RÉSULTATS FOURNIS PAR LE SÉRUM ANTIPOLIOMYÉLITE
D'une part, j’ai expérimenté sur le singe. Avec du virus moins actif que celui que j'ai injecté, À. Netter estimait «que la poliomyélite de l’homme est incontestablement moins grave que celle du singe. La quantité de virus utilisée dans les inoculations au singe est d’ailleurs infiniment supérieure à celle qui provoque l'infection chez l’homme ».
Inoculés, par voie intracérébrale, avec le virus, qui, depuis douze ans, est passé d'animal à animal, les singes meurent invariablement de poliomyélite, en sept jours environ, à moins qu’une maladie intercurrente ne les tue entre-temps. A la suite du traitement par le sérum antipoliomyélite, plus de la moitié des sujets survivent.
Douze ans se sont écoulés depuis que je prépare du sérum antipoliomyélite au moyen d'animaux; étant juge et partie, je me suis toujours abstenu de faire connaître mon opinion sur la valeur thérapeutique de cet agent médicamenteux; j'ai laissé à mes confrères de France et de l’étranger le soin de résoudre ce problème délicat, en raison de l’évolution naturelle de la poliomyélite, spécialement de ses rémissions spontanées.
Je dois, tout d’abord, remercier les cliniciens de la confiance qu'ils m'ont accordée dès le début de mes recherches. Immédiatement après les essais préliminaires, les demandes ont épuisé les quantités disponibles, au fur et à mesure de la production; jusqu'à présent, je ne suis pas encore parvenu à satisfaire à tous les besoins.
Actuellement, le sérum antipoliomyélite est employé en
France et dans presque tous les autres pays (pour ces derniers, dans la faible limite des disponbilités). C’est le professeur Étienne (de Nancy) qui a été le premier pionnier de la sérothérapie antipoliomyélite et qui a conféré à celle-ci ses lettres de crédit. Les médecins des hôpitaux de Paris estiment, à la quasi-unanimité, que tout sujet atteint de poliomyélite doit être traité par le sérum antipoliomyélite.
Le Dr Darré, médecin de l'Hôpital de la Charité, qui affirme sa préférence pour le sérum de convalescent, conseille « la collecte des sérums humains actifs, tout en continuant la préparation des sérums équins, dont l'efficacité a été maintes fois vérifiée. Il faut d’ailleurs s’efforcer d’avoir en réserve une importante provision de sérüm actif, tant humain qu’équin ».
Le Dr Lesné, le pédiatre bien connu, résume ainsi son opinion : « Je ne vous adresse pas de nombreuses observations où le sérum a été employé dans des formes de poliomyélite localisées à un membre supérieur; elles ont guéri de façon plus ou moins complète, mais l’action du sérum n'a pas été évidente. Il n’en est pas de même de deux formes de quadriplégie avec signes de poliomyélite haute où la localisation commandait un pronostic très réservé; ici, l'influence du sérum m'a paru des plus nettes et a interrompu une évolution, à coup sûr, très grave. »
À la suite d’épidémies qui ont sévi en Belgique (1929), en France (1930) et en d’autres pays, nombre de cliniciens concluent que le sérum antipoliomyélite bloque l'infection, agit efficacement contre l’ascension du virus et, par conséquent, contre les troubles bulbaires, et diminue la gravité des séquelles, quand il ne les supprime pas. C’est là, d’ailleurs, la conclusion à laquelle se rallie la majorité des cliniciens de tous pays. |
Au cours de l’épidémie observée l’été dernier en France, de nombreux médecins ont fait l’observation suivante : si on injecte du sérum antipoliomyélite à des sujets présentant un état saburral, de la raideur de la nuque et de la parésie des réflexes, il ne se produit ultérieurement ni paralysie, ni parésie; lorsque la parésie s’ajoutait aux signes précédents, les parésies persistaient après l'injection, mais sans paralysies ultérieures
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(D Risser et Pfaff). Tout récemment, le professeur Étienne a observé des faits analogues sur une maîtresse et onze élèves d’un même pensionnat.
Dans un cas suivi en Belgique par le D' Cornelis, où l’administration précoce de sérum antipoliomyélite avait été suivie de la disparition de tousles symptômes, j’ai puétablir par l’expérimentation que l’enfant avait été atteint de poliomyélite authentique.
Notons, cependant, quelques opinions contradictoires; d’après une statistique personnelle de dix-huit cas, le professeur Rohmer, notamment, estime n’avoir «aucune preuve de l’action thérapeutique du sérum antipoliomyélitique de cheval ». A la suite Ge cette lecture, faite à l’Académie de médecine le 3 mars 1931, le professeur Netter a insisté sur la supériorité du sérum de convalescent, sans admettre toutefois la conclusion précédente.
La quasi-totalité du sérum antipoliomyélite distribué aux Médecins provient du cheval. Faute de singes et des moyens techniques nécessaires, je ne puis préparer qu’une quantité minime de sérum simiesque.
Comme tous les autres sérums, le sérum antipoliomyélite doit être administré précocement; il n’agit que contre le virus qu’il neutralise. L’emploi de cet agent médicamenteux n'est donc indiqué qu’à la phase aiguë. Concurremment avec le sérum, les poliomyélitiques doivent être soumis au traite ment général anti-infectieux.
Quand la phase aiguë de la poliomyélite est passée, les séquelles qui subsistent doivent être traitées, aussitôt que les conditions physio-pathologiques le permettent, par les diverses méthodes de la physiothérapie.
Il en est du sérum antipoliomyélite comme de tous les autres produits similaires : il ne fournit des résultats favorables que dans certaines conditions : il est impuissant contre les formes à localisation bulbaire d'emblée, dans lesquelles les cellules fondamentalement vitales sont immédiatement détruites et qui se terminent par la mort en un certain nombre d'heures. En second lieu, le sérum antipoliomyélite doit être administré précocement, avant que des lésions cellulaires essentielles et irréparables ne soient constituées.
Enfin, la sérothérapie antipoliomyélite doit être instituée à doses suffisantes, ce qui n’a pas toujours été possible par suite de l'insuffisance du stock de sérum.
Dans un journal médical, les conclusions précédentes seraient étayées par de nombreuses observations de cas de poliomyélite. Ici, je me permettrai de relater brièvement une observation relative à un patient dont la cure a pu être assurée grâce à l’avion.
X... est âgé de vingt-quatre ans; de passage à Munich, 1…l tombe malade; le professeur von Romberg et le D' Bremer portent le diagnostic ferme de poliomyélite. L'état du patient est tel que les médecins traitants disent (4 juin 1927) au père qu'il n’y a plus qu’une ressource, essayer l’action curative du sérum antipoliomyélite. Sur la demande du père, par l’intermédiaire de M. Paul Dufour, ingénieur, résidant à Paris, le Dr Bremer me fait demander une entrevue. Vers la fin de la journée du 4 juin 1927, il part de Munich par avion; accompagné de notre compatriote, il arrive à mon domicile, à Vanves, vers minuit. Nous conférons sur le malade; peu après nous nous rendons à l’Institut Pasteur, où je remets le sérum nécessaire; à cinq heures (5 juin 1927), le D' Bremer reprend l’avion, via Strasbourg, pour Munich où il constate (vers dix heures du matin, 5 juin 1927) une aggravation dans l’état du malade. La fièvre du début a disparu; mais, consécutivement à la marche ascendante de l'infection, tous les réflexes tendineux sont abolis, la quadriplégie est complète, seuls les doigts et quelques muscles de l’avant-bras sont mobiles. La miction ne s'effectue plus. Réaction méningée.
Vers dix heures du matin (5 juin 1927), le malade reçoit la première injection de sérum antipoliomyélite; en quatre jours, 300 centimètres cubes sont administrés; trois injections intrarachidiennes de 10 centimètres cubes chacune; une sous-occipitale de 19 centimètres cubes; les 250 centimètres cubes restants par voie intramusculaire. A la suite de ces injections la température, qui était redevenue normale, s'élève à 389,8; successivement, les divers réflexes, sauf les achilléens, réapparaissent; la miction s'effectue normalement; les paralysies s’atténuent notablement (saui pour la musculature du tronc et des épaules). Une infection gastro-
intestinale grave retarde la guérison. « En résumé, conclut le DT Bremer, c’est un succès net à enregistrer, d'autant plus remarquable que le tableau clinique était anormalement grave. Mon opinion et celle de mon chef, M. le professeur Conseiller privé von Romberg, concordent pour attribuer ce succès exclusivement au sérum. Même si nous tenons compte des rémissions marquées qu’on observe fréquemment au cours de la poliomyélite, il faut reconnaître que des améliorations aussi rapides, réalisées du jour au lendemain, sont tout à fait inaccoutumées. »
À la date du 5 octobre 1928, le professeur von Romberg et le Dr Bremer m'ont informé que leur malade était en bonne santé et qu'il avait engraissé de 20 kilogrammes; malgré quelques séquelles, la capacité de travail de X... est à peine amoindrie; l’amélioration a fait des progrès inespérés.
Si le sérum antipoliomyélite marque un progrès dans la thérapeutique, si des vies d’enfants ont été conservées, si des infirmités mutilantes et définitives ont été évitées, l'humanité doit ces résultats aux maîtres qui ont fondé Ia biologie.
Dans ces recherches, je n’ai été que l’ouvrier qui a réalisé une partie du plan admirable tracé par Lavoisier, Claude Bernard et Pasteur.