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CHAPITRE PREMIER

Origine des sociétés. -- Formation historique des nations. — Naissance et développement de TÉtat.

Nous avons essayé de faire voir comment, par la Origine dos division du travail, s'est accrue tout d'abord la den- soe,étessite des groupements humains primitifs, et comment par elle ils se sont ensuite accrus en volume ; comment les petites communautés ont grandi, se sont multipliées, se sont reliées entre elles, se sont agrégées en une communauté plus grande encore, comment, d'un seul mot, ces communautés primitives, la division quasi-physique du travail étant devenue une coopération consciente, sont devenues des sociétés.

Les sociétés, voilà leur genèse historique ; il est Définition moins difficile de la retracer que de les définir. Qu'est- <le !a. ce, en effet, qu'une société? On répond : C'est : 1° une réunion d'hommes ayanl même origine, même

usages, mômes lois; 2° une réunion d'animaux qui concourent à un même but, qui ont un même intérêt commun. Mais ce n'est pas assez dire. Même en fondant ensemble ces deux réponses, on n'obtient pas une définition complète de la société politique. Sans doute, il faut, pour qu'il y ait société, même origine, mêmes usages, mêmes lois, même but, même intérêt commun, mais il faut davantage. Deux caractères essentiels sont absents de cette définition trop vague. Il n'y a pas société, s'il n'y a pas durée dans le même lieu, à peu près sous la même forme. Tous les théoriciens s'accordent là-dessus. D'après Herbert Spencer, une des conditions, pour qu'il y ait société, « est la conservation, pendant des siècles, d'un arrangement qui, d'une manière générale, garde la même physionomie, dans toute la région occupée par la société ». Le nom de société ne convient et n'appartient qu'à ces groupes « où se révèle une certaine constance dans la distribution des parties, en conséquence d'une existence réglée (1) ». On ne saurait le donner « aux groupes toujours changeants que forment les hommes primitifs ». Ils peuvent avoir même origine, mêmesusages, mêmes lois (ou mêmes coutumes), même but, même intérêt commun, mais ils se modifient et se déplacent : la permanence, sous la même forme, dans le même lieu, leur fait défaut : ce ne sont pas des sociétés. Mais toutefois, ce sont des germes de société. Ils en ren-

(1) H. Spencer. Principes de sociologie, trad. franc., II, 2.

ferment les éléments, comme le noyau renferme l'arbre.

La famille, le village, l'association de plusieurs Éléments de villages, ou comme on voudra les appeler, la gens, la soc,(lé la phratrie, ou le clan, ou le sept, la tribu, la confédération de tribus, voilà, à ses divers états et déjà en évolution, le noyau d'où pousseront les sociétés. «Tout État, a dit Aristote, est évidemment une association. La première association est celle de l'homme et de la femme, la deuxième, celle du maître et de l'esclave, qui sont les bases de la famille... L'association première de plusieurs familles, pour des rapports qui ne sont plus quotidiens, c'est le village, qu'on pourrait bien justement nommer une colonie de la famille... L'association de plusieurs villages forme un État complet, arrivé à ce point de se suffire absolument à lui-même, né d'abord des besoins de la vie et subsistant parce qu'il les satisfait tous. » Au lieu du mot Etat — et pour éviter une confusion qui n'est que trop fréquente en cette matière — mettez le mot Société ; depuis plus de deux mille ans que cette page est écrite, on n'a rien écrit de plus vrai : l'érudition la mieux renseignée, celle qui est allée le plus patiemment chercher des preuves partout où il peut s'en trouver, aux extrémités de l'Orient ou de l'Occident, dans l'ancienne Irlande ou dans l'Inde, ne saurait rien y ajouter; et ces quatre phrases demeurent merveilleusement claires, légères et solides comme ce génie grec, qui a appris au monde tant de vérités éternelles. Si la société est un organisme ou

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ressemble il un organisme, la famille, le village, l'association de plusieurs villages, voilà les divers états de la cellule sociale, et cette cellule n'est autre chose, en son premier état, que le premier groupement humain, l'association de l'homme et de la femme : insistons bien, le premier groupement et non pas l'homme seul, l'individu même, puisque de l'homme seul rien ne pouvait sortir, puisqu'en fait on ne trouve jamais l'homme isolé et que, d'autre part, l'individu n'existait pas, en quelque sorte, dans les groupes humains primitifs. « La société, dans les temps primitifs, est composée non pas d'individus, mais de familles (1) ». Ce n'est que peu à peu, et par l'effet encore de la division du travail, que l'individu s'est détaché du fond uni et terne de la famille, du clan, de la tribu, et qu'un homme et un homme ont cessé de se ressembler comme deux bœufs dans un même troupeau.

Sun'faiteSt ^a*s ces Sr0UPes humains qu'on est tenté de quanaiurei. lifier de primaires, la famille, le clan, la tribu sont réellement, historiquement, les éléments constitutifs de la société, et c'est prendre les choses au rebours que d'en faire avec certains auteurs de simples divisions, des catégories de la société. Ce sont les parties de ce tout, mais les parties existaient avant le tout et le tout n'existerait pas sans les parties. A la longue, quelques-uns des groupements intermédiaires ont décliné ou disparu. On ne sait plus guère, au moins

(1) Bagehot. Lois scientifiques du développement des nations, p. 109.

dans nos sociétés occidentales, ce qu'est le clan ou la tribu. En France, au moins, on ne sait plus guère ce qu'était la marche germanique ou le pagus galloromain ; on ne sait plus guère ce qu'était la province et bientôt on ne saura plus ce qu'est le canton ou l'arrondissement, desquels la vie se retire chaque jour. La société subsiste « gardant, d'une manière générale, la même physionomie dans la même région . » Des éléments, des groupements nouveaux remplacent les groupements éliminés : la famille subsiste, à la base; le village ou la commune subsiste; le département s'est substitué à la province, et la société subsiste comme société, « révélant, en conséquence d'une existence réglée, une certaine constance dans la distribution de ses parties ». Ainsi de notre corps, où tout se renouvelle et change, où meurent et renaissent plusieurs fois pendant la durée d'une vie moyenne les éléments mêmes de la vie, et où, pourtant, la vie ne s'interrompt pas, et qui, dans son ensemble, ne paraît pas changer : « L'État, concluait Àristote, vient donc toujours de la nature, aussi bien que les premières associations, dont il est la fin dernière. » Ce que nous pouvons traduire ici par cette autre proposition i La société vient donc toujours de la nature ; c'est donc un fait naturel, aussi bien que les premières associations, dont elle est là forme la plus large et le degré le plus haut. Elle est issue, tout naturellement, des communautés prirnitives et s'est développée par voie de croissance naturelle. Elle a rejeté, au cours de cette croissance, des éléments

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vieillis, comme la tribu ou le clan, comme les castes, eu m me les classes dont l'importance s'affaiblit de plus en plus ; elle a fait à l'individu une part plus considérable, à sa base : la famille elle-même, qui reste le premier groupement social, n'est plus la famille patriarcale ; elle-même s'est individualisée. La société moderne embrasse beaucoup de groupements nouveaux que ne connaissaient pas les anciennes communautés : « les corporations ou syndicats professionnels; les corps de fonctionnaires; l'armée, du moment que l'esprit de corps s'y fait sentir ; les associations intellectuelles, corps savants, académies ; les associations fondées sur une communauté de croyances religieuses ou morales; les communautés d'intérêts matériels dans les cercles distincts de la grande ou de la petite propriété foncière, des métiers, du commerce en gros ou en détail, du capital ou du travail industriel (1). ».

Les groupements anciens qui subsistent et tous ces groupements nouveaux sont des parties, des éléments de la société, mais des parties qui ne s'absorbent pas dans le tout, des éléments vivant d'une vie qui leur est propre, si elle n'est pas indépendante, et, en effet, la solidarité sociale fait qu'elle ne l'est pas absolument. On voit que la société, au sens le plus étendu, au sens de son nom allemand, die Gesellschaft, c'est « l'ensemble de toutes les formations collectives (gesellsckaftliche Gestaltungen) qui

(I) Holtzendorff, Principes de la Politique, trad. franc, de M. Ernest Lehr, p. 165.

existent, en fait, dans une circonscription déterminée (1). Mais, de ce que ces formations collectives sont réunies en cet ensemble, la société, il ne s'ensuit pas qu'elles s'y fondent et se confondent tout à fait avec elle.

« Pour éclaircir notre pensée, prenons comme exemple une bibliothèque publique : les volumes isolés correspondent aux individus ; les ouvrages en plusieurs volumes ou mieux encore les divers ouvrages d'une môme série (Droit, Théologie, Mathématiques, etc.) constituent une collectivité, une formation collective ; et la somme de ces diverses collectivités donne l'idée de ce qu'est la société, en même temps qu'on est appelé presque involontairement à songer aux profondes différences qui les séparent les unes des autres, bien qu'elles soient toutes comprises dans la môme bibliothèque, l'État. » Cet exemple, emprunté par nous au baron Franz de Holtzendorff, serait excellent, sans le mot Etat par lequel la phrase se termine et que nous voudrions ne pas employer, avant de dire en quoi Y État diffère de la Société, Au reste, toute cette terminologie est très obscure : Société, Nation, Peuple, Etat, il n'est pas rare que l'on prenne ces termes divers pour équivalents, quoique chacun d'eux veuille rendre quelque chose de particulier, et trop souvent on les fait synonymes,, au grand détriment de la netteté dans les idées et le discours.

(I) IIOLTZENDOKIT, p. 1G4.

ïtéments ar- |jne société (ce <iui précède nous permet d'en don-

lificiels in- \ i i i

troduits ner à présent une définition exacte et complète), société. c'est ;l ^l f°is une réunion d'hommes ayant même origine, mêmes usages, mêmes lois, même but, même intérêt commun, parlant la même langue, professant la même religion ou du moins des religions très semblables ou, comme c'est le cas de la plupart des sociétés modernes, très tolérante à l'égard des religions ; et une réunion de toutes les formations collectives qui existent dans une circonscription déterminée» Qui existent et qui se maintiennent, ou bien dont un assez grand nombre et d'assez importantes se maintiennent assez longtemps pour que « l'arrangement de la société garde, d'une manière générale, la même physionomie, dans toute la régiou qu'elle occupe. » Le groupement des hommes en sociétés est, on lésait, un fait de nature: il est superflu de rechercher, comme l'ancienne psychologie, si ce fait a, dans l'âme humaine, un fondement qu'on appellerait : l'instinct de sociabilité. Le fait suffit, et le fait, c'est que les hommes vivent en société. C'est qu'on ne les aperçoit, si loin que l'on veuille fouiller le passé, que groupés en communautés plus ou moins considérables, lafamille, le clan, la tribu, qui avaient pour base une origine commune ou la croyance à une origine commune, ces hommes associés étant ou se croyant fils d'un commun ancêtre, se rattachant réellement ou par des fictions qui avaient force réelle, à une tige primitive unique. Plus tard, les sociétés, en grandissant, ont pu avoir pour base la

contiguïté géographique ; si cette image n'était un peu vulgaire, on dirait volontiers qu'elles ont fait la boule de neige. Quant aux sociétés contemporaines, il est à remarquer que la base principale en est (surtout pour les groupements nouveaux qui entrent dans leur composition) la libre association ou union. A mesure que les sociétés se développent et se compliquent, sur les éléments naturels d'où elles sont primitivement sorties et qui en demeurent comme la tige, se greffent des éléments, artificiels peut-être dans une certaine mesure : une académie, notamment, est un groupement moins naturel, plus artificiel, que ne l'est la famille ou que ne l'était le clan.

Mais ce sont, en tout cas, ces premiers groupe- Qu'est-ce ments naturels effectués et perpétués dans une région nation ? déterminée, c'est cette communauté d'origine, d'usages, de lois, de but, d'intérêt, de langage, de religion, qui donnent à une société, vis-à-vis des autres, son caractère spécifique. Alors, ce n'est plus seulement une société, c'est une Nation. Une nation est une société qui : 1° s'établit et dure sous la même forme, sur le même territoire ; 2° est, par rapport aux sociétés voisines, politiquement indépendante, autonome, aù-cao/T^; 3° possède une conscience collective commune, des traditions, une histoire qui la font ce qu'elle est, à l'exclusion de toutes les autres; 4° est politiquement organisée. Assurément cette définition est imparfaite, mais il y a des choses qui se sentent, pour ainsi dire, et qui ne se définissent pas. Bagehot disait à ce propos : « Pour tout homme

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qui sait ce que c'est quand on ne le lui demande pas » et néanmoins ne peut l'expliquer ou le définir sur-le-champ, « une nation signifie une réunion d'hommes semblables, capables, à cause même de cette ressemblance, d'agir de concert, et qui sont disposés, en vertu de cette même ressemblance, à obéir aux mêmes règles... Chaque nation est un groupe coopératif héréditaire, resserré par une coutume fixe (1). »

La Nation et On le répète, la terminologie de la politique est très

le Peuple,

obscure : il est indispensable d y porter un peu de lumière.

Nation ou Peuple, est-ce tout un ? Il semble qu'en français on prenne constamment l'un'pour l'autre, et pourtant il doit y avoir une nuance : mais il ne sert à rien, pour la trouver, de demander du secours aux langues étrangères. L'allemand, au contraire, embrouille encore plus la question : il traduit notre Nation par Volk, que nous traduisons Peuple, et notre Peuple, précisément par Nation, qu'il nous emprunte. Les dictionnaires nous sont aussi d'une médiocre utilité. Littré dit : « Nation, réunion d'hommes habitant un même territoire, soumis ou non à un même gouvernement, ayant depuis longtemps des intérêts assez communs pour qu'on les regarde comme appartenant à la même race. — Peuple, multitude d'hommes d'un même pays et vivant sous les mêmes lois. » Au point de vue des grammairiens, des linguistes, c'est

(1) Lois scientifiques du développement des nations , pp. 22 et 237.

peut-être assez; au point de vue, plus rigoureux, des théoriciens politiques, ces deux définitions sont peu satisfaisantes. La théorie politique n'admet plus qu'il y ait une Nation, où il n'y a pas « un même gouvernement », et elle rattacherait de préférence à l'idée de Nation cette condition ou cette circonstance de vivre sous les mêmes lois, que Littré attachait à l'idée de Peuple. De même, un peuple peut exister avant d'avoir clairement la notion de patrie, mais non point une Nation : une nation n'existe que lorsqu'elle sait qu'elle existe. Que conclure de là et comment distinguer entre les deux mots ? Rien de bien tranché ; toutefois, la nation, c'est plutôt la société politiquement organisée, considérée quant au dehors, dans son action extérieure, en face des autres sociétés; le Peuple, c'est plutôt la société politiquement organisée, considérée quant à elle-même, dans son activité interne, abstraction faite des autres sociétés. Encore cette distinction n'est-elle pas incontestable et, par exemple, on ne saurait oublier la formule de 1790 : « La nation, la loi, le roi. » La Nation, et il s'agit de l'action politique interne. Il est vrai que maintenant on dit dans le même sens : Au nom du Peuple français. La nuance est à peine perceptible et, si la distinction offre son intérêt, la confusion serait à peu près sans péril. Il n'en est pas de même entre Société et Nation, d'une part; de l'autre, entre Nation et Etat.

On peut dire que la nation est la forme extérieure La Nation et de la société ; c'est la société ayant pris figure, recon- ' tat

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naissable à certains caractères et comme revêtue d'un corps. Les nations se sont développées entre les sociétés, comme les individus dans les sociétés, en accentuant les différences qui, mises en relief, font de chacun un type original. Elles se sont développées successivement par la guerre, par les rivalités économiques, par la diversité et la concurrence des institutions politiques, par l'émulation artistique, par la bataille littéraire, scientifique et philosophique pour la suprématie de l'esprit. Avec le temps, ces différences sont devenues assez fortes pour que le nom d'une nation, prononcé tout à coup, évoque à l'instant une image, qui ne saurait en rappeler aucune autre. L'Angleterre, c'est ceci, et l'Allemagne, c'est cela, et la France, ceci, et l'Espagne, cela. Mais l'image qui se lève, fixe, saillante et lumineuse dans la mémoire, n'est pas la même pour l'Allemagne et pour l'Angleterre, ou pour la France et pour l'Espagne. Tout contribue à la dessiner, cette image : le milieu physique, le climat et la terre, l'origine ou la race, la langue, la religion, les mœurs, les lois, l'histoire, et, s'il est difficile de définir ce qu'est une nation, au moins est-il aisé de se représenter comment est telle ou telle nation. Ni la société ni l'État n'évoquent des images aussi arrêtées. Sauf pour des sociétés séparées l'une de l'autre par toute la largeur du monde, comme la société française et la société chinoise, et sauf pour des États d'une physionomie très accusée, comme l'État prussien, féodal, piétiste et militariste, on ne se représente pas aisé-

ment, du premier coup, comment est telle ou telle société, comment est tel ou tel État. A plus juste raison, est-il plus difficile encore de définir ce qu'est l'État; État, au singulier, car, en français, le pluriel devient quasi-synonyme de nation : les Etats ou les nations, et les bizarreries de la langue s'ajoutent aux obscurités de la théorie.

Mais l'État, au singulier, ce n'est pas la même Définition do

- l'État.

chose que la nation. L Etat, au sens moderne, n est pas non plus la même chose qu'au sens antique. Pour les anciens et pour le plus grand d'entre eux, pour Aristote, l'État n'est guère que la somme, que la totalité ou la majorité des citoyens actuellement existants. Il n'a pas d'intérêt qui ne soit la somme des intérêts de la totalité ou de la majorité des citoyens. Pour les modernes, l'intérêt de l'État peut être autre que la somme des intérêts de la majorité ou même de la totalité des citoyens actuellement existants. Dans la notion de l'État, les modernes ont introduit un élément nouveau : la permanence; pour nous, la nation est ce qui demeure le plus dans la société, et l'État ce qui demeure le plus dans la nation. L'État, c'est la personne morale de la nation, s'incarnant et durant dans les institutions, revêtue de la force et du droit de contraindre; on le reconnaît à ces deux signes : il fait la loi et il perçoit l'impôt.

Pour les anciens, l'État changeait lorsque les ci- Perpétuité ou toyens changeaient : « Est-il possible, demandait c 0 " *»i>Va * de Aristote, tant que l'a race reste la même, de soutenir

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que l'État est identique, malgré l'alternative continuelle des décès et des naissances, de même qu'on admet l'identité des fleuves et des sources, bien que les ondes s'en renouvellent et s'écoulent perpétuellement? Ou bien doit-on prétendre que seulement les hommes restent les mêmes, mais que l'État change? L'État, en effet, est une sorte d'association; s'il est une association de citoyens obéissant à une constitution, cette constitution venant à changer, il s'ensuit nécessairement, ce semble, que l'État ne reste pas identique ; c'est comme le chœur qui, figurant tour à tour dans la comédie et dans la tragédie, est changé pour nous, bien que souvent il se compose des mêmes acteurs (1). »

Les modernes, au contraire, professent que l'État ne change pas, même lorsque change la constitution ; qu'il est permanent, qu'il demeure. Pour eux, les ondes et les hommes s'écoulent, mais le fleuve, mais l'État reste le même. Les acteurs passent du rôle tragique au rôle comique; ce qui varie, c'est ce qu'ils chantent : le chœur, en tant que chœur, ne change pas. Les modernes, là encore, pensent au corps humain, où s'opère un continuel renouvellement et qui, durant la plus grande partie de la vie, garde pourtant son identité, identité dont l'homme a conscience et mémoire et par laquelle il est non plus un homme quelconque, mais sa personne, à lui. Ainsi, l'État français est le même, sous cette troisième

(1) Aristote, Politique, T, m, § 13.

République, que sous Napoléon Ier, sous Louis XIV, sous Henri IV, sous Charles V.

Le gouvernement change à la vérité, et de forme L'État et le par les révolutions, et de mains par l'effet seul du ment. temps, mais le gouvernement n'est pas l'État ; ce n'est que l'enveloppe et comme le vêtement de l'État, Il y a corruption et erreur sur les mots, si l'on dit VÉtat au lieu de dire le gouvernement, si l'on dit : « L' État, c'est touj ours Pierre ou Paul ; ce sont touj ours tels ou tels ministres. » Rien n'est plus exact, du gouvernement, mais rien n'est plus faux, de l'État. Loin de changer, l'État est une personne morale, et une personne morale perpétuelle ; il est ce qu'il y a de perpétuel dans la personne morale de la nation, qui est elle-même ce qu'il y a, clans la société, de personnel et de perpétuel.

Voilà comment, avec quels caractères les moder- conception nés conçoivent l'État. Ils ne le confondent pas avec m°r|tat. d° la majorité ni même avec la totalité, toujours changeante, des citoyens : ils le lui opposent parfois. Ils estiment que l'État, personne morale perpétuelle, peut avoir plus d'un intérêt qui ne soit pas celui des citoyens, lesquels ne sont que des passants dans la vie de la nation, et qui aille, en de certains cas, jusqu'à lui être parfaitement opposé. Ce n'est pas à dire que, pour les modernes, l'État doive être plus puissant, investi de plus de pouvoirs, chargé de missions plus nombreuses et plus vastes qu'il ne l'était pour les anciens. Au contraire; les anciens, confondant l'Etal avec la totalité ou la majorité des

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citoyens, et déduisant de là que l'intérêt de l'État était également l'intérêt de la majorité des citoyens, riaient portés, et devaient l'être, à augmenter, presque sans bornes, les attributions de l'État. Il finissait par ne plus exister pour eux qu'une personne gigantesque, l'État, faite de toutes les personnes des citoyens qui, individuellement, avaient beaucoup moins de valeur qu'aujourd'hui. Mais les modernes, distinguant entre la personne de l'État et les personnes des citoyens, entre l'intérêt de l'État et l'intérêt des citoyens, et les opposant, s'il y a lieu, augmentent d'autant la valeur de l'individu et réduisent d'autant la puissance de l'État. Ce dont il faut se garder, c'est de l'excès dans un sens ou dans l'autre. Ni trop à l'État, ni trop peu. Faire de l'État un Dieu avec Hegel et ses disciples — que le mot y soit ou n'y soit pas — est certainement une absurdité. En faire, avec quelques économistes, un monstre dévorant, « un ulcère », est une absurdité aussi épaisse. Dans cette phrase, souvent citée comme un axiome : « L'État est un mal nécessaire », il n'y a de juste que l'adjectif nécessaire; l'État n'est en lui-même ni un bien ni un mal.

Fonctions es- A contempler les nuages, on y voit toutes sortes sen^État.de de choses : Hamlet y fait trouver à Polonius tout ce qu'il veut. Mais que, dédaignant de poursuivre dans les brumes de l'abstraction de beaux ou d'horribles fantômes, on s'attache à la terre et que l'on regarde à l'histoire, il est évident tout de suite que l'Étatn'est pas un Dieu, car ce sont les hommes qui l'ont créé, et

que, si c'est un ulcère, il est congénital aux sociétés humaines, qui ne sauraient vivre sans lui. Ce sont les hommes qui ont créé l'État, mais dès l'origine des sociétés. Les communautés primitives, les embryons de société contiennent un embryon d'État. La société politiquement organisée devient la nation, mais ce qui organise politiquement la société, c'est l'État. A l'origine, les sociétés se sont organisées politiquement pour la guerre et par la guerre : le premier chef militaire a donc été le premier État. La personne morale de l'État ne dépassait pas la personne du chef : le chef militaire était l'État visible, l'État vivant. Le mot de Louis XIV : L'État, c'est moi, exagéré dans la bouche de Louis XIV, eût été la vérité même dans la bouche d'un roi primitif.

H était le gardien de l'ordre : le rôle de la coutume étant prépondérant, son rôle prépondérant était de conserver la coutume ; il représentait l'État, ce qui était : Status. En vue de maintenir à la société sa place vis-à-vis de ses rivales et, dans la société, de maintenir chacun à son rang, il exerçait une contrainte; il était comme la force coercitive qui ellemême était et elle seule pouvait être le premier lien politique, capable de réunir les hommes. Cette contrainte qu'exerçait l'État, même rudimentaire^ même tout entier incarné dans la personne du chef militaire primitif, et qui avait pour but, non de développer, mais de conserver, qui était mise par le chef au service non du progrès, mais de la coutume, était principalement de deux sortes : elle était fiscale ou

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légale, tantôt l'une, tantôt l'autre, ou les deux successivement, ou les deux simultanément. Quand, dans la suite des temps, l'État a débordé la personne du chef, quand il n'a plus été aussi rudimentaire, il n'a nullement perdu ce pouvoir de contraindre (il l'aurait plutôt étendu), et de contraindre par deux moyens : par l'impôt et par la loi. Le pouvoir de contraindre dont est doué l'État est si universel, si caractéristique, que l'État n'existe pas sans ce pouvoir et qu'on ne le trouve pas en dehors de l'État; ces deux espèces de coercition, la contrainte fiscale et la contrainte légale, sont, comme le pouvoir luimême, si caractéristiques et si universelles que c'est d'elles qu'on est parti pour distinguer deux types d'États. « Il y a, dit Sumner Maine, deux types d'une société politique organisée. Dans le plus ancien, la grande masse des hommes tirent des coutumes de leur village ou de leur cité la règle de leur vie ; mais ils obéissent incidemment, quoique très implicitement aux commandements d'un maître absolu, qui lève des taxes, sans jamais légiférer. » Tous les empires de l'antiquité, à l'exception de l'Empire romain, sont des États à contrainte fiscale, des États percepteurs d'impôts. « Dans l'autre type, le seul qui nous soit bien familier, le souverain légifère avec une activité toujours croissante sur des principes qui lui sont propres, tandis que les coutumes et les idées locales se hâtent de plus en plus vers leur déclin. » Tous les États de l'Europe occidentale, issus de l'Empire romain en ligne plus ou moins directe, sont des États

« législateurs », des États à contrainte légale. Ce qui ne signifie pas qu'ils ne soient point en même temps à contrainte fiscale, car si, jadis, l'État se contentait de1 lever l'impôt sans faire la loi, l'État moderne, quifait la loi, n'oublie jamais de lever l'impôt. A cet égard, on pourrait soutenir que le pouvoir de contraindre, attribut éminent de l'État, s'est étendu, ainsi que nous le disions, mais, d'autre part, il est devenu moins pesant, dans l'État moderne, par la manière dont est réglé l'impôt et par la manière dont est faite la loi.

La souveraineté de l'État est là : dans le pouvoir Limites qu'il a de contraindre et par l'impôt et par la loi. derÉtat Les limites nécessaires à sa souveraineté sont là : dans la façon dont l'impôt est réglé et dont la loi est faite ; dans les motifs pour lesquels est levé l'impôt et pour lesquels est faite la loi. C'est là qu'est la ligne de faîte de la politique : la ligne de partage entre la vie de l'État qui se manifeste par cette force coercitive, la contrainte légale et la contrainte fiscale, — et la vie de l'individu ou du groupe, de l'élément social, qui se manifeste par cette force évasive, la résistance de la coutume, des mœurs, de l'opinion publique, aux empiétements injustifiés de l'État, armé de la loi et de l'impôt.

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