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CHAPITRE IV

I. Les peuples n'ont que la police qu'ils méritent. — Les alguaziU et le taureau. — Les exigences du Parisien. — Le gardien de la paix. — < Du papier à la corbeille. »

IL Infaillibilité de la police. — Les péchés de ses agents. — Ses erreurs.

III. Les nerfs des Parisiens. — La force de la police. — Intolérance et peur.

IV. L'enfouissement. — Manifestations permises et défendues. — «Cest un scandale». — La polyandrie. — Un hallali de femmes. — Les rieurs. — Les formes modernes de Vodium theoiogicum. — La tolérance — C'est trop fort ! — Les arrestations à Paris. — Les chevanx de retour. — La marinade. — Inutilité de la photographie. — Faire semblant de faire. — La peur. — Les attaques nocturnes. —Les rafles. — Hygiène publique. — Les quarantaines. — Le laboratoire municipal. — La police des théâtres, — LMnfluence légitime. — Esprit protecteur. — Empêche les gens de travailler. — Gomment la police comprend la liberté du travail. — M. Marseille. — Pour patrons* — Contre. — Le» accapareurs. — Le travail des femmes. — Le baromètre de la décence. — « Allez-vous coucher suivant l'ordre de la nature. » — Complément. — Proposition pour augmenter la population. — Nouvelles fonctions.

Y. Les voitures. — 525 agents pour une canne I — L'oppression des

cochers.

VI. L'étourderie des Anglais. — Le prix de leur police. — Délire de la

persécution et délire persécuteur. — La soupe au lait. — Le prix de

la liberté. — Observation de Buckle. — Les bandits ne sont

ceux qu'on pense.

Les peuples n'ont que la police qu'ils méritent.

Je sais que les Parisiens pourraient me répondre que cette vérité ne s^applique pas à eux, puisque la police leur est imposée par le gouvernement ; mais le chapitre précé-

dent vient de leur démoutrcr qu'il y a un peu de leur faulB ; celui-ci va leur prouver qu'il j en a beaucoup plus qu'ils ne se Timaginent communément.

En Espagne, un vieil usage veut que dans les courses royales, six alguazils se tiennent à cheval, le visage tourné du côlé de la reine, sans armes, ne pouvant voir le taureau : ils se tordent de peur et le peuple se lord de rire.

Le Parisien ferait de même s'il pouvait mettre une demidouzaine de gardiens de la paix dans celte pileuse posilion. Ce serait sa revanche contre les coups qu'il ea a reçus. Payant pour ne pas les aimer, il leur reprend largement en sympathie ce qu'il leur donne en argent. Alors, il [oml>e dans l'excès et ne leur rend pas jiisiico.

Il exige tout du gardien de la paix, cl ne pense ni aux difficultés ni aux iaiigues de sa siluation. Il ne lui vient pas k l'idée que cet homme travaille d'aulaat plus que lui s'amuse davantage ; qu'il doit se trouver debout, jour et nuit, condamné à des besognes répugnantes, comme le ra; massage des ivrognes, dangereuses, comme l'arrestation de malfaiteurs, d'aliénés, l'apaisement de rixes. Qu'il pleuve, qu'il neige, qu'il vente, qu'il gfcle, ou que le soleil aoit torride, il faut qu'il soit là. Le brouillard tombe: i! doit tenirdes tore lies allumées. Le verglas a'étcndsur les pavés : pour relever bètes et gens, il doit oublier qu'il peut tomber. Un clieval s'emporte : à lui de l'arrèler. Un chien enragé jelte la terreur dans la rue: à lui seul il n'est permis de reculer. Dans son obscurité, il doit toujours être prêt à l'héroïsme, et il doit allier à cette prédisposiiion la politesse. Être ferme sans rudesse, faire observer sa consigne & quiconque, si haut qu'il soit, concilier la rigueur avec l'aroénilé.

L'ouvrier, le voyant debout, bien enveloppé dans sa capote, immobile, ou se promenant en se dandinant autour de fiùn Dot, a une tendance à le traiter de fainéant, comme Il traiterait de fainéant le maiin pendant ses longues heures de quart. Seulement, le moment venu, il faut qu'il donne une dose formidable d'énergie.

Le roulement est combiné de telle sorte pour les brigades centrales qu'il lui arrive d'avoir des journées de co^ vée de 24 heures. Il couche tout vêtu sur le lit de camp. Une pneumonie est vite attrapée en sortant du poste. La mortalité est très forte. La Préfecture envoie constater la maladie quand l'homme a prévenu qu'il ne pourrait se rendre à son service, au bout d'un ou deux jours. Si elle est grave, qu'il aille à l'hôpital ou se fasse soigner chez lui; cela ne la regarde pas. Elle n'a même pas songé à constituer une société de secours mutuels. Il s^est cassé la jambe ou a reçu quelque contusion en arrêtant une voiture ; on lui donne 25 francs de gratification, et après, débrouille-toi comme tu pourras. S'il ne se rétablit pas, on le met à la retraite; et il n'en est plus question.

Le métier est donc dur et dangereux, le public n'en tient pas compte. Et comment en serait-il autrement, puisque la Préfecture de police a pris pour règle de ne pas tenir compte de ses plus justes réclamations? je ne vais citer qu'un fait dont j'ai été témoin.

A l'enterrement de mon collègue Massol, en 1875, la police se montra d'une brutalité révoltante.

Les agents, aux murmures et aux réclamations de la foule répondaient en ricanant par cette phrase qui appartient spécialement aux locutions en usage à la Préfecture de police : « Il y aura demain du papier à la corbeille, » indiquant parfaitement par là le cas qu'on a l'habitude de faire des réclamations du public.

La Préfecture de police, en paraissant couvrir ses agents, entretient Fesprit d'hostilité entre eux et la population. Cet esprit ne lui déplaît pas. L'agent et le public en souffrent réciproquement.

La Préfecture veut apparaître aux yeux des populations comme impeccable et infaillible. Si un prêtre commet

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quelcjue délit, la grande préoccupation du clergé est de le dissimuler. De même à la Préfecture de police.

A l'égard d'employés, le premier mouvement de l'Administration est c< d'étouffer l'affaire ». Je pourrais citer tel employé qui, ayant volé d'une manière flagrante, fut enfermé à Sainte-Anne. Quelquefois, cependant, il faut s'exécuter. Un officier de la paix du 9® arrondissement, M. P., mangea à un premier de l'an les gratifications dues aux gardiens de la paix. Gela se sut. Un autre agent, nommé Gély, fut poursuivi en police correctionnelle pour les barbaries qu'il exerçait à l'égard de ses enfants. Il avait déjà été révoqué à Bar-le-Duc pour sa brutalité; la Préfecture de police l'avait pris et lui avait donné chaque année de l'avancement. Il fut condamné. Le 27 juin 1881, la Lan-terne demandait les motifs de la mise à la retraite antidatée d'un agent : elle citait son nom, les détails. La Préfecture de jflolice, ne pouvant plus le conserver, avait ainsi étouffé l'affaire. Le 19 décembre 1882, la Lanterne racontait la tentative d'assassinat commise par un agent sur M. Quercia, attiré dans un guet-apens. M. Gaubet s'était contenté de le mettre à pied pour quinze jours. A la même époque, le gardien de la paix Duranton commettait une tentative d'assassinat sur son collègue Matre. Il était laissé en liberté et reprenait son service.

Pas plus que la police n'admette qu'on se plaigne de ses brutalités, elle n'admet qu'on doute de son habileté.

Au mois de février 1883, il y avait 16 affaires dont la police recherchait déjà depuis longtemps les coupables sans les avoir trouvés :

1* Au faubourg Saint-Antoine, assassinat par strangulation et pendaison de Mme veuve Lachaud. Ce sinistre événement passionna tout Paris.

2"* A Antony (arrondissement de Sceaux), double assassinat suivi de vol.

3* Rue Blondel; assassinat perpétré en plein jour.

4* Plaine de GennevillierS; femme violée, assassinée et mutilée.

5** Rue Debelleyme, assassinat.

G" Assassinat du garçon de recette Lecercle; à quatre heures du soir, et voL

7*" Â quelques jours de date, assassinat de Simonet; ce dernier a ea l'heureuse chance de survivre à ses blessures.

8" Assassinai de la veuve Joubert, en plein Paris, rue Fontaine-Saint- Georges, et vol.

9** Assassinat de la fruitière de ia rue du Pont-aux-Choux, et vol.

10* Assassinat de l'inspecteur de police Délabre, à Toccasion de l'exercice de ses fonctions, à la Villette.

11* Assassinat de Maria Fcllerath, passage Saulnier.

12" Assassinat, par strangulation, d'une femme, rue du Château, à Plaisance, et vol.

13*» Assassinat du cultivateur Théré, à Bobigny. dans l'arrondissemenl de §aint-Denis.

14® Affaire de Meudon.

15«* Assassinat du pharmacien Lagrange et de sa bonne, et vol. Auteur connu.

16' Assassinat, suivi de vol, de Mme Guillon, rue de Sèvres.

Tous n*ont pas été retrouvés depuis. M. Claude donne un tableau des assassinats dont il s'est occupé de 1871 à juillet 1875. Sur 75 assassinats, il y en a 9 dont les auteurs n'ont pas été trouvés ou arrêtés; soit plus de 12 pour cent.

La Morgue reçoit tous les jours des cadavres, portant la trace de violences. Leur identité n'est pas reconnue, a fortiori^ ridentité des auteurs de leur mort.

Le public sait tout cela plus ou moins vaguement et se trouve en élat de juste méfiance à Tégard de la police.

Mais le Parisien est un être dont la jugeoUe est souvent complètement bouleversée par ses nerfs. Quelque chose le froisse, vite il appelle la police à son secours. Il est mécontent de quelqu'un ou de quelque chose. — Eh bien! que fait donc la police? Chacun voudrait mettre la police à son unique disposition pour satisfaire ses rancunes, ses passions, ses haines, déblayer toute grande la voie devant lui, de manière qu'il no trouvât personne qui pût le cou-

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doyer, aucun objet qui pût blesser ses regards susceptibles, aucune personne qui pût lui déplaire. Puis, brave en face d'un danger certain, son nervosisme lui crée des légendes qu'il gobe, en badaud qui veut justifier sa réputation. S'il voit une ombre se profiler sur le mur d'une rue déserte, il appelle, la bonne, la brave, l'excellente police, quitte à prendre sa revanche en plein jour.

La force de la police est faite de deux éléments : l'intolérance et la peur.

La foule a toujours besoin d'avoir un bouc émissaire à détester, à poursuivre, à persécuter; au moyen âge, c'étaient les juifs, les hérétiques, plus tard, les athées; catholiques et protestants se sont exterminés réciproquement; jansénistes et jésuites se sont excommuniés avec la même passion, quoique un peu plus pacifiquement, progrès évident. Les rivalités des partis politiques ne sont que l'expression de ce sentiment; les Jacobins tuent les Girondins, comme leurs grands-pères massacraient les protestants.

L'empire romain a eu ses délateurs qui sont les héros du genre. Comparés aux nôtres, ils ont une grandeur épique; Tenise aeu son lion de Saint-Marc; Florence, le Tamburro. Le code d'instruction criminelle avait fait un crime de la non-dénonciation des complots contre l'Empereur.

N'a-t-on pas vu, après les journées de Juin, après la Commune, les délations pleuvoir par milliers et par milliers? Des débiteurs s'acquittaient ainsi envers leurs créanciers ; des créanciers frappaient ainsi des débiteurs négligents; la concierge se vengeait de ses locataires peu généreux, et des locataires prenaient leur revanche contre ses tracasseries.

Les propriétaires, les gens posés, calés, haïssent les gens pauvres : ils se figurent que ceux-ci ne peuvent avoir qu'une pensée, attenter à leur propriété. Ils sont arrivés à faire du vagabondage un délit. S'il est permis de n'être pas propriétaire, il est interdit de n'être pas locataire. Autrement, la société vous donne pour logement la prison, et vous punit de n'avoir pas eu d'argent. Les gens, qui légi-

fèrent et qui ont de Tinfluence sur Topitiion publique, trouvent cela indispensable.

Les faits ne sont que la manifestation des phénomènes psycholQgiques.

Yoici comment ces sentiments se révèlent relativement à la police.

Emblèmes séditieux I emblèmes sacrés I Grime de lèeemajesté I crime de sacrilège I c'est toujours la inème idée au fond, sous des formes diverses. Le bonnet phrygien est poursuivi un jour; demain, ce sera le crucifix. Hier, les processions étaient des manifestations sacrées ; aujourd'hui, elles sont proscrites. Les enfouissements civils devaient avoir, lieu à six heures du matin : ils constituaient des « scandales ». Depuis, à Paris, tous les corps constitués ont rendu hommage à Tenfouissement d'Hérold, préfet de la Seine, et de Gambetta. M. Gamescasse, le 8 janvier 1882, sous le grand ministère, empêche des gens d'aller rendre hommage à Blanqui. Gambetta, en 1868, plaidant pour Baudin, exposait la doctrine qu'il ne faisait pas appliquer comme ministre :

Allons au fond des choses : ce qui est vrai; c^est que vous permettez d'honorer la mémoire des morts, à la condition qu'elle ne mette rien en question^ à la condition qu'elle ne blesse en rien vos susceptibilité^ politiques, k la condition qu'elle ne nuise ni à vos origines ni à vos intérêts politiques^ voilà la vérité.

Mais depuis quand un pouvoir a-t-il droit à Tunanimité des sentiments de ceux qu'il gouverne? Est-ce que nous n'avons pas le droit de manifester nos sentiments et nos ressentiments si longtemps comprimés? Oui^je crois que j'ai le droit, que c'est le droit inviolable de chaque citoyen de manifester ses ressentiments, et si je ne commets pas vn acte prévu et puni par la loi répressive, vous ne pouvez pas rechercher si c'est l'expression de la colère, de la haine et de l'hostilité.

Ed même lemps, M. Camescassc autorisait les manifealations des combattants de Monlreloul, une processioE de mécaniciens cl de chaufi'eurs pour aller au banquet organisé en riionneur de MM. Gambelta el Griael. Interrogé sur les motifs de cette justice distributive, M. CamescaSBe répondait, en homme qui n'a pas une nolioo nolte de la yaieur des mots : — Ce n'est pas de l'arbitraire, c'est une question d'appréciation I

Une des principales fonctions de la police est de réprimer K le scandale ».

Mais qu'est-ce que le scandale? sinon une parole, un écrit, un acie, qui clioque tos préventions, vos préjugés, les actions réQeses emmagasinées dans voire cerveau 'î Socralo et Jésus ont été condamnés pour avoir commis des HCandales. Les livres de Voltaire étaient brûlés par la main du bourreau parce qu'ils scandalisaient les cagols. Si vous travaillez le dimanche en Angleterre, vous commettez scandale. Si je dis que je suis athée au milieu d'un cercle de catholiques, de proteslanls, do musulmans et de juifs, je les scandaliserai tous, et les opinions de chacun d'eux scandalisent les autres. Musulman, si je bois du vin, je cause un scandale épouvantable; catholique, si le vendredisaint, je mange un œuf qui est gras au lieu d'un canard sauvage qui est maigre, je cause un égal scandale à mes coreligionnaires. Mahomé tan, j'épouse quatre femmes. C'est très bien. Vivant au milieu de nations chrétiennes, ' commets un épouvantable scandale, si je vis seulement avec deux.

Au Thihel, la femme est polyandre pour tous les frères de la famille; en Europe, ce serait un effroyable scan^ dale, etc., etc. Si je dis que je considère les rapports sexuels comme une affaire de contrat privé, mon opinion fait scandale, et si je la mets en pratique, de braves gens pensent et disent que je mène une vie scandaleusel

Je pourrais continuer indéfiniment; mais à quoi bon?

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