‹ La politique allemandeChapitre 16 sur 68 · I..\ QUESTION MAROCAINE · texte numérisé non relu

I..\ QUESTION MAROCAINE

Si nous nous laissions une fois marcher impunément sur les pieds, cette première velléité de mal nous traiter eût été bientôt suivie d'une seconde et d'une troisième.

Le 3 juillet 1900, l'empereur Guillaume II avait prononcé les paroles suivantes qui étaient tout un programme : « Je ne pense pas que notre peuple d'Allemagne ait triomphé et répandu son sang il y a trente ans, sous la direction de ses princes, pour se laisser évincer dans les grandes décisions extérieures. Si cela se produisait, c'en serait fait une fois pour toutes de la puissance mondiale du peuple allemand, et je ne suis pas disposé à laisser les choses en arriver là. » La politique marocaine de la France était une tentative non dissimulée d'évincer l'Allemagne dans une grande décision extérieure, une tentative de soumettre la répartition de la puissance en Europe à une révision en faveur de la France. Un précédent eût été créé, qui aurait infailliblement incité à recommencer. Nous ne pouvions pas nous y prêter. C'est dans ce sens que la question marocaine devint pour nous une question nationale. Notre politique marocaine avait sa voie toute tracée.

Le 31 mars 1905, S. M. l'Empereur débarqua à Tanger sur mon conseil et y inten-int en termes très nets en faveur de l'indépendance et de la souveraineté du Maroc. Ainsi était annoncée au monde la légitime prétention de l'Allemagne de prendre part aux décisions intéressant le Maroc. Il était spécifié que l'Allemagne s'en tenait au traité international de 1880,

conclu sur la base de la souveraineté du Maroc, et qu'elle n'était pas disposée à reconnaître sans avoir clé consullcc la nouvelle situation créée au Maroc par l'accord anglo-français et les agissements de la France. Notre but était de substituer au règlement unilatéral franco-anglais de la question marocaine un règlement international par les soins des signataires du traité de Madrid. Nous devions aussi empêcher qu'une conférence internationale donnât simplement son quitus à la politique française au Maroc. Les deux objectifs ont été atteints par la réunion et les résolutions de la Conférence d'Algésiras.' La France opposa une vive résistance au projet de conférence. Il sembla pendant quelque temps que M. Delcassé voulait faire dépendre de la question de la conférence la question de la guerre ou de la paix. Le gouvernement allemand étant resté inébranlable, la France consentit à la conférence. M. Delcassé rendit son portefeuille. Il se retira et notre volonté l'emporta, parce que nous restâmes fermes. A Algésiras, nous eûmes naturellement des difficultés en face- des puissances de l'Entente, et en raison du peu d'intérêt que les autres puissances prenaient à la question marocaine. Cependant, nous réussîmes à sauvegarder la souveraineté du Sultan, à obtenir un règlement international pour l'organisation de la police et la création d'une banque d'Etat marocaine, et nous assurâmes aux intérêts allemands ainsi qu'aux intérêts de tous les autres pays la porte ouverte au Maroc. Non pas la totalité, mais l'essentiel de nos desiderata avait été

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atteint. La tentative de nous exclure d'une grande décision internationale avait été contrariée. Dans le futur maniement des affaires marocaines, nous nous étions assuré une voix décisive au chapitre, voix à laquelle nous n'avions pas à renoncer sans compensations suffisantes. Les résolutions de la Conférence d'Algésiras étaient comme un verrou tiré devant les tentatives françaises de lunisiflcaiion du Maroc. Elles étaient aussi un grelot que nous pouvions agiter à notre gré, si la France manifestait encore des velléités de ce genre. En France, le nouvel arrangement provoqua de pénibles réflexions aussitôt après la conférence. Le « malheureux acte d'Algésiras » fut représenté comme « une tutelle européenne imposée à la France », ou, dans les appréciations les plus favorables, considéré comme une « honorable ligne de retraite ». On a dit qu'après la retraite de Delcassé, nous aurions dû chercher une entente directe avec la France au sujet du Maroc. Passons sur la. question de savoir si la France était disposée à nous payer un prix acceptable. En tout cas, nous ne pouvions nous engager dans cette voie, rien que par égard pour notre situation en Turquie et vis-à-vis de l'Islam. En novembre 1898, l'empereur Guillaume ÎI avait déclaré à Damas : « Les 300 millions de musulmans dispersés sur la face de la terre peuvent être assurés qu'en tout temps l'empereur d'Allemagne sera leur ami. » A Tanger, l'Empereur s'était résolument prononcé pour l'intégrité du Maroc. Nous aurions perdu tout crédit dans le monde de l'Islam, si nous avions

vendu le Maroc aux Français si peu de temps après ces manifestations. Notre ambassadeur à Constanlinople, le baron de Marschall, me disait à cette époque : « Si nous livrons le Maroc en dépit de Damas et de Tanger, nous perdons d'un coup notre position en Turquie, et avec elle les avantages et les perspectives d'avenir que nous nous sommes acquis péniblement par de longues années de labeur. »

L'accord particulier franco-allemand du 9 février 1909, mené à bonne fin avec l'éminente coopération du futur secrétaire dEtat de Kiderlen-Wœchter, diminua la possibilité de froissements continuels entre les deux Etals, en assurant à la France une certaine influence politique au Maroc, sans lui rendre l'annexion possible; il maintint le principe de la porte ouverte et garantit des droits égaux au commerce et à l'industrie des Français et des Allemands dans l'Etat marocain, qui conservait son indépendance el l'intégrité de son territoire. L'accord servit à la paix, en complétant l'acte d'Algésiras sur certains points où cet acte avait été reconnu perfectible dans la pratique. Les résolutions mêmes de la Conférence d'Algésiras furent expressément confirmées par l'accord de 1909. Le droit de l'Allemagne de dire aussi son mot sur les destinées du Maroc, ce droit qui faisait obstacle à l'annexion du Maroc par la France, ne fut nullement touché par l'accord particulier. Ce que nous avons acquis plus tard en échange de la renonciation à notre droit, que ce soit peu ou prou, que la portion du Congo à nous concédée ait une faible ou

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une grande valeur, nous l'avons obtenu en tout cas sur la base d'Algcsiras et grâce ii notre intervention de 1905. Nous n'avons jamais eu l'intention de nous approprier une partie du Maroc. j\on par crainte de la France, mais dans notre propre intérêt. Nous aurions eu là contre nous, non seulement la France,, mais encore l'Angleterre et l'Espagne. D'autre part, nous n'avions pas non plus à espérer nous concilier la France par des prévenances excessives dans cette question du Maroc. Quelque haute valeur économi que que le Maroc puisse avoir pour la France, quelque considérable accroissement de puissance militaire et politique que la France se promette de cet agrandissement de son empire colonial dans l'Afrique du Nord, sa politique de conquête au Maroc a été pour elle, précisément dans les instants critiques, plutôt un moyen d'arriver au but que le but même. Si, en ne tenant pas compte de l'Allemagne au début, certains milieux en France avaient projeté de tenter avec l'aide de l'Angleterre une attaque énergique con Ire la puissance mondiale et le prestige de notre pays, on crut entrevoir plus tard l'occasion d un règlement de comptes décisif avec l'Allemagne, dan« des conditions propices et aux côtés de l'Angleterre. Ces tendances de la politique française portèrent deux fois la question marocaine au premier plan de la grande politique, et mirent en jeu le maintien de la paix du monde.

La France irréconciliable.

En examinant l'état de nos relations avec la France, il ne nous est pas permis d'oublier que la France est irréconciliable. Selon toute prévision humaine, le but suprême de l'ambition française sera, pendant longtemps encore, de créer des prétextes, qui font aujourd'hui défaut, pour une explication avec l'Empire allemand, dans des conditions offrant •de belles chances de succès. En nous remémorant froidement cette vérité, nous trouverons quelle est l'attitude la plus convenable à prendre à l'égard de la France. Les déclamations indignées sur l'incorrigibilité de la France sont aussi insipides que les vaines tentatives de racolage. Le Michel (1) allemand n'a pas besoin de faire sans cesse le joli cœur, un bouquet à la main, et parfois avec une révérence passablement gauche, pour se rapprocher de la revêche beauté qui ne détourne pas les yeux de la ligne bleue des Vosges. Seule la lente constatation de l'immuabilité de la perte de 1871 amènera la France à s'habituer définitivement et sans arrière-pensée à l'état de choses déterminé par le traité de Francfort. Il n'est pas impossible que la tension convulsive des dernières forces militaires, par sa répercussion sur l'état économique et social de la France, accélère la marche de l'apaisement, et qu'à cette occasion se vérifie

(1) Sobriquet du peuple allemand.

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