MARCHÉ CXTKRIELR ET MARCHÉ INTÉRIEUR
Et, mOme dans ce cas, il faudrait encore faire entrer en ligne de compte ce fait que la valeur de la production est influencée par les oscillations de prix sur le marché mondial. Ces questions ont plus d'intérêt pour une étude scientifique de la vie économique que pour le maniement politique pratique des forces économiques.
Marché extérieur et marché intérieur.
L'industrie dispose comme débouchés du marché extérieur, c'est-à-dire des pays étrangers du continent et des pays situés au delà des mers, et du marché intérieur, c'est-à-dire du territoire national. Le développement de notre réseau ferré, nos voies fluviales naturelles, nos canaux et le trafic d'outre-mer florissant sous la protection de la flotte allemande ont, à notre époque, quasiment rapproché de plus en plus le marché extérieur. L'industrie a besoin du débouché à l'étranger, afin de pouvoir maintenir ses exploitations dans leurs proportions actuelles, les étendre, et accorder à des millions d'ouvriers une occupation suffisamment rémunératrice. Voilà pourquoi la politique économique a le devoir de tenir ouvert le marché extérieur au moyen de traités de commerce avantageux et à longue échéance. Mais à côté de cela, le marché intérieur conserve sa grande importance. Il serait appelé aussi à remplacer le marché extérieur si, en temps de guerre, nos frontières devaient se fermer en totalité ou en partie. Or, sur le marché inté-
rieur, l'agriculture est le premier et le plus gros client de l'industrie. Ce n'est que quand l'agriculture reste capable d'acheter, quand elle gagne assez ellemême pour faire gagner autrui, qu'elle peut, dans les temps critiques, prendre à l'industrie une partie au moins de sa production, devenue impossible à placer à l'étranger. Le vieux dicton : « Quand le paysan a de l'argent, tout le monde en a », devient absolument vrai, dès que l'industrie en est réduite à chercher sa clientèle sur le territoire national dans une plus large mesure qu'au cours des calmes périodes de paix.
Une politique qui ne sert que les exigences, les opinions et les chances momentanées, qui ne fait que ce qui se peut faire avec le plus d'aisance sur le moment même, qui ne travaille qu'ad hoc, sans égard pour les conséquences futures, une semblable politique n'est pas un art. La politique même la plus réfléchie ne peut pas faire entrer toutes les possibilités dans ses calculs. Mais chacune de nos actions, chacune de nos résolutions est cause d'effets à venir, et l'on a le droit d'exiger de l'homme politique qu'il soit en état de prévoir une partie des effets possibles. Mais, avant tout, il existe des éventualités qui doivent être présupposées, parce que ce sont des incidents qui ne cessent de se reproduire dans l'histoire à intervalles plus ou moins rapprochés, des événements qui font partie du fonds inaliénable de l'histoire mondiale. Un événement de ce ffenre, qu'il faut faire entrer dans tout calcul politique, c'est la guerre. Nul homme sensé ne la désire. Tout gouvernement consciencieux cherche de
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toutes ses forces à l'empêcher, aussi longtemps que l'honneur et les intérêts vitaux de la nation le permettent. Mais tout Etat doit être dirigé dans toutes ses parties comme si, demain, il devait avoir une guerre à soutenir. Ce principe s'applique aussi à la conduite de la politique économique.
Importance de l'agriculture en cas de guerre.
C'est justement dans la vie économique que, séduits par une longue et productive période de paix, nous sommes portés plus que de raison à prendre nos dispositions comme si celte paix devait durer éternellement. Même si, dans les dernières dizaines d'années, le danger de guerre ne nous avait pas de temps en temps effleurés, il faut que nous sachions qu'il n'y a pas de paix éternelle et que nous ayons présent à l'esprit ce mot de Moltke : « La paix perpétuelle est un rêve, et n'est pas même un beau rêve. Mais la guerre est un chaînon dans le système divin de l'univers. » Il n'y a pas une partie de la vie publique et de la vie privée qui ne soit touchée par la guerre. Mais nulle part les effets de la guerre ne sont plus directs, plus profonds que dans la vie économique. Les conséquences d'une guerre, qu'elle soit heureuse ou non, rejettent dans l'ombre les conséquences d'une crise économique quelconque, fût-elle la plus grave. La politique économique doit servir le développement pacifique, mais il ne faut pas qu'elle perde de vue la possibilité d'une complication guer-
rière, et ce ne doit pas être là son dernier motif pour être agrarienne au bon sens du mot.
De même qu'en cas de guerre l'industrie est obligée de s'en tenir à la capacité d'achat de l'agriculture, de même la productivité de l'agriculture est une question vitale pour la nation entière. Les partis et les groupements d'intérêts économiques qui demandent au gouvernement que les produits agricoles de l'étranger, et en première ligne les plus importants d'entre, eux, les céréales et la viande, soient chargés d'un droit aussi faible que possible, ou même aient l'entrée libre, afin que, sous la pression de la concurrence étrangère, les prix des subsistances restent bas et que les ménages ouvriers de l'industrie soient ainsi soulagés d'autant, tous ces partis et ces groupements veulent orienter la politique économique d'après la vision d'une paix perpétuelle imaginaire. Notre agriculture, dont les salaires rivalisent en élévation avec ceux de l'industrie, et qui, sur un vieux sol épuisé par des siècles de culture, ne peut faire un travail intensif qu'à l'aide des moyens d'exploitation les plus coûteux et les plus modernes, n'est nullement capable de produire aux mêmes prix que les grands et jeunes pays agricoles qui travaillent à bas salaires sur un sol vierge. Notre agriculture a besoin de la protection d'un tarif douanier. L'importation des produits agricoles étrangers doit être imposée de façon à ce que l'offre étrangère ne puisse pas descendre au-dessous d'un prix qui se trouve être suffisamment rémunérateur
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pour l'agriculture du pays. La seule réduction des droits agraires, à l'époque de la politique commerciale de Caprivi, amena pour notre agriculture une crise qu'elle n'a pu traverser que grâce à sa tenace énergie de travail et dans l'espoir qu'une orientation nouvelle et plus favorable de la politique douanière ne tarderait pas à intervenir. Si nous renoncions à une protection suffisante de la production agricole, pour peser sur les prix des vivres à l'aide d'une importation bon marché, il se produirait ce danger, que l'exploitation agricole deviendrait de moins en moins lucrative et finirait par s'arrêter dans des proportions croissantes. Nous passerions par où a passé l'Angleterre.
Lorsque, à une époque de tension entre l'Allemagne et l'Angleterre, j'exposai à un homme d'Etat anglais que le souci anglais d'une attaque allemande, surtout d'une invasion allemande, n'avait pas de raison d'être et touchait à l'absurdité, il me répliqua : « Tout ce que vous me dites est exact, et, en ce qui me concerne personnellement, vous enfoncez une porte ouverte. Quant à l'opinion publique en Angleterre, à celle de l'homme de la rue, n'oubliez pas que notre pays se trouve dans une autre situation que les puissances continentales. I>a France a subi une défaite terrible, mais peu d'années après Gravelotte et Sedan, elle s'était si bien refaite qu'il pouvait êtr« question d'une « guerre en perspective ». L'Autriche s'est relevée presque aussi vite des suites de 1859 et 1860. Malgré de graves échecs sur mer et
Bûlow. *'J
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sur terre et une fâcheuse révolution, la Russie n'a pas cessé, après la guerre du Japon, d'être une puissance mondiale courtisée de plus d'un côté. Il en est autrement pour l'Angleterre. 80 p. 100 de notre population vit dans les villes. Notre agriculture ne peut plus produire qu'un cinquième du blé consommé en Angleterre et qu'une moitié de la viande qui nous est nécessaire. Si notre flotte était vaincue et l'Angleterre coupée du commerce extérieur, nous aurions en peu de semaines le choix entre la famine et l'anarchie ou une paix à lout prix. » Les pays à agriculture florissante, les pays où une assez grande partie au moins de la population travaille aux champs, où l'agriculture pourvoit au moins partiellement le marché intérieur et fournit "une grande partie des vivres nécessaires, sont plus capables de résistance dans les temps critiques et se remettent ensuite bien plus facilement que les pays qui n'ont pour toute ressource que le commerce et l'industrie. Carthage en a déjà fait l'expérience vis-à-vis de Rome. Les salaires industriels les plus élevés ne servent à rien quand l'ouvrier, en échange de son argent, ne trouve rien à se mettre sous la dent. Et cela peut arriver, lorsqu'on temps de guerre les frontières sont fermées en totalité ou en partie, et que l'agriculture indigène n'est pas en mesure de produire des vivres en quantité suffisante. Ce que nous gagnerions peut-être dans la paix en sacrifiant notre agriculture à la concurrence étrangère, nous le paierions en fin de compte pendant la guerre par la