaître que de nouvelles prisons étaient indi.spensables, Pontchartrain (on éuit alors en pleine guerre) lui avait répondu que le temps n'était guère propice, et qu’il fallait attendre *. Celte insuffisance des prisons avait au moins un bon côté, car en admettant que les amnistiés, faute d’espace, ne fussent pas victimes de haines privées ou d'erreurs judiciaires, n’étaient-ils pas déjà trop châtiés par une détention sans jugement, si courte quelle eût été? Qui sait même si, parmi ceux que les divers ministres avaient entassés dans les prisons d’ÉUit, et dont la paix de Ryswick fit lever l’écrou, on n’en aurait pas trouvé plusieurs

' Arch. de l’Empire. Registre des secrétaires d’Élal, lü97.

* Ibid., 1C94.

140 nÉFORMES ET AMÉLIORATIONS DIVERSES.

dipnPR de la nifnie pitié que ce malheureux dont parle la correspondance ollicielle, qui languissait depuis dix ans dans un cachot de la Bastille pour avoir voulu transporter une de nos industries à l’étranger ' ? Soyons justes pourtant. Ces punitions terribles, empruntées au muet despotisme de Veni.se, qui au besoin ne reculait pas même devant le poison, la France n’était pas seule à les infliger : une nation voisine, dont Colbert eut le tort de suivre l’exemple, l’Angleterre, l’avait précédée dans cette voie et s’y était engagée plus avant, car elle punissait de la déportation ceux qui auraient porté de la laine à l’étranger. Pour le môme crime, un Français résidant en Angleterre avait le poing coupé, et la récidive entraînait la mort. La loi britannique en vint jusfiu’à punir aussi de mort l’importation d’un grand nombre de marchandises françaises : rigueurs barbarej, déplorables violences, que la guerre nationale la plus acharnée n’aurait pu ni justifier, ni excuser!

L’attention de La Reynie ne se portait pas toutefois uniquement sur les néce.ssités de la répre.ssion, et son attitude vis-à-vis de la population parisienne n’était |)as toujours celle d’un justicier. 11 s’occupait surtout de son bien-être. Les travaux considérables qui s’accomplissent à Paris sous nos yeux, ces voies babyloniennes, ces îlots de verdure semés çà et là, pour la jouissance de tous, à la place des jardins prixés tendant à disparaître, l’air et l’espace, le soleil et l’eau si libéralement prodigués, ces halles monumentales, ces églises, ces casernes, ces nouveaux théâtres auxquels manquent pourtant les larges vomitoires, tout cet en-

< Arcti. de l'Empire. Registres des secrétaires cTÉIat; lettre du 21 décembre 1696.

semble, improvisé pour notre agrément et pour celui du monde entier, urbis et orbis, ne doivent pas faire oublier qu'à diverses époques des transformations analogues donnèrent à la capitale de laFrance le premier rang, quelle avait perdu depuis et quelle vient de reconquérir. Au quinzième siècle, les ambassadeurs vénitiens la dépeignaient comme une merveille devant laquelle s’éclipsaient les plus belles cités de l’Italie. Si les derniers Valois firent peu pour la ville qui fut leur résidence habituelle, Henri IV et Louis XIII l’embellirent à l’envi. La Place-Hoyale, qui fut pendant un siècle le quartier de la cour et du monde élégant, le Pont-Neuf, la rue et la place Dauphine, les hôpitaux de la Charité, de Saint-Louis, de la Santé, et un grand nombre de couvents ornésd’égUses remarquables, datent de Henri IV. Près de quarante couvents, congrégations, séminaires ou hospices furent encore fondés par son successeur. Vers la même époque, le palais du Luxembourg, le Jardin-des-Plantes, le Palais-Rojal, s’ajoutaient aux monuments des âges antérieurs. L’imprimerie royale, établie, non sous le règne de François I" ', mais pendant le ministère du duc de Luynes, avait été complétée par le cardinal de Richelieu dans l’intérêt spécial des lettres. De splendides hôtels pai ticuliers excitaient l’admiration, non moins par la beauté de l’architecture <iue par les chefs-d’œuvre de toute sorte qu’ils offraient à la curiosité des amateurs. Enfm sept théâtres, d’une importance diverse, n’étaient pas le moindre des attraits que les Parisiens, les provinciaux et les étrangers trouvaient réunis dans la même cité.

Bien que Louis XIV l’ait à peine habitée, son gou-

< François !<' avait institué des impiimfiirt royaux, mais ce n’était pas encore l’imprimeiie royale .

veniement fit plus encore pour elle qu’aucun autre. Le bes4)in de sécurité, l’accroisseuient de l’aisance publique, le goût de la propreté qui se répandait dans les clas.ses moyennes, l’influence bienfaisantedes grands écrivains, imposaient des devoirs nouveaux. On regrette de ne trouver aucune preuve de la part que le roi dut prendre à la rénovation administrative et matérielle du vieux Paris. Tandis que de nombreuses lettres à Colbert et à Louvois attestent la sollicitude avec laquelle il suivait les travaux de Versailles, ni sa correspondance, ni ses Instructions au dauphin, si curieuses à tant de titres, malgré les retouches du président de Périgny et de Pelli.sson, ne prouvent qu’il ait donné des soins personnels et particuliers à l’embellissement de sa capitale. On sait pourtant que la place Vendôme fut heureusement rectifiée sur ses indications. Loin de nous la pensée que toute initiative à ce sujet soit partie de ses ministres ; mais il semble que la passion ni le goût n’y étaient pour rien. Môme pour ce qui regarde l’organisation de la police, les Instructions au dauphin ne contiennent que des réflexions dépourvues d’intérét. A l’entendre, il se serait borné à rétablir quelques ordonnances tombées en désuétude et à prendre des précautions pour les mieux faire obsener à l’avenir, surtout en ce qui touchait le port des armes et la propreté des rues. Quoi qu’il en soit , activement secondé par Colbert et Louvois , Louis XIV as.sainit Paris en l’embellissant. Il fonda l’Observatoire et les Gobclins, fit construire la colonnade du Louvre, l’hôtel des Invalides, les places Vendôme et des Victoires, les portes Saint-Denis et Saint- Martin. En môme temps, des travaux d'un ordre différent portèrent le mouvement et la vie dans de

nombreux quartiers où s’entassaient, privés d’air et de lumière, les milliers d'individus livrés aux petits métiers que comporte l'industrie des grandes villes. Un arrêt du 15 septembre 1667 décida que la butte Saint-Roch serait aplanie ; par malheur, elle ne le fut qu’à moitié, et l’insuffisance de l’opération a légué aux ingénieurs du nouveau Paris une immense difficulté. Ce fut néanmoins un travail considérable, et qui dura dix ans ; il procura l’ouverture de dix nouvelles rues sur un point où la population se portait de préférence à cause du jardin des Tuileries et des Chanips-Élysées. La belle ligne de quais s’étendant de l’Institut à la place de la Concorde fut entreprise, et régularisa les rues qui viennent y aboutir. Sur l’autre rive de la Seine, la rue de la Monnaie ouvrit une issue directe de l’église Saint-Eustache à la rue Dauphine, du quartier des Halles à celui des Écoles. Un vieux pont de bois, souvent compromis par les crues, reliait le quartier des Tuileries à la rue du Bac; il fut remplacé par le Pont- Royal, qui coûta 742,000 livres. Baignée par un grand fleuve, la ville de Paris manquait d’eau; de nouvelles fontaines lui en fournirent. Une vaste promenade était désirée à proximité des nouveaux quartiers ; on planta lesChamps-Élysées '. Ils étaient loin de l’élégance actuelle; mais la foule, qu’effrayait encore la distance de Boulogne et de Vincennes, accourait les jours de fête au Cour.s-la-Reine, où se pressaient les carrosses de la cour et de la noblesse. On a la preuve qu’au plus fort de ces travaux le gouvernement s’inquiéta de l’extrême développement de Paris. Le conseil délibéra, et, le 26 avril 1672, des lettres patentes défendirent de

* Comraencéei en 1670, co« planiations ne furent cependant terminée* quVn 17ÜS.

lU RÉFORMES ET AMELIORATIONS DIVERSES.

construire au-delà des nouveaux faubourgs, par le motif « qu’il étoit à craindre que la ville de Paris, parvenue à cette excessive grandeur, n’eût le sort des plus puissantes villes de l’antiquité qui avoient trouvé en elles-mêmes le principe de leur ruine, étant trèsdifficile (jue l’ordre et la police se distribuent commodément dans toutes les parties d’un si grand corps'. » Que sont devenues ces appréhensions de la vieille école administrative? Les sociétés modernes n’y songent guère. Deux villes surtout, Londres et Paris, sont plus populeuses et plus riches que telles nations de l’antiquité et du moyen âge qui ont rempli le monde du bruit de leur nom. N’y a-t-il pas là, indépendamment du côté moral de la question, du vice qui engendre la misère ou qui l’exploite, du luxe provoquant le luxe, du crime se dérobant plus facilement aux enquêtes de la justice , un danger d’un autre ordi-e et plus grave peut-être? Le problème est posé, l’avenir prononcera.

Un point important et souvent controversé depuis fut réglé par un arrêt du conseil du 31 décembre 1672. Quand d’obscures et étroites rues étaient élargies, les propriétaires des mmsons qui profitaient de ces travaux onéreux à la ville devaient-ils contribuer à la dépense ? Déjà résolue plusieurs fois aflirmativement, la question restait néanmoins sujette à interprétation. L’arrêt du conseil la trancha sans retour en décidant que les propriétaires de quelques maisons de la rue des Arcis, situées en face de maisons démolies, supporteraient leur part de la dépense en proportion de l'avantage qu’ils en recevaient*. Prise pour un cas

' Delamarc, Traile de la police, liv. 1, titrr yii, KH.

* Arch. dea FinaDcet, Edits, Arrêts.

IlÉFOKMES ET AMÉLIORATIONS DIVERSES. U5

particulier, cette décision fit règle; quelques années après (27 mai 1678), un nouvel arrêt enjoignait aux propriétaires de la rue Neuve-Saint-Hoch de payer, d'après un rôle arrêté par le roi, la somme de 37,S1.'5 livres à distribuer entre diverses personnes « tenues de retirer leurs bàtimens et héritages et laisser la place nécessaire pour l’élargissement de ladite rue'.» Une autre mesure d'une importance considérable avait été adoptée deux ans plus tôt. L’alignement des anciennes rues et la construction des nouveaux quartiers s’étaient faitsjusque-là sans vue d’enseuible, sans plan régulier. IJ en résultait que, les rues principales ne se reliant pas entre elles, Paris était plutôt la réunion de plusieurs cités juxtaposées qu’une grande et unique ville construite ou agrandie avec une certaine harmonie. Des lettres patentes du mois de juillet 1676 approuvèrent un plan de Paris qui devait désormais servir de base aux améliorations. « Après avoir, disait Louis XIV, donné la paix à nos peuples par la force de nos armes, nous avons considéré les ouvrages publics et tout ce qui pouvoit procurer les commodités à notre royaume comme un objet digne de notre application, et nous l’avons employée particulièrement pour notre bonne ville de Paris, afin que la capitale de nos États en pût mieux faire connoitre la grandeur aux étrangers par le nombre et la beauté de ces ouvrages, et marquer à la postérité le bonheur de notre règne. A cet effet, nous aurions ordonné à nos très-chers et bienraimés les prévôts des marchands et échevins de notredite ville, de s’appliquer h ce qui contribue principalement au bien et avantage de ses habitans, et ensuite à fembel-

* Arch. lie* Financ^^ü, Edtti, Arrêts.

lissement, soit par la construction de nouveau.x quais et de nouveau.x ports capables de recevoir les provisions nécessaires, de plusieurs fontaines en des lieux éloignés de la rivière, pour y distribuer des eaux publiques en abondance, de nouvelles portes et des remparts pour fermer l’enceinte de ladite ville, soit par l’élargissement et l’ouverture des rues et des passages .servant à la communication des principaux quartiers, dont les plans ayant été examinés en notre conseil, nous en aurions ordonné l’exécution Mais, ayant estimé à propos de pourvoir à ce que le^ ouvrages qui pourroient être faits à l’avenir dans ladite ville soient réglés sur un plan certain, nous aurions ordonné auxdits prévôts des marchands et échevins de faire lever exactement le plan de ladite ville et d’y marquer, non-.seulement l’état où elle se trouve à présent par les ouvrages qui ont été faits suivant nos ordres, mais encore ceux (jue nous entendons y être continués et achevés pour la plus grande décoration ; quoi lesdits prévôts des marchands et échevins ont satisfait... » Colbert reconnais.sait dès 1671 que la capitale donnait le mouvement au royaume, et (jue toutes les affaires y prenaient naissance et s’y dénouaient. 11 ajoutait que, du moment où les volontés du roi y étaient exécutées, elles l’étaient partout et (jue toutes les difficultés suscitées au gouvernement avaient leur point de départ dans les grandes compagnies dont elle était le siège *. il est incontestable que les travaux exé-

' Arrêts des D mai et {''‘juillet ICü'd ; 9 juin et 3i décembre iC70 ^ 7 mars, 22 avril, 2G juillet, 1 1 octobre et ÎO novembre Ifiî 1 ; G juin, 1 1 octobre cl 3 novembre 1G72 ; 1 3 mars et 23 juillet IG73; dernier mars 107 \ et 24 janvier 1070.

* fhsf. de Colbert^ p 301, ln$truction A mou fih pour bien faire la première commisniou de ma chartje.

RÉKOnMES ET AMÉLIORATIONS DIVERSES. UT

cutés SOUS son ministère et la sécurité dont on était redevable à La Reynie durent augmenter l’importance politique et la population de Paris.

Quel était alors le chiffre de cette population ' ? Un document officiel, remontant à 1670, constate qu’il y avait eu dans l’année 16,810 baptêmes, 3,930 mariages et 21,461 morts*. Frappée de cet excédant considérable des morts sur les nais.sances , l’administration l’expliquait par la grande quantité d’étrangers qui faisaient de Paris leur séjour habituel. Les calculs les plus vraisemblables permettent de croire que la population ne dépassait guère, vers la fin du dix-septième siècle, le chiffre de 500,000 habitants. Il est plus malaisé de déterminer, même approximativement, le nombre de gens assistés par la charité publique, soit dans les temps ordinaires, soit aux époques de disette*. En 1693, à la suite de quelques mauvaises récoltes, les mendiants de la campagne affluèrent dans la capitale. On aurait bien voulu les refouler dans leurs villages; mais, comme il s’agissait pour eux de ne pas mourir de faim, ils ré.sistaient à toutes les injonctions. « Peut-être, écrivait le chancelier Pontchartrain à M. de Harlay, jugerez-

* Selon la Stadxfigue gém^rale, publii*e par le ininislère du commerce, la pupulalion de Paris aurait etc de 7VO,(KM) «Inios en 172u. Elle ne se serait elevée eu l7 19, suivant la imihodc rationnelle de Lavoisier (multiplication du nombre des naissances par 3U/, qu'à 697,039. M. Husson {Consnmmalion </r Pans, p. VO) révalnc a 6t0,480 en 1876 et a 643.270 en 1678.

* £tat general des baptêmes, martages et mortuaires des paroisses et faubourgs de Pans en 1070. (bibliothèque imp., Mss. Mélangés Ctitirnm^nuU, vol. 169, pièce imprinire.)

Ü'api^s Delaiiiare Bibl. imp., .M>n. xcix) il serait tnorl a l'Hôtel- Üieu de Paris en t6*i4, 16,422 malades sur 37,6l8 ipti y étaient entrés. (M. Charles Louandre, article sur les Disettes en France, Journal general de Vtnslruc ion publique.)

VOUS à propos de donner un arrêt qui oblige les mendians invalides du dehors :ïse retirer. Peut être croirez-vous encore qu'il faut apporter quelques autres précautions pour l'exécution sûre d’un si bon dessein » Quelques mois après, il fallut recourir à un arrêt pour «purger Paris des pauvres du dehors»; mais on ne put l’exécuter. De Harlay ayant cru devoir recourir à la ressource extrême des ateliers publics, Pontchartrain, dont le rôle se bornait à tout approuver, lui écrivit (22 janvier 1694) : « Les ateliers publics sont sans doute un des plus ellicaces moyens pour ôter la fainéantise et la mendicité. Tout ce que vous ferez là-dessus ne vous sera qu’honorable et utile au public. » Cependant les pauvres de la campagne s’obstinaient à rester dans Paris malgré le gouvernement. Les rigueurs de l’hiver, jointes à la cherté du blé, en avaient accru le nombre. Le 30 mars, La Reynie transmit à M. de Harlay (car Pontcharirain, découragé, s’effaçait de plus en plus) un état par quartiers du nombre de ces malheureux : le chiffre total s’élevait à 3,376, y compris les Temmes et les enfants. Les détails fournis par le lieutenant général de police montrent avec quel soin se faisaient déjà les recherches statistiques. La Reynie .i.ssurait que les visites pour connaître le nombre des pauvres du dehors répandus dans les rues et dans les églises de Paris avaient été opérées aussi exactement qu’une chose de cette nature le pouvait être, qu'il avait pris à cet égard beaucoup de précautions, et qu’une instruction ample et détaillée avait été donnée par écrit à ses agents plusieurs jours avant l’exécution. Il ajoutait que, .s'il ne s’était pas

■ Depping; Cotresp. admin , II, 681.

trouvé plus de pauvres de la campagne, c’est qu’il en était mort une partie, ([ue les hôpitaux en renfermaient un certain nombre, et que d’autres n’avaient pas attendu les perquisitions'. Eufm, après deux années d’angoisses, les craintes de disette s’étant apaisées, les mendiants forains reprirent la route des villages d’où la faim les avait chassés, et Paris n’eut plus à nourrir que les siens.

C’était bien assez pour les ressources dont la charité publique pouvait disposer.

' Depping; Corresp. admin.. II. 674.

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