‹ La policeChapitre 4 sur 139 · DIRECTEUR DE LA « LANTERNE · texte numérisé non relu

DIRECTEUR DE LA « LANTERNE

Mon cher complice, je vous dédie ce livre. Il est plein de nos luttes communes.

Vous savez comment je devins le Vieux petit employé; mais tout le monde ne le sait pas, la police moins que personne. Je vais commencer cet ouvrage, qui lui est consacré, par cette première révélation.

Vous vous rappelez qu'un jour, dans un comité électoral du 1*' arrondissement en 1881, un bon citoyen, se leva et prononça ces graves paroles.

— Je suis partisan du citoyen Yves Gruyot, je reconnais tous les services qu'il a rendus. Cependant il y abeaucoup de gens qui me disent : Oui, c'est vrai. Mais, enfin, tout cela n'empêche pas que le citoyen Yves Guyot est un ancien employé de la Préfecture de police. Je cherche l'excuse, je ne la trouve pas. Je voudrais savoir ce que je pourrais leur répondre.

— C'est que je ne l'ai jamais été.

L'électeur de bonne volonté me regarda avec une stupéfaction annonçant qu'il ne pouvait croire à tant d'impudence. Évidemment, pour mentir avec cet aplomb, il fallait avoir été corrompu jusqu'aux moelles par cette infâme administration. Dans mon cas, ce n'était pas la caque qui sentait le hareng, c'était le hareng qui conservait Todeur de la caque.

IPMMENT JE DEVINS LE ViEUK PETIT EMPLOYE,

Iques rires, qui se firent entendre, l'indignèrent. Il

consterné, en disant :

CSlojen, j'aurais préféré une autre réponse. E vaut IX avouer.

— Mais puisque c'est faux, complètement faux I Il hocba la tète, en me lançant un sourire de supériorité

méprisante qui signifiait nettement :

— Gen'estpasàunhomme honnête et intelligent, comme peut faire accroire de pareilles bourdes.

Et, sur les rieurs, il jeta un coup d'œil circulaire qui exprimait avec non moins de nelleté un dédain affligé pour ^ , leur corruption. Il fit un mouvement pour prendre son ^ chapeau et quitter la salle.

^ Un| autre jour, une dame suisse m'écrivit : ,^ — <■ Vous avez eu un bien mauvais début dans la vie. ^ Heureusement qu'enlûdénonçanl aujourd'hui, vous rachetez le mal que vous avez pu commettre autrefois, quand voua J apparteniezà celte infâme adminislralion. >> g"^ j'eus beaucoup de peine, dans ces deux cas, à prouver ^i que, bien loin d'être un Vieux petit employé vieilli sous r; le harnais, je m'étais improvisé tel, en me rendant coupable ,» d'usurpation de trois fausses qualités; — vieux, je ne le 1 suis pas encore ; petit, je ne le suis plus depuis longtemps; î% employé, je ne l'ai jamais été à un titre quelconque dans ç une administration quelconque.

15 M. Lecour s'est violemment indigné de ce que, en inven- ^ tant ces lettres, «j'avais fait tout ce qu'il fallait pour leur ' *Y donner un cachet do réalisme qui a dû tromper beaucoup de lecteurs. «Ces procédés constituent incontestablement \Vaa véritable manœuvre frauduleuse' ■>, dit-il avec indi- .gaalion. Je comprends que la police n'ait pas été contente d'être ma dupe; non seulement j'ai affirmé son incapacité, mais je l'ai prouvée.

La police lançait d'abord M. Brissaud, puis M. Lombard

c la Préfecture de poliee. Va gros

k INTRODLCnON.

à la poursuite du Vieux petit employé. M. Ansarr le lendemain dans la Lanterne le nom dea agents à mapouTHuiie, etG...d, dit Pieds d'éléphant, i la Terreur des Républicains, et A...z, dit le MuucharM colonel Corbin, et le comle G. de L..., dit Tète de fouine, et, un autre jour, Triou Desgranges, qui cumulait un moment ma surveillance avec celle de M. Lepère, alors ministre du commerce, et puis X..., Y..,, Z..., jusqu'à un Turc, coiffé' de sa checchia, ancien repris de justice, qui, sous prétexte de vendre des pastilles du Sérail, était installé à demeure à ma porte.

Le 23 janvier 1879, le matin du procès, le secrétaire du Préfet de police, déjeunant avec un avocat de mes amis, lui dit:

— Nous savons parfaitement qui c'est.

— Qui?

Il prononça un autre nom que le mien.

Trois mois après le procès, la police était si bien renseignée que M. Andrieux avait découvert qu'à moi seul j'étais une hande de bonapartistes'. C'était du flair.

Les gens de police ne m'ont point trouvé parce qu'ils sont partis de cet a priori: — l'homme qui a fait cette . campagne avec cet acharnement doit avoir de profonds motifs personnels de haine contre la police. Autrement, l'idée lui viendrait-elle de poursuivre cette organisation et ses principaux chefs avec celte passion? M, Lecour, en donnant sa démission, protestait « contre les injures dont il connaissait le mobile' ».

£h nonl il ne le connaissait pas; car les mobiles qui

du !•' juillet 1879.

m'otit pousBÈ à enf,'af;er cette campagne ne sont pas de la , compétence des gens de police. Edgar PoG, dans un dft SCS contes, montre comment ceux-ci, suivant certaines routines, en rapport avec leur intelligence, leur savoir, leur inlelSect, leur notion de la vie, sonl immédiatement dépaysés quand ils se trouvent en présence des actes d'un homme qui n'est plus du monde dans lequel ils ont l'habitude d'agir.

Aujourd'hui même que je vais exposer la filiation des* idées qui m'ont conduit à devenir te Vieux petit employé, le préfet de police pas plus que ses plus humhlos agents ne comprendra. C'est au-dessus de lui comme audessus d'eux.

Tous mes travaux historiques et économiques m'ont prouvé que la vérilahle question sociale qui se représentait partout, à tous les degrés de l'évolution de l'humanité, sous toutes les latitudes, à toutes les époques préhistoriques et historiques, était celle des rapports de l'individu avec la colleclivité. La politique est l'art de la résoudre.

Il y a dix ans que j'ai donné cette formule de l'évolution humaine : — Le progr&s est en raison inverse de l'action' coercitiïo de l'homme sur l'homme et en raison directe de l'action de l'homme sur les choses'.

Au point de vue économique, elle est évidente. Le travail libre remplace partout le travail aervile. La direction se substitue à la contrainte. L'invention permet tous les jours de remplacer l'effort humain parle travail de quelque agent naturel. Le gouvernement croyait jadis devoir diriger la production, édiclail les règlements de Colbert, établissait des privilèges, faisait des guerres commerciales pour assurer des débouchés, protégeait telles et telles industries à l'aide de tarifs de douanes. La science économique est venue démontrer que lous ces procédés, qui avaient pour Lut d'enrichir un pays, avaient pour résultat de le ruiner. En France, nous n'y avons pas encore complètement renoncé j

,J„yr,J.Jl,

mais la nation (pii, de toutes est de beaucoup la' plus avancée au point de vue économique, l'Angleterre, les a rejetés depuis longtemps.

Au point de vue politique, cette loi est également indiscutable. La direction des intérêts remplace la compres sion des personnes. Le chef de TÉtat n'impose plus son pouvoir à tous ses sujets au nom d'un droit préexistant , d'essence supérieure; il n'est qu'un délégué, une sorte de syndic, chargé de garantir certains intérêts de la communauté. Et les limites de ces intérêts deviennent de jour en jour plus étroites.

Avant la Révolution, le roi avait la direction religieuse de ses sujets. Aujourd'hui encore en Angleterre, l'État n'est pas laïque. Il y a quelques années, en France, il interdisait de tourner en ridicule un culte reconnu par l'État, tout en tolérant la publication des œuvres de Voltaire. Maintenant l'État se retire peu à peu du domaine religieux. Dans quelques années, la séparation sera faite complètement entre lui et l'Église.

Autrefois, l'Étîjt croyait devoir exercer un rôle de tutelle sur l'intelligence de ses sujets. Il séparait les doctrines en bonnes et mauvaises. Il propageait les premières, envoyait en prison les secondes ^Depuis la loi de 1881 sur la presse, il a, à peu près complètement, renoncé à ce rôle de mentor.

Je disais dans ma Science économique :

a Gouverner, c'est diriger des hommes ; administrer, c'est mettre l'ordre et le mouvement dans les choses. L'État cesse de gouverner pour administrer*.

ce La mission des penseurs est de déterminer rigoureusement cette formule; la mission des hommes mêlés aux affaires publiques est de la faire entrer dans les faits. Dominant de beaucoup les diverses formes politiques, elle doit être le legs du dix-neuvième siècle au vingtième. »

1. M. Levasseur, dans son Précis d*économie politique^ a bien voulu citer et adopter cette formule.

L'État doit ae borner à gérer certains intérêt communs et indivis.

Il doit veiller à la sécurité extérieure : armée, marine, diplomatie.

Il doit veiller à la. 86curité iat6rieuro : admiDistration, justice, police.

Gommé l'a observé Suramer Maine, les contrats particuliers Bc substituent de plus en plus aux arrangements d'autorité; Herbert Spencer, avec raison, donne à l'État^ pour mission principale, d'en sanctionner l'exécution.

Il doit assurer la sécurité personnelle et collective.

Il doit défendre le faible contre celui qui voudrait abuser de sa force. Parmi les êtres formant une même nation, il y a des loups et des moutons: il doit empêcher les premiers de dévorer les seconds. Il y a des rapaccs qui, i lieu d'exercer leur force ou leur intelligence à approprier des agents naturels à leurs besoins, trouvent plus simple de s'emparer par dol ou par violence des fruits du travail d'autrui. L'Etat doit garantir contre ce risque le légitime propriétaire. L'individu n'est libre que s'il est affranchi de la crainte d'être assailli par un plus fort et dépouillé par lui. La crainte est un scnliment dépressif qui paralyse les forces et l'énergie de l'individu. L'Etat doit garantir la sécurité à tous. Il y a des ouvrages d'utilité commune qni appartiennent en même temps à tous et à personne; l'État doit assurer la circulation.

Comment concilier tous ces devoirs de l'État avec son élimination du gouvernement des individus? Son devoir de maintenir la sécurité l'obbge d'user de son action coarcitive pour mettre les malfaiteurs dans l'impossibilité de naire. Cette action coercitivedoil^elle jamais avoir une Enî Dans quelle mesure doit-elle a'exercerî

On répète : « Il vaut mieux prévenir que réprimer, » Quï faut-ii entendre par là? Les règlements de Colbert avaient pour but do prévenir la fraude : ils n'y parvenaient pas;

1. V. Yves Guyot, La Murale, liï. IV, ch. IV ; La morale dépresiivt.

mais ils aboutissaient à Timmobilité et à la ruine de Tindustrie. Les lettres de cachet avaient pour but de prévenir les mauvaises actions. Là censure avait pour but de prévenir la propagation des mauvaises doctrines. Faut-il conserver ces procédés? faut-il y revenir? Autrefois on sonnait le couvre-feu, pour ordonner aux geîis d'aller se coucher. C'était une manière de prévenir les attaques nocturnes. Faut-il la reprendre? Tout individu, susceptible de parler, peut se livrer à des injures et à des calomnies. Fautil bâillonner tout le monde pour prévenir ces délits ? Tout individu, ayant le libre usage de ses bras et de ses jambes, peut se livrer à quelque agression. Pour assurer la paix, faut-il ficeler chaque homme comme un saucisson, et, dans cet état d'immobilité, l'accrocher à la Préfecture de police? Tout homme peut s'enivrer; tout ivrogne peut commettre quelque méfait. Pour prévenir l'ivrognerie et les méfaits qui peuvent en résulter, faut-il revenir aux prescriptions de Mahomet et interdire l'usage de l'alcool et de toute boisson ferm entée? Tout homme peut devenir fou; tout fou est dangereux : pour prévenir ces dangers possibles, faut-il mettre tout le monde à la camisole de force? Et si tout le monde, dans ce système préservatif, doit être bâillonné, ficelé, mis à la camisole de force, qui fera cette opératoin? Y a-t-il des hommes, investis d'une sagesse supérieure, qui, voulant toujours le bien, alors que les autres mortels sont toujours disposés au mal, ont pour mission de mettre le reste de l'humanité en esclavage?

C'est la vieille théorie du gouvernement théocratique et du gouvernement monarchique, émanation d'une puissance supérieure. Est-elle compatible avec le gouvernement actuel, simple délégation, dont toutes les mesures doivent être soumises à la discussion des intéressés? Si les gouvernés ne veulent que le mal, comment le gouvernement qui en est l'expression ne voudrait-il que le bien?

Les peuples ne sont que des totaux d'individus : si, pour prévenir le mal, on veut empêcher ceux-ci d'agir et de se

COMMENT JE DEVINS LE VIEUX l'ElIT EMPLOYE.

développer, comment un peuple composé d'individus faibles pourra-t-il Être fort?

Si, pour prévenir crimes, délits, fraudes, l'individu est condamné à ne rien faire sans autorisation de l'autorité, ne aera-co pas la atagnalion? Si, pour prévenir crimes, délits, fraudes, les agents de l'autorité ont le pouvoir de substituer leur action à celle des simples citoyens, ceuxci ne sont-ils pas voués à l'inertie? Si, sous prétexte d'assurer la sécurité, les agents ont le droit d'ordonner à chacun de leur obéir, sans objection, de se laisser malmener, insulter, emprisonner, ne détruisent-ils pas préciment, à l'égard de chaque citoyen, celle sécurité qu'ils ont pour mission d'assurer?

D'un autre côté, la police ne doit-elle donc intervenir que lorsque le crime est commis? Voilà le voleur, doit-elle attendre qu'il vole? Voilà le falsificateur, faut-il attendre que sa victime ait été empoisonnée? Voilà l'assassin, vous le guillotinez: mais cette opération, si désagréable qu'elle puisse être pour lui, sera-elle de quelque avantage pour sa victime?

Comment concilier la liberté individuelle avec les nécessités sociales de protection ? Comment concilier la liberté de la production avec les nécessités de l'hygifene?

Si lo progrès politique se manifeste par la substitution de la loi à l'arbitraire, comment maintenir la sécurité, la tranquillité de la cilé ou du pays en substituant la loi à l'arbi- Iroire? Y a-I-il des règles pour interpréter ces mots: «tapage», H scandale », a morale publique », « ordre publics, o BÙrelé générale ", « sécuriié particulière », qui, sans définition, se trouvent à tout instant dans nos codes, dans nos rêglemenls et au nom desquels des gens sont poursuivis, arrêtés, détenus, condamnés ou acquittés tous les jours?

Telles sont les questions qui me préoccupaient. Après les avoir abordées el traitées au point de vue économique et politique, je voulus les examiner là ûii elles se présentent à l'état aigu, entourées de plus de difficultés, au point d vue du la police.

10 INIRODUCTION.

L'étude que j'en ai faite est tout simplement une partie du plan général de mes investigatioAS sociales. Je n'ai point recherché et ne recherche point la spécialité de policier. Voilà ce que ne pouvaient deviner ni M. Lecour, ni les agents mis à la piste du Vieuac petit employé!

J'entends Joseph Prudhomme, le frère de M. Arthus Bertrand qui condamnait Courier, uniquement parce qu'il avait écrit un pamphlet : — Mais pourquoi ne vous êtes-vous pas tenu toujours dans ces hautes sphères? vous n'eussiez pas été envoyé en prison, vous n'eussiez pas fait condamner la Lanterne et vous n'eussiez pas pu être accusé de propager le scandale, en vous livrant à des diffamations.

Ma réponse est simple. La diffamation est définie : «. Toute allégation, ou imputation d'un fait qui porte atteinte à l'honneur ou à la considération d'un citoyen. >> Vraie ? tant pis pour lui ! S'il ne voulait pas qu'on publiât tel de ses actes, il devait commencer par ne pas le commettre. Fausse? alors, c'est de la calomnie : qu'il poursuive et obtienne réparation, rien de mieux.

Dans ma campagne contre la Préfecture de police, j'ai été diffamateur toujours, calomniateur jamais.

Calomniateur? quand il s'agit de cette institution. Le procès du 23 janvier 1879 n'a-t-il pas prouvé que c'était impossible?

On peut m'accuser d'être un fauteur de scandale. Je n'ai qu'un regret : c'est que le scandale n'ait pas été encore plus grand et ne soit pas permanent. Les coupables de scandale ne sont pas les dénonciateurs de tels actes qui, arrachés de leur ombre et mis au grand jour, soulèvent un toile universel; ce sont les auteurs de ces actes.

Certes, je déclare hautement que plein de révoltes pour les iniquités dont j'étais le témoin, j*ai essayé de faire par-

t COMMENT JE DEVINS LE VIEUX I

tager à tous l'indignation que j'6prouvais moi-même. I! a eu, dans mes campagnes contre la police, un calé sentiment. Loin de le nier, j'en ai expliqué le caractère dans Prosd'fufîon ' et la Morale^.

J'ajoute avec Stuart Mill : aNoua sommes accusés d'exciter les paBsions. Nous n'avons pas honte de ce reprocte. Sans passion, nous ne jetterions jamais bas les grandes iniquités. C'est là le caractère propre de la passion politique. Elle n'a lort que lorsqu'elle est dirigée contre les personnes. Qu'on comprenne que, sans haine pour les personnes, nous lut- Ions pour la justice. »

— Mais vous avez fait des p ers onn alités? me répoad Joseph Prudhomme.

On sait que certains collectivistes-anarchiste s -révolution^ nairea ont inventé le délégué anonyme qui ne se distingue que par son numéro. La police n'a pas encore eu, sauf pour ses mouchards, recours à ce procédé; de sorte que j'Étais bien obligé d'attribuer à M, Ansart les actes de M, Ansart, à M. Marseille les actes et les faits de M. Marseille, à M. Andrieux les faits et gestes de M. Andrieux, àM. Gamescasse les exploits de M. Camescasse.

N'a-t-on pas reproché à Pascal de n'avoir pas conservé l'anonyme àEscoLar^?

Est-ce que la justice s'exerce sur des anonymes, sur des abstractions? Sous prétexte de garantir la sécurité, la police arrête, emprisonne : qui? non pas des x, des points impondérables, mais des hommes, des femmes ayant un nom; la justice poursuit, condamne ces hommes, ces femmes : elle attache une flétrissure à leur nom. Lui reprochat-on de faire des personnalités?

De même, dans le but d'assurer la sûreté publique, 1k sécurité des citoyens contie les entreprises de la police, il a bien fallu que je signale les coupables, que j'attache leur nom au pilori de leurs actes. J'ai fait des personna-

lités! Oui, comme en font, tous les jours, le juge d'instruction et le ministère public I

Et, sauf quelques cas où la vie privée était tellement liée aux fonctions que je ne pouvais en faire abstraction, habituellement, je n*ai point imité les gens de police et les magistrats qui prétendent qu'un homme doit être forcément un assassin parce qu'il ne s'est pas marié immaculé.

M. Gamescasse peut être entré à l'état de Jeanne d'Arc dans la couche nuptiale. M. Gamescasse peut être bon père, bon époux, bon ami ; je n'en sais rien, et n'ai pas à m'en occuper. Gomme Préfet de police, du moment qu'il couvre des violations constantes de la loi; qu'il tend, comme le 27 mai 1882, des guets-apens aux Parisiens pour les assommer après, il est un criminel : jq le dénonce comme tel à l'opinion publique, au gouvernement, au parlement, au ministère public, et si celui-ci, chargé de faire appliquer la loi, la laisse violer impunément, je le déclare complice.

J'ai vu M. Lecour trois ou quatre fois dans ma vie, et j'ai lu ses livres. S'il m'a fait l'effet d'un homme plein de sa nullité, il ne m'a pas paru un méchant homme, ce qui ne l'empêchait pas de commettre des crimes quotidiens et de mériter le bagne.

Louis XVI aussi était un très brave homme, ce qui ne l'empêchait pas de distribuer des lettres de cachet et do conspirer avec l'étranger contre la France.

On ne peut pas séparer les actes des personnes : il faut bien qu'il y ait quelqu'un qui en assume la responsabilité. Le Préfet de police et ses hauts chefs d'emploi ont toujours essayé de dégager la leur en la faisant retomber sur des agents inférieurs. G'est une manœuvre que je n'ai cessé de dénoncer et de combattre. Je n'ai jamais attaqué que les chefs, je n'ai jamais visé que les directeurs et les inspirateurs de la police. Si un agent arrête et brutalise quelqu'un, est-ce lui qui en est responsable ? G'est M. Gamescasse qui a fait décorer M. Guche, après les assoramades du 27 mai 1882, pour affirmer nettement que

COMME^T JE DEVINS LE VIEUX PfiTlT EMPLOYE.

de tels faits faisaient partie de sa doctrine de police ; c'est M. Caubct, le chef de la police municipale, qui, renégat de SCS théories do jadis, s'est fait le conlinualeur des procédés de M. Aosart.

Reproche^-vouB à Tacite ses personnalités à l'égard de Tibère et de Néron? à Victor Hugo ses personnalités & l'égard de toute la bande du coup d'État? à Macauiay ses personnalités à l'égard de Jeffreys?

J'ai été tenté de prendre le portrait de ce persoonagB sinistre et bouffon, de cet homme qui se déloctail dans les souffrances qu'il infligeait et de le présenter comme un homme de police actuel. Non seulement, tout le monde l'eût reconnu comme un contemporain, mais on lui aurait donné [rois ou quatre noms divers, ce qui prouve que j'ai singulièrement atténué, puisque je n'ai pas peint un seul Jeffreya et qu'il y en a plusieurs.

Cette mystibcation n'ciït pas été inutile pour dissiper les étranges préjugés qui ont provoque des reproches à mon égard parce que j'avais publié des fajls, en avais inséré dans des rapports officiels, en avais porté à la tribune du Conseil municipal avec les noms des coupables. Les gens sages et surtout les intéresséa eussent voulu que je restasse dans les nuages, planant dans les généralités. Mais qu'est-ce que L'histoire, sinon le récit des faits? Quoi! Vous trouverez tout simple qu'un historien pénètre jusque dans l'alcôve de Louis XIV et vous ne voudrez pas que je pénètre dans le bureau du chef de la police des mœurs on dans le dispensaire, pour y montrer l'œuvre immonde de la police? Vous admettrez que, si je parle de la Terreur rouge ou de la Terreur blanche, je cite les noms des viclîmes et des bourreaux : et vous ne voudrez pas que, pour mettre fin à l'organisation actuelle de la Préfecture de police, je cite le nom des coupables et le nom des victimes?

Si je m'étais borné à afhrmcr dans deux ou trois phrases générales qu'il y avait des assassins à la Préfecture de police; qu'il y avait des officiers de paix qui, chargés d'une cnquSte, connaissant le coupable, accusaient une autre

personne; qu'en plein Paris, dans le dix-neuvième siècle, cette institution, chargée d'assurer la sécurité^ avait rétabli la question, un siècle après son abolition par Louis XVI; que cette institution, chargée de poursuivre les voleurs, volait; que cette institution, qui se prétend chargée d'assurer la morale publique, sous ce prétexte, se livrait aux pratiques les plus immorales; que cette institution, qui ne devrait être que l'humble servante de la loi, était en violation constante avec la loi, on n'aurait pas manqué de m'accuser de folie, et les plus calmes m'auraient dit :

« Donnez des preuves ! »

Ce sont ces preuves que j'ai données en exhumant le cadavre de Villain, en forçant de reviser l'affaire Rouvier, en faisant venir vingt agents dans le prétoire de la justice exposer les divers procédés pour « ligoter et passer à tabac » les détenus, en racontant des faits de dilapidation et de concussion dont les auteurs ont jbgé prudent de ne jamais réclamer, en racontant des histoires de filles et de femmes, arrêtées par la police des mœurs, et en la forçant de s'étaler dans sa honte jusqu'à la tribune de la Chambre des députés, en appelant, par leurs noms, les victimes et les auteurs de séquestrations arbitraires.

Puis, ces preuves fourmes, qu'autrement on n'eût pas manqué de me demander, les Pangloss quand même disent :

« La plupart de ces faits sont de petits faits, et souvent vos clients ne sont pas intéressants. 5>

Soit. Heureusement que, tous les jours, il n'y a pas d'aussi gros faits que l'affaire Villain et l'affaire Rouvier. Il n'y en avait même pas de tels, tous les jours, à Naples, sous l'heureux gouvernement du roi Bomba. Il n'y en a pas de tels, tous les jours, en Russie. Mais les petits faits continus, répétés, ne finissent-ils pas par constituer les énormes abus? Supposez que, dans les caisses publiques, les agents comptables prélevassent, chaque jour, quelques centimes : ne crieriez-vous pas à la dilapidation, au désordre, et ne prédiriez-vous pas la ruine de l'admi-

.■T JE DEVINS LE VlEtJX PETIT EMPLOYÉ, 15 '

niatralion de nos finances? Eli bienl tous les Jours, la Préfecture de police, il y a des gêna qui déchirent quelques feuillets du Code, qui volent la liberté à des citoyens, sous l'oeil du Parquet, avec sa complicité, tacite au moins. Chacune de ces arrestations, de ces détentions, qui peut durer deux, trois, dix, quinze jours, mettons -vingt ou trente Jours au maximum, n'est qu'un petit fait par luimSme : mais l'accumulation de ces petits faits arrive à ce fait énorme, monstrueux : la violation permanente de la loi par ceux qui sont chargés d'en assurer le respect.

Il sied vraiment bien k la police de se plaindre qu'on lui reproche de petits faits : comment ! elle va poursuivre impitoyablement une ménagère qui aura versé une poignée de cendres sur la voie publique, après le passage des balayeurs ; et elle répondra : — « Si Je laissais s'établir ces petits abus, bientôt ks rues ne seraient plus tonables. » Un enfant va voler un pruneau à la devanture d'un épicier. Petit voleur ! il est empoiiiné, et le ministère public prédit qu'il portera sa tâtc sur l'échafaud, et le tribunal fait tout le nécessaire pour réaliser cette prédiction en l'envoyant dans une maison de correction. En cas de doute sur le délit, ia police commence toujours par empoigner, prétendant que, pour assurer l'ordre public, la sécurité, il vaut mieux arrêter dix innocents que do laisser échapper un coupable, si mince qu'il soit. Et c'est celle administration qui voit toutes les actions humaines avec un microscope, et attache le salut du pays à la poursuite âpre des plus petits faits, qui s'indigne parce qu'on trouve que ses TÏolenceH, ses brutalités, ses illégalités sont des faits on pan plus graves que quantité de ceux pour lesquels elle Bflipoigne, arrête, délient et poursuit!

Sst-ce que les gros totaux ne se composent pas d'unitéa? est-ce que les grandes actions humaines ne sont pas Recédées et suivies d'une foule de petites actions quotîdi^mes, dont ne sont pas plus dispensés que les autres 'des messagers envoyés du fond de l'infini n, selon l'expression de Carlyle?

En quoi a consisté l'œuvre de Bacon? sinon à apprendre aux travailleurs à observer des petits faits, avant de se livrer à de grandes spéculations. C'est là la grande révolution scientifique qui, depuis deux siècles, a transformé les conditions de rhumanité, et aboutit à Pasteur qui a la gloire d'avoir observé, le premier, les faits et les êtres les plus petits qu ait pu encore saisir l'homme.

Dans le domaine social, on doit transporter ces méthodes et ces habitudes.

Qu'ai-je fait? j'ai étudié, j'ai montré le microbe de la police.

Que sont les enqpêtes anglaises? sinon des accumulations de petits faits ^ Gomme les pouvoirs publics ont toujours refusé et refusent encore de faire une enquête sérieuse sur la police, il a bien fallu qu'un particulier s'en chargeât à ses risques et périls, et il faut qu'il continue.

Il y a longtemps que Stendhal a demandé qu'on remplaçât les généralités par do petits faits. J'^jouto^même, cpi'en ce qui concerne la police, les petits fiiits intéressent plus que les grands événements, les coups d'Etat et les grandes conspirations. Ces grands événements, ces complots, ces conspirations qui amènent des changements de gouvernement ou jettent des têtes dans le panier du bourreau et des proscrits dans l'exil, ne font pas partie de la vie de tous les jours. Ils comprennent seulement un certain nombre de personnes qui, en se mêlant à ces événements, avaient dû en envisager les conséquences. Fous ou héros, peu importe. Ils ne forment qu'une minorité.

Ce sont les petits abus de la police qui me passionnent et soulèvent mon indignation : car ils menacent chaque citoyen, dans sa vie de tous les jours. Ils le menacent d'autant plus qu'il est plus faible, plus désarmé, plus pauvre, moins intelligent. Ils menacent l'individu qui, mo-

1. Voir mes observations sur les enquêtes dans laScience économique, livre I", ch. IL

FCOMMEM JE DEVINS LE VLEtJX PETIT EMPLOYI

mentanémenl, peut se trouver sans aaile; qui pe frappé d'une dénonciatioa calomnieuse; qui peut avoir bu \erre de vin de trop; qui, connaissant mul sa langue et parlant à un agent qui peut ne pas mieux la connaître qUe lui, lance quelque épilhèle hasardée ou quelque mot détourné de son sens, avec ou sans mauvaise intention : le marchand, le charretier, le passant, la Femme, l'enfanl, tout le monde, dans un des actes delà vie habituelle. Or, la vie de tous les jours se compose d'une quantité de petits faits qui se répÈtent avec une terrible uniformité. On dort, on mange, on boit, on achète, on vend, on va, on vienl. Si vous avez une police iracassière, qui peut vous atteindre dans chacun de vos actes quotidiens, qui menace perpétuellement votre liberté individuelle, qui est prêle à vous traduire à tout instant devant le juge de paix pour contravention ou devant la police correctionnelle pour délit imaginé par elle; qui peut vous arrêter, parce que voire visage, votre tournure, un de vos gestes a déplu k un des agents; qui peut vous diishonorer et vous ruiner, parce qu'un de vos produits, à vous marchand, n'a pas paru conforme aux règles qu'elle a imaginées, aux formules qu'elle a arcêtécs; qui peut vous Retenir, en violalion de la loi, sous prétexte de voua consigner à la disposition du Préfet de police; qui peut voua ■ ligoter» et vous «passera tabaco, vous estropier et vous tuer, sans' que vous puissiez avoir recours contre elle; il y a une perturbation profonde apportée dans l'existence de chaque individu, un danger perpétuel, un désordre provoqué par ceux qui prétendent représenlcr l'ordre, une menace continue do ceux qui ont pour mission d'assurer la sécurité.

L'argumentation de la Préfecture de police dans ses polémiques avec moi, est celle-ci : — L'individu dont vous prenez la défense est un ivrogne. Celle fc«imo a do mauvais antécédents. Celte personne n'est pas intéreReanle.

[ fcjt^ BBt l'habitude de la police de calomnier ses victimoB.

H^^Bt quelquefois, quand je signale quelque méfait de la

police, commis contre quelque malheureux, des amis me disent :

— Vous avez de bien mauvais clients. Vous eussiez mieux fait de ne rien dire; Cet individu avait commencé par se mettre dans son tort. Il était un peu ivre. Cette femme n'est ni mariée, ni vierge. Cet homme avait déjà subi une condamnation !

A cela je réponds que mes clients n'ont pas toujours été tous si mauvais. U y en a d'immaculés, comme la femme Génin, comme la femme Glairiot. Mais, dans les cas où la police n'était coupable que de médisance, j'ai répondu :

— Si jamais personne ne sortait dans la rue, s'il n'y avait jamais de foule, si jamais personne ne disait un mot plus haut que l'autre, si chacun connaissait vos innom* brables ordonnances qui remplissent quatre gros volumes in-8 et, en admettant qu'il les connût, pût vivre, agir, se mouvoir, en s'y conformant, votre tâche serait plus commode que celle d'une supérieure de couvent cloîtré. Mais il n'en est pas de même. Vous frappez les gens qui mettent le pied sur les plates-bandes de vos ordonnances, soit. Vous frappez des gens qui ne sont pas des saints. Vous frappez des gens suspects par leur pauvreté, leur manière d'être, leur mauvaise réputation, leur situation équivoque, mais c'est pour ceux-là surtout qu'il y a besoin de garanties.

Les garanties énumérées dans le Gode d'instruction criminelle ne sont pas établies pour ceux qui ne seront jamais soupçonnés, elles sont établies pour ceux qui peuvent être soupçonnés. Les garanties juridiques ne sont pas instituées pour les gens sages qui n'auront jamais de procès, mais pour ceux qui peuvent en avoir. La liberté de la défense n'a pas pour but de protéger ceux qui n'auront pas à se défendre. On n'a pas supprimé le résumé du président parce qu'on le considérait comme susceptible de partialité contre un individu au-dessus de tout soupçon, mais contre un suspect; et ce suspect peut être vous ou moi.

Les personnes « qui ne sont pas intéressantes », dans

'Somment je devins le vieus petit employé, 19 oe cas, Bont précisément celles qui oS'rent le plus d'intérSt, puisque ce sont elles qui, devant être ie plus souvent v" times des actes de U police, l'habituent à seg pratiques et à ses procédés crimiDels,

Un individu est dans « une fausse position b. H s'agit de savoir si ia police n'en abuse pas à son égard pour le perdre complètement ; comme si la mission lutélaire da la police consistait à perdra des gentil Chaque homme représente un capital d'éducation, de soins, d'alimentation, d'instruction, de forces disfionibles : chaque fois que la police diminue ce capital, elle porte un préjudice à la so- . ciété. Loin d'avoir conscience de cette spoliation, son ambition est de multiplier les parias.

Une femme est prostituée. Il s'agit de savoir s'il n'y & plus de lois pour elle".

Quelquefois, des réclamantes viennent me dire : — La police m'a arrêtée et brutalisée. Encore si j'étais une fille ; mais je suie une honnête femme !

Ça m'est égal ! La police n'a pas plus le droit d'à une prostituée que vous, s'il n'y a pas de délit. Elle n'a pas plus le droit de brutaliser un^ prostituée que vous. Notre droit public déclare la loi une pour tous, et ne fait pas une loi pour les femmes mariées et une loi pour les femmes qui ne le sont pas.

Ma réponse est la même pour l'homme qui vient ma dire : — Elle m'a ligoté ! enfoncé le cabriolel dans las chairs ! battu 1 elle m'a trailé comme un voleur 1

Là n'est pas la question. Elle n'a pas plus le droit de ligoter et de passer à tabac uu voleur ou un assassin que le meilleur homme du monde. D'abord, ce voleur et cet assassin, quand ils sont dans ses mains, est présumé innocent. Il peut l'être, Nous verrons par les Htatistiquea des arreslalions et des acquittements qu'il l'est souvent. Nous devons bien nous pénétrer do celte idée que tous

1. Je parlerai peu do la qoeslion de îa Pmstilnlion dans m livra. J'ai Inilé le niËniu suJeL dans l'auLri: volume de ntc^ Èliid tioiûgie tociak.

les hommes, riches et pauvres, honnêtes ou malhonnêtes, doivent être égaux devant la police, et que nous ne devons pas lui livrer des classes de proscrits à l'intérieur, qui, placés en dehors de toute légalité et de toute humanité, appartiennent à son arbitraire. Il faut que les honnêtes gens de Paris du XIX* siècle ressentent pour eux cette solidarité d'homme à homme, indiquée par un esclave romain, deux siècles avant Jésus :

Homo sum, nihil humani a me alienum puto.

a Je suis homme, et rien d'humain ne m'est étranger, » au lieu de se claquemurer dans leur égoïsme en se disant : — Est-ce que ça peut m'arriver? la police des mœurs? est-ce que ça me regarde ? est-ce que moi, homme tranquille, bon père de famille, bon époux, je risque d'être inis au poste, ligoté, passé à tabac ?

Ton égoïsme, comme toujours, ô Joseph Prudhomme, te fait faire un mauvais calcul. — ^ Eh ! oui, ça peut t'arriver ! ça t'arrive, comme c'est arrivé à M"® Ligeron, à M"® G . . . et d'autres et d'autres encore qui, se considérant comme déshonorées par l'acte dont elles ont été victimes, au lieu de le dénoncer le cachent avec soin, et hier encore à M, Heine et à M"»® Génin! Ton fils peut être assommé sur le boulevard Saint-Michel et toi-même, si tu tombes au milieu d'un"accès de gaîté de la police, tu peux recevoir quelques horions.

C'est précisément parce qu'on a abandonné à la police « les personnes qui ne sont pas intéressantes », que le parquet n'a pas vu grand mal à ce qu'elle violât la loi à leur égard, qu'il n'a jamais fait attention aux plaintes qu'elles portaient contre les procédés de ligotâge et de passage au tabac, que j'ai pris en main cette clientèle. On avouera, au moins, que mon choix est désintéressé. La plupart des gens qui la composent ne sont même pas

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