‹ La politique allemandeChapitre 15 sur 68 · LA DOUBLE ALLIANCE · texte numérisé non relu

LA DOUBLE ALLIANCE

rances que lui avait fait concevoir la Duplice. Elle trouva celte compensation dans l'entente franco-anglaise, qui a parfois joué un rôle plus menaçant pour nous que la Duplice. La rancune des Français contre les maîtres de l'Alsace-Lorraine chercha et trouva une alliée dans l'inquiétude et la jalousie de nombreux milieux anglais, inquiétude et jalousie qui grandissaient pas à pas avec l'achèvement de notre flotte et notre développement au delà des mers. Au ■fond, ce qui manque à la Duplice, c'est un durable antagonisme d'intérêts communs vis-à-vis de l'Allemagne. La Russie, dans ses revendications économiques et territoriales, ne se heurte peut-être à aucune nation européenne aussi rarement qu'à l'Allemagne. Certes, les antagonismes ne manquent pas entre l'Angleterre et la France. La première a de par le monde remporté jusque dans ces derniers temps ses succès les plus fructueux généralement aux dépens de la France, par exemple au Soudan, et auparavant en Indo-Chine. Mais la France, pour qui la politique d'outre-mer n'est pas une question vitale, était libre de subordonner ses intérêts mondiaux à ceux de l'Angleterre, et de limiter ainsi les rivalités anglo-françaises pour le prix d'un accord anglo-français. La France a payé de cette mise élevée l'amitié de l'Angleterre, après les désillusions de la Duplice.

1)2 l.A l-l)l.lll()l E Al.l.l,\lA.\i)i:

Allemagne et France.

On pourrait dire que la rancune contre l'Allemagne est l'ûme de la politique française; les autres questions internationales sont plutôt de nature matérielle et ne touchent que le corps. C'est le trait caractéristique du peuple français, que de placer les besoins psychiques avant les besoins matériels.

L'humeur irréconciliable de la France est un fac- Icur que nous sommes obligés d'introduire dans nos calculs politiques. C'est une niaiserie maladive à mes yeux que de nourrir l'espérance de pouvoir amener la France à une réconciliation réelle et sincère, tant que nous n'aurons pas l'intention de rendre l'Alsace- Lorraine. Et cette intention n'existe pas en Allemagne. Certes, il y a nombre de questions isolées où nous marchons de concert avec la France et où nous pouvons, surtout de temps en temps, marcher avec elle. Il faut toujours nous efforcer de maintenir avec elle des relations polies, calmes et pacifiques. Mais, hors de là, nous ne devrions pas poursuivre des chimères, sous peine de nous exposer à la mésaventure de l'astronome de La Fontaine, qui, les yeux levés vers les étoiles, tomba dans le trou qui était à ses pieds et qu'il n'avait pas vu. Ce trou s'appelle en l'occurrence le trou des Vosges (1). Avec la France, nous ne devrions pas non plus trop attendre des at-

(]) En français dans le tcxle.

tentions et des amabilités qui constituent la petite monnaie (1) des rapports internationaux. Le reconnaître et le dire équivaut à faire un éloge au fier patriotisme d'un grand peuple. La rancune contre l'Allemagne est trop profondément ancrée dans les cœurs français, pour que nous arrivions à l'extirper par des témoignages d'amitié peu coûteux. Jamais, pas même après les désastreuses défaites des années 1S12-1815, la France n'a été aussi durement atteinte que par la guerre de 1870-1871. On ne veut pas comprendre en France que, ce que les Français prennent pour les brutales rigueurs du vainqueur, a été, pour nous autres Allemands, une nécessité nationale. Peutêtre qu'au cours des temps le peuple français s'accommodera des stipulations du traité de Francfort, quand il sera obligé de reconnaître qu'elles sont immuables. Mais tant que la France croira entrevoir une possibilité de ressaisir l'Alsace-Lorraine par ses propres moyens ou avec une aide étrangère, elle verra dans la situation actuelle quelque chose de provisoire, et non quelque chose de définitif.

Les Français ont le droit de prétendre à ce que cette opinion fondamentale de la majorité du peuple français soit comprise et appréciée. C'est une preuve d'un vif sentiment d'honneur, quand une nation souffre si profondément d'un affront subi par sa fierté, que le désir de la revanche devienne la passion nationale dominante. Sans doute il est exact que la

(1) En français dans le texte.

France a, pendant des sièdes, porté dans l'histoire de l'Europe l'esprit d'inquiétude. Nous fûmes obligés de nous garantir, contre de nouveaux troubles apportes à notre tranquillité, par un renforcement durable de notre position vers l'Ouest. Le remède, en réalité, n'a pas été sans être de quelque utilité, non seulement pour le bien de l'Allemagne, mais aussi pour celui de l'Europe. Mais le Français voit les choses avec d'autres yeux. La politique de glorieuses aventures qui a souvent enlevé le repos à l'Europe, qui a forcé à maintes reprises les voisins de la France à des efforts suprêmes et désespérés, constitue pour ce pays son grand passé à lui, et a été la manifestation fondamentale la plus grandiose de l'ambition nationale particulière aux Français. L'histoire de la France se distingue, parmi tant d'autres points, de l'histoire de l'Allemagne, par ce fait que, dans les plus grandes époques, dans ces moments dramatiques où se décident les destinées des peuples, elle a des guerres françaises de conquêtes à raconter, tandis que, dans l'histoire de l'Allemagne, ce sont des exploits de défense nationale qui forment les pages les plus glorieuses. Pour de nombreux Français, et, dans les périodes agitées, pour tous les Français, l'objet des regrets de la nation, ce sont précisément les époques d'un Louis XIV et d'un Napoléon P"" : époques dont nous voulons empêcher le retour, en prévision duquel il nous a fallu fortifier nos frontières occidentales. L'Allemagne, renforcée par les événements de 1860 et 1870, a consacré toutes

ses forces nouvelles à parachever l'édifice de sa propre vie nationale. La France, après chaque augmentation de sa puissance nationale, s'est montrée agressive à l'extérieur et le serait derechef, si elle voyait une perspecUve de succès. C'est avec cette tendance qu'il nous faut compter, en nous considérant nousmêmes comme l'ennemi contre lequel la France se tournerait en première ligne, si elle croyait pouvoir remporter la victoire. La politique de revanche des Français est soutenue par une foi inaltérable en l'mdestructibilité des forces vitales de la nation. Ce dogme se base sur toutes les données de l'histoire de France. Aucun peuple n'a chaque fois réparé aussi vite que les Français les suites d'une catastrophe nationale, aucun n'a retrouvé avec la même aisance le ressort, la confiance en soi et l'esprit d'entreprise après de cruels mécomptes et des défaites qui semblaient écrasantes. Plus d'une fois la France parut définitivement abattue par des ennemis extérieurs, si éprouvée par des bouleversements intérieurs, que l'Europe crut qu'elle avait cessé d'être dangereuse. Mais chaque fois la nation française se redressait devant l'Europe en un très court délai, avec sa vigueur d'antan ou un accroissement de force, pour disputer par de nouvelles luttes la suprématie sur le continent et remettre en question la répartition de la puissance en Europe. Les ascensions et les chutes de ce peuple ont toujours plongé dans un nouvel étonnement les Etats de l'Europe. La descente progressive des hauteurs alUères où Louis XIV avait élevé

la France, parut conduire ù la ruine de l'Etat français, en aboutissant à la grande Révolution, qui entraîna coup sur coup la guerre civile, la décomposition de l'armée, Tanéantissement de l'ancienne prospérité économique et la banqueroute de l'Etat, Dix années après le moment où avait éclaté la Révolulion, les armées de la République française étaient maîtresses de l'Ralie, des Pays-Bas, de toute la rive gauche du Rhin, et campaient victorieuses au cœur de l'Allemagne. Après dix autres années, le premier Empire rayonnait de tout son éclat et Napoléon paraissait près d'atteindre son but, la domination de tout le continent. Alors se produisirent les catastrophes de Leipzig et de Waterloo, la défaite complète de la France, deux fois la prise de sa capitale. Pendant plus de vingt années de guerres ininterrompues, la nation française avait dépensé jusqu'aux dernières limites ses forces économiques et physiques, et cependant la France put, sous le second Empire, remonter au pinacle. La défaite de 1870 eut pour la France des conséquences plus graves que n'en avait eu auparavant aucune autre. Mais elle n'a pas brisé la force que peut avoir pour une nouvelle ascension ce peuple d'une merveilleuse élasticité. Elles sont encore vraies à maints égards, ces lignes écrites il y a plus d'un demi-siècle sur la nation française par Alexis de Tocqueville dans son ouvrage classique : L'Ancien Régime et la Révolution (1) : « Quand je

(1) En français dans le tcx'.e.

considère celte nation en elle-même, je la trouve plus extraordinaire qu'aucun des événements de son histoire. En a-t-il jamais paru sur la terre une seule qui fût si remplie de contrastes et si extrême dans chacun de ses actes, plus conduite par des sensations et moins par des princijies; faisant toujours plus mal ou mieux qu'on ne s'y attendait, tantôt au-dessous du niveau commun de l'humanité, tantôt fort au-dessus; un peuple tellement inaltérable dans ses principaux instincts qu'on le reconnaît encore dans des portraits qui ont été faits de lui il y a deux ou trois mille ans, et en même temps tellement mobile dans ses pensées journalières et dans ses goûts qu'il finit par se devenir un spectacle mattendu à lui-même, et demeure souvent aussi surpris que les étrangers à la vue de ce qu'il vient de faire; le plus casanier et le plus routinier de tous quand on l'abandonne à luimême, et, lorsqu'une fois on l'a arraché malgré lui à son logis et à ses habitudes, prêt ù pousser jusqu'au bout du monde et à tout oser; indocile par tempérament, et s'accommodant mieux toutefois de l'empire arbitraire et même violent d'un prince que du gouvernement régulier et libre des prhicipaux citoyens; aujourd'hui l'ennemi déclaré de toute obéissance, demain mettant à servir une sorte de passion que les nations les mieux douées pour la servitude ne peuvent atteindre; conduit par un fil tant que personne ne résiste, ingouvernable dès que l'exemple de la résistance est donné quelque part; trompant toujours ainsi ses maîtres, qui le craignent ou trop ou

Bùlow. 7

trop peu; jamais si libre qu'il faille désespérer de l'asservir, ni si asservi qu'il ne puisse encore briser le joug; apte à tout, mais n'excellant que dans la guerre; adorateur du hasard, de la force, du succès, de l'éclat et du bruit plus que de la vraie gloire; plus capable d'héroïsme que de vertu, de génie quç de bon sens, propre à concevoir d'immenses desseins plutôt qu'à parachever de grandes entreprises; la plus brillante et la plus dangereuse des nations de l'Europe, et la mieux faite pour y devenir tour à tour un objet d'admiration, de haine, de pitié, de terreur, mais jamais d'indifférence ! »

En fait, bientôt après avoir rétabli son gouvernement qui avait été renversé par les défaites de Wœrth et de Sedan, comme il le fut après chaque désastre militaire, la France a puissamment déployé dans la politique mondiale ses forces, provisoirement paralysées dans la politique continentale. Pendant les dernières vingt-cinq années, elle s'est constitué un empire colonial qui la dédommage largement des pertes de territoire et de population subies en Europe, et elle s'est ainsi élevée au rang de seconde puissance coloniale du monde. Ses possessions dans le nord de l'Afrique, situées aux portes du pays, viennent d'être presque doublées par l'acquisition du Maroc.

Nous n'avons pas à rechercher ici si la domination politique, économique et militaire du Maroc, complète et illimitée, est pour la F^rance un affaiblissement, comme le croient beaucoup de gens, ou si elle ne représente pas plutôt, pour l'avenir surtout, un

LA QUESTION MAROCMXK 99

sérieux accroissemeht de force. En tout cas, l'activité coloniale de la France prouve la rapidité et l'intensité avec laquelle son esprit d'entreprise refleurit immédiatement après le cataclysme de 1870 pour tenter un relèvement national dans la direction qui restait ouverte et que l'Allemagne lui laissa ouverte à dessein en Tunisie comme au Tonkin. Cependant la France ne verra pas dans ses immenses possessions coloniales un dédommagement complet pour la perte de l'Aisace-Lorraine. Bismarck en avait la nette perception, lui qui recommandait de favoriser les plans de politique coloniale de la France, afin de détourner ses yeux des Vosges, au moins pour un certain temps.

La question marocaine.

Lorsque nous entrâmes en conflit avec la France dans la question marocaine, il ne s'agissait pas pour nous de contrecarrer les plans coloniaux de la France, mais nous avions à sauvegarder d'importants intérêts, et plus encore, notre prestige national. Notre intervention dans les affaires du Maroc avait sa base légitime dans le traité de Madrid de 1880 et dans le traité de commerce germano-marocain de 1890. Nous fûmes obligés d'agir par suite de l'arbitraire politique de la France, qui menaçait de léser d'égale façon nos intérêts économiques et notre prestige national. La Convention marocaine, conclue à Madrid en 1880, avait réglé l'exercice du droit de protection des grandes puissnnces européennes au Maroc. Elle avait été

conclue sur la base de la reconnaissance de la souveraineté du Maroc. C'est sur la même base que l'Allemagne signa en 1890 un traité de commerce avec le Maroc. Une modification des stipulations de Madrid n'était autorisée qu'avec le consentement des puissances signataires, c'est-à-dire les grandes puissances européennes à l'exception de la Russie, les Etats- Unis, les Etats Scandinaves, la Hollande, la Belgique et le Portugal. La France, voisine du Maroc par ses colonies, avait assurément un intérêt spécial dans l'évolution des affaires marocaines. C'est là un fait dont on a toujours tenu compte du côté allemand. Il n'y aurait pas eu d'objection à faire contre la prise en considération des intérêts particuliers de la France et aussi de l'Espagne sur la base des stipulations de Madrid. Mais les désirs des Français allaient plus loin. La France s'immisça avec un sans-gêne croissant dans les affaires du Maroc. Elle espérait secrètement pouvoir acquérir un nouveau domaine colonial vaste et précieux, sans tenir aucun compte du traité de Madrid ainsi que des intérêts économiques des autres nations, de l'Allemagne en particulier. Pour i>oursuivre cette politique, la France s'appuya sur l'Angleterre : elle supposait que l'appui et le consentement des Anglais lui suffiraient pour atteindre son but. Le 8 avril 19Q4 fut conclu un accord particulier entre l'Angleterre et la France, accord par le-* quel cette dernière reconnaissait la pleine souveraineté de l'Angleterre en Egypte, tandis que l'Angleterre donnait son approbation aux agissements frai>-

LA QUESTION MAROCAINE 101

^ais au Maroc. Cet accord négligeait avec un cgal sans-gêne la Convention internationale de 1880 et le traité de commerce germano-marocain. Un des premiers résultats palpables de l'entente anglo-française indirectement dirigée contre l'Allemagne, c'était une pointe visiblement dirigée contre cette nation, l^es <leux puissances contractantes disposaient de leur propre autorité d'un considérable et important domaine d'intérêts coloniaux, sans même daigner avoir égard à l'Empire allemand. C'était une tentative évidente de confisquer les décisions de politique mondiale au profit des seuls Etats occidentaux. La politique française n'hésita pas, aussitôt après la conclusion de l'accord anglo-français, à en tirer les conséquences, comme si les puissances signataires du traité de Madrid n'existaient pas. La France com mença la iunisificaiion du Maroc. Le représentant de la France, Saint-René-Taillandier, s'efforça de s'assurer une part dans le gouvernement du Maroc. La réorganisation de la police, la fondation d'une banque d'Etat sous une direction française, la concession des travaux publics et des fournitures à des maisons françaises, devaient si bien mettre la vie économique et politique du Maroc sous l'influence française que l'incorporation finale du Maroc dans le domaine colonial français n'eût plus été qu'une question de forme. Delcassé, qui était à l'époque ministre des affaires étrangères en France, homme d'Etat d'autant de talent que d'énergie, mais qui se laissait trop influencer par des raisons de sentiment, dès qu'il

s'agissait de rAUemagne, se flattait de l'espoir de nous mettre au Maroc devant un fait accompli (1). Il savait que ce serait porter un coup sensible à notre prestige dans le monde. Nous avions au Maroc des intérêts économiques importants et pleins d'avenir à qui les procédés des Français faisaient un tort grave. En outre, notre dignité et notre puissance mondiale récemment acquise se trouvaient en jeu. La méconnaissance des puissances signataires du traité de Madrid lors de la conclusion de l'accord anglo-français sur le Maroc constituait en l'espèce une avanie à l'adresse de l'Empire allemand. La France s'était arrangée par traité avec l'Angleterre; avec l'Espagne, il y avait en cours des négociations secrètes; la Russie n'était pas puissance signataire; l'Italie suivait son chemin particulier en Méditerranée; les Etats-Unis se desintéressaient des affaires marocaines; une résistance des petits Etats européens n'était guère à redouter. Il n'y avait donc de franchement écarté que l'Autriche cl avant tout l'Allemagne. Nous nous trouvions placés en face d'un grave dilemme. Devions-nous, dans une décision internationale importante, nous laisser évincer et traiter comme quantilé négligeable (1) ? Ou bien devions-nous exiger qu'on prît en considération nos intérêts et notre volonté ? La première résolution eût été la plus commode; en faveur de la seconde plaidaient non seulement notre point d'honneur et notre fierté, mais aussi notre intérêt bien compris.

(1) En français dans le Icxle.

Page 1