‹ La policeChapitre 91 sur 139 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

I. Égalité de platitude. — La lettre du garde des sceaux. — Un modèle de littérature jésuitique. — La commission d'enquête. — Trop de vérités impudiques. — Déclaration. — Le dilemme de Clemenceau.

— Les interrupteurs anonymes. — « La première police du monde. »

— t La Préfecture de police a assuré l'ordre public. » — La sécurité des citoyens, mais pas des députés. — Affaire Rouvier. — Aveux de MM. X... et Lombard. — Exécution.

IL Mauvaise humeur du gouvernement. — Gomment le garde des sceaux éclaire la justice. — Le silence. — Un préfet épistolaire. — M. Andrieux.

— La saisie de la Lanterne, — La séance du !•' juillet 1879. — La théorie de M. Gambetla. — Moyen de chantage. — L'inquiétude des députés. — Comment M. Andrieux profite de ses avantages. — Incompatibilité du mandat de député et de la fonction de préfet de police. .— C'est pourquoi, M. Camescasse...

III. Véracité de la police. — La blessure du fils Rochefort. — M. Constans.

— Les altitudes des ministres de l'intérieur. — Leur phraséologie. — L'interpellation du 11 avril 1881.

IV. M. de Freycinet. — Arabi et Camescasse. — M. Goblet. — Séance du 6 juin 1882. — Confrontation. — Affirmations du ministre de l'intérieur. — Dépositions des témoins et des agents. — Démentis parallèles.

— « La police a fait son devoir. » — Le tribunal juge le contraire.

V. Ministres-Terre-neuves. — Préfets porte-veines. — Rôle anti-constitutionnel des préfets. — Pas d'enquête du 16 mai à la Préfecture de police. — Premier mouvement.

VI. Caractère prédominant du progrès. — Les lettres de cachet. — La haute police. — M. Antonin Proust et le prince Napoléon. — Le salut public. — La raison d'État. — Prépondérance de la police. — Incompatible avec la république.

VII. Reconstitution du ministère de la police. — Projet Hérisson. — Projet Constans. — « Il faut qu'il soit voté » — Déception. — Second projet. — Projet Waldeck-Rousseau.

avait un certain nombre de membres de radministration. La commission était présidée tantôt par M. Lepère, soussecrétaire d'État, tantôt par M. de Marcère.

Dans une des premières séances, le Préfet de police, M. Albert Gigot, interpella de la manière la plus vive et la plus désagréable un de ses agents qui déposait. Certains membres lui ayant fait des observations, il quitta la commission d'enquête et n'y reparut plus. On se passa de lui. Les découvertes affluaient : les vérités toutes nues sortaient en foule de ce puits profond et noir. Le ministre de l'intérieur, pris de pudeur, commença à parler du secret professionnel. M. Mayer ayant déclaré que M. LomLard enlevait des dossiers de la Préfecture, on convoqua le« inspecteurs de son service pour déposer sur ce fait. Mais en même temps, le ministre oublia de convoquer la commission pour ce jour-là. Se heurtant au secret professionnel invoqué par les hauts fonctionnaires de la Préfecture de police, les anciens préfets de police, avec l'approbation du ministre de l'intérieurj les membres non administratifs de la commission, lui adressèrent cette lettre :

Paris, 16 février 1879.

Monsieur le Ministre,

Nous avons été désignés par vous pour faire partie de la commission d'enquête sur la préfecture de police.

En acceptant celte mission,nous avions espéré pouvoir arriver à faire la lumière sur les faits signalés à votre attention et à celle deU justice.

Cette pensée était évidemment la vôtre.

Cette lumière, nous l'avons obtenue en ce qui concerne le service de sûreté et l'affaire de l'honorable M. Rouvier, dans laquelle nous avons^ pu constater le parti-pris évident de la police.

Malheureusement, en présence du secret professionnel, derrière lequel plusieurs fonctionnaires ont cru devoir se retrancher, devant les craintes de destitution manifestées par plusieurs agents, il ne nous parait pas possible, pour les autres questions qui nous étaient soumises, d'arriver à la lumière complète. La continuation de Tenquôtedans ces conditions ne saurait convenir à aucun de nous.

^^V LE GOOVERXEMENT ET LA rOI.ICE.

NoEuavoDS, en coaséquence, l'honDeur de vous prier de Touloir bien DDus relever de la mission que niius avions acceptée.

Veuillez agréer, monsieur le minislro, l'asiturance de nos senlitnents ] 1m plus distingués.

On avait cru enterrer la question. Elle se reTeilla à la Chambre. Le 1" et le 2 mars, une interpellation eut lieu.

M. Clemenceau enveloppa le ministre do l'intérieur dans ce dilemme :

Si vous vouliez une enquâte^ pourquoi opposer auK enqiiètcui's le secret professionnel î El si vous vous montriez si aouciaux du secret professionnel, pourquoi alors ne pas faire Toua-méme volro enquêta? (Nouveaux applaudieacmenta à. gaitcbe.]

Promesse formelle avait été donoéQ aux agents qui déposaient dans l'enquête qu'ils ne seraient pas inquiétés. Le ministre de l'intérieur et le Préfet de police a'empre»aferent de leur prouver la bonne foi du gouvernement, en les révoquant.

Pourles révoquer,on alléguait qu'ils avaient fait des révélations à la Lanterne, ce qui était faux, et qu'ils avaient servi de témoins dans le procès, ca qui était viai.

Mais comme ils avaient déposé sous la foi du serment, le motif, invoqué par le gouvernement, pour les frapper, aboutissait à cette cons(!quence logique : c'est qu'ils étaient punis pour ne s'être pas rendus coupables de faus témoignage.

Clemenceau, allant plus loin, admettant l'hypothëse, ou s'était placé le gouvernement, que ces agents avaient fourni les renseignements du Vieux petit employé, disait :

Il n'y a pas de préfecture de police possible avec une administration qui met ses agents dans la cas de clioîsîr entre leur devoir profeuioanel et leur conscleDce de cîloïen. (Applaadissementi t gauche.)

.' Et ce qui est décisif à cet égard, c'est que, si ces hommes n'avaient pas traiii, on continuerait à exercer des violences contre les inculpés, à les frapper, à les torturer.... (Rumeurs au centre.) pour leur arracher des aveux (Applaudissements à gauche) et M. Albert Gigot n'en saurait rien, et M. le ministre de l'intérieur déclarerait que tout est pour le mieux! (Rires à gauche.)

Si ces agents ont trahi, permettez-moi de vous le dire, ils n'ont pas trahi leur administration, ils n'ont pas trahi l'intérêt public, ils ont rendu au contraire un service éminent à l'ordre public en trahissant leurs chefs, qui vous trahissaient vous-mêmes. (Applaudissements à l'extrême gauche. — Réclamations au centre.)

Gomment ! messieurs, vous trouvez que ces agents n'ont pas rendu un véritable service aux intérêts d'ordre public et de justice générale que la Préfecture de police a pour sa part la mission de garantir?

Plusieurs membres au centre : Non !

M. Clemenceau. — Messieurs, je vous laisse la responsabilité de votre opinion.

Un membre au centre : Parfaitement!

On voit souvent au cours des séances des membres qui, ayant commis une interruption, s'empressent de la rédiger et de la porter à la sténographie, en ayant bien soin de la faire précéder de leur nom. Les interruptions I c'est , leur manière de prouver qu'ils existent. Dans cette circonstance, par une étrange modestie, le membre du centre qui a dit ce mot : Parfaitement ! a jugé utile de garder l'anonyme I Je le félicite de cette prudence.

Dans son discours du P"^ mars 1879, pour défendre la Préfecture de police, M. deMarcère ne trouvait qu'une chose à dire : « Nous avons la première police du monde. » M. Clemenceau lui répondait : « Je croyais que, depuis 1870, nous en avions fini avec ces vanteries qui n'ont jamais réussi qu'à nous déconsidérer aux yeux de l'Europe.» Hélas non I Nous n'en avons pas fini I II ajoutait que «les attaques étaient faites par la Lanterne dans un esprit de démoralisation »,'cequi signifiait évidemment que les abus, les vices, les crimes reprochés par elle à la Préfecture de police étaient essentiellement moralisateurs. « La Préfecture de police avait rempli son rôle comme elle devait le remplir : elle a assuré l'ordre dans l'État. » Et la Lanterne venait de démontrer la conspiration permanente installée

à la Préfecture de police contre la République, et leshabi-. tudes, les procédés du service de la sûreté. Mais c'était « une officine » dans laquelle « on a fait appel aux dénonciations basses. On les a payées peut-être.... » (Oui ! oui ! très bien au centre.)

M. Margaine était parmi les approbateurs. Quelques instants après, M. Tirard lui apprenait qu'il était, ainsi que M. Robert de Massy, un des députés que M. Ansart avait envoyé combattre par ses agents.

M. de Marcère s'écriait: «La justice a prononcé. »

Parmi les délits visés dans la condamnation de la Lan~ terne se trouvait la simple phrase suivante : « Tout le monde à la Préfecture de police connaît le rôle joué par M. Lombard dans l'affaire Rouvier, » La justice avait prononcé en condamnant de ce chef le journal I

Or, les membres de la commission d'enquête, faisant partie du Sénat, de la Chambre des députés, du Conseil municipal, publiaient une déclaration ainsi conçue :

Les soussignés, membres de la commission d'enquête sur la Préfecture de police, font en ce qui concerne l'affaire Rouvier la déclaration suivante :

Leurs investigations devaient porter tout d'abord sur les communications que la police aurait faites à un journal de Paris*. Malheureusement, l'absence des témoins, qui auraient pu les éclairer, ne leur a pas permis d'arriver à la connaissance de la vérité sur ce point. Mais ils ont recueilli un ensemble de faits, que les attaques réitérées d'une certaine presse contre M. Rouvier, leur imposent le devoir de faire connaître en attendant la publication in extenso du compte rendu sténographique de cette enquête.

1» Que le 13 avril 1876, au moment môme où M. Rouvier était assailli par un sieur Desplanques dans une galerie du Palais-Royal, un individu qui a été désigné à l'enquête se trouvait de son propre aveu dans cette galerie et que cet individu a été condamné en 1812 à six mois de prison pour des faits analogues à ceux qui motivaient Tagression dont M. Rouvier était victime.

2"* Que cet individu, après maintes réticences, a déclaré, qu'il a abordé le sieur Desplanques, qu'il lui a parlé, qu'il l'a accompagné jusqu'au bas de sa demeure, qu'il a attendu sa sortie, qu'il lui a parlé de nouveau et qu'il est allé boire avec lui dans un cabaret.

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