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L'IDÉE DE VIE. — LA VIE SOCIALE. — LA VIE NATIONALE

Aristote a dit : « L'homme est un animal poli- L'homme est

. « un animal

tique » ; Grotius : « L homme est un animal sociable» ; vivant ». d'autres ont donné d'autres définitions. On pourrait dire, si l'on ne craignait le pléonasme : « L'homme est un animal vivant. »

L'homme vit. Chacun de ses organes est un instrument de vie ; chacun de ses besoins, de ses désirs, de ses instincts, de ses appétits, chacune de ses affections, de ses passions, de ses forces, de ses infirmités, chacun de ses mouvements, de ses actes, chacune de ses pensées, tout en lui est une manifestation de vie. Non seulement tout en lui, mais tout autour de lui. Chacun de nous vit au milieu d'une multitude d'hommes, dont chacun vit d'une vie aussi pleine, aussi active, aussi exigeante que la sienne ; au milieu de phénomènes dont la presque totalité sont des manifestations de vie.

LA VIE NATIONALE

Car l'homme, cet animal vivant, ne vit qu'en société. L'homme primitif, le sauvage errant seul à travers les bois et gîtant seul dans une tanière, est une vaine imagination. On ne le trouve pas à l'état solitaire, ou bien il faut remonter si loin au delà de l'histoire qu'on ne l'y voit que par hypothèse, par comparaison avec d'autres animaux qui se distinguent de lui à tant d'égards qu'il est imprudent de l'en rapprocher et de conclure d'eux à lui. Partout, il fait partie d'une association, plus ou moins large, plus ou moins puissante, de laquelle il dépend plus ou moins, mais partout l'homme, dans l'histoire, apparaît lié à quelques hommes, à plusieurs, à beaucoup, à un grand nombre d'hommes.

C'est en quoi la définition de Grotius : L'homme est un animal sociable, et celle d'Aristote, qui, au fond, est la même : L'homme est un animal politique, résistent à toute critique et demeurent historiquement justes. La nôtre ne fait que dégager, que formuler expressément une idée qu'elles contiennent, mais qu'elles sous-entendent : Vidée de vie, qui est pour nous l'idée fondamentale, l'idée motrice et directrice, en toute science qui a l'homme à la fois et pour sujet et pour objet, en tout art qui l'a pour agent.

interdépen- Les liens qui font de l'homme, animal vivant, un physi^eou animal sociable ou politique sont multiples et de uatureiie toute espèce. Il y a d'abord les liens du sang, puis-

nes hommes. 1 d c 1

qu'il naît d'un homme et d'une femme et que de lui naissent des hommes et des femmes. Il y a des liens

de famille, puisque ses enfants ne naissent pas de lui seul et qu'il est obligé de s'associer une femme pour les tirer d'elle. Mais cette femme a un père et une mère, des frères et des sœurs, qui ont des maris et des femmes, et de qui naissent d'autres enfants. Les enfants, à leur tour, prennent femme ou mari et voici de petits-enfants, de sorte que le réseau des liens du sang, bien qu'il s'affaiblisse aux extrémités quand on s'écarte trop du tronc, de la souche commune, va s'étendant, se développant sans cesse, et tient tout homme dans ses mailles. — Premier lien, première dépendance, interdépendance physique ou naturelle des hommes.

Il y a ensuite les liens ou les rapports de position, Rapports

de

de voisinage. Comme l'homme ne vit pas en l'air, il voisinage faut qu'il se fixe quelque part ; comme il ne vit pas isolé, il ne se cache pas dans les forets. Comme certaines conditions lui sont indispensables pour vivre sans trop de peine ou au moins de peine possible, un sol salubre, de l'eau, de bonnes terres, il recherche des endroits qui réunissent ces conditions, et comme tous les hommes recherchent quelqu'un de ces endroits, il arrive nécessairement que quelques hommes se rencontrent en quelque endroit. Qu'ils commencent par se regarder en concurrents, en adversaires et, par la suite, en alliés, en amis, peu importe : voilà, entre eux, une seconde dépendance, d'autres liens ou d'autres rapports, de voisinage ou de milieu.

Mais de ces deux premières dépendances ne tarde

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interdépen- pas à en sortir une autre, la dépendance économique.

dance .

économique L homme isolé serait contraint de tout faire pour hom^es subvenir, avec le maximum d'effort, au minimum de ses besoins matériels. L'homme associé, en des groupes divers, à ses parents, à ses voisins, s'aperçoit vite que l'effort s'allège en le partageant, et que la satisfaction augmente, négativement, parce que la peine est moindre, positivement, parce que chaque besoin est mieux assouvi.

Division Ainsi, la division du travail est peut-être la plus

du travail.

vieille des inventions de l'humanité. Elle date des origines, de l'association d'un homme et d'une femme, ou d'une horde d'hommes, soit entre eux, soit avec une horde de femmes. Sans doute les attributions n'étaient pas nettement définies et souvent il y avait confusion. Toutefois, même clans des communautés rudimentaires d'hommes et de femmes, l'homme et la femme devaient avoir du moins quelques fonctions différentes ; dans des communautés, encore rudimentaires, de chasseurs ou de pêcheurs, il n'est pas sûr que ceux qui se servaient des engins fussent toujours ceux-là mêmes qui les avaientfabriqués; dans des communautés, encore rudimentaires, de pasteurs, il n'est pas sûr que tout le monde, vieillards, hommes, femmes et enfants, fût toujours et exclusivement employé à la conduite des troupeaux. Mais ce ne sont que des conjectures, de la préhistoire ; l'histoire seule nous intéresse.

Elle s'ouvre, dès que les groupes humains deviennent sédentaires : la vie de toute l'humanité est en

germe dans la vie du premier village. A peine le premier village s'est-il formé de misérables huttes, que la division du travail éclate et s'affirme déjà; c'est elle qui a permis à un plus grand nombre d'hommes et qui de jour en jour permet à un nombre de jour en jour plus grand de vivre sur un plus petit espace ; par elle, déjà, dans le premier village, la densité des hommes et l'intensité de la vie ne sont accrues.

La division du travail ne divise pas les hommes : coopératio elle les rapproche : elle crée entre eux toute une soiidant. nouvelle série de liens. Elle établit pour tous l'utilité de chacun, prouvant qu'il n'en est pas un seul qui ne soit bon à quelque chose, pas un seul qu'il y ait avantage à détruire ou justice à mépriser et, de même qu'elle accroît l'intensité de la vie, elle accroît la valeur de l'homme. A mesure que s'affermit la conscience de cette vérité, la division du travail change de nom; on ne voit plus les tâches séparées, mais seulement le bénéfice commun ; c'est maintenant la coopération, qui fait les hommes solidaires et supérieurs infiniment à ce qu'ils étaient avant de la connaître.

A partir de ce moment, lorsque existe et persiste la înie*déP< conscience de la coopération nécessaire et féconde dan,cc

A morale (

des hommes, chacun faisant sa besogne propre, la sociale société existe réellement. Jusqu'alors ils n'étaient unis que par des liens de dépendance physique : parenté, voisinage : à présent, ils le sont par des liens de dépendance économique : besoin que chacun a de tous, utilité de tous pour chacun. Bientôt, ce qu'on

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peut d ppeler la conscience collective, le sent iment que chacun acquiert de la valeur sociale detous, grandira et, en grandissant, créera de nouveaux liens encore. L'interdépendance naturelle des hommes : liens de famille, rapports de milieu, crée l'interdépendance économique des hommes : division du travail, coopération et solidarité, trois aspects divers du même fait, qui une fois aperçu, compris et volontairement perpétué, crée l'interdépendance morale et sociale des hommes; le plus fin tout ensemble et le plus fort des liens, composé qu'il est de fils innombrables.

La division du travail avait accru, en même temps que l'intensité de la vie de chaque homme, la densité des hommes vivant dans un même lieu. La conscience de la solidarité a accru, en même temps que la vie de chaque groupe, le volume des sociétés. On ne s'est plus senti dépendant uniquement de ses parents et de ses proches, de ceux uniquement auxquels rattachait quelque lien de nature, mais de tous ceux auxquels rattachait un lien quel qu'il fût, qui étaient de la même race, parlaient la même langue, avaient la même foi, vivaient dans le même temps ou avaient vécu dans le même lieu. La conscience de la solidarité a peu à peu dépassé, dans l'espace, les limites du village et, dans la durée, les jours d'une génération, accroissant, à chaque pas en avant, la vie de l'homme et la vie de l'humanité, si bien que, de progrès en progrès, cette vie est devenue d'une abondance, d'une richesse, d'une complexité qui lasse l'analyse»

Suivre étape par étape cette évolution serait le plus Complexité et fatigant des exercices d'école. 11 suffit d'en marquer ^fa^Te de le point de départ et l'aboutissement actuel : entre S0CiaUjces deux termes extrêmes tient l'histoire humaine tout entière. Représentons-nous, si nous le pouvons, cet homme d'autrefois, qui est notre lointain ancêtre. Si dépourvu que nous nous le figurions, nous le doterons pourtant de quelque qualité, de quelque faculté, de quelque idée, de quelque pouvoir, qu'il n'avait pas. Après l'homme d'autrefois, regardons l'homme d'aujourd'hui : si bien armé que nous le supposions, nous oublierons toujours quelque qualité, quelque faculté, quelque idée, quelque pouvoir qu'il possède sûrement. Les livres saints rappellent avec admiration la longue vieillesse des patriarches : n'envions pas les années de Mathusalem ; nous les vivons en une semaine.

Au fait, combien de vies servent à la nôtre ; à combien de vies sert la nôtre ; de combien de vies vivons-nous ? A ne considérer même que la satisfaction de nos besoins matériels, combien de vies fautil à chaque instant pour que nous ayons, comme nous l'avons, une vie commode et aisée? Combien de vies commodes et aisées assure ou entretient le bon emploi de notre vie ? Combien de vies d'hommes se sont incorporées au plus petit des objets que nous consommons? Combien y a-t-il de coopération, de solidarité, osons le dire, combien y a-t-il dévie sociale dans une épingle? Et, si nous brisons le cercle étroit des besoins matériels urgents, des besoins de l'ani-

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mal humain, par combien de vies encore faut-il multiplier le total pour savoir de quoi s'est formé et se nourrit notre être moral et intellectuel, combien de vies se formeront sur lui et se nourriront de notre vie? Autant vaudrait faire le compte de tous les perfectionnements de l'outillage depuis le couteau de silex des premiers hommes, des transformations du droit depuis les règles grossières édictées par les premiers chefs, des acquisitions de l'esprit depuis les premiers chants de guerre balbutiés par des poètes vagabonds, i a matiè]rtî Notre vie, faite de milliers de vies, notre vie dc ia matérielle, intellectuelle et morale est comme une

politique.

dent de roue d'engrenage; chacune des dents, des vies où elle s'engrène, est, ainsi qu'elle, faite de milliers de vies, et ces milliers de vies, qui coopèrent entre elles, coopèrent aussi à la vie de l'ensemble, à la vie sociale, dont elles participent, en échange, par des milliers d'impulsions et de mouvements. Ou bien, si l'on préfère une autre comparaison, notre vie est comme une cellule organique, juxtaposée à des milliers de cellules pareilles qui sont reliées avec elle et entre elles par tout le tissu des lois, des mœurs, des relations sociales, communiquent de la vie au corps qu'elles composent et en reçoivent de la vie, des milliers de foisplus qu'elles ne lui en ont donné. Cependant le corps, la société vit d'une vie si énergique, si puissante, qu'on en est venu à dire sans métaphore et dans toute la rigueur de l'expression, que la société est un organisme vivant et que volontiers

l'on subordonnerait à la vie de la société la vie de ces cellules, qui sont les hommes. Dans l'état présent de nos connaissances, il serait téméraire de prendre parti sur cette thèse, d'affirmer ou de nier trop délibérément. Ce qui est de toute évidence, c'est que la cellule vit et que l'ensemble vit, c'est que l'homme et la société sont vivants. La vie de l'homme dans la société, la vie de la société, telle est la matière de la politique. La politique est proprement la science de la vie des hommes en société ou des sociétés humaines. Toute autre définition la rabaisse et la rétrécit.

La division du travail, quelque bienfaisante qu'elle La vraie fin soit, même lorsqu'elle est devenue la coopération, pontique. ne supprime la concurrence, ni entre les hommes, ni de chaque homme avec la société, et trop souvent la concurrence amène le conflit. Faire à chacun sapart, garantir à chacun sa juste activité, fixer le rapport équitable entre les nécessités de la vie individuelle et les exigences de la vie sociale, telle est la vraie fin de la politique.

Dans nos sociétés très denses, très volumineuses, Le Domaine

. de la

très complexes et prodigieusement vivantes, le ch; imp politique, de la politique, son domaine est très vaste. Au moins peut-on soutenir que toutes les formes de la vie sociale rentrent par quelque côté dans le champ ou par quelque côté touchent au domaine de la politique. Le commerce n'est plus le troc tout simple entre deux Barbares: on n'échange plus produit contre produit, pour commune mesure de ces produits on ne se contente plus de graines ou de coquillages. Du jour

LÀ VIE NATIONALE

où la monnaie a fait son apparition, du jour où elle a été ce qu'elle est, une institution sociale, le commerce n'a pu être tout à fait indépendant de la politique. Du jour où il a cessé de s'exercer uniquement à l'intérieur de la communauté, oùil s'estexercé dépeuple à peuple, o ù l'on a dû en régler les conditions par traité, il a été, il ne pouvait pas ne pas être lié de tout près à la politique. De même pour l'agriculture. Du j our o ù elle ne consiste plus à gratter le sol avec un p ieu durci afin d'y récolter des herbes à demi sauvages, aussitôt mangées que cueillies, dès qu'elle cesse d'agir au hasard et se donne pour but, non plus de nourrir le cultivateur seul, mais de subvenir aux besoins de la société, dès que c'est une entreprise industrielle soumise aux concurrents du dehors et demandant qu'on lui ouvre et qu'on leur ferme les frontières, elle aussi se rattache à la politique et, à plusieurs égards, ne s'en sépare plus. De même pour les travaux publics. Lorsque le sentier à peine tracé par l'usage n'a plus suffi aux communications entre les hommes, dans une société dont le volume allait croissant, lorsqu'il a fallu construire des routes et des canaux, approfondir ou endiguer les fleuves, jeter des ponts, creuser des ports, et lorsque enfin les routes ellesmêmes n'ont pas suffi, qu'il a fallu construire des chemins de fer et le long de ces chemins faire courir des lignes télégraphiques, lorsqu'il a été reconnu qu'il fallait, aux frais et au bénéfice de chacun, constituer un outillage social, lorsque le travail individuel a dû s'aider et se doubler des travaux publics, le

champ de la politique s'est agrandi d'autant. De même pour les finances et par les mêmes raisons. Mettre en commun des ressources et des dépenses, créer, entretenir des services d'État, c'est accroître la vie sociale, c'est accroître, par conséquent, le domaine de la politique. De même pour les Banques, également par les mêmes raisons : ce sont des facteurs de la vie sociale, et par suite des éléments de la politique, entendue comme on doit l'entendre.

De même encore pour la colonisation. Lorsque le vieux monde craque de toutes parts sous la poussée de nos sociétés trop denses et se déverse sur le nouveau, lorsqu'une nation essaime et que sa vie s'accroît par la naissance d'une colonie ainsi que la vie d'une famille par la naissance d'un enfant, en même temps que s'accroît l'étendue de son territoire, s'accroît pour elle le domaine de la politique. De même encore le soin de la défense du pays, le soin de dégager le droit, de formuler la loi, de faire prévaloir la justice; le soin de présider aux relations du pays avec les pays étrangers et de les diriger au mieux des intérêts nationaux ; le soin de régler les rapports du pouvoir central et des autorités régionales ou locales, au mieux de tous les intérêts et les rapports de l'État avec les Églises, en vue de la paix religieuse et de la liberté; le soin de surveiller l'instruction de la jeunesse, en vue de faire de bons citoyens; le soin de contrôler l'hygiène publique, en vue de maintenir autant que possible la société dans des conditions physiques favorables, et d organiser

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['assistance, afin de soulager, de diminuer autant que possible des maux qu'on ne saurait ni empêcher, ni guérir; le soin d'étudier ce problème de tous les temps, qui est le grand problème de notre temps, devant lequel tous les autres s'effacent à ce point qu'on l'appelle « la question sociale » et de lui donner autant que possible, s'il est possible de lui en donner une, une solution dans la justice, dans la paix et la liberté.

La politique Ces différentes tâches, ces missions variées, mais de i l n i. .ic ; précises, ne sont-elles pas — on le contesterait à tort sociétés. — ^ parties de la politique? Elles sont des manifestations de la vie sociale, de la vie nationale. Or qu'est-ce que la politique, comme science? — La science de la vie des sociétés. Et comme art? — L'art de conduire la vie sociale pour le plus grand bien Arl . de la société et de chacun de ses membres; l'art de

de conduire

la vie porter à la plus haute puissance et de tenir en un juste équilibre la vie de l'individu et celle de l'ensemble. Voilà pourquoi l'on a raison de dire que l'idée de vie est une idée fondamentale et que c'est à elle qu'il faut toujours revenir dans l'étude de la politique, qu'on l'envisage d'ailleurs comme science ou comme art

sociale.

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