‹ La politique allemandeChapitre 21 sur 68 · LE PROJICT DE FLOTTE EN ALLEMAGNE · texte numérisé non relu

LE PROJICT DE FLOTTE EN ALLEMAGNE

demment Bismarck n'a pas voulu dire par là que la critique ait toujours raison. Mais l'intensité des forces négatives oblige à déployer sérieusement la puissance de la conviction et l'énergie de la persuasion, et à se faire une idée bien nette de la nécessité de prendre des chemins nouveaux. Chaque fois qu'on a réussi en Allemagne à convaincre la majorité du peuple, y compris les milieux réfractaires au début, de la nécessité d'une chose, nous avons pu constater que la conviction nouvelle, lentement acquise, prenait profondément racine.

L'idée de la flotte est devenue aujourd'hui un bien commun à tous les Allemands. Depuis les a^rariens les plus avancés, parmi les conservateurs, jusqu'à l'extrême gauche de la démocratie bourgeoise, il n'y a plus d'opposition de principe à notre politique nav.ale allemande. Chacun sait que le. parti Freisinnig (1) s'était dérobé devant les grandes propositions initiales au sujet de la flotte; il représentait à l'époque, dans toute l'acception du mot, la résistance du vieux temps au temps nouveau. En 1900, après une séance longue et mouvementée de la commission du budget, le leader du parti du peuple, Eugène Richter, m'aborda pour me dire en tête à tête : « Vous arriverez à vos fins, vous aurez la majorité pour votre projet de flotte. Je ne l'aurais pas cru. » t)ans l'entretien qui suivit, je m'efforçai d'exposer à cet homme

(1) L'aile gauche du parti libéral, les radicaux. (N. du Trad.)

éminent à tant d'égards, pourquoi je ne comprenais pas son attitude précisément hostile à l'égard de ce projet naval, car la puissance maritime pour l'Allemagne avait été réclamée pendant de longues années par la démocratie allemande : Herwegh (1) avait chanté la « Berceuse » de la flotte allemande, et les premiers vaisseaux de guerre avaient été construits en 1848. J'invoquai aussi tous les motifs pour lesquels il nous fallait protéger notre commerce et notre industrie. Richter me prêta une oreille attentive et finit par dire : « Il est possible que vous ayez raison. Mais moi, je suis trop vieux; je ne puis plus participer à cette évolution. » L'évolution prédite par Richter ne devait pas tarder à se produire. L'attitude hostile du parti du peuple provenait moins de ses principes que de la situation politique du parti en général. On pouvait en venir à bout dans la marche de la politique de parti, et on y est parvenu du temps du bloc. Le prince de Bismarck, ce grand et victorieux antipode du chef des progressistes (2), a salué d'un témoignage saisissant et direct cette aurore des temps nouveaux. Quelques années après la retraite du prince, l'éminent directeur général Ballin lui proposa d'aller voir un jour le port de Hambourg, que Bismarck, malgré la proximité de Friedrichsruhe (3), n'avait plus visité depuis longtemps. M. Ballin con-

(1) Poëte lyrique, 1817-1876 (N. du Trad.)

(2) Il ne faut pas confondre le parti du progrès allemand, très avancé, avec les progressistes français. (N. du Trad.)

(3) Propriété et séjour de Bismarck. {N. du Trad.)

Page 1