CONSTRUCTION DE LA FLOTTE DE GUERRE
placement des unités de la flotte en limitant la durée d'existence des navires et en déterminant les formations à maintenir constamment en service. Dans ce projet, il était dit : « C'est en respectant absolument les droits du Reichstag, et sans demander de nouveaux impôts, que les gouvernements confédérés poursuivent, non pas un plan naval illimité, mais uniquement la création, dans un délai déterminé, d'une marine de guerre d'ua effectif et d'une puissance d'action suffisants pour assurer la représentation efficace des intérêts maritimes de l'Empire. » Le projet de loi aiguillait la politique navale dans une voie absolument nouvelle. Jusque-là, on demandait de temps en temps quelques bâtiments nouveaux; on les accordait en partie : mais ce qui manquait à la marine, c'était la base ferme que l'armée possédait dans l'effectif réel de ses formations. La flotte ne devint un élément solide de nos forces nationales que lorsqu'eurent été fixés la durée d'existence des vaisseaux, d'une part, et l'effectif des unités propres aa service, d'autre part.
La constructictn de la flotte allemande dût, comme il en avait été avant elle, dans l'histoire de notre patrie, d'autres grandes créations, être exécutée sans perdre de vue l'étranger. Il était à prévoir que cet important renforcement de notre puissance nationale provoquerait le mécontentement et la méfiance de l'Angleterre.
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Politique traditionnelle de l'Angleterre.
Il n'y a pas d'Etal au monde dont la politique se nieuve aussi imperturbablement que la politique anglaise dans des voies traditionnelles. C'est à celte continuité séculaire de sa politique extérieure, demeurée indépendante du changement des partis au pouvoir, que l'Angleterre doit ses grandioses succès sur la scène du monde. L'alpha et l'oméga de toute politique anglaise fut de tout temps la poursuite et le maintien à son profit de l'empire des mers. C'est à ce but que furent toujours logiquement subordonnées toutes les autres considérations, les amitiés comme les inimitiés. Il serait insensé de vouloir condamner la politique anglaise sur le mot tant de fois répété et usé de perfide Albion. En réalité, cette soi-disant perfidie n'est qu'un salutaire et juste égoïsme national sur lequel d'autres peuples pourraient prendre exemple, comme ils peuvent le faire sur d'autres grandes qualités du peuple anglais.
Pendant la seconde moitié du xviii® siècle et la première moitié du xix®, l'Angleterre se tint aux côtés de la Prusse, et cela précisément dans les périodes critiques de l'histoire de la Prusse, pendant la guerre de Sept Ans et la période napoléonienne. Mais ce qui détermina cette attitude des Anglais, ce ne fut guère une affectueuse sympathie pour cet Etat du nord de l'Allemagne, qui leur était apparenté et qui faisait de pénibles et hardis efforts pour s'élever. Ce
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sont des fins anglaises qui rangèrent l'Angleterre aux côtés de l'adversaire le plus qualifié de la puissance européenne qui était alors la plus forte; elle abandonna froidement Frédéric le Grand à une heure difficile, elle lâcha froidement la Prusse au congrès de Vienne, dès qu'elle vil son but atteint. Pendant que les forces françaises étaient paralysées par la guerre de Sept Ans, l'Angleterre mit en sûreté ses possessions de l'Amérique du Nord. Dans les grandes années de 1813 à 1815, l'impétueuse vaillance de la Prusse brisa définitivement la domination de Napoléon. Tandis que la Prusse était obligée de disputer âprement à Vienne chaque pouce de terrain, l'Angleterre avait conquis sa puissance mondiale et pouvait la considérer comme assurée pour un temps appréciable, après le renversement de l'adversaire français. Comme antagonistes de la plus forte puissance continentale, nous étions les amis de l'Angleterre; les événements de 1866 et 1870 ont fait de la Prusse et de l'Allemagne la puissance la plus forte du continent européen, et celle-ci a pris peu à peu dans l'esprit des Anglais la place qu'y occupait auparavant la France du Roi-Soleil et des deux Bona parte. La politique anglaise suivit sa direction traditionnelle en faisant front contre la plus forte puissance continentale du moment. Après la décadence de l'Espagne des Habsbourg, la France des Bourbons fut l'adversaire naturel de l'Angleterre, depuis la part prépondérante prise par Marlborough dans la guerre de la Succession d'Espagne, jusqu'à l'ai-
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liance avec le vainqueur de Rossbach, dont la victoire fut célébrée à Londres comme un triomphe des armes anglaises. Après de longues années de jalouse méfiance envers la Russie, devenue forte sous Catherine II, la politique anglaise se tourna de nouveau de toute son énergie contre la France, lorsque Bonaparte conduisit les armées de la République à la victoire sur tous les Etats de l'Europe continentale. De ce duel entre le premier Empire et l'Angleterre, celle-ci sortit victorieuse, grâce surtout sans doute à l'inébranlable et grandiose continuité de sa politique, à l'héroïsme de ses marins à Aboukir et Trafalgar, aux succès en Espagne de son Duc de fer, mais aussi grâce à la ténacité des Russes et des Autrichiens, ainsi qu'à l'impétueux élan de notre vieux Blûcher et de ses Prussiens. Lorsqu'après la chute de Napoléon la prépondérance militaire parut passer de l'Ouest à l'Est de l'Europe, la politique de l'An gleterre fit volte-face. L'Angleterre eut une part considérable dans l'issue de la guerre de Crimée, issue fâcheuse pour la Russie, et contribua à faire échouer les plans ambitieux du fier tsar Nicolas P"". Le tsar Alexandre II, lui aussi, trouva maintes fois la politique anglaise sur ses brisées, en Orient surtout, cet antique champ d'espérances de l'ambition russe. L'alliance anglaise avec le Japgn résulta de considérations semblables à celles qui décidèrent l'cnfenfe cordiale avec la France, entente dont l'influence est décisive sur la politique internationale actuelle. L'intérêt que prend l'Angleterre au groupement
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des forces sur le continent européen ne vise pas seulement l'avantage et le bien-être des Etats qui se sentent opprimés ou menacés par la supériorité d'un seul d'entre eux. Une telle sympathie humanitaire et désintéressée exerce rarement une influence prépondérante sur les résolutions politiques du gouvernement d'un grand Etat. Pour la direction de la politique anglaise, ce qui sert de guide, c'est la répartition des forces en Europe et sa répercussion sur la maîtrise anglaise de la mer. Tout déplacement de puissance n'ayant aucune conséquence à cet égard, a toujours été assez indifférent au gouvernement anglais. Si l'Angleterre, par tradition, c'est-à-dire conformément à ses immuables intérêts nationaux, se montre hostile ou tout au moins défiante vis-à-vis de la nation européenne qui se trouve être la plus forte, le motif en est avant tout dans la signification que l'Angleterre attribue, en ce qui concerne la politique maritime, à la supériorité de forces sur le continent. Une grande puissance européenne, qui a montré sa force militaire avec assez d'énergie pour ne pas avoir à craindre, dans des circonstances ordinaires, une attaque sur ses frontières, conquiert pour ainsi dire les conditions nationales d'existence par lesquelles l'Angleterre est devenue la première puissance maritime et commerciale du monde. L'Angleterre pouvait s'aventurer sans inquiétude sur l'Océan avec ses forces et son esprit entreprenant, parce qu'elle savait ses frontières garanties centre toute attaque ennemie par la mer qui les entourait. Du moment qu'une
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puissance continentale possède celte même garantie pour ses frontières en raison de rexistence d'une armée redoutable et victorieuse, cette puissance acquiert ses coudées franches pour une politique d'outre-mer, avantage que l'Angleterre doit à sa situation géographique. Elle devient une concurrente sur ce domaine où l'Angleterre entend avoir la suprématie. La politique anglaise se base là sur les enseignements de l'histoire, on pourrait presque dire sur la légitimité du développement des nations et des Etats. Jusqu'ici, tout peuple d'instinct raisonnable et de constitution politique viable s'est efforcé d'atteindre des rivages maritimes, quand la nature lui en avait refusé. La possession des rivages et des ports a lionne lieu aux luttes les plus acharnées depuis Corcyre et Potidée, au sujet desquelles éclata la guerre ■du Péloponèse, jusqu'à Cavalla, cause de la zizanie actuelle entre les Grecs et les Bulgares. Les peuples qui ne purent atteindre la mer ou furent repoussés loin d'elle disparurent sans bruit de la grande con- •currence mondiale. Or, la possession de rivages maritimes ne signifie pas autre chose que la possibilité de développer ses forces jusqu'au delà des mers et, €n fin de compte, d'élargir la politique continentale jusqu'à une politique mondiale. Les peuples de l'Europe qui n'utilisèrent pas leurs côtes et leurs ports dans ce sens ne pouvaient le faire parce que toutes leurs énergies nationales étaient absorbées par la défense de leurs frontières contre leurs antagonistes du continent. C'est ainsi que les vastes plans colo-
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niaux du Grand Electeur durent être abandonnés par ses successeurs.
La puissance continentale la plus forte trouva toujours largement ouverts devant elle les chemins de la politique mondiale. Mais sur ces chemins, l'Angleterre était en sentinelle. Lorsque Louis XIV suggérait à Charles II l'idée d'une alliance anglo-française, celui-ci, malgré ses sympathies personnelles pour la France, lui répondit que l'établissement d'une alliance sincère se heurtait à certains obstacles, dont le principal résidait dans les efforts que faisait la France pour devenir une puissance maritime sérieuse. C'était là pour l'Angleterre, qui ne pouvait avoir d'importance que par son commerce et par sa marine de guerre, un tel sujet de suspicion, que chaque pas en avant fait dans celle direction par la France devait avoir pour effet d'aiguillonner à nouveau la jalousie entre les deux peuples. Après la conclusion de la paix d'Hubertsbourg, Pitt l'aîné exprima au Parlement ses regrets que l'on eût concédé à la France la possibilité de reconstituer sa flotte. C'est surtout comme adversaire de la politique maritime française que l'Angleterre devint l'ennemie de la France dans la guerre de la Succession d'Espagne, qui porta le premier coup à la prépondérance française en Europe, valut aux Anglais, avec la possession de Gibraltar, la clef de l'Océan, et leur donna les meilleures provinces du Canada, chaudement disputées par la France. Au milieu du xviii* siècle, lord' Chatam disait : a L'uniqjue danger que l'Angleterre
ait à redouter, c'est de voir un jour la France occuper le rang de grande puissance maritime, commerciale et coloniale. » Et, avant la guerre de Crimée, David Urquhart écrivait : « Notre situation insulaire ne nous laisse que l'alternative entre la toute-puissance et l'impuissance. La Grande-Bretagne sera la reine de la mer ou sera engloutie par la mer. »
La politique anglaise est restée fidèle à elle-même jusqu'à ce jour, parce que l'Angleterre est aujourd'hui comme autrefois la première puissance maritime. Les vigoureux conflits de jadis ont cédé la place aux guerres diplomatiques plus délicates. Le bat politique n'a pas changé.
L'Allemagne et l'Angleterre.
Lorsqu'après avoir accompli sa tâche de politique continentale, après avoir assuré sa puissance en Europe, l'Allemagne laissa voir qu'elle n'était pas disposée — elle ne le pouvait pas d'ailleurs — à renoncer à la politique mondiale, elle devint forcément une gêne pour l'Angleterre. Les conséquences de ce changement purent être modérées dans leurs effets par la diplomatie, mais il n'était pas possible de les supprimer.
Si nous pouvons comprendre les traditions de la politique anglaise, nous ne concédons nullement par là que l'Angleterre ait raison d'accueillir l'évolution mondiale de l'Allemagne, et surtout la création d'une flotte de guerre allemande, avec la défiance qui se
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juslifiait peut-être dans les siècles antérieurs vis-àvis d'autres puissances. La marche de notre politique mondiale est, ïlans ses moyens comme dans ses visées, radicalement différente des tentatives de conquête universelle faites dans le passé par l'Espagne, la France et parfois aussi par la Hollande et la Russie. La politique mondiale contre laquelle l'Angleterre s'élevait naguère avec tant d'énergie tendait généralement à une modification plus ou moins violente de la situation internationale. Nous, nous faisons purement et simplement entrer en ligne de compte la transformation des conditions de vie de notre nation. La politique mondiale d'autres pays, souvent combattue par l'Angleterre, présentait un caractère offensif; la nôtre a un caractère défensif. Nous voulions et nous devions devenir assez forts sur mer pour que toute attaque contre nous exposât n'importe quelle puissance maritime à un risque très sensible, et pour que nos intérêts d'oulre-mer fussent protégés contre l'influence et l'arbitraire d'autres Etats puissants sur mer. Notre vigoureux développement national, surtout dans le domaine économique, nous avait poussés au delà de l'Océan. Pour nos intérêts comme pour notre dignité et notre honneur, il nous fallait tâcher de conquérir à notre politique dans le monde l'indépendance que nous avions assurée à notre politique en Europe. L'accomplissement de ce devoir national pouvait être rendu plus difficile par la résistance éventuelle de l'Angleterre, mais aucune résistance au monde ne pouvait nous en dispenser.
Le regard fixé sur la politique anglaise, nous devions construire notre flotte, — et c'est ainsi qu'elle a été construite. C'est à l'accomplissement de celte tâche que devaient s'appliquer en première ligne nos efforts sur le terrain de la grande politique. L'Allemagne devait avoir son indépendance internationale à un double point de vue. Nous ne devions pas nous laisser faire la loi dans nos résolutions et nos actes par une politique dirigée contre l'Angleterre; nous ne devions pas nous mettre dans la dépendance des Anglais en vue de nous concilier leur amitié. Ces deux dangers existaient et nous menacèrent tour ù tour plus d'une fois d'une façort alarmante. Dans notre développement de puissance maritime, nous ne pouvions arriver au but désiré, ni comme satellite, ni comme antagoniste de l'Angleterre. L'amitié sûre et sans réserve de ce pays, nous n'aurions en fin de compte pu l'acheter que par le sacrifice de ces plans de politique mondiale, qui nous eussent fait précisément une nécessité de rechercher l'amitié britannique. En prenant cette voie, nous eussions commis la faute à laquelle pense le poète romain lorsqu'il dit qu'on ne doit pas propier vitam vivendi perdere causas. D'autre part, comme ennemis de l'Angleterre, nous aurions eu malaisément la perspective de pousser notre développement de puissance maritime et commerciale aussi loin que nous avons finalement réussi à le faire.
l'Allemagne etlangleterre, GLcnRE des doèrs 49
L'Allemagne et l'Angleterre pendant la guerre des Boërs.
Pendant la guerre des Boërs, qui tendit à l'extrême la force de l'empire britannique et accula l'Angleterre à de grandes difficultés, une occasion parut bien s'offrir de porter un coup sensible à l'adversaire secret de notre politique mondiale. Comme le reste de l'Europe, l'Allemagne s'enthousiasma hautement en faveur des Boërs. Que le gouvernement entreprît d'arrêter le bras de l'Angleterre, et il était assuré de l'approbation de l'opinion publique. Pour un succès momentané contre l'Angleterre, l'accord européen semblait opportun à bien des gens, et notamment l'aide de la France paraissait assurée. Mais la communauté des intérêts de l'Europe contre l'Angleterre n'était qu'apparente, et plus apparente encore eût été pour nous la valeur d'un éventuel succès politique vis-à-vis de l'Angleterre dans la question des Boërs. Si l'on avait tenté de passer à l'action, sous la pression de l'opinion alors favorable aux Boërs, il en serait bientôt résulté un désenchantement. Dans la nation française, la rancune nationale invétérée contre l'Empire allemand aurait eu vite refoulé définitivement le ressentiment momentané contre l'Angleterre, dès que nous aurions été engagés à fond vis-à-vis do ce pays, et qu'un changement de front aussi profond de la politique française eût commencé à devenir palpable. Quelque vexant que fût pour la fierté française le récent souvenir de Fachoda, il ne pesait
Bûlow. I
guère dans la balance en regard de celui de Sedan. Le Soudan égyptien et le A' il blanc n'avaient pas chasse des cœurs français la pensée de Metz et de Strasbourg, Nous courions le danger d'être lancés par la France contre l'Angleterre, et de voir la France elle-même, au moment psychologique, refuser sa coopération. Comme dans le beau poème de Schiller, ridéal, les compagnons se seraient faussé "compagnie au beau milieu de la route.
Mais, même si une intervention de l'Europe avait réussi à contrecarrer la politique sud-africaine de l'Angleterre, nos intérêts nationaux les plus directs n'y auraient rien gagné. Nos rapports avec ce pays eussent été, sur l'heure et pour longtemps, gâtés de fond en comble, c'est indiscutable. La résistance passive de l'Angleterre contre la politique mondiale de l'Allemagne nouvelle se serait transformée en une hostilité très active. Nous nous mettions justement à celte époque à fonder la puissance maritime de l'Allemagne, en créant notre flotte de guerre : or, l'Angleterre avait alors, à supposer même qu'elle essuyât une défaite éventuelle dans le conflit sud-africain, la puissance voulue pour étouffer dans son germe notre naissante marine de guerre. Notre neutralité pendant la campagne contre les Boërs répondait donc à d'importants intérêts nationaux de l'Empire allemand.
Pour nous frayer par les moyens violents, en foulant aux pieds les intérêts de l'Angleterre, la route qui nous eût conduits vers la conquête d'une puis-
POSSIBILITÉ d'une ALLIANCE ANGLO-ALLEMANDE 51
sance navale suffisante, nous n'étions pas assez forts sur mer. Et nous mettre à la remorque de la politique anglaise ne nous aurait pas mieux fait atteindre noire But, contraire aux vœux des Anglais, du développement de la puissance allemande sur mer.
Opinions de la presse sur la possibilité d'une alliance anglo-allemande.
La pensée devait venir à bien des gens, que la façon la plus aisée de surmonter la résistance opposée par l'Angleterre à la politique mondiale allemande et surtout à la création de la flotte allemande, c'était une alliance entre l'Allemagne et l'Angleterre. De fait, l'idée d'une alliance anglo-allemande a été parfois agitée dans la presse de l'un et l'autre pays. Cette idée a déjà préoccupé Bismarck, pour lui arracher finalement, il est vrai, cette remarque découragée : « Nous serions tout disposés à aimer les Anglais, mais ce sont eux qui ne veulent pas se laisser aimer par nous. » Plus tard aussi, l'Allemagne n'eût peutêtre pas été contraire à la conclusion d'un accord avec l'Angleterre sur la base d'une complète parité et d'engagements équivalents. Les intérêts allemands n'auraient pas trouvé leur compte dans des stipulations que l'Angleterre aurait pu éluder en cas de changement de gouvernement ou en face d'autres éventualités indépendantes de notre volonté, alors que nous serions nous-mêmes restés engagés par elles. Il n'aurait pas pu nous suffire non plus que tel
OU tel ministre seulement parût favorable à un traité anglo-allemand. Pour rendre durable une convention, il fallait que le gouvernement tout entier, et avant tout le Premier Ministre, s'appliquât à la faire aboutir. Bismarck a montré la difficulté d'un accord solide avec l'Angleterre, difficulté tenant à ce que les alliances d'une certaine durée ne répondent pas aux traditions de ce pays, et à ce que les opinions émises par les leaders de la politique anglaise eux-mêmes ou les dispositions de la presse à un moment donné n'ont pas la valeur de consentements immuables. La France, à laquelle l'opinion publique en Angleterre est plus favorable qu'à nous pour maintes raisons, et en qui l'Angleterre ne voit plus actuellement une rivale o;u un concurrent sérieux sur mer et dans le commerce mondial, la France se trouve vis-à-vis de l'Angleterre dans une autre situation que nous. En raison de la jalousie manifestée par d'importants milieux anglais à l'égard de nos progrès économiques e*. surtout de l'accroissement de notre flotte de guerre, nous n'aurions pu risquer le pied sur le pont d'une alliance anglo-allemande que si l'Angleterre avait consenti à des engagements fermes et durables. Nous ne pouvions nous lier à l'Angleterre qu'à une condition préalable, c'est que le pont jeté par-dessus les antagonismes réels ou supposés existant entre nous et les Anglais présentât une résistance suffisante.
A l'époque où s'agitait cette question d'alliance, la situation du monde différait sous maint rapport de
POSSIBILITÉ d'iXK ALLIANCE ANGLO-ALLEMANDE o3
celle d'aujourd'hui. La Russie n'était pas encore affaiblie par la guerre avec le Japon; elle avait l'inlcnlion de parachever l'œuvre commencée et de consolider la position qu'elle avait conquise sur la côte orientale de l'Asie et spécialement dans le golfe du Petchili. Les relations entre l'Angleterre et la Russie étaient alors extrêmement tendues, précisément à cause des questions asiatiques pendantes entre les deux empires. L'Allemagne alliée à l'Angleterre aurait couru le risque de se voir attribuer contre la Russie le rôle dont plus tard le Japon devait se charger à lui seul. Mais nous aurions été obligés de jouer ce rôle dans des conditions qui ne sont pas à comparer avec celles, particulièrement favorables, que le Japon trouva pour se heurter à la Russie. La guerre avec le Japon était impopulaire en Russie, et la Russie dut la faire à d'énormes distances, pour ainsi dire comme une guerre coloniale. Si nous nous laissions lancer sur la Russie, nous nous engagions dans une aventure beaucoup plus scabreuse. Dans de semblables conditions, la guerre avec l'Allemagne n'eût pas été impopulaire en Russie, et elle eût été conduite par les Russes avec l'élan national qui leur est propre quand ils défendent leur sol natal. Pour la France, le casus fœderis entrait en jeu. Elle aurait pu entreprendre sa guerre de revanche dans des conditions qui n'eussent été nullement défavorables. L'Angleterre allait entrer en lutte contre les Roërs. Sa position eût été allégée, si sa grande entreprise de politique coloniale avait été soutenue et accompagnée par une complication euro-
péenne semblable à celles qui lui avaient rendu de bons services au milieu du xviii® siècle et dans les premières années du xix*. Dans un conflit général, nous aurions eu, nous autres Allemands, à supporter le poids d'une rude guerre continentale sur deux fronts, tandis qu'à l'Angleterre eût été dévolue la tâche plus aisée de continuer à agrandir sans trop d.3 peine son empire colonial et d'exploiter l'affaiblissement réciproque des puissances continentales. Enfin, pendant les hostilités engagées sur la terre ferme et longtemps après encore, nous n'aurions trouvé ni la force, ni les moyens, ni le loisir de faire avancer la construction de notre flotte, comme nous avons pu I3 faire. Il ne nous restait donc que la possibilité de passer outre aux intérêts anglais, et d'éviter à la fois de heurter brutalement de front les Anglais et de se placer bénévolement sous leur dépendance.
L'Angl3terre et la flotte allemande.
C'est ainsi que nous avons réussi en fait, sans être inquiétés ni influencés par l'Angleterre, à créer cette puissance maritime qui donne une base réelle à nos intérêts économiques et à nos projets de politique mondiale, puissance telle, que l'attaquer semblerait une grave témérité même à l'adversaire le plus fort. Pendant les dix années qui suivirent le projet de loi sur la marine et le début de nos constructions de vaisseaux, une politique anglaise résolue à tout eût sans doute été en mesure d'arrêter net par la violence