LA NOBLE FRANCE
Le chapitre « Old England » s’est occupé de chercher les coupables qui ont entraîné notre pays à participer à la guerre actuelle et est arrivé à la conclusion que c’est surtout à la Grande-Bretagne que nous devons nos malheurs. Cette puissance aurait considéré la Belgique comme une utilité et son littoral comme le glacis de ses entreprises maritimes. Tout un registre de méfaits, historiquement établis, tend à confirmer celte opinion exprimée par cet article. S’il est vrai que la Grande-Bretagne a mené la petite Belgique à l’abattoir, comme elle l’a fait avec tant d’autres peuples, afin de verser leur sang pour le plus grand honneur de l’Angleterre, il n’en est cependant pas moins certain que la France aussi a, de propos délibéré, jeté son poids dans la balance. Cette dernière évidemment était la compagne docile de l’ Angleterre, mais en cas de victoire finale, elle était en compte à demi }>our le butin de guerre avec celle-ci, et son influence sur l’opinion publique belge n’a pas été sans importance dans nos résolutions.
Nous allons donc voir si, en effet, les
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seuls torts sont du côté de F Angleterre, ou si la France n’y est pas pour une certaine part. Pour cela, il nous faut remonter un peu dans l’histoire. Si l'on interroge les chroniqueurs belges, notre pays a été fortement malmené par les gouvernements successifs de la France. Le maréchal de Louis XIV, Vil leroy, a bombardé Bruxelles du io au io août i6q5 et pourquoi? à titre de représaîTle pour le bombardement de la côte française par l’Angleterre. Le même général en a fait autant à Àudenarde, Liège, Chaïleroi. La Belgique, toujours par suite de sa position géographique d’Etat-tampon, a eu énormément à souffrir par les occupations des Français pendant leurs guerres de l’époque de la Révolution, financièrement et matériellement.
L’historien Louis Navez raconte sur la période qui commence par l’an 1792, que « la France avait vu dans l’annexion de la Belgique un moyen pour ouvrir de grandes sources de revenus à la République et elle s’y comportait comme en pays conquis. Il fallait, disait un orateur à la tribune, s’emparer des richesses de la Belgique pour régler les dettes de la France. Outre des contributions de 80 millions de francs, on faisait des réquisitions en bétail, grain, couvertures, matelas, sel, papier et autres marchandises. Tout était payé en assignats valant i p. c. du montant nominal. » Le magistral de Bruxelles écrivait, dans son désespoir : « Quand on nous aura tout pris, devons-nous nous nourrir et vêtir avec de la monnaie sans valeur. Bientôt il ne nous restera que nos yeux pour pleurer jusqu’à notre mort. » Les trésors artistiques de nos musées et
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de nos églises ont été emportés. Sous le Directoire, Bruxelles ne comptait pas plus de 62,000 habitants. Les magasins restaient fermés et l’herbe poussait dans les rues. Puis vint l’Empire. Il y avait moins de désordre, mais plus de despotisme. La police était omnipotente, et les citoyens les plus respectables allaient en prison sans procédure.
Le pays s’est reposé après i8i5 assez longtemps. Puis, sont venues les diverses tentatives de nous annexer. Alexandre Gendebien aurait déjà voté l’annexion à ta France, si les événements l’avaient rendue possible. En i834, Charles Bogier écrivit une lettre connue à son collègue le ministre de la justice Rackem, exprimant ses sympathies pour la France et, pour 11e citer que ce témoignage moderne, le député de Charleroi Brunet, bâtonnier de l’Ordre des Avocats, s’est écrié, danun discours : « Nous devons sauver la
civilisation. 'Nos sympathies vont droil à la France, avec le caractère de laquelle nous avons tant de points de contact.
Tout notre sang 11e suffit pas pour empêcher un revers de notre pays et de l'humanité. > Quant à cette « civilisation », tous les Belges 11e pensaient pas comme Brunet. Léopold II, par exemple en exprimant ses félicitations au (loi Guillaume, à l’occasion de la bataille de Sedan, a dit à ia fin de sa lettre, que ce monarque « par cette victoire a sauvé non seulement l’Europe, mais aussi la civilisation », lettre confirmée par le Journal , La Nouvelle Revive, etc.
En 1866, il était sérieusement question de nous annexer à la France, parce que Napoléon 111 croyait devoir offrir à son
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peuple un surcroît de puissance pour eontre-balancer les victoires de la Prusse, plus encore en 1867, et avant la guerre de 1870, la Belgique formait un objet de compensation dans les pourparlers diplomatiques. (Voyez Benedetti : « Ma Mission en Prusse ».)
Et même pendant cette guerre, nous étions bien près d’avoir à essuyer un coup de main, au moment où la forteresse de Sedan était investie par les Allemands.
Voici ce qu’a déclaré le rapporteur du budget de la guerre Thonissen, au Parlement belge, le 7 décembre 1876 : « Tout le monde a pu apprendre par les documents officiels communiqués à l’assemblée de Versailles qu’il y a eu à Sedan un conseil de guerre où il a été sérieusement question d’envahir la Belgique, d’effectuer ensuite une marche vers la gauche et de rentier en France dans les environs de Lille. Un général français a observé .
Songez-y, violer le territoire belge, c’est nous attirer sur les bras 80,000 hommes de plus. » Le conseil de guerre frappé par cet argument abandonna l’idée et notre territoire fut sauvé. »
Tout cela n’était pas précisément de nature à nous inspirer une confiance illimitée dans une nation qui, somme toute, n’a de commun avec nous que la langue française (et encore si nous voulons bien oublier que seulement la moitié du peuple beige la parle et l’écrit), car la mentalité des Belges est loin d’être celle des Français ; depuis l’expulsion des 128,000 congréganistes catholiques surtout, on ne peut plus prétendre que nous partagions les sentiments religieux de la majorité de la France républicaine. Sur le terrain des
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intérêts économiques, la France n’a pas toujours été non plus bien tendre pour nous. Il n’y a que quelques années qu’elle a élevé les droits d’entrée d’un grand nombre de positions du tarif en vigueur entre nos deux pays, et cela sans avertissement préalable. Tous nos efforts pour faire revenir le gouvernement français sur cette mesure furent vains, bien que nos négociateurs aient fait valoir que la France nous vend annuellement pour L\o millions de francs de vins, pour 80 millions d’articles de luxe, en tout pour 652 millions. La conséquence de cette mesure inamicale et protectionniste fut la ruine de plusieurs industries spéciales belges qui ne purent plus exporter en France. Il y avait aussi des vexations des populations ouvrières de la frontière, à qui la France rendait difficile leur habitude d’aller travailler chez elle. On voulait se défaire, par ce moyen, de la concurrence de nos ouvriers.
Ceci pour le côté politico-économique.
Parlons maintenant du compartiment « culture ». Là, nos amis pratiquaient le même protectionisme et ne travaillaient que pour l’exportation. Conférenciers, actrices, chanteurs, venus en Belgique, sous l’égide des Amitiés Françaises, société de propagande fondée pour répandre la culture française, tous richement salariés et fêtés, toutes les pièces frivoles des scènes parisiennes jouées ici inclusivement. Chantecler qui, après une préparation réclamière de cinq ans, faisait un four retentissant et Le Pantalon de la Baronne, de Henry de Rothschild, dont le « Cercle Artistique » avait la primeur, pièce insipide et creuse, mais d’une « perversité charmante ».
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Jules Destrèe était le champion désigné de ces Amitiés françaises, lui qui avait nié l’existence d’une âme belge et prétendait qu’il n’y avait que des Flamands et des Wallons, oubliant le vieux mot d’Antoine Glesse : « Flamands, Wallons, ce ne sont là que des prénoms. Belge est notre nom de famille. »
Le caractère presque subversif des menées de cette coterie, qui avait comme étendard le coq rouge, pendant du lion flamand, a sauté aux yeux des observateurs désintéressés. Ainsi, par exemple, un soir a eu lieu, à la salle Orts, une conférence d’un professeur d’histoire de Paris sur les victoires de Napoléon Ier, avec projections. A la fin de la soirée, le public nombreux, parmi lequel beaucoup de dames, s’est levé comme obéissant à un mot d’ordre et a chanté deux fois de suite — non pas la Brabançonne — mais la Marseillaise. A bon entendeur, salut 1
Nous allons examiner maintenant le revers de la médaille et voir si nos voisins et amis avaient pour toutes les gentillesses qu’on leur avait prodiguées, un sentiment de reconnaissance et de respect pour notre littérature.
Les Français, plus malins que nous, ont bien voulu empocher nos appointements pour la conférence ou le concert, les frais de voyage et de publicité, ils ont accepté les honneurs officiels et des salons littéraires, les décorations, etc., mais en revanche ils n’ont jamais joué un opéra, ni acheté un volume de poésie ou un tableau belge. Notre célèbre paysagiste Frans Gourtens qui, un jour, a arrangé à Paris une exposition de tableaux pour s’y faire appré-
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eier, est rentré écœuré par la conduite de la presse française qui, avant d’écrire une ligne sur les œuvres d’art exposées à la Salle Petit, a réclamé un tribut inabordable. Les drames de Verhaeren n’ont été joués sur une scène parisienne qu’une seule fois, et la critique leur a fait un accueil froid et les a trouvés ennuyeux à dormir debout. Si la comédie Beulemans a eu les honneurs de nombreuses représentations, elle doit ce succès uniquement aux situations et expressions provinciales et drôles : le public parisien a ri de la zwanze belge, en contraste avec l’esprit français, prérogative de ses auteurs nationaux. •
L’opinion qu’on avait des Belges, en France, ressort plus clairement quand on lit ce qui a été écrit sur leur compte à Paris, le centre intellectuel, le cerveau du monde, comme l’a proclamé Victor Hugo.
Ce poète, qui a passé plusieurs fois par notre capitale, n’a pas caché sa mauvaise opinion de nous. Sainte Beuve, qui a occupé une chaire à l'Université de Bruxelles pendant son exil, nous a qualifiés d’ingrats et de petits esprits (lettre reproduite plus tard dans le Petit Bleu). L’homme de lettres Léon Bloy, également accueilli chez nous avec tous les honneurs, s’est exprimé sur notre compte d’une façon révoltante, comme le poète Charles Baudelaire, dans une lettre au peintre Manet, et reproduite par la Belgique Artistique et Littéraire, nous abreuve des épithètes les plus blessantes. La série de ces amitiés françaises va jusqu’au romancier Octave Mirbeau, dont il faut lire les pages outrageantes qu’il a publiées dans son roman « 628 » pour voir jusqu’à quel
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niveau un homme d’esprit et de talent peut descendre pour médire des gens qui lui ont toujours fait bon accueil. Evidemment nous avons des défauts, et notre culture laisse à désirer, ce qui tient aussi au manque d’instruction, mais enfin nous ne méritions pas une si mauvaise presse. Et dire que tous ces messieurs, quand ils sont venus faire une « Conférence des Annales » ont infailliblement adressé au début de leurs discours quelques paroles mielleuses « au public si intellectuel de Bruxelles » et fait des compliments aux dames belges, que ce soit Richepin ou le marquis de Ségur, Brisson ou Frédéric Masson. On a fait venir ici Sarah Bernhardt à grands frais, on a donné au « Cercle Artistique », que les Français ont baptisé « Cercle Arthritique », des soirées du « Théâtre de Verdure », pitoyables comme qualité, etc. Le Cercle, à ces occasions, voyait au premier banc nombre de « grosses légumes » de la haute société bruxelloise, l’ambassadeur russe et d’autres diplomates avec leurs femmes, des sénateurs et hauts fonctionnaires du gouvernement, tous admirateurs de la France. L’on se pâmait d’aise dans le salon des artistes où le Comité était en adoration perpétuelle devant les étoiles et les acteurs de Paris ; les vicomtesses qui se piquaient de littérature y accaparaient des célébrités pour leurs salons, où l’on jouait alors la comédie, précédée toujours d’une conférence ennuyeuse de fauteur. Dé cette façon, bien des rossignols fêtaient à Bruxelles une résurrection après un long sommeil.
Considérant maintenant le côté politique et militaire, nos gouvernants de-
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valent, à l’approche de la guerre, ne poursuivre qu’un fout* c’est de se mettre à l’abri du danger d’y participer, et cela d autant plus que la presse française, et sous son impulsion la nôtre, ont tout fait pour nous pousser à l’action. Ces efforts ont commencé bien avant 191^. Déjà en 1911, la Belgique Artistique et Littéraire a dit : « Si les Fiançais entrent en Belgique, c’est pour nous secourir. L’armée française, surtout celle de l’Est, est merveilleusement préparée et à la hauteur de sa tâche. Elle attend avec impatience le moment de marcher contre l’ennemi héréditaire. La Belgique n’a rien à craindre de la France, elle forme une barrière excellente contre V Allemagne et na qu’à faire attention et lui rendre l'entréa impossible. »
Voilà des conseils gratuits en même lemps qu’excessivement dangereux. Ils ont été suivis à la lettre, malheureusement pour nous, car la France a en effet considéré la Belgique comme une barrière excellente et n’est pas venue se porter à son secours en temps utile. Avec son fameux « Ordre, contre-ordre, désordre », elle n’était prête en 1914 pas plus qu’en 1870, quand Lebœuf assurait d’être archiprêt, bien « qu’impatiente de marcher contre l’ennemi héréditaire », et nous étions abandonnés par les Français comme par les Anglais, exposés à supporter seuls tout le poids des Allemands. Si alors nous avions eu à la tête du gouvernement, agissant uniquement dans l’intérêt de notre sécurité sans prédilection pour les uns et sans antipathie pour les autres, un Skaludis belge au lieu d'un Venizelos (candidat désigné par l'Entente à la présidence de la République grecque), nous serions
io Frédéric-Thomas Grai^dokge
sortis de l’embarras comme la Grèce qui pendant trois mois a su sauvegarder sa neutralité et sa souveraineté sans coup férir. Elle a laissé passer les armées de l'Entente, comme elle ne défendra pas plus l’entrée aux Bulgares, et toute cette bagarre finira sans conflit sanglant, par un four complet pour l’Entente comme celui aux Dardanelles, grâce à une politique vraiment impartiale et prudente et tournera finalement au profit de la Grèce.