‹ La policeChapitre 119 sur 139 · I. r/»m;>», 18 août · texte numérisé non relu

I. r/»m;>», 18 août

pour la tolérance ; nous, qui nous réclamons de lui, nous avons fini par l'introduire dans k domaine théologique et métaphysique ; il nous reste à la faire pénétrer dans liotre politique intérieure et extérieure, dans nos mœurs, dans notre code^dans notre police. La tâche est grande.

L'intolérance et la peur sont connexes.

Par instinct naturel de propriétaire, chacun a horreur du voleur. La police spécule sur ce sentiment, comme l'avouait naïvement un gardien do la paix. Un charretier, nommé Jean Raymond, huait et sifflait, avec beaucoup d'autres, le roi d'Espagne. Il renverse un gardien de la paix qui veut l'arrêter et se sauve. Le gardien de la paix raconte au tribunal de police correctionnelle :

« Si j'avais dit la véritable raison pour laquelle je le poursuivais, on m'aurait probablement fait un mauvais parti ; mais j'ai eu l'idée de dire que cet individu était un pickpocket ; alors on ne m'a pas aidé, mais on m'a laissé faire*. »

Et nunc erudimini, badauds !

MM. Ansart et Jacob, voulant se venger des révélations faites dans le procès de la Lanterne^ le 23 mai, supprimèrent les rondes de nuit; Les indicateurs savaient qu'eux et leurs compagnons pouvaient s'en donner tout à l'aise. De plus, les rapports de la Préfecture de police, communiqués aux reporters, furent bourrés d'attaques nocturnes. Les reporters furent dans la joie, et Paris fut représenté comme un coupe-gorge, afin que le bourgeois, rentrant chez lui, en voyant son ombre, frémît et se dît immédiatement :

— Voilà ce que c^est que de désorganiser un service

]• Compte rendu de l'audience. République française j 10 oct. 183.

l'opinion publique et la pouce. 399

comme celui de la Préfecture de police! Il peut commettre des abus. C'est égal, il ne faut pas toucher à ces choses-là !

Seulement, MM. Ânsart et Jacob dépassèrent la mesure. La ficelle était si grosse qu'elle fut aperçue même des plus Daîfs. Ils se retirèrent, mais le mot est resté dans la langue. On en a fait une rubrique ainsi que de celle : Paris coupe-gorge !

Il y a trois genres d'attaques nocturnes.

Un particulier s'étant attardé chez le marchand de yin, au jeu ou ailleurs, rentre le porte-monnaie vide.

— Qu'as-tu fait de ton argent? lui demande sa femme.

Attaque nocturne!

Quelquefois, même, il invente ce mensonge simplement pour se vanter d'avoir affronté un danger avec courage. Il donne des détails. Il est un héros pour sa femme, ses enfants, ses voisins. Il joue un rôle.

Autre genre d'attaques nocturnes. Le reporter est à court de nouvelles, quoique ayant couru toute la journée. Il faut qu'il arrive à faire son compte. Une attaque nocturne ! parbleu. Ce n'est pas compromettant. N'est-ce pas une habitude? Puis, cela fait bien. C'est émouvant. Il fabrique une attaque nocturne, et il a soin de la faire réussie et de la « corser ». Cela ne coûte pas plus et c'est mieux.

C'est aux deux genres ci-dessus qu'appartiennent les deux attaques nocturnes suivantes ^

La première avait paru dans un journal du 8 février 1881 et avait été fort reproduite.

M. Cornet, entrepreneur de charpentes, suivait la nuit dernière l'avenue de la Motte-Piquet, lorsqu^il fut assailli par une bande de vauriens qui se mirent en devoir de le dévaliser.

D'une force herculéenne, quoique de petite taille, M. G... était armé, en outre, d'une canne solide.

Il assena plusieurs coups sur la tête au plus violent des agresseurs, tout en maintenant les autres en respect.

Des gardiens delà paix accourant au bruit de la lutte, les malfaiteurs

]. Temps, 30 mars 1881.

prirent la fuite. M. Cornet, cependant, put en maintenir un et le remettre aux mains des agents.

C'est un nommé Ziétard, rôdeur de barrières des plus dangereux et souvent condamné déjà pour le même motif.

M. Cornet l'a mis dans un tel éiat qu'il a fallu l'envoyer d'urgence à l'infirmerie du Dépôt. On craint que les coups qu'il a reçus n'aient déterminé une fracture an crâne.

Nous souhaitons qne cette verte leçon se répète un peu plus souvent: MM. les voleurs trouveraient peut-être alors que leur métier est moins facile.

Le commissaire de police, chargé de l'enquête sur ce fait, s'est contenté d'écrire en regard :

Cette attaque nocturne est absolument inconnue des agents de l'arrondissement, qui n'ont pu, par conséquent, intervenir comme le prétend le journal.

En voici une autre non moins détaillée. Elle a paru dans plusieurs journaux du 15 et du 16 mars :

Hier, vers neuf heures, dans la rue Pierre-au-Lard, quartier Saint- Martin, une rixe s'était engagée dans un groupe nombreux de souteneurs.

Après les coups de poing et de pied, on tira les couteaux et la mêlée devint générale, et quand les agents, appelés par les passants, sunriD* fent, deux des combattants gisaient déjà sur le sol.

Le premier était tombé raide mort, le second avait reçu cinq ou six coups de couteau et baignait dans son sang.

On transporta le blessé à la pharmacie Raspail, rue du Temple, où ne tarda pas à arriver le commissaire de police.

Le cadavre a été dirigé sur la Morgue,

L'enquête ouverte par la police municipale a donné le résultat suivant :

Aucun fait de cette nature n'a été constaté par les agents du 4* arrondissement.

Des renseignements pris rue Pierre-au-Lard, dans le voisinage, ainsi qu'à la pharmacie Raspail, à la Morgue et au commissariat (ic police du quartier, il résulte que ce fait divers est de pure invention.

On pourrait multiplier indéfiniment ces citations.

Au mois d'octobre dernier, on a \u une bande entreprendre le pillage des maisoiiB de Neuilly, engager une Lataille avec le commiBsaire de police. Vérification faite, et quoiqu'un monsieur efit vu, de ses yeux vu, sept agresseurs, il fut constaté ijue la bande se réduisait à deux gn dins audacieux.

A cûté de cela, il y a des attaques fort sérieuses et qtii' servent à jastiBer ces légendes. Celte année, le 8 juillet le choral de Bellevillc a été al laqué en plein Paris.

Il est vrai que de temps en temps, la Préfecture do; police est prise d'un beau zèle : le 2 avril 1883, elle fait' annoncer que, désormais, tous les gardiens de la paiit i teronlde service de une heure àsix heures du maijn. Il n'y aura pas de brigade de réserve au poste. Tous se tiendront en permanence sur la voie publique et parcourront les Ilots en différents sens d'après des itinéraires tracés par les chefs de poste.

C'était absurde. La Préfecture de police n'a jamais su quftl fatiguer ses hommes.

Si la Préfecture de police employait à veiller à la sêcuritâ' pabliijue toutes les forces qu'elle emploie à d'autres services, la sécurité serait une chose réelle, et elle n'aurait pas besoin de surmener ses gardiens de la paix.

Mais comme le service qu'annonçait le Temps excédait lés forces des hommes qui devaient y Être astreints, la Préfecture de police n'a pu le mainlenir. ElleavaJt voulu tout simplement, en faisant publier cette note, donner une apparence de satisfaction à l'opinion publique, émue des vols qui avaient été commis dans le quartier Saint-Merri..

J'ai déjà indiqué' comment la Préfecture de police fabriquait ces attaques nocturnes. Je montrerai dans un autre ouvrage', comment loul notre système répressif s'acharne h fabriquer des récidivistes. La loi Waldeck- Itousseau est l'aveu de l'impuissance de notre système ds

it VI.

police et de répression ; en la présentant, ministres, fonctionnaires, préfet de police auraient dû se montrer humbles ; loin de là ; et cependant elle ne fera qu'aggraver la situation, quoi qu'en pense le public qui continue à avoit foi dans ces mesures coercitives.

Quand la police fait annoncer qu'elle a fait des razzias, des battues, des rafles, Joseph Prudhomme se dit :

— La police épure. Elle travaille.

Oui, elle travaille à augmenter le nombre des criminels. Qui arrête-t-ello, dans ce coup de filet, lancé au hasard ? des gens, pour la plupart, qui ne sont coupables que de n'avoir pas de domicile. Le Parquet est obligé d'en remettre les quatre cinquièmes en liberté, mais ayant subi la promiscuité, la contamination du Dépôt, et y ayant fait des connaissances qui les reconnaîtront.

Des maisons de refuge, pour les malheureux sans travail et sans asile, existent à Londres, New- York, Rome, Berlin, Genève, Madrid. En France, la prison seule offrait son toit à la misère, avant une œuvre fondée par l'initiative privée, r Hospitalité de nuit. Gens riches, qui, avec tant de dédain, lisez dans votre journal les tableaux des rafles et les condamnations pour vagabondage, et dites : — 11 faut balayer tous ces gens-là ! — savez-vous qui elle trouve parmi ce» gens-là? d'anciens fonctionnaires de l'Ëtat, des jeunes gens ayant de l'éducation et privés de ressources par suite de fautes ou de fatalités multiples, qui, autrement, ramassés dans la rue, allaient coucher au Dépôt comme vagabonds, et étaient perdus à jamais !

D'après un travail publié en décembre 1882', il y a à Paris 11,500 garnis, occupés par 250,000 habitants, tous à la discrétion du préfet de police, parce qu'ils ont commis le délit de n'avoir pas pu acheter de meubles. De temps en temps, on lit dans les journaux que la police s'est abattue sur les garnis de tels ou tels quartiers et a fait une rafle de 50, 100 individus des deux sexes. Et pourquoi? De quel droit les a-t-elle arrêtés comme vagabonds? Ils étaient logés. — Pauvrement. — La loi, si dure qu'efle

l'opinion publique et la police. 403

oit, n'oblige pas les gens, pour être à Tabri de sa rigueur, Le loger à l'hôtel Bedfort. Il n'y a pas de raison pour [u'on jour elle ne fasse pas une rafle à Thôtel ^Contiiental.

L'agent touche 5 francs pour chaque individu qui, ayant &t6 arrêté une fois, est de nouveau repris, et reconnu par ixà. On comprend que son intérêt est de multiplier a les chevaux de retour », d'arranger les battues de manière à nmener aussi souvent que possible au Dépôt les mêmes îiMiividas, coupables ou non d'un délit. C'est le même système que celui des filles en carte.

Parias vous les voulez, vous les faites ; criminels ils se ïBlèvent.

Voici la statistique des arrestations opérées en 1882, ^ la Préfecture de police, telle que je la trouve dans un tournai; car cette administration ne daigne même pas la Ommuniquer au Conseil municipal.

46,457 arrestations ont été opérées du !*■' janvier au 31 décembre 1882, ar la Préfecture de police^ dont 40,774 dans Paris même, et 5^683 dans à banlieue.

Ces chiffreS; comparés à. ceux de 1881, offrent une augimentation ^rale de 953 arrestations (soit 2,9 pour 100). Cette augmentation est ^iplieable à la banlieue pour 752 individus (soit 15,25 pour 100) et à 'iris pour 201 seulement (soit 0,49 pour 100).

44«955 arrestations ont eu lieu sur flagrant délit, 1,502 sur mandat.

A la suite de ces arrestations, 2,357 individus ont été relaxés imméliatement : 452 ont été renvoyés avec passeport; 707 admis dans les lôpitanxj 324 placés en hospitalité à Saint-Denis; 441 à Vil 1 ers-Cotteeti; 62 à la maison des jeunes détenus; 2 remisa Tautorité miliure; 40,921 traduits devant l'autorité judiciaire du département de la eine; 286 devant l'autorité judiciaire des autres départements ; 805 ont té ezpubés après condamnation ou pour rapatriement. Il n'a été coaiaté ni évasion ni décès.

Quant au sexe et à l'&ge : 40,162 hommes ont été arrêtés, dont 1,451 majeurs et 12,711 mineurs. ~ Le nombre des femmes arrêtées a é de 6,295, dont 5,326 majeures et 969 mineures *. Parmi ces individus, |25,60l étaient sans antécédents connus, 3,257 raient déjà été arrêtés dans l'année et 17,599 antérieurement.

1. Non comprises les arrestations de la police des mœurs. Il paraft le cela ne compte pas.

Quant à la nationalité des délinquants: 3,291 étaient étrangers (414 de plus qu'en 1881; soit 14^39 pour 100] et 43,166 Français (1^26 pour 100 de plus que l'année précédente).

~ Presque toutes les professions ont fourni leur contingent^ comme les années précédentes, et celles qui accusent le chiffre relativement le plus élevé sont les suivantes :

Agents d'affaires, 52 ; — bijoutiers, 329 ; — blanchisseurs, 507 ; bouchers, 377; — boulangers, 174; — brunisseurs, 271 ; — chapeliers, 154; — charcutiers, 80; — charpentiers, 312; — chiffonniers, 232;cordonniers, 1285 ; — cochers, 660 : — couturières, 1425 ; — cuisiniers 286 ; — domestiques, 2113; — employés et commis, 2135; — étudiants 56 ; — facteurs à la Poste, 20 ; — filles publiques, 414 ; — fleuristes 154 ; — fumistes, 477 ; — hommes de lettres, 24; — imprimeurs, 713;

— instituteurs, 73; — lingères, 230 ; — maçons, 1753; — marchands ambulants, 526; — marchands de vins, 1873; — peintres en bâtiments, 1002; — portiers et concierges, 21 ; — propriétaires, 75; — serruriers et mécaniciens, 3113; — vidangeurs, 1114, etc.

Au point de vue de la répartition des crimes et délits, on relève 170 arrestations pour assassinat et meurtre; — 26 pour infanticide elavortement; — 153 pour attaques nocturnes; — 29 pour propos séditieux;

— 30 pour émission de fausse-monnaie; — 649 pour attentat ou outrage public à la pudeur; — 5618 pour rébellion ; — 1338 pour voies de fait et blessures; — 8604 pour vols divers; — 2705 pour mendicité; - 14,280 pour vagabondage ; — 412 pour jeux de hasard.

Sur ces 46,000 arrestations, 1,500 seulement ont eu lieu sur mandat, après instruction ; toutes les autres sont donc dues à la simple initiative de la police, c'est-à-dire à des rafles; 4,280 individus ont été retenus pour le délit de vagabondage qui n'est que le délit de pauvreté ; 2,705 pour le délit de mendicité, sur lequel je me suis expliqué; 5,618 pour rébellion, qui n'est que le délit provoqué par les caprices et la mauvaise humeur de la police, car si 5,618 individus n'ont été retenus que pour ce délit, c'est •apparemment parce qu'ils n'en avaient pas commis d'autres ; e; sans même nous tenir à la lettre de l'article 106, nous pouvons hardiment déclarer que ces 5,618 citoyens avaient été arrêtés illégalement ; 412 pour jeux de hasard, dont nous parlerons tout à l'heure; 29 pour propos séditieux, ce qui est relatif; 649 pour attentat ou outrage aux mœurs, délit qui, quand il ne s'agit que d'adultes, ne devrait pas exister à moins de violences.

l'opinion rUBLIQUE ET LA POLICE. 405"

, Il reste donc, comme coupables de crimes ou délita, pouvant compromettre la vie ou Ja fortune des individus, les seuls que je reconnaisse: 170 pour assassinat et meurtre; 26 pour infanticide; 153 pour attaques nocturnes; 30 pour émission de fausse-monnaie ; 1,338 pour voies de faits et blessures; 8,604 pourvois divers; en tout, 10,321, sur une population de 2,800,000 habitants.

Si la police se préoccupait uniquement d'assurer la sécurité des citoyens et n'arrêtait que les gens y ayant porté atteinte, nos prisons ne seraient pas trop petites; elle ne provoquerait pas les attaques nocturnes, en rejetan soir sur le pavé, sans même les gratifier d'uue soupe et d'une boule de son, des malheureux n'ayant pas plus de ressources qu'au moment de leur entrée au Dépôt,

Toute l'administration française a pour méthode de faira semblant de faire quelque chose; en agissant ainsi, noa seulement elle est inutile, mais nuisible.

Dans ces battues et ces rafles, on arrête d'abord, au hasard;puis on faitletri, on prend les renseignements après. « Tuez-les tous, Dieu saura bien reconnaître les siens 1

La Prélecture de police ne sait même pas les reconnaître.

Dans les prisons de Paris, on trouve, par jour, jusqu" six ou huit « chevaux de retour », ayant donné de faux noms, et les agents de police avouent entre eux que les trois quaris réussissent à. dissimuler leur identité. Pour les découvrir, en vain les agents de police fabriquent do fausses fiches, emploient « des trucs » dépourvus de délicatesse. Le prisonnier change souvent cinq ou six fois de nom, et à la fin, la véritable reste ignoré. D'après l'article kb du Code civil, chacun peut se procurer des extraits des registres de l'état civil. Tout individu qui veut changer de personnalité, peut donc, moyennant 2 fr. 10 par pièce, avoir une collection d'actes de naissance.

On n'a qu'un moyeu : c'est le passage à tabac ou la question en douceur et en longueur. — On va te mettra a à mariner u à Mazas pendant trois mois. L'individu, ainsi en marinade, souvent ne connaît pas exactement

état civil. Souvent aussi il a un intérêt supérieur à le dis-^ simuler ; avec la loi sur les récidivistes, il l'aura presque toujours. Peut-on prolonger indéfiniment cette prévention? ce n*est pas légal, et ce n*cst pas pratique alors qu'à Mazas, pour 1,162 cellules, on a 1,400 prisonniers; de sorte que l'administration, chargée de maintenir la morale publique, travaille, en remplissant ses prisons avec acharnement, à faire des mariages unisexuels !

En huit ans, le service photographicpie a fabriqué 75,000 cartes. Il doit approcher de la centaine de mille aujourd'hui. Un individu arrive, et les individus arrivent par fournées au Dépôt. Pour retrouver leur identité, vat-on fouiller ces milliers de cartes? les confronter? et sontelles ressemblantes? la taille des cheveux, de la barbe, le costume ne modifient-ils pas la physionomie? un peu plus ou moins d'inclinaison de la tête, en avant ou en arrière, et voilà deux portraits du même personnage qui ne se ressemblent plus.

On photographie, pour être à même de retrouver le nom d'un récidiviste; mais pour retrouver une photographie précédemment faite, besoin est du nom. Le cercle est encore plus vicieux que les gens qui y sont enfermés.

En attendant, le contribuable paye pour toutes ces besognes ; et il est même convaincu que c'est de l'argent bien placé I Ma démonstration ne lui prouvera pas le contraire, de suite. On né fait pas renoncer, du jour au lendemain, des gens à donner de l'argent à d'autres qui déclarent leur assurer le bonheur et les préserver du mal. L'agent de police aussi est une sorte de prêtre, qui se fait des fidèles en inspirant la terreur d'enfer et de purgatoire plus ou moins réels. Pour l'entretenir, il y jette des damnés qu'il transforme en démons.

Allant toujours de conserve avec la couardise, on trouve ce que Buckle appelle l'esprit protecteur, ce que j'appelle l'esprit mendiant et prohibitif. Des gens, au lieu d'agir par eux-mêmes, demandent aide et protection contre les

«ntres et contre eux-mêmes. Ils veuleat qo'une puissance QCiété, à défaut de laProvidencc, leur

bonheur, la santé, les dÉL .u point de vue do la police, voici la manière dont ces aciitiments sa

supérieure, l'Ëlat, la s donne la richesse, le toute responsabilité. ^ ([uelques exemples de manifestent.

Des gêna meurent du choléra en Egypte. Aussitôt pris de panique à Paris ; on ferme le port de Marseille par des quarantaines, ce qui est une excellente manière de faire concurrence à Gènes, de développer nolte commerce et notre navigation. On constitue un foyer d'infection au Frioul, si l'épidémie doit se déclarer; on y entasse les gens dans les plus déplorables conditions hygiéniques. Il eût été beaucoup plus simple de proscrire complètement la navigation à vapeur; des navires a-uraient ainsi fait leur quarantaine, en pleine mer, en employant huit jours à un parcours qu'ils accomplissent en deux ou trois jours. Les gens qui, dans leur prévoyance, ont décrété les quarantaines, n'ont pas pensé à cola ! Us n'ont pas pensé non plus qu'autrefois elles étaient permanenles; que les nécessités de la circulation plus rapide les ont supprimées, et que les épidémies n'en onl pas été plus fréquentes, ni plus intenses, au contraire. Comme les Anglais, qui raisonnent, ne se lançaient pas avec enthousiasme dans le système des quarantaines, des journaux sérieux, en France, les accusaient de vouloir nous importer le choléra pour nous jouer une farce!

Des gens qui ont été élevés avec le catéchisme doivent foroément raisonner avec cette méthode. Je ne leur en veux que quand ils s'en prétendent affranchis.

C'est un grand mol que l'hygiène publique; cependant il ne faudrait pas en faire une nouvelle religion.

Préserver la santé publique contre l'ingestion de subgtances malsaines que peut introduire dans les aliments ou les boissons la fraude de négociants ou d'industriels peu scrupuleux; assurer à chacun la qualité de la marchandise qu'il acbète, tel est le but que se sont proposé

les auteurs des lois de 1851 et de 1855 et le Conseil municipal, en fondant le laboratoire municipal en 1878.G^est superbe !

L'ont-ils atteint ? C'est ce qui est à examiner.

Autrefois, il y avait des dégustateurs attachés à la Préfecture de police et chargés de déclarer, selon leur goût, si tel vin était bon ou mauvais. La plupart, anciens commerçants ayant eu des malheurs, n'inspiraient qu'une confiance médiocre, et ils ne méritaient pas davantage.. Le Conseil municipal a cru mieux faire en substituant des procédés scientifiques à ces messieurs. Les débuts du laboratoire commencèrent par être modestes; mais, maintenant, il se compose d'un chef de laboratoire, d'un souschef, de deux aides-chimistes, d'un garçon de laboratoire et de trente-deux inspecteurs, tous voulant prouver au public qu'ils existent, qu'ils ont droit à l'existence et, par conséquent, voulant le tracasser pour leur argent.

M. Girard, le chef de cette institution, dans le but de démontrer qu'il s'acquitte consciencieusement de cette œuvre, a publié l'année dernière un rapport considérable. La preuve est faite, trop faite même.

Il en résulte que, de son propre chef, M. Girard arrête la composition moyenne des aliments; seul, il classe les réprouvés et les élus, d'après ses appréciations, sa volonté, sans contrôle aucun. 11 déclare, par exemple, qu' « il considère comme fraude l'addition de toute substance qui change la composition du vin naturel », et il eût fait poursuivre comme fraudeur Chaptal qui, pour neutraliser l'excès d'acidité du moût, conseille de mêler au vin du charbon en poudre, et qui, pour augmenter la richesse saccharine de la, vendange, conseille d'ajouter du sucre de canne. Il n'accepte pas le plâtrage des vins, employé si utilement dans le Midi. 11 exige que « tout vin de coupage livré parle commerce de détail ait 10 pour lOOd'at cool en volume et 20 grammes d'extrait sec par litre ». 1» nature, n'ayant pas consulté préalablement M. Girard, 1 est dans &on tort quand elle fait des vins, comme ceux du

l'opinion PUliLlQOE ET LA POLLCE. 409

-centre de la France, non rigoureusement conformes à sa Torraule, Il n'admet pas non plus que les vins aient de l'alcool en plus, et il condamnerait les Tina dp Portug-al d'Espagne. M. Girard envoie en police correctionnelle les vins qui ne sonl pas identiques au type qu'il impose : alors ont lieu expertises, coolre-expertiBes, si le pour- -siiivi a de l'argent, la persévérance et l'audace de se met- Ire en opposition avec une telle puissance; sinon, il se laisse condamner docilement, les magistrats jugeant sur, la Foi de M. Girard et se bornant à enregiati'er son appréciation aux dépens des justiciables.

Pour le lail, Toici ia situation du commerçant. Le 30 avril 1857, le conseil d'hygiène publiait un rapport sur les diverses questions relatives au commerce du lait. (je rapport déclare « que la considération des 'minhna, soit pour les matières fixes, soit pour chacun de leurs éléments, ne doit pas être absolue, certaines considérations spéciales, certains détails de l'analyse pouvant exercer une grande influence sur les conclusions à en tirer», La commission « refusait de donner une instruction générale et oTficielle sur l'essai du lait, ia regardant comme chose inutile et même dangereuse '>.

La commission ajoutait k qu'elle ne connaît aucun instrument capable d'indiquer à iui seul et directement si du lait est pur ou s'il a été plus ou moins falsiilé ». En même temps, elle n'admet pas que les marchands de lait puissent se tromper « dans le contrôle du lail qui leur est Iburni par les producteurs ». — Mais indiquez-nous au moins le moyen de contrôle? — Nous nous en garderons bien, répond la commission. Seulement, vous serez coudamnés si vous vous trompez. — Mais qui jugera que nous nous sommes trompés? — L'expert, selon son appréciation.

C'est l'arbitraire le plus complet. M. Girard en a proiîtê. Naturellement, lancé comme il l'était, il devait arriver i tomber dans ie ridicule. Il n'y a pas manqué. Il a (î^cljré détestable du vin. récollé par un magistrat sur ses

propriétés. L'histoire est bien connue au Palais. Il a déclaré mouillés des laits sortant du pis de la vache. La preuve faite, il déclara que l'éleveur malin en était arrivé à mettre de l'eau dans le lait avant la traite. Ceci parut fort. Gomment? En nourrissant les vaches avec de la drêche I

Mais alors des agronomeô, comme M. Barrai, des vétérinaires, comme M. Bouley, le membre de l'Institut, furent étonnés.

De la drêche ! mettant de l'eau dans le lait I et eux qui l'avaient crue jusqu'à présent une excellente nourriture!

M. Girard a encore fait beaucoup de découvertes : il a découvert que les vrais fabricants de cidre n'y mettaient pas de l'eau, prenant ainsi l'exception pour la règle. Pour l'alcool, il considère « comme falsification tout procédé qui cherche à communiquer aux eaux-de-vie incomplètement rectifiées ou sans parfum une odeur qui simule les produits de haut cru ou les produits vieillis ». M. Girard est bien aimable ; mais maintenant que le phylloxéra est dans les Charentes, où en serions-nous si Fart du fabricant n'était venu au secours de la nature? Les gourmets dont les ressources sont limitées sauront peu de gré à M. Girard de la manière dont il veille sur leurs intérêts.

On connaît le célèbre arrêté de M. Tirard portant interdiction de l'importation des lards américains, manœuvre protectionniste de nature seulement à réjouir certains commerçants français, manœuvre perturbatrice d'une foule d'intérêts, suspecte à tous égards, ayant retardé sinon empêché la conclusion d'un traité de commerce avec les États- Unis. On. avait répandu, à un moment, la panique de la trichine, et on n'est pas bien sûr que jamais une seule personne en ait été malade en France : et le seul cas dont on parle était dû à une trichine nationale ! Pris, le 19 février 1881, cet arrêté n'est pas encore rapporté' aujourd'hui! Sous prétexte d'hygiène,un ministre, un agent conune M. Girard peut maintenant suspendre toutes les lois.

Je m'arrête, ne pouvant point poursuivre dans tous ses

détails le rapport de M. Grirard. Je veux tout simplement indiquer la situation qu'il a prise à Tégard du commerce d'alimentation de Paris.

Sous l'ancien régime, les règlements de Golbert, sous prétexte d'assurer la probité du commerce, prescnyaient le nombre des fils de chaque pièce, son poids, ses dimensions, réglementaient les procédés de teinture. Le rapport de Roland, à l'Assemlslée nationale, montre à quds abus ce système de réglementation était arrivé. Il faut ajouter qu'il n'empêchait rien du tout, mais tout simplement multipliait les fraudeurs ^

M. Girard, pour son compte, en son nom personnel, a rétabli les règlements de Golbert. Il les a même aggravés, car au moins il y avait des règlements ; les négociants, fabricants connaissaient le régime sous lequel ils vivaient. Actuellement, il n'y a que la volonté personnelle de M. Girard.

M. Girard, comme tous les gens de police, avec une habileté de faiseur, qui prouve qu'on n'abaisse pas impunément la science au rôle qu'il lui fait jouer, donne des renseignements à des reporters naïfs, prêts à l'admiration pour un monsieur cpii leur dit avec aplomb : — Je trouve la margarine dans le beurre I quand ça n'est pas vrai. Il publie des listes dans lesquelles il range, sans explications, les produits en passables, bons, mauvais, nuisibles, inoffensifs ; et il est arrivé à cet utile et merveilleux résultat : convaincre les étrangers, déjà trop disposés à le croire, qu'on ne boit pas une goutte de vin à Paris, et discréditer notre commerce auprès d'eux. Il est encore arrivé à un autre résultat en publiant son rapport : il a fait le manuel du falsificateur.

L'exemple de Paris a été suivi. Par un décret du 28 septembre, MM. Wurtz, Pasteur, Brouardel, Grimaux, forment le Comité consultatif des laboratoires munici-

1. Yoy. le rapport de Roland à la Constituante, et Buckle, Hist. de la civ. en Angleterre, 1. 1.

paux et départementaux de France. Ils donnent leur avis sur les méthodes d'analyse, sur les moyennes au-dessus et au-dessous desquelles lesdites denrées seraient déclarées mouillées ou falsifiées. Ces cinq hommes, quoique savants, faillibles comme hommes, faillibles comme la science elle-même, sont les maîtres de l'alimentation de la France. Un tel pouvoir peut-il être établi en dehors delà loi?

Et cela ne révolte pas ! Des gens disent d'un air malin : « Il n'y a que les malhonnêtes gens qui puissent s'en plaindre ; » comme il n'y a que « les malfaiteurs » qui puissent se plaindre de l'arbitraire de la police !

C'est la science qui a prononcé I j'ai déjà fait la critique de cette formule, je n'y reviendrai pas*. Je vous renvoie seulement aux débats de l'Académie de médecine, des sociétés savantes. La science, heureusement pour elle, par opposition aux religions, est perfectible, donc variable.

La Préfecture de police est chargée de découvrir et poursuivre les falsifications, comme si de toutes les faisi* fîcations elle n'était pas la plus monstrueuse.

Voilà une boutique qui porte comme étiquette* : ordre public, et elle fabrique des complots et des émeutes; liberté, et elle s'arroge la liberté d'arrêter qui bon lui semble; propriété, et elle confisque gens, choses, et rend les objets trouvés quelquefois; la sûreté individuelle, et elle la menace constamment!

Des contradictions : une commission des logements insalubres existe ; ses prescriptions sont dépourvues de sanction. Mais qui trouve-t-elle, comme principal récalcitrant à ses prescriptions? l'État à l'École militaire, qui refuse de les appliquer.

Une circulaire ministérielle interdit l'entrée dans les manufactures de l'État aux inspecteurs du travail des enfants.

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