‹ La politique allemandeChapitre 26 sur 68 · ESPRIT DE PARTI, FIDÉLITÉ AU PARTI · texte numérisé non relu

ESPRIT DE PARTI, FIDÉLITÉ AU PARTI

cales. Cette constance politique des partis va si loin que les partis maintiennent encore leurs anciennes prétentions, quand l'évolution générale de la situation publique n'offre plus du tout la possibilité de les réaliser jamais.

L'imperturbable dévouement des Allemands à la cause et au chef du parti est en lui-iAême beau et touchant, respectable au point de vue moral comme n'importe quel dévouement. Sous ce rapport, la politique présente même chez nous un facteur moral, alors qu'une phrase souvent citée refuse purement et simplement toute moralité à la politique. Mais du moment qu'il s'agit de morale en politique, on peut se demander si, en fin de compte, il n'existe pas une forme supérieure de morale politique. Le dévouement au parti, la fidélité aux principes et le loyalisme méritent tous nos respects, mais au-dessus du service du parti il y a le service de la patrie. Les partis n'existent pas pour eux-mômes, mais pour le bien général de la nation. La plus haute morale politique, c'est le patriotisme. Le sacrifice d'une partie de ses convictions politiques, une infidélité au programme de son parti dans l'intérêt de TEtat, de l'Empire, méritent de passer avant un dévouement à son parti qui se met au-dessus des considérations de bien public. Moins d'esprit de parti, moins de dévouement à son parti, plus de sentiment national et de dispositions en faveur de l'Etat, voilà ce qu'il faut nous souhaiter à nous Allemands.

Intérêt de parti, intérêt d'Etat.

Par bonheur, l'histoire prouve qu'un parti ne peut pas longtemps s'opposer ir^punément à l'intérêt de la nation, La courte histoire de nos partis connaît, elle aussi, des exemples de ce genre. Depuis la défaite accablante que le prince de Bismarck a infligée, il y a bientôt cinquante ans, au parti progressiste^ resté attaché aux idées et aux principes de 1848, le libéralisme radical n'a pas encore pu se relever, malgré le changement de front qu'il a exécuté depuis dans les questions nationales. Mais des époques qui bouleversent jusque dans ses profondeurs l'âme populaire, comme celle de 1866 à 1871, et proclament sans pitié, d'une façon perceptible à tous, un jugement sur l'erreur politique, de pareill,es époques sont aussi rares qu'elles sont grandes. La marche habituelle de l'évolution politique ne fait apparaître que lentement au grand jour les conséquences d'une politique de parti erronée. Il faut que la critique personnelle, la réflexion personnelle remplacent l'expérience. Dans d'autres Etats, les partis ont un travail plus facile. La tâche pénible, quoique noble, de s'instruire eux-mêmes, qui est imposée à nos partis, est épargnée aux partis dans les Etats où règne le système parlementaire. Dans de tels pays, la faute politique d'un parti est suivie sans délai de l'insuccès, c'est-à-dire d'une cruelle leçon. Je ne veux pas par là faire l'éloge du parlementarisme comme on le com-

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prend dans l'Europe occidentale. La valeur d'une Constitution ne dépend pas seulement de la façon dont elle agit sur la vie de parti. Les Constitutions ne sont pas existantes pour les partis, mais pour l'Etat. Pour le genre spécial de notre vie politique allemande, le système parlementaire ne serait pas une forme constitutionnelle appropriée. Là où le parlementarisme a fait ses preuves, et ce n'est pas le cas partout, la force de la vie politique réside dans la force et l'importance, dans la souplesse politique et l'habileté gouvernementale des partis. Là, ce sont les partis qui ont formé l'Etat suivant leur évolution et leur fondation propres, par exemple en Angleterre, dans un certain sens aussi dans la France républicaine. En Allemagne, les gouvernements monarchiques sont les soutiens et les créateurs de la vie politique. Les partis sont des formations secondaires qui ne pouvaient croître que sur le terrain de l'Etat constitué. Ce qui nous manque pour un système parlementaire, ce sont les antécédents naturels, les antécédents historiques.

Mais cette connaissance ne doit pas nous empêcher de voir les avantages que ce système apporte à d'autres Etats. De même qu'il n'y a pas de Constitution d'une perfection absolue, de même il n'y en a pas de tout à fait imparfaite. L'expérience souvent tentée, en France notamment, de réunir dans une seule Constitution tous les avantages de toutes les Constitutions possibles, a toujours échoué jusqu'à ce jour. Tout en ne l'oubliant pas, nous n'avons pas besoin de fermer

foi I.A POI.ITIOIE ALLEMANDE

les yeux devant maints avantages de la vie constitulionnelle à l'étranger. Dans les pays gouvernés par un Parlement, les grands partis et les groupes de partis acquièrent une éducation politique, parce qu'ils sont forcés de gouverner. Quand un parti a obtenu la majorité, et fourni les hommes d'Etat dirigeants, il a l'occasion d'appliquer ses idées politiques dans la pratique de la vie de l'Etat. S'il procède doctrinairement ou en poussant les choses à l'extrême, s'il place l'intérêt général après l'intérêt de parti et les principes du parti, s'il fait la folie de vouloir exécuter son programme de parti sans restriction et sans met- Ire de l'eau dans son vin, le parti adverse, lors des élections nouvelles, l'évincera bientôt de la majorité, et par conséquent du gouvernement. Le parti forcé de gouverner est responsable non seulement de sa propre santé, mais dans une plus large mesure de la prospérité de la nation et de l'Etat. Les intérêts du parti et de l'Etat se confondent. Mais comme il n'est pas possible, à la longue, de gouverner un Etat d'une façon exclusive d'après un programme donné, le parti qui est au pouvoir modérera ses exigences, pour ne pas perdre l'autorité voulue dans l'Etat. Dans la perspective de pouvoir et de devoir gouverner soimême, il y a pour les partis d'un pays régi par un Parlement un correctif salutaire qui nous manque. Dans les Etats non régis par un Parlement, les partis se sentent appelés en première ligne à critiquer. Ils ne sentent point d'obligation sérieuse à se modérer dans leurs exigences, ni une part importante de res-

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ponsabilité dans la direction des affaires publiques. Comme ils n'ont jamais à montrer urbi et orhi l'utilisation pratique de leurs idées, ils se contentent en général de manifester l'immuabilité de leurs convictions. « Beaucoup de conviction et peu de sentiment de responsabilité », voilà comment un spirituel journaliste me définissait un jour notre vie de parti, et il ajoutait : « Nos partis ne se sentent pas du tout les acteurs qui jouent la pièce, mais plutôt les critiques qui assistent à la représentation. Ils distribuent l'éloge, ils distribuent le blâme, mais ne se sentent pas directement engagés dans l'action. L'essentiel, c'est de fournir pour les électeurs de sa circonscription un jugement vigoureux et capable de plaire. » Une fois, pendant la guerre des Boërs, comme je faisais, dans le couloir du Reichstag, des observations à un député à cause de ses sorties contre l'Angleterre, sorties qui n'étaient pas précisément propres à alléger notre situation à une époque assez difficile par elle-même, cet excellent homme me répondit avec la suffisance de la conviction : « En ma qualité do député, j'ai le droit et le devoir d'exprimer les sentiments du peuple allemand. Vous, ministre, j'espère que vous prendrez vos précautions pour que mes sentiments ne fassent pas de mal à l'étranger. » Je ne crois pas qu'une pareille déclaration, dont la naïveté me désarma, serait possible ailleurs que chez nous.

Intelligence politique, sentimentalité politique.

Lorsqu'on s'arrête à temps devant les intérêts de l'Etat, il n'y a rien à objecter contre les manifestalions sentimentales en politique. Elles font partie des impondérables dans la vie politique, impondérables qu'un Bismarck appréciait hautement. Le sentiment populaire a précisément en Allemagne corrigé souvent d'une façon très salutaire les idées politiques préconçues. Dans la politique étrangère, les sentiments, les sympathies et les antipathies sont des guides insuffisants, et nous ne serions pas allés loin, si nos hommes d'Etat, pour nouer nos relations extérieures, avaient consulté leur cœur au lieu de leur bon sens. Dans le domaine de la politique intérieure, il en est autrement. Et c'est précisément le cas pour nous autres Allemands. Là, on pourrait être tenté de souhaiter pour le sentiment, pour la saine impression politique une influence plus grande, pour l'intelligence politique une influence moindre. Car si notre intelligence politique à nous Allemands a une action, ce n'est pas par la mesure que les partis gardent dans leur désir, ce n'est pas par la subordination des exigences politiques aux faits donnés. Notre intelligence politique nous pousse à réduire en système, à schématiser les réalités concrètes de la vie politique; elle nous pousse non pas à une adaptation réfléchie aux faits et aux situations politiques donnés, mais à cataloguer ceux-ci dans une classification de pensées construite a^ ec une correction logique.

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