Voï. Yves Cujgt, LaMorak
— C'est un scandale!
Poilr vous, mais pas pour moi. Alors qui sera juge? vous, si vous avez la force. Ainsi ont raisonné tous les inquisiteurs.
La police, chargée de réprimer les délits d'obscénité, de rechercher les livres, gravures, faits scandaleux, etc., agit par des moyens essentiellement moraux. L'officier de paix fait des avances d'argent aux agents pour qu'ils se mettent en relations avec les personnes qu'on veut punir, de manière à ce qu'ils leur inspirent confiance, en leur faisant une commande importante.
Le jour venu, ils prétendent qu'ils n'ont pas assez d'argent sur eux pour obtenir qu'on leur livre la marchandise à un lieu désigné; pendant le trajet, des inspecteurs qui sont dans la rue sont avisés par un signé. Ils arrêtent le porteur des objets, le conduisent chez le commissaire qui dresse procès-verbal, fait perquisition, et l'individu est condamné pour avoir été trompé par la police !
Quelquefois, il n'est pas condamné. L'officier de paix, se contente de la confiscation. Je pourrais citer un commissaire de police qui s'est procuré ainsi une collection fort complète. Il ne dédaigne même pas de la montrer aux individus dont les objets confisqués l'augmentent, et il pousse la bienveillance jusqu'à les consulter sur le prix courant de telle ou telle gravure. Les malheureux se trouvent trop heureux de n'être pas poursuivis correctionnellement. Ils ajouteraient un cadeau.
Après la loi sur la liberté de la* presse, il y a eu éclosion d'un certain nombre de feuilles pornographiques. C'est un genre de littérature qui répond à certains appétits. Les blâmez-vous ? alors, vous êtes un ascète ; faites vœu de chasteté et trouvez bon le célibat des prêtres. — Non. — Donc, ils n'ont rien de condamnable. Alors pourquoi ceux qui en parlent seraient-ils coupables? Et s'ils sont coupables, pourquoi ne poursuivez-vous pas un physiologiste, Charles Robin, pour son article Fécondation dans le Dictionnaire des sciences médicales? Cependant, il
l'opinion POBLIQOE et la I'OLICE.
entre dana des détails que n'a pas oaé encore aborder Zola. — C'est de la science.
— Eh liien I on a pouraum, et condamné Bradlaugh el M"" Annie Beaont pour avoir vendu bon marché un livre sur la géndration. D'après la doctrine de ce jugement, les gens riches seuls doivent connaîtra ces choses.
— Oh ! moi, je ne demande do poursuites que contre CÔ8 gens qui racontent dea histoires graveleuses. — Alors, il est permis de parler des rapports sexuels d'une manière didactique, mais non autrement? I! est interdit de. rire des positions plus ou moins grotesques qui résultent, pour l'humanité, du choc des passions les unes contre les autres, contre les conventions sociales, contre la loi, etc. ! Voua croyez qu'on ne doit parler de ces choses sacrées qu'en bonnet carré et en robe fourrée ? Vous condamnez Bo ce ace, Rabelais, La Fontaine, Swift, Voltaire, Diderot ? Vous regrettez que le tribunal n'ait pas mis Mme Bovanj au pilon et n'ait point supprimé Nana?
— Ça, c'est de l'art!
— De l'art. C'est relatif. Où est la limite eutre ce qui est de l'art et ce qui n'est pas de l'art? On fait ce qu'on peut. Vous dites que le journaliste, qui réédite Boccace et traduit en prose les contes de La Fontaine, n'a paa de talent, est-ce de sa faute? Tout le monde ne peut pas écrire Candide ! Mais le talent, où comraence-t-il? où finit-il? Avez-vous un critérium vous autorisant de dire àceuï-oi : — a Nous te permettrons tout u ; à ceux-là : — Noua te châtronu. « Flaubert fut sur le poinl d'être châtré •.
— Comment pouveî-vous comparer à des livres, des journaux qu'on crie sur la voie publique?...
— Nous y voilà. C'est la théorie de M. Arlhus Bertrand Burtespampiilets; c'est la théorie qu'on a appliquée à Bradlaugh et à M'"" Aunio Bcsant. Les polissonneries élégantes et chères étalées chez les libraires sont licites, l'édition des fermiers généraux de La Fontaine, par exemple. La pornograpbie est autorisée pour lea classes dirigeantes, prohibée pour les autres. C'est une des formes de l'aristocratie.
— Comment ! on pourra venir quand je serai au bras de ma femme, avec mes filles... crier... — Quoi? tant pis pour vous, s'il suffit du cri d'une polissonnerie pour vous rendre cocu et si vous avez été assez Chrysale pour faire de vos filles des Agnès .
Mais, je le reconnais, c^est très simple de clabauder protection à l'autorité, beaucoup plus simple que d'inspirer une telle affection à votre femme que vous n'ayez rien à craindre, et de donner une telle éducation à vos £lles qu'elles puissent tout voir et tout entendre !
Le bégueulisme, provocpié par l'argument de la femme et de la fille, est tel que, avec et depuis la loi de 1881, la Chambre des députés livre à l'arbitraire de la police la presse et l'affichage, sous prétexte de tenir à l'abri les yeux et les oreilles chastes, comme si les urinoirs n'en apprenaient pas beaucoup plus. Au moment où j'écris ces lignes, M. Léo Taxil est poursuivi pour délit d'outrage aux mœurs, parce qu'il a apposé sur les murs une affiche représentant une scène de torture dans laquelle un bourreau arrache les seins à une femme avec une griffe de fer. Les journaux cléricaux l'ont dénoncé ; le préfet de police a obéi ; le parquet obéit au préfet de police ; et si les juges découvrent q^e cette scène d'horreur est faite pour exciter des sentiments lubriques, ils prouveront qu'ils partagent les goûts du marquis de Sade.
Tout ce que j'entends dire contre la pornographie, je l'ai entendu dire contre les doctrines que je soutenais, je l'ai entendu répéter à chacune des nombreuses condamnations des journaux où j'ai eu l'honneur d'écrire. Magistrats, procureur de l'Empire ou de la République, avocats adverses, gens sages et modérés disaient : — On ne peut pas laisser dire cela I c'est un scandale I
Un jour, des avocats, à propos du Radical poursuivi pour avoir tourné en dérision un culte reconnu par rÉtat,[criaient :
— En attaquant mes croyances, il a violé ma liberté ! et au nom ^e la liberté, nous demandons, sa condamnation.
C'est sur cette théorie qu'ont été bâties toutes les légis-
l'opinion publique et la police. 393
lations sur le sacrilège, sur la presse, sur les outrages à la morale publique.
Sous prétexte que certaines paroles, dites par certaines personnes, qu« certains actes, commis par certaines personnes, peuvent choquer les idées d'autres personnes, on défend ces actes. Ce n'est que peu à peu qu'on arrive à comprendre (jue la liberté d'appréciation et la liberté d'agir sont connexes. Chacun doit faire et dire ce qui lui plaît : les antres en penseront ce opii leur plaira.
— Mais enfin un homme pourrait se promener tout nu dans la rue« Et une femme?
— Pourquoi pas? N'y a-t-il pas des hommes et des femmes nus dans vos jardins, dans vos musées*?
— Et alors pourquoi pas,... comme des chiens?...
— Il est probable qu'on n'en abuserait pas : car ce ne serait pas fort commode. Mais pourquoi pas?
— Ce serait un outrage aux mœurs.
' — Mais vous venez de reconnaître que les mœurs n'ont pas toujours la même formule, ne sont pas les mêmes pour tout le monde?
— Vous compromettez votre thèse en la poussant à ces conséquences! c'est scandaleux! Ici, ce ne sont plus des paroles, ce sont des actes.
— Vous assistez au défilé d'une procession ; vous gardez votre chapeau sur la tête ; il ne s'agit pas de paroles, non plus ; c'est un acte abominable aux yeux des dévots. Il y a 117 ans, pour ce crime, le chevalier de la Barre fut mis à la torture, condamné à avoir la langue amputée jusqu'àMa racine, la main droite coupée à la porte de l'église et à être brûlé à petit feu, sur la place du marché, en compagnie du Dictionnaire philosophique. Gela vous révolte?
Dans cinquante ans, tout le monde sera révolté quand on verra qu'il y avait des gens poursuivis, traqués, condamnés pour outrage aux mœurs, à la morale publique, et personne ne comprendra que sous prétexte de faire respecter
\. La ProslitvUion^la UorcUe.
les mœurs et la morale, il y avait une police des mœurs, chargée de veiller à Torganisation officielle de la polyandrie et de la polygamie.
La polyandrie est haïe par toutes les femmes placées dans l'orthodoxie légale du mariage, ou aspirent à y entrer : elles en sont jalouses, car elle est une concurrente à l'affection de leurs maris ou de leurs prétendus ; et, sans se l'avouer, elles ne sont point sans éprouver quelque sentiment d'envie pour sa liberté. Les hommes qui avec elle sont les plus humbles dans le tête-à-tête, prennent leur revanche, en affectant dehors un plus grand mépris pour elle. La plupart des journaux reflètent tout simplement ces préjugés courants.
Eh bien 1 je dis que tant que des journalistes raconteront en termes galants des expéditions comme celle qui eut lieu dans les derniers jours de juillet 1883, rue Grange-Batelière, sans provoquer d'indignation dé la part de leurs lecteurs, il n'y aura en France ni liberté individuelle, ni loi, ni droit, ni pudeur de la justice.
a M. Gamescasse a donné l'ordre d'écrémer, et les agents ont écrémé. » « Il y a eu des pleurs et des grincements de dents Î5) C'est très drôle. «Apeuprès de toutes ces maisons sortaient des filles épouvantées, à demi vêtues, les cheveux épars. » Vous ne riez pas? vous êtes bien difficile I « Affolées et poussant des hurlements épouvantables, elles se réfugiaient dans les allées des maisons, où les agents les ramassaient une à une. 55
« La scène était pittoresque, dit le Télégraphe^. Les fenêtres étaient littéralement garnies de personnes qui assistaient, en riant aux éclats, à cette chasse d'un genre tout à fait nouveau. »
La Lo/aterne avait le droit de dire :
a Nous félicitons ces personnes de leur gaieté. Un hallali de femmes est en effet fort divertissant. La chasse aux nègres marrons amusait beaucoup les anciens planteurs de la Louisiane; il est tout naturel que,