‹ La politique allemandeChapitre 24 sur 68 · PASSÉ POLITIQUE DU PEUPLE ALLEMAND · texte numérisé non relu

PASSÉ POLITIQUE DU PEUPLE ALLEMAND

feslations allemandes d'union nationale sont plus occasionnelles que durables :

« J'ai chanté le mois de juin des Allemands, Cela ne tiendra pas jusqu en octobre, »

dit Gœthe plaintivement, peu de temps après les guerres de l'Indépendance. Trop souvent, chez nous, l'union imposée par le malheur fut suivie d'une décomposition en petites associations politiques, Etats, peuplades, classes ou, dans l'ûge contemporain, en partis qui placèrent leur mission et leur but particulier avant les intérêts communs de la nation et rabaissèrent au niveau d'un objectif pour les odieuses luttes de parti, les exploits passés de l'union nationale. Dans l'histoire de l'Allemagne, l'union nationale est l'exception; la règle, c'est le particularisme dans sesdiverses formes appropriées aux circonstances. Cela est vrai du présent comme du passé.

Peu de peuples ont une histoire aussi riche en grands succès, en grandes productions dans tous les domaines ouverts à l'activité de Thomme. Les actions guerrières et intellectuelles des Allemands n'ont pas leurs pareilles. Mais dans l'histoire d'aucun peuple, on ne trouve pendant des siècles un contraste aussi choquant entre la capacité et les productions d'une part, et les progrès de la puissance politique de l'autre. Les siècles de notre débilité politique, ceux au cours desquels l'Allemagne fut expulsée hors des rangs des grandes puissances, n'offrent que fort rarement le spectacle de notre Héfaite par les armes de

l'étranger, sauf à l'époque de Napoléon P'". Nos longs malheurs nationaux ne provenaient pas de l'action étrangère, mais de notre propre faute.

Nous sommes entrés dans Thistoire comme un peuple divisé en peuplades se disputant entre elles. L'Empire allemand du moyen âge n'a pas été fondé par la libre union des peuplades, mais par la victoire d'une de ces peuplades sur les autres, qui reconnurent longtemps à contre-cœur la domination de la plus forte. La période d'éclat de notre empire national, le temps où l'Empire allemand exerça sans conteste la prépondérance en Europe, fut une époque d'union nationale, où les peuplades et les ducs trouvaient la limite de leur arbitraire dans la volonté et la puissance de l'Empereur. L'Empire du moyen âge ne put succomber dans sa lutte contre la papauté que parce que la politique romaine sut éveiller en Allemagne la résistance à l'Empereur allemand. L'affaiblissement de l'autorité impériale fut pour les princes une occasion bienvenue pour fortifier la leur. Tandis que la vie politique de l'Allemagne se dissolvait en une foule innombrable de communautés municipales et territoriales indépendantes, se formait en France, sous une royauté forte, le compact Etat national, qui se substitua à l'Allemagne dans sa prépon- <lérance européenne. Vint la scission religieuse. Les Etats qui, depuis longtemps, n'étaient plus unis qu'extérieurement dans l'Empire, devinrent ennemis déclarés par suite de leurs querelles de religion, et, «tigmate étemel des habitudes allemandes, les Etats

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de l'Allemagne, qu'ils fussent protestants ou catholiques, ne craignirent pas de s'allier à Télranger de foi contraire, pour combattre les Allemands de religion différente. Les guerres de religion ont fait reculer de plusieurs siècles le développement de la nation, disparaître presque jusqu'au nom de l'ancien Empire, et créé les différents Etats indépendants, dont les rivalités ont rempli de leurs luttes les deux siècles et demi qui ont suivi, jusqu'à la fondation du nouvel Empireallemand. La Marche de l'Ouest et celle du Nord furent perdues pour nous et durent être reconquises de notre temps par l'épée. Le Nouveau Monde, découvert de l'autre côté des océans, fut partagé entre les autres puissances; le pavillon allemand disparut des mers, pour ne retrouver ses droits que dans ces dernières années. L'union finale des Allemands ne fut pas obtenue par un accord paisible, mais par des batailles entre Allemands. Et de même que l'ex-Empire allemand fut fondé par une peuplade supérieure en force, de même le nouveau fut créé par le plus fort des différents Etats. L'histoire de l'Allemagne a pour ainsi dire achevé de parcourir son cycle. Dans une forme moderne, mais sur l'ancien mode, le peup'e allemand a, au bout de dix siècles, achevé encore une fois, en la perfectionnant, son œuvre tôt accomplie, puis détruite par sa propre faute. La tâche ne pouvait réussir qu'à un peuple d'une santé robuste, d'une inébranlable vitalité. Il est vrai qu'il nous a fallu un millier d'années pour créer, détruire et recréer ce qui, pour d'autres peuples, était déjà depuis des siè-

des le fondement de leur évolution : une vie politique nationale. Si nous voulons progresser sur les voies que la fondation de l'Empire a rouvertes, il faut •que nous étouffions dans leur germe les forces qui peuvent à nouveau devenir un danger pour l'unité de notre vie nationale. Les meilleures forces de l'Allemagne ne doivent plus, comme jadis, s'user aux luttes de la direction de l'Empire contre des puissances particularistes, ou aux luttes de ces puissances entre •elles, sans égard pour les intérêts de l'Empire.

L'esprit séparatiste dans le nouvel Empire d'Allemag-oe.

La fondation de l'Empire a mis un terme au mor •cellement politique de l'Allemagne, elle a transfonné de fond en comble la vie politique de la nation, mais elle n'a pas pu à la fois changer le caractère du peuple allemand et transformer nos faiblesses ataviques en vertus politiques. L'Allemand resta particulariste même après 1871. Il l'est autrement sans doute," il l'est d'une façon plus moderne, mais il l'est encore.

C'est dans le particularisme des différents Etats que l'esprit séparatiste allemand trouva son expression la plus forte, mais non la seule possible. Le particularisme d'Etat nous a été connu le plus directement, parce que nous lui sommes, plus qu'à toute autre cause, redevables des infortunes nationales des derniers siècles de notre évolution. Voilà pourquoi «a suppression était le vœu général de tous les pa-

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triotes, vœu qui fut exaucé par Bismarck. Selon toute prévision humaine, nous n'ayons plus rien de sérieux à craindre des tendances séparatistes des différents Etals pour l'unité de notre vie nationale. IVIais nous ne sommes nullement à l'abri des manifestations de l'esprit particulariste. Cet esprit s'est cherché, depuis et même pendant l'unification de l'Allemagne, un autre champ d'activité politique, et il l'a trouvé dans la lutte des partis.

Si la vie de parti chez nous, en opposition avec celle souvent plus ancienne et plus solidement enracinée d'autres nations, possède un caractère particulariste spécifique, cela se montre juste dans les moments qui distinguent notre vie de parti de celle d'autres peuples. Nous avons de petites formations de partis, qui se fondent de temps en temps pour poursuivre des intérêts et des buts restreints, pour mener un combat séparatiste, combat pour lequel il n'y a guère ou pas de place parmi les tâches d'un grand Empire. Nous avons fait passer dans notra^ vie de parti l'antagonisme religieux dans toute son intensité. La lutte des états sociaux et des classes, dont l'antagonisme a de plus en plus été apaisé dans d'autres vieux pays de civilisation par le développement économique et social des temps modernes, se montre encore peu diminuée dans la vie de parti en Allemagne. L'ergotage et la petitesse, l'acharnement et l'animosité, qui existaient autrefois dans les querelles des peuples et des Etats allemands, se sont transmis ù notre vie de parti. Dans d'autres pays, la vie de

parti est une affaire intérieure, la communauté d'idées politiques avec l'étranger disparaît totalement à côté du sentiment de la cohésion dans la nationalité, même avec le parti adverse. A l'étranger, la communauté d'idées politiques avec les gens du dehors s'étalera parfois en style pompeux à l'occasion de discours solennels prononcés dans des congrès internationaux; dans la politique pratique, elle ne s'exprimera que peu, ou pas du tout. Nous autres Allemands, nous avons de forts courants dans de grands partis, qui poussent à l'internationalisation des idées de parti, et qui ne sont pas convaincus de la limitation nationale de la vie de parti. Ici encore, nous trouvons sous une forme moderne un retour des antiques mauvaises habitudes des Allemands. Avant toutes choses, ce qui manque trop souvent à nos partis, c'est l'empressement avec lequel les partis d'autres nations font passer les intérêts particuliers des partis derrière les intérêts généraux, et non pas seulement derrière les intérêts tout à fait supérieurs de la nation. On n'est pas encore très enthousiaste en Allemagne pour réaliser cette maxime souvent invoquée : « La patrie au-dessus du parti. » Ce n'est pas parce que, chez l'Allemand, l'amour de la patrie est moindre que chez n'importe quel étranger, mais parce que l'amour du parti chez l'Allemand est beaucoup plus grand qu'ailleurs. Voilà pourquoi le succès momentané, ou simplement même la manifestation momentanée de la puissance de son parti, lui paraît d'une si grande importance, d'une importance plus considérable que le progrès général de la nation.

l'esprit siiPARViisir: dans le nouvel empire 145

Oh ne saurait affirmer que nos luttes de parti soienl plus passionnées que dans d'autres Etats. La passion politique de l'Allemand, même à des momeats de surexcitation, s'échauffe rarement au-dessus d'une température moyenne. C'est encore une chance. Chez d'autres, surtout chez les peuples latins, les partis, dans les moments de conflit, s'entrechoquent ave<; une ardeur brutale et se laissent souvent entraîner \ des excès que, nous Allemands, nous ignorons. Mais là-bas un rapprochement, une réconciliation ne tarde pas à suivre ce déchaînement de passion qui décide du triomphe ou de la défaite d'un parti ou d'un groupement de partis. Il en est autrement chez nous. L'emportement fanatique et désordonné d'ardentes luttes, qui se décharge comme un ouragan, mais qui, pareil à un ouragan, purifie l'atmosphère politique des partis, cet emportement fait défaut à notre vie de parti à nous. Mais celle-ci ne possède pas non plus la facilité de réconciliation. Quand des partis allemands se sont montrés les dents une fois, fût-ce même dans des questions ne présentant qu'une importance secondaire, ils ont réciproquement de la peine à l'oublier, et ils y mettent longtemps. L'antagonisme accidentel se transforme volontiers en hostilité permanente : si c'est possible, on construit après coup une opposition de principe entre les idées politiques fondamentales, opposition dont les partis ennemis n'avaient pas la moindre idée au début. Souvent, quand on oppose à des tentatives bienveillantes et réfléchies d'arrangement et d'entente l'invincible

Bûlow. iO

antinomie des convictions, celte antinomie des convictions n'a été découverte qu'après des conflits de parti très récents, dans lesquels il s'agissait ou de questions secondaires de la politique nationale ou même de questions relatives à l'influence politique des partis. Celui qui se tient un peu au delà des menées et des limites des partis, ne comprend souvent pas pourquoi nos partis ne peuvent se réunir pour l'expédition de questions législatives de nulle importance en elles-mêmes, pourcjuoi, à propos de légères différences d'opinion sur des détails de politique financière, sociale ou économique, ils discutent avec une âpreté telle qu'on dirait qu'il s'agit du salut de l'Empire. Sans doute interviennent là les habitudes consciencieuses de l'Allemand même dans les petites choses, mais ces habitudes ne mènent pas à une décision. Ce qui est décisif, c'est que, dans les différents partis, l'aversion pour le parti voisin a plus d'importance que le problème législatif en discussion, dont on s'empresse de profiter comme d'une occasion de souligner avec force le différend politique qui sépare les partis.

Esprit de parti, fidélité au parti chez les AUemanls.

En rapport causal avec l'irréconciliabilité des partis entre eux, se trouve l'inébranlable fidélité au parti. C'est précisément parce que l'homme de parti, en Allemagne, reste attaché à son parti avec tant d'amour et de fermeté, qu'il se montre capable d'une si in-

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