LA BELGIQUE LIVRÉE A L’ALLEMAGNE
Plus on passe en revue le nombre considérable des écrits qui ont été publiés sur la conflagration à prévoir, plus on s’aperçoit comme cette éventualité a préoccupé les cercles politiques et militaires depuis cette époque. Parmi ces publications de tout genre et de tout crû, il en est une qui mérite une certaine attention parce qu’elle a trait à un document d’Etat belge, écrit en 1881, revu en 1886 et rendu public par un Français qui a su se l’approprier par un abus de confiance. Il s’agit du mémoire d’Emile Eanning, intitulé :
Considérations politiques sur la défense de la Meuse. Ce travail intéressant et consciencieux de l’ancien Directeur général au Ministère des Affaires étrangères, la main droite du ministre d’Etat baron de Lambermont, fut terminé en 1886. Il devait exposer les raisons politiques et militaires qui recommandaient la construction de grandes fortifications, capables de rendre les places de Liège et de Namur d’une résistance prolongée. Ce projet que le roi Léopold favorisait et
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qui fut combattu par le ministère Frère- Orban, puis par M. Woeste, fut soutenu enfin par le cabinet, reconstitué par Auguste Beernaert, dont le ministre de la guerre était le général Pontus. Les théories militaires de ln nécessité de défendre la vallée de la Meuse contre une invasion française ou allemande étaient finalement admises. La conclusion des considérations du mémoire Banning se trouve condensée dans le conseil de « faire de Liège un camp retranché en l’enveloppant d’une ceinture de forts ; le passage d’une armée belge, ayant en ce cas une base d’opérations sur la Meuse, peut étendre son action sur la rive droite du fleuve et combattre dans de bonnes conditions le belligérant qui aurait violé son sol. »
Ce travail, dans lequel on ne trouvera pas la moindre trace d’une allusion en faveur d’une entente politique ou militaire avec un gouvernement étranger, publié d’ailleurs dans ses parties principales par Banning dans la Revue de Belgique.
en février 1887, Pns pour prétexte frivole d’accuser le roi Léopold de s’être entendu avec l’Allemagne contre la France, dans un livre, paru en 1891, et intitulé : La Belgique livrée à V Allemagne, par Foucault de Mondion. Celui-ci, de nationalité française, avait le poste de précepteur des enfants du ministre des affaires étrangères, Prince de Caraman-Chimay, et a su s’approprier le mémoire de Banning qui s’est trouvé un moment entre les mains du ministre Tonissen, à qui il a été soustrait par le publiciste nommé, et que même le Temps a qualifié de personnage louche et de mauvais aloi.
Il a cru qu<e ce travail était un document
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secret de la plus haute importance et s’en est emparé « pour servir les vrais intérêts de sa patrie, dans un patriotisme qui légitime toutes les actions », comme il s’exprime pour excuser son désir de gagner la grosse somme et de se faire une réclame de publiciste. Il avait « pour mission spéciale de rechercher en Belgique les agissements de la diplomatie allemande dans ses rapports avec la neutralité belge et de collectionner les pièces les plus intéressantes des archives ministérielles de la Belgique pour éclairer l’opinion publique en France » (page 75).
L’existence d’un traité secret liant la politique du roi Léopold a celle du Chancelier de l’Empire allemand, était pour l’auteur du pamphlet un fait, démontré par les publications dénonçant cet acte dans différentes revues ; il avoue cyniquement qu’il voulait « créer dans la presse française un courant d’opinion en faveur de ses idées, afin de décider le gouvernement belge à se justifier des accusations portées contre la loyauté de sa politique » (page 81). Répéter souvent un mensonge est le moyen classique des calomniateurs de le faire prendre pour une vérité, aussi le bruit qui se fit autour de cette calomnie aboutissait à un écho dans le Parlement belge.
Le député Carlier interpella le Ministre des Affaires étrangères, le Prince de Chimay, sur ce traité secret, le 6 février 1890. Le Ministre déclara « que le gouvernement belge, connaissant les devoirs imposés par la neutralité qui lui est garantie, les respecte scrupuleusement, et que ce serait ridicule que de parler d’engagements par lesquels il violerait ces
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devoirs. Il peut convenir à tel ou tel publiciste marron de lancer dans le public des insinuations sans preuve, de chercher à faire croire à des renseignements imaginaires, d’invoquer des documents fabriqués. Mais il suffit que dans cette enceinte personne ne prenne cette fable au sérieux pour quelle s’évanouisse. » M. Woeste interjeta ce mot pendant la réponse du Ministre : « Il faut bien remplir les journaux ». (Compte rendu officiel.)
Foucault de Mondion ne se tint pas pour battu ; il envoya une copie de ce document à un député de l’opposition, Paul Janson qui, dans la séance du Parlement du 26 avril 1890, revint sur l’affaire en dévoilant la disparition de la pièce, à la grande surprise de la Chambre. L’œuvre confidentielle de Banning intitulée : Considérations politiques sur la défense de la Meu\se serait d’une extrême importance et sa publication préjudiciable aux intérêts du pays, affirma ce député, ce à quoi M. Beernaert, ministre des finances, riposta « que le document a été dérobé du cabinet de son collègue Thonissen qui avait à se préoccuper des questions traitées dans le travail de M. Banning, mais que celui-ci n’avait aucune importance capitale et n’était qu’une autre forme de la brochure publiée, et qui lui enlevait toute portée politique ».
Et Auguste Beernaert disait vrai ; d’abord le mémoire en question n’était pas plus un document secret que le secret de Polichinelle, puis il ne contient que des observations militaires et politiques sur des éventualités futures. Il parle de la France et de l’Allemagne, examinant la question de savoir laquelle des deux
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aura le plus de chances dans la prochaine guerre, et de la situation qui alors sera faite à la Belgique. Puis il donne les opinions des experts militaires sur les fortifications complémentaires à notre frontière et sur la route que prendraient les armées, disant que ce serait inévitablement celle de la vallée de la Meuse. Cette vérité n’a pas été découverte par Banning et ses conseillers, Thiers a déjà déclaré en 1880 ( Annales parlementaires, 9 avril), « que la vallée de la Meuse sera la ligne d’opérations des belligérants. Si l’Allemagne attaque la France, elle a un intérêt immense à passer ce fleuve à Liège ou à Namur pour attaquer la France par le Nord et réciproquement » ; et M. Tenot disait : « Il suffit d’une marche de 3o kilomètres à partir de la frontière prussienne pour atteindre Liège qui est la clef de la Meuse, dont le prolongement par la Sambre ouvre largement la route de France. »
Il y a lieu d’intercaler ici un fait historique et relaté par Je ministre Thonissen, d’après lequel le gouvernement français a fait savoir au gouvernement belge, en i8/jo, que si celui-ci n’élait pas en mesure de défendre la neutralité vis-à-vis de l’Allemagne en cas d’une guerre, le gouvernement français se verrait, à son regret, obligé d’occuper les provinces belges, pour s’opposer à une entrée de l’armée allemande. Ce fait aurait été même de nature à justifier une entente avec, l'Allemagne, mais le gouvernement belge n’y a jamais pensé.
En dépit du démenti ministériel dans deux séances publiques du Parlement et à diverses reprises et malgré la contradiction
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des journaux belges, le publiciste marron persista dans son allégation (page 76) « que les Belges étaient convertis au nouveau régime qui unit les destinées de leur pays à celles de l’Allemagne », disant que « tous les moyens sont bons pour déjouer ces projets que prépare la ruse et que masque le mensonge ». Et la campagne de presse (dans laquelle les Français ont plus de succès que dans les campagnes militaires) reprenait de plus belle à Paris. Juliette Adam osait écrire, dans La Nouvelle Revue, en 1888, page 760 : « Toute la Belgique est actuellement, sans en avoir connaissance, préparée, organisée, armée en vue de prêter concours aux Allemands dans la prochaine invasion de la France. Les forts de la Meuse leur sont livrés d’avance par le Roi, Léopold, qui donnera ordm à leurs garnisons de les laisser passer. » D’après elle une alliance avec F Allemagne était déjà conclue en 1887. Et le 8 août 1890, le Figaro disait : « Il faut considérer la Belgique comme une province de l’empire germanique et empêcher le Roi Léopold de la livrer à l’Allemagne. »
Après avoir mis sous les yeux du lecteur les incidents successifs de cette affaire, il convient de constater la tenue absolument correcte du gouvernement beige et son impartialité absolue. 11 ressort de plus de l’examen des considérations d’Emile Banni ng que le roi Léopold avait précisément à cœur la sûreté du pays vis-à-vis de tout adversaire indistinctement, et qu'il a réclamé dans ce but le renforcement des principales forteresses. Ces travaux ont été exécutés plus tard et si bien que la résistance de ces places ainsi que celle
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d’Anvers était considérablement augmentée. Le mémoire en question, comme beaucoup d’autres écrits militaires de cette époque, n’a fait autre chose que de mettre ces questions à l’étude, car la certitude que la vallée de la Meuse serait destinée à la rencontre des armées ennemies était généralement reconnue.
Qu’on feuillette le mémoire à n’importe quelle place, l’on trouvera toujours un avertissement, un conseil, une constatation exacte, raisonnable et logique.
Banni ng a imaginé toutes les éventualités imaginables, mais finalement croyait voir « dans le renforcement de Liège et de Namur et dans la construction de deux nouveaux forts à Huy et à Visé, un rempart entre la France et l’Allemagne. »
Ces précautions, appuyées par le Roi et ses ministres, n’ont pas empêché l’individu aux gages de la France, de parler (page 198) de « preuves éclatantes de la duplicité du Roi et de son gouvernement par leur acquiescement à une action politique menaçant la France du démembrement et de la ruine ». Il leur reproche également de s’être obstinés à commander des canons à l’usine Krupp, lorsque l’industrie nationale en fabrique de meilleurs (ce conseil inspiré peut-être par le Greuzot qui a graissé la patte aux journaux de Paris et ailleurs). Si à cette époque, on avait déjà connu la qualification de « Boche » et ce vers spirituel :
« Les Boches, les Boches,
On les aura quand on voudra Les Boches, les Boches. »
qui sait si Foucault de Mondion n’aurait pas donné à Léopold II ce surnom, puisque
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on n’a pas reculé, à Paris, devant le mot de « Pape boche ».
Somme toute, le livre du publiciste marron, bien qu’un document de la bassesse de son auteur, est cependant instructif à lire au point de vue des témoignages de la préoccupation constante qu’on avait déjà depuis 1881 du duel inévitable entre nos voisins, et qui se viderait sur notre territoire mal délimité d’Etat-tampon et protégé non pas par des bataillons mais par une neutralité en carton dont ce même Banning disait dans ce même mémoire :
« Il ne faut pas déprécier la valeur des garanties qui sont la loi des temps de paix. Mais l’expérience des siècles enseigne que dans lés questions concernant la défense des Etats, la prudence commande d’en faire abstraction. »
Alors, si tant d’esprits supérieurs comme Banning, comme Brialmont et autres, jusqu’à nos jours se sont cassé la tête sur ce qu’il faudrait faire le jour où les armées bondiraient l’une sur l’autre, quand les Français ou les Allemands auront franchi notre frontière, comment se ^fait-il qu’une attitude précisée d’avance n’a pu être donnée comme panacée. C’est parce qu’il est impossible de prévoir toutes les éventualités d’un conflit et qu elle dépendait de la présence d’esprit des chefs militaires vis-à-vis de l’actualité des faits. Or, pour montrer de la présence d’esprit il faut préalablement avoir de l’esprit et non pas un parti pris d’avance et de l’entêtement au moment décisif. La guerre nfest pas une spéculation qui se solde en argent. Il y va de l’enjeu en territoire et en indépendance si on a mal opéré.
Voici ce qu’a dit, à ce propos, un jour-
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nal anversois, longtemps avant la guerre, à titre ci avertissement : « Qu’arrivera-t-il par exemple si l’armée belge ne peut arrêter l’armée française ? L’Allemagne se substituera avec ou sans excuses en notre lieu ou place et examinera, la campagne terminée, ce qu’il convient de faire de nous, pour s’épargner, à l’avenir, pareil embarras. En cas de défaite, nous subirions la loi du vainqueur qui évidemment n’aurait aucun ménagement à garder envers nous. Raison de plus de nous traiter ainsi si, par hasard, nous allions avec la France. »
Cette opinion se fondait sur la probabilité d’une attaque française ; on peut donc en déduire que la conclusion, en supposant l’Allemagne comme arrivée première, serait plus défavorable encore pour nous, en cas de défaite. On pourrait même objecter que le Roi Léopold, si, en effet, il s’était lié avec l’Allemagne, la croyant la plus forte (en cela d’accord avec O. Dax), aurait agi dans l’intérêt de son pays. Mais la légende de cette alliance écartée et vu l’impossibilité absolue de pouvoir battre un de nos adversaires sans être réellement secourus dès le début de la guerre, n’aurait-il pas cent fois mieux valu de rester loyalement et résolumenl neutre? Alors on aurait fait preuve de cette prudence conseillée par Banning et en conformité avec cette sentence d’Ernest Nys : « Si le neutre entre en guerre, la neutralité cesse. »
Notre mauvaise délimitation d’Etattampon, au lieu de nuire, aurait pu se transformer en un bienfait économique, en ce sens que la Belgique, précisément comme territoire entre deux voisins puis-
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sauts et riches, et pays fertile lui-même, serait devenu le fournisseur des armées d’occupation et aurait pu gagner quelques milliards, comme F Amérique et la Hollande. Mais bien plus, cette tenue correcte et prudente nous aurait valu le respect des belligérants et, à l’issue du conflit, le maintien de notre indépendance et liberté.