‹ La politique aléatoireChapitre 3 sur 7 · OLD ENGLAND · texte numérisé non relu

OLD ENGLAND

(Belgique et Albion)

Le littoral belge et la ville d’Anvers ont préoccupé l’Angleterre et l’Espagne déjà du temps du gouvernement de l’archiduc Albert. La politique de l’Espagne désirait toujours conserver un point d’appui au Nord-Ouest dans un combat éventuel pour l’empire sur la mer. Plus tard. Napoléon Ier reconnut également la valeur de la côte belge et du port d’Anvers, et c’est de lui que date le mot que cette place est comme un pistolet dirigé contre la poitrine anglaise.

Plus l’Angleterre voyait l’accroissement de l’industrie allemande et de son commerce d’exportation, plus elle observait que la marine marchande de Hambourg et de Brême augmentait le nombre de ses navires, plus elle regardait avec anxiété vers le littoral belge dont elle désirait ardemment sinon la possession, du moins ce que les Américains nomment le « contrôle ». Déjà en temps de paix des projets ont été sûrement élaborés dans ce but, mais ce n’est que dans une guerre mondiale qu’ils auraient pu être mis à exécution, une guerre à laquelle l’Angleterre devait participer et qui avait comme but principal la destruction maritime de l’ Al-

Frédéric-Tiiom \s Graindorge

leinagne et de son industrie. D’une façon préconçue la flotte allemande était déclarée comme un luxe, celle de l’Angleterre comme une nécessité.

La petite Belgique n’était qu’une des cartes dans le jeu de l’Angleterre. Quelle quantité négligeable elle était auparavant aux yeux de l’Angleterre, cela ressort clairement de l’attitude prise par sa presse et ses dénonciateurs de « cruautés congolaises ». On sait que le chapitre des cruautés forme une rubrique constante à l’usage de la politique anglaise. Chaque fois qu’on voulait s’immiscer dans un pays étranger un peu sauvage, on trouvait que des traitements inhumains étaient infligés aux indigènes et que les sentiments d’humanité des Anglais ne pouvaient voir souffrir ces malheureux plus longtemps. Une campagne de presse précédait une campagne militaire et le tour était joué — toujours au nom de l'humanité mais en vérité au profit de l’Angleterre. Ainsi le missionnaire Morell, le capitaine Burrow étaient pendant plusieurs années à la tête du mouvement anticongolais qui ne visait pas à autre chose qu’à faire abandonner la colonie belge par Léopold IL Mais ce monarque, plus avisé que d’autres, laissait écrire les Anglais et gardait la superbe colonie dont il avait doté son pays, malgré Dilke et Grey et leurs agents, et qui nous appartient depuis quarante ans.

Cependant, pour faire comprendre à la petite Belgique que la Grande-Bretagne n’avait pas oublié cette affaire, elle se vengeait en retardant indéfiniment la reconnaissance de la cession de l’Etat indépendant à l’Etat belge. Seulement peu avant la guerre actuelle l’Angleterre a re-

connu cet acte, tandis que tous les autres Etats ont notifié leur adhésion immédiatement après le vole du Parlement.

Un autre acte inamical insignifiant en apparence, mais significatif, était l'oubli, évidemment voulu de l’octroi au roi Albert de l’Ordre de la Jarretière qui aurait dû suivre 'son couronnement en 1909. Cette décoration ne lui était envoyée qu’en 1913.

Citons encore l’affaire de la dotation Wellington pour démontrer que l’Angleterre n’a jamais fait la moindre concession s’il n’y avait pas un intérêt politique ou commercial en jeu et qu’elle n’a jamais voulu abandonner un avantage matériel, même au détriment d’un particulier. Ce particulier était le général Wellington, qui commandait le contingent anglais dans la bataille de Belle-Alliance contre l’armée de Napoléon, qui eut lieu le 18 juin i8i5. Cette action a été appelée par Wellington d’après le village de Waterloo. Le roi Guillaume de Hollande l’a nommé Prince de Waterloo et, en reconnaissance de ses services, lui a fait don, en date du 8 juillet, de terrains rapportant annuellement 20,000 florins, avec jouissance à perpétuité pour Wellington et ses héritiers légitimes. Le roi en cela agissait, comme si la plaine de Waterloo était pays conquis français dont il pouvait disposer ainsi.

Plus tard l’Etat belge a pris sur lui cette obligation et payait d’abord une somme de 80,687 francs à Wellington, mais il faut y ajouter 82,286 francs que rapportaient les terres à Nivelles. Dans les dernières années la rente payée aux descendants de Wellington se montait à 210,000 fr. annuellement. Le Parlement

26 Frédéric-Thomas Graindorge

belge, en 1890, a posé la question de savoir s’il 11’y avait pas lieu de capitaliser l’annuité el de la rembourser totalement en une fois pour en finir. Mais la proposition fut repoussée parce que Auguste Beernaert était d’avis que la dotation cesserait avec l’extinction de la famille Wellington et qu’alors l’annuité ferait retour à l’Etat belge. Pendant la discussion ii était dit « que le souvenir de la bataille de Waterloo était pénible pour nous, parce que des Belges ont combattu dans les rangs des deux armées française et anglaise et parce que le roi Guillaume n’avait attendu que quelques semaines pour montrer par la donation du bois de Nivelles qu’il le traitait en pays conquis. Il est temps d’effacer enfin ce souvenir pénible ; nous attendons un beau geste de la famille Wellington ! » Mais ce geste ne venait pas et les descendants ont touché ces 210,000 francs jusque 1914, donc durant 100 ans.

Ces détails, qui sont authentiques et puisés dans le; compte rendu du Parlement, démontrent mieux que toute autre chose le caractère rapace anglais. Dans la bataille de Waterloo les 24,000 Anglais auraient été perdu sans l’arrivée des 3o,ooo Allemands sur le champ de bataille, et cependant le général anglais recevait la donation de la part du Roi Guillaume. Ni les Allemands, ni les i4,ooo Hollandais qui avaient pris part également à la bataille, ne demandaient rien pour eux. Mais, non contents d’avoir pu toucher l’annuité considérable pendant la vie de Wellington, ses descendants ne croyaient pas devoir renoncer à un don pour lequel ils n'avaient rien fait, et cela malgré leur

Old England

richesse. Interpellés en 1910 s’ils ne voulaient pas faire cesser le paiement annuel par une capitalisation remboursable de suite, ils refusaient nettement.

L’Angleterre qui a pris l’Europe de tout temps pour une communauté d’Etats créée à son profit, a considéré la Belgique également comme une utilité. Enviant le développement de l’Allemagne, inquiétant pour son commerce et son industrie, au point, comme l’a dit un ministre anglais, « qu’on ne pouvait plus envoyer un représentant de fabrique à l’étranger sans que celui-ci n’y rencontrât un concurrent allemand » , elle résolut de remédier à cet état de choses. Et comme, dans une grande guerre, l’éventualité d’une occupation de la Belgique -par l’Allemagne devait être prise en considération, il fallait s’assurer de nous de toutes façons. Le Morning Post disait à ce propos : L- Allemagne en Belgique est une telle menace pour l’Angleterre que le danger d’une guerre est moins grand qu’une paix à ce prix. La France, même si l’on lui rendait l’ Alsace- Lorraine, ne permettra jamais une Belgique occupée par les Allemands » et le Standard opinait que « abandonner la Belgique aux Allemands équivaudrait à une défaite, et qu’il faudrait continuer la lutte, quand même elle durerait sept ans ». Toujours les grandes paroles, mais de petits sacrifice i. Une nation qui ne veut pas du service obligatoire de ses fils, mais qui~achète des soldats n’a — tout d’abord — pas le droit de prendre le verbe haut. Elle a envoyé 8,000 hommes pour tout secours à Anvers, bien que 200,000 fussent avisés le 5 août, et elle a fait rentrer ce petit corps d’armée avant la reddition

28 Frédéric-Thomas Graikdorge

de la forteresse. Evidemment elle avait fait un mécompte, tout comme la France, croyant que Liège et Anvers résisteraient des mois. Elle commençait par la mise en jeu de notre neutralité mais elle oubliait son devoir de la protéger. Les Allemands pouvaient donc s’emparer du littoral, et la flotte anglaise n’est pas parvenue à les chasser et à nous rendre ces 07 kilomètres, elle qui prétend tenir l’empire de la mer partout.

Tant que les Anglais avaient à faire à des petits Etats ou à des tribus sauvages, leurs projets réussissaient, sinon immédiatement du moins peu à peu, sinon par des batailles heureuses du moins par la ruse, la trahison et les boulets d’argent. Elle s’emparait des détroits, tètes de pont et positions dominantes où elle avait un intérêt immédiat ou à venir : Gibraltar, Malte, Chypre et le canal de Suez ; pour occuper l’Egypte elle a massacré l’armée égyptienne en 1882 à Tel-el-Kébir. L’Anglelerre a bombardé Copenhague en pleine paix et confisqué la flotte du petit Danemark.

Elle a combattu dans sa presse les fortifications projetées de Flessingue et serait entrée en Hollande, si elles n’avaient pas défendu l’Escaut. Elle a tenté de s’emparer des Dardanelles, mais là elle a rencontré les Turcs, bien armés, défendant le détroit avec ténacité et coulant nombre de vaisseaux de guerre anglais. Des milliers et milliers de braves soldats anglais et français ont payé de leur vie les assauts acharnés tentés toujours de nouveau pour conquérir Constantinople que la Russie réclamait sous la menaça de cesser autrement de combattre.

Le coup des Dardanelles ayant échoué

Old England

et fini par un four complet, 011 avait trouvé, comme prétexte pour le départ des troupes, qu’il fallait aller au secours de la Serbie. N’ayant pas réussi à persuader la Grèce qu’elle devrait soutenir ©e pays, l’Angleterre l’a menacée d’un blocus commercial, en envoyant sa flotte et quelques divisions qui devaient aider les Serbes dans leur combat contre les armées bulgares, autrichiennes et allemandes. Ces troupes, ainsi que celles des Français, sont arrivées trop tard, tout comme les gendarmes dans l’opérette cFOffenbach, et grâce à ces demi-mesures de l’Entente la petite Grèce, plus habile, quoique dans une position beaucoup plus dangereuse que la Belgique, s’est tirée d’affaire et a su maintenir sa neutralité. La Serbie, par contre, bien que faisant partie du groupe de l’Entente, abandonnée par celle-ci, est totalement perdue et va disparaître de la carte européenne, ainsi que le Monténégro et l’Albanie.

Si, en matière de politique, malheureusement bien des torts et des abus accompagnent l’action d’une nation contre l’autre pour l’affaiblir et pour briser sa résistance, il y a cependant une limite à ces méfaits qu’un peuple qui se respecte ne devrait pas dépasser. Cependant J ' Angleterre a signifié, par la bouche d’un ministre, qu’il fallait se débarrasser du « vieux plunder » des déclarations de La Haye et du droit international. Ainsi la brutalité concurrencière des Anglai , avec laquelle ils ont déclaré nuis les brevets des inventeurs des nations ennemies, conseillé l’intrusion dans sa clientèle à l’étranger et la destruction de fabriques et d’établissements d’utilité publique et de bienfaisance, res-

3o Frédéric-Thomas Graindorge

semble à une fusillade de gens n’ayant aucun rapport avec la guerre. Les efforts des Anglais faits pour réduire l’adversaire par la faim en coupant l’arrivée des vivres, même pour les femmes et enfants, appartiennent à la même catégorie de combats inhumains.

Comme la Piussie, ce colosse aux pieds d’argile, est entamée déjà, Albion aussi est à la veille de voir son piédestal ébranlé. Elle a réduit Napoléon Ier à crever dans une chambre trop basse et malsaine, bien quril eût le cancer ; elle a assujetti des peuples qu’elle a bâillonnés après, et qui attendent ardemment l’aurore de leur délivrance du joug anglais. Le jour où l’Egypte sera prise par les Turcs, on verra tous les Mahométans se lever contre l’oppresseur, et les Boers s’affranchiront peut-être également.

Si l’Angleterre ne nous avait pas octroyé sa conception de notre neutralité, nous aurions peut-être encore notre littoral quelle n’a pas su défendre, pas plus qu’Anvers ; car enfin le peuple belge n’a pas désiré de guerre et ne demandait qu’à travailler en paix, tout comme les nations neutres, petites comme la nôtre, la Hollande, la Suède, la Norvège, le Danemark et la Suisse, qui toutes souffrent des vexations et des confiscations anglaises. Mais le jour de la délivrance de la tyrannie anglaise est proche, et quand la paix sera conclue, les amis actuels de l’Angleterre regretteront d’avoir pactisé avec ce gouvernement, dont la maxime est dans ce mot : « Make money, honestly jf you can, but make money ».

Page 1