II. Unité du droit de cité
elle devient héréditaire. Ainsi survivent les vieilles coutumes, bien antérieures à la cité, qui veulent que tout homme soit attaché à ses semblables par les liens du sang. Ici, il n'y ἃ plus parenté fictive ni réelle entre tous les membres du dème, mais une imitation des groupes gentilices, puisque c’est encore la filiation qui règle l’appartenance au dème.
On peut donc dire que l’idée d’une souveraineté strictement territoriale ne s’est jamais développée en Grèce d’une façon complète. La cité n’a jamais été envisagée comme une autorité politique s'étendant sur un certain territoire, mais on la considère comme un ensemble d'hommes soumis à un pouvoir supérieur. Pour bien faire saisir la différence, il sufhra de remarquer que là où nous disons: l’État athénien, les Grecs disent: l’État des Athéniens, ou encore, ils auraient dit: les Belges, là où nous, nous disons: la Belgique.
Partout, l’adoption du principe territorial laisse subsister quelque chose des organismes anciens: dans plusieurs cités doriennes, les phylai; ailleurs, les phratries: à Athènes, la vieille règle subsiste que tout le monde doit faire partie d’une phratrie, mais ce n’est plus là-dessus que repose le droit politique. Elle a perdu de son importance; son caractère officiel s’est effacé. Aussi les particuliers en prennent-ils à leur aise; 115» créent librement des phratries, des confréries qui tiennent la place des genê ou sont mises sur le même rang qu'eux. Qu'on se rappelle les thiases dans la phratrie des Démotionides. Presque plus curieux est l'exemple que nous rencontrons à Trézène: BCH, 1886, p. 139, liste des contributions versées par les patriai et les genè pour les fortifications de la ville. Les patriotai, présidés par Polymnastos, donnent un terrain; d’autres groupes du même genre, toujours avec l'indication de leur chef interviennent. Puis des genê: 1. 19, τοῖς Κηπείδαις, 1. 24, τοῖς Σχυλλαιεῦσι, 1. 39, τοῖς Θυάκταις. Les patriai apparaissent comme des groupes factices créés sur le modèle des genè et que le développement démocratique des institutions a mis, avec ceux-ci, sur un pied d'égalité.
1 Voyez même la définition de la cité par Aristote, Pol., I, 1, 1274b 41: ἡ γὰρ πόλις πολιτῶν τι πλῆϑός ἐστιν.
124 Le synœcisme.
On rencontre un cas très intéressant de survivance des phylai dans une inscription de Calymna:! catalogue des femmes, des jeunes filles, des ἄνηβοι et des ἔφηβοι qui ont le droit de participer à un culte: le catalogue commence par les Dymanes du dème de Pothaia et continue par les Hylléens de ce même dème et du dème de Panormos. La plupart des personnes nommées ont dû justifier de leur droit en donnant le nom de leur père, sa phylè et son dème, le nom de leur mère et le nom de leur aïeul maternel, sa phylè et son dème. Nous pouvons, d’après cela, nous faire une idée, très incomplète, il est vrai, de la façon dont les anciens groupes se sont mélangés; le mélange a surtout été intime entre les Dymanes et les Hylléens lesquels cohabitent dans les dèmes de Pothaia et de Panormos. Il existe aussi une troisième phylè, celle des Pamphyloi: nous en rencontrons quatre membres seulement, parmi les aïeuls; deux sont du dème de Pothaia, un de Panormos. Enfin l'inscription cite le dème d’Orcatos: il n’a fourni que deux aïeuls, le quatrième Pamphylien et un Dymane. Il semble donc que le gros des Dymanes et des Hylléens réside dans les deux dèmes de Pothaia et de Panormos, tandis que les Pamphyliens se sont fixés ailleurs. Les trois phylai se subdivisaient en συγγένειαι.3 |
D'autre part, les Calymniens avaient adopté le principe territorial: les dèmes encadrés dans les phylai; celles-ci étaient au nombre de trois: Κυδρήλειοι, Θευγενίδαι, Ἱππασοί δαι]. Le dème de Pothaia, par exemple, est de la deuxième phyle.5 Il semble que cette double division en phylai gentilices et en phylai locales ait existé à la même époque.
Cet exemple nous donne la raison pour laquelle les anciens cadres échappent à la destruction: ils subsistent comme corps. religieux.
La substitution du principe territorial au principe gentilice n’est pas une règle sans exception. En certaines cités, le
1 SGDI, 3593. Cf. À. Scrinzi, Sforia ὁ costituzione dell isola di Kalymna, Venise, 1899. (Atti del Reale Istituto Veneto di Scienze, lettere e art, EVIL)
2 Newton, Brif.Mus., ΠΡ τς 218. Οὐ Scrinzi, ὍΣ 2.5 5.30:
3 SGDI, 3565.
Il. Unité du droit de cité. 125
renouvellement des cadres se fait d’après les types antérieurs, comme à Samos et à Cos.!
À Samos, quatre subdivisions: phylè, chiliastys, hecatostys, genos.?
Ce cas est l’un des plus singuliers que nous connaissions. D'abord, il présente quatre étages. Comment nier cependant que le genos soit subordonné à lhecatostys, quand, dans un décret de naturalisation, nous lisons l’ordre d’inscrire le nouveau citoyen dans un genos, ce qui doit lui assurer, par voie de conséquence, son inscription dans les divisions supérieures? ὃ Toutes les pièces de ce curieux édifice sont donc neuves. Nous nous trouvons bien devant une création relativement récente; car le genos n’est plus, comme il l’est à Athènes, une institution aristocratique, mais un cadre factice ouvert à tous.‘
Ensuite, le système numérique semble, à première vue, très perfectionné; mais faut-il prendre chiliastys et hecatostys au pied de la lettre?5 Dans laffirmative, la centaine n’est pas une centaine de genè, ce qui donnerait une population trop forte; elle est probablement une centaine de citoyens majeurs répartis en plusieurs genê, dix peut-être.f De toute façon, les
1 Et aussi, semble-t-il, à Téos, infra. Ceci n'infirme pas la règle constatée: synœcismes d’états, phylai locales; puisque en cet endroit, il ne s’agit pas du synœcisme, mais de l'unité du droit de cité, assurée par les cadres communs.
5 Une inscription récemment découverte nous fait connaître l’existence de deux phylai à Samos, Th. Wiegand et U. von Wilamowitz- Môllendorff, Ein Gesetzx von Samos über die Beschaffung von Brotkorn aus ôffentlichen Mitteln, Sitzungsberichte der k. Akad. d. Wiss., Berlin, 1904. Ces deux phylai s'appellent Χήσιον et Ἀστυπάλαια. D’après Wilamowitz, elles sont nées de l'association de deux villes et de deux états: l’un situé auprès de la rivière Xyo1og au cap Χήσιον, l’autre est la vieille ville de Samos. Les habitants de l’ancien Chésion seraient même Cariens; ils sont incorporés à Samos et leur ville disparaît.
3 Ch. Michel, 366—360.
4 Swoboda, Festschrift f. Benndorf, p. 250.
5 À Byzance, phylai et hecatostyes, de même à Lampsaque, de même à Héraclée (3 phylai et 60 hecatostyes), les chiliastyes à Éphèse, Érythrées, Méthymna, les triacades à Acrai. Gilbert, Il, p. 304, ἢ. 2.
6 La négative pourrait se soutenir: il y a eu à Rome un temps où centurie voulait dire cent hommes; les centuries que nous connaissons n’en sont plus là. De même peut-être à Samos et ailleurs.
126 Le synœcisme.
mathématiciens qui ont trace ces belles figures n’ont eu qu’une satisfaction d’un moment, puisque la régularité parfaite des nombres n’a pas tardé à être dérangée par les morts et les naissances.
Cos offre des particularités curieuses. Nous savons qu’en 366, la ville ancienne, appelée στυπάλαια, fut abandonnée; une ville nouvelle fut construite et reçut le nom de Cos qui était celui de lile.! A cette occasion, on réorganisa la Cité.
On garda les trois phylai doriennes.? Elles sont rangées dans cet ordre: Pamphyloi, Hylleis, Dymanes. Dans les phylai, les individus ont été groupés d’après un principe numérique: chaque phylè renferme trois groupes qui originairement peutêtre ont compris mille hommes, χιλιαστύες. Les Chiliastyes se subdivisent chacune en trois neuvièmes, ἔναται.8ὃ
Les trois phylai, les neuf Chiliastyes et les vingt-sept ἐναταί
représentent toute la cité qui a été construite sur le nombre trois et ses multiples.
__ Une inscription (décret de naturalisation pour un Calymnien) nous fait encore connaître une division en trentaines, τριαχάς et cinquantaines, πεντηχοστύς; toujours la même préoccupation numérique. Ces subdivisions appartiennent sans doute à une autre époque que les précédentes, car toutes sont établies d’après le principe gentilice. Dans les deux systèmes, les phylai doriennes subsistent: à l’intérieur de la phylè, le mode de classement change. Cependant, il se pourrait qu’on eût gardé la répartition des citoyens en chiliastyes et neuvièmes pour le culte, — le document cité tout à l'heure est un règlement de sacrifices, — et créé au point de vue politique, de nouveaux groupements, toujours d’après un principe numérique, en trentaines et en cinquantaines.#
1/Strab., XIV, p.657; Diod:, XV,176:
2 Paton et Hicks, Inscript. of Cos, 37 = Ch. Michel, 716 — Dittenberger, Sylloge?, 616 — von Prott, Leges Graecorum sacrae, 5 —= SGDI 3636. Paton etuHlicks, 39 —"SGDI 2638:
8 Paton et Hicks, 37; von Prott, ο. 1. l’évary est le neuvième de la phylè et non de la chiliastys. L’êvdry ne se subdivise pas en ἁμάται comme Je croyaient Paton et Hicks, 367 = Dittenberger, 614 et SGDI, 3705.
+ SGDI, 3616. Cette inscription est de la fin du IVe siècle, 306—301.