‹ La politique allemandeChapitre 23 sur 68 · I. — INTRODUCTION · texte numérisé non relu

I. — INTRODUCTION

L'histoire de notre politique intérieure, abstraction .faite de rares périodes lumineuses, est une histoire d'erreurs politiques. A côté d'une riche abondance de grandes qualités et de précieux avantages accordés au peuple allemand, le don politique lui a été refusé. Aucune nation au monde n'a eu autant de peine que la nation allemande à conquérir une vie politique ferme et durable, bien qu'après la disparilion du monde antique, après les orages de la migration des peuples, nous ayons été les premiers à posséder le calme d'une existence nationale, calme qui se fonde sur la puissance et constitue la condition primordiale de la formation d'une vie politique particulière. Nos vertus guerrières ont aisément supprimé les causes extérieures de gêne et de trouble de notre vie nationale, mais de tout temps il nous a été difficile de surmonter les obstacles, même petits et médiocres, qui s'opposaient à notre propre développement politique. D'autres peuples ont souvent passé par des mésaventures de guerre et de politique extérieure qui ont agi d'une façon fort nuisible et même ■destructrice sur leur vie politique intérieure. Nous autres Allemands, par notre maladresse politique, par les déformations et la confusion de notre vie nationale intérieure, nous n'avons que trop souvent trahi les succès de nos armes; par notre politique intérieure mesquine et à courtes vues, nous nous som-

mes rendu impossible pendant des siècles une politique étrangère féconde. Nous ne sommes pas un peuple politique. Non que nous ayons jamais manqué de pénétration d'esprit pour saisir l'enchaînement deschoses politiques, l'essence et la combinaison des forces religieuses, morales, sociales, juridiques et économiques qui déterminent la politique. Cette science politique, nous l'avons toujours possédée proportionnellement à l'état des connaissances du temps, et même au delà. Nous n'avons même jamais manqué de reconnaître nos singulières infirmités politiques.. Mais le grand art de passer de la compréhension directement à l'application, ou même le talent plus grand de faire ce qu'il faut, en obéissant à un sûr instinct créateur, et sans réfléchir longtemps ni se creu ser la tête, voilà ce qui nous a fait défaut et ce qui nous fait encore maintes fois défaut. Comment expliquer sans cela que, dans la lutte des nationalités, l'Allemand, hélas ! ait si souvent succombé et soit encore aujourd'hui inférieur aux Tchèques et aux Slovènes, aux Magyars et aux Polonais, aux Français et aux Italiens ? Comment expliquer que, sur ce terrain, il cède le pas à la plupart de ses voisins ? En politique, nous vivons dans une évidente disparité entre savoir et pouvoir. Actuellement, nous pouvons êtrefiers d'une floraison particulière des sciences politiques, notamment de l'économie sociale. Mais nous sentirons rarement les effets du développement del'érudition sur la pratique politique. Cela ne tient pas à ce que les masses ne participent pas et ne s'intéres-

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sent pas à la science d'une classe plus ou moins restreinte d'hommes instruits. Plus que n'importe quel autre, le peuple allemand est au contraire, même dans les classes inférieures, avide et capable de s'instruire. C'est, parmi beaucoup d'autres, l'un des plus beaux traits de caractère de notre peuple. Mais, pour l'Allemand, la connaissance et la science des choses politiques sont, la plupart du temps, une affaire intellectuelle pure, qu'il ne relie nullement aux incidents réels de la vie politique. îl ne le pourrait d'ailleurs que dans de rares cas. En effet, bien qu'une puissance de logique développée mène à l'exactitude du jugement, ce qui lui manque trop souvent, c'est l'intelligence politique proprement dite, qui est capable de discerner la portée d'une notion acquise pour la vie de tous. Le défaut de sens politique impose des limites étroites aux possibilités d'action même d'un savoir politique très étendu. Pendant que j'exerçais mes fonctions, je me suis vivement intéressé au développement de l'enseignement des sciences politiques: j'en attends aujourd'hui encore des fruits qui seront d'autant meilleurs qu'il y aura plus d'Allemands de toutes les classes et de tous les degrés d'instruction qui profiteront de la possibilité de prendre part aux cours de ce genre. Mais il coulera beaucoup d'eau sous nos ponts jusqu'à ce que les faiblesses et les défauts innés de notre tempérament politique disparaissent sous l'action de ce procédé. Cependant le destin, qui, au su de tous, est un mentor distingué mais coûteux, pourrait bien entreprendre de nous

Oduquer au point de vue politique, c'est-à-dire par le dommage que ne cesseront de nous faire à nouveau les faiblesses politiques inhérentes au caractère de notre peuple. Les faiblesses, politiques ou non, se guérissent rarement par la théorie, il y faut la pratique et les épreuves de la vie. Espérons qu'elles ne seront pas trop cuisantes, ces épreuves qui ajouteront le talent politique aux dons nombreux et brillants que nous avons reçus. En dépit d'un passé riche en malheurs politiques, nous ne possédons pas encore ce talent. Je m'entretenais un jour de ce sujet avec un des Directeurs du Ministère, feu Allhoff, « Ah ! que demandez-vous là ? me répondit cet homme de si grande valeur, avec l'humour qui lui était propre. Nous autres Allemands, nous sommes le peuple le plus savant de la terre et en même temps le plus capable à la guerre. Nous avons fait merveille dans toutes les sciences, dans tous les arts; les plus grands philosophes, les plus grands écrivains, les plus grands musiciens sont des Allemands, En ce moment, nous sommes au premier rang pour les sciences naturelles et dans tous les domaines techniques, et, par-dessus le marché, nous sommes arrivés à un essor économique prodigieux. Comment pouvez-vous vous étonner que nous soyons des ânes eu politique ? Il faut bien que quelque chose cloche ! »

Le sens politique est le sens des généralités. C'est celui-là précisément que les Allemands n'ont pas. Les peuples bien doués au point de vue politique, agissant tantôt en toute connaissance de cause, tan-

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tôt plutôt par instinct, au bon moment et sans la pression d'une situation critique particulière, placent les intérêts généraux de la nation avant les tendances et les desiderata parUculiers. Or, il est dans le tempérament allemand d'exercer son énergie surtout dans le particulier, de placer l'intérêt général après l'intérêt plus restreint, plus directement saisissable, de le lui subordonner môme. C'est là ce que vise Gœthe dans sa cruelle phrase souvent citée, que l'Allemand est capable dans le détail et pileux dans l'ensemble.

La tendance propre à l'humanité, de se coaliser en vue de buts spéciaux par la création de syndicats, de corporations et de communautés, cette inclination naturelle atteint en politique la forme la plus haute de son développement dans le groupement de la nation en Etat. Là où cette forme suprême est réalisée en connaissance de cause, les formes inférieures perdent en général de plus en plus leur importance. I-e groupement de l'ensemble de la nation se subordonne à lui-même les groupements de moindre dimension, qui poursuivent un but particulier, idéal ou matériel. Non par la violence et tout d'un coup, mais au fur et à mesure que s'étend davantage la conscience nationale. Le progrès de celle évolution donne la mesure des progrès de l'union et de la cohésion nationales. Les peuples à esprit politique vigoureux vont au-devant de celte évolution; l'Allemand s'est souvent mis en garde contre elle. Non par mauvais vouloir, ni par manque de sens patriotique, mais de par son

tempérament, qui, lié aux petites associations, se sent plus à son aise que rangé "dans la vaste union nationale. « Les Parlements allemands, me disait une fois M. de Miquel avec sa causticité coutumière, en sappuyant sur ses quarante années de pratique parlementaire, tombent généralement après un délai assez court au niveau d'un conseil d'arrondissement qui, en dehors des chamailleries personnelles, ne s'intéresse qu'à des questions locales. Dans nos assemblées parlementaires, un débat se maintient rarement plus d'un jour à un niveau supérieur; le second jour déjà, c'est le reflux, et ensuite on s'étend autant que possible et sans résultat sur des niaiseries. » C'est à cet amour du détail et du particulier qu'il faut ramener la manie des Allemands de se grouper en associations. La plaisanterie souvent répétée que deux Allemands ne pourraient se trouver ensemble sans fonder une association, a un sens sérieux. L'Allemand se sent à l'aise dans son association. Et quand une association poursuit un but élevé de nature économique ou politique, ses membres, et notamment ses chefs, ne tardent pas à voir en elle le point d'appui il'un Archimède, point d'appui avec lequel ils voudraient soulever hors de ses gonds tout le monde politique. Le défunt député de Kardorff me disait, peu de temps avant sa mort : « Voyez quels fanatiques d'association nous sommes. Quand nous en avons créé une, nous sommes satisfaits et nous nous en tenons là. U Alliance française a réuni des millions pour fonder à l'étranger des écoles françaises,

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mais jamais elle n'a songé à prescrire au gouvernement les lignes directrices de sa poliUque. Notre Ugue pangermaniste a beaucoup fait pour stimuler le sentiment national, mais c'est pourquoi elle se considère comme la plus haute juridiction dans les questions de politique étrangère. La Ligue navale a fait de grandes choses pour populariser l'idée d'une flotte, mais elle n'a pas toujours résisté à la tentation de tracer les voies de la politique navale au gouvernement et au Reichstag. La Ugue des Agriculteurs, fondée en un moment d'extrême détresse de l'agriculture, a rendu d'éminenls services à la coalition des agriculteurs, mais en est arrivée maintenant à mesurer tout à son aune, et elle court le risque de trop tendre la corde. Nous nous imprégnons si fort de l'idée de notre association que nous ne voyons plus rien en dehors d'elle. » L'Allemand trouve aisément des gens qui pensent comme lui, qui ont les mêmes intérêts que lui dans leur petite sphère; mais dans une sphère plus vaste, la difficulté commence. Plus un but est spécial, plus vite se fonde un club allemand, et non pour un moment, mais pour longtemps. Plus les fins à atteindre sont générales, plus les Allemands mettent de temps à s'unir afin d'y parvenir, plus ils sont disposés à renoncer de nouveau et rapidement à la communauté péniblement constituée, et cela pour des motifs insignifiants.

Passé politique du peuple allemand.

Certainement notre peuple aussi est capable à un haut degré de mouvements nationaux d'ordre général, puissants et raisonnes. L'histoire en connaît de nombreux exemples. La conscience nationale, la pas sion nationale et l'abnégation nationale ne nous ont, Dieu merci, jamais complètement fait défaut, et aux époques du plus grand déchirement national, le sentiment de la cohésion nationale non seulement ne s'est pas éteint, mais a grandi jusqu'à la passion. Nos périodes politiques les plus faibles, les temps de la plus évidente décadence de l'Etat, nous ont donné précisément la plus belle floraison de notre vie intellectuelle nationale. Les classiques du moyen âge comme ceux des temps modernes ont créé la littérature allemande au milieu des ruines de notre vie politique. D'autre part, notre peuple n'a jamais assez perdu la conscience de sa cohésion politique et de son indépendance pour supporter longtemps la domination de l'étranger. C'est dans la détresse que les Allemands trouvèrent au fond de l'âme du peuple la volonté et la force de vaincre les dissensions nationales. La lutto pqur la libération d'il y a cent ans, lutte qui a ses petits prototypes dans les siècles passés, restera la marque éternelle de la volonté nationale et de l'amour de l'indépendance des Allemands.

Mais en opposition avec celles des peuples plus heureusement doués en matière politique, les mani-

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