‹ La politique coloniale sous l'ancien régime [microforme]Chapitre 119 sur 126 · COLONISATION · texte numérisé non relu

COLONISATION

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Guyane,

Le traité du 10 février 1763 avait fait subir à notre empire colonial des Indes Occidentales la plus cruelle des amputations: nous avions dù abandonner le Canada aux Anglais. La perte avait été jugée d’une telle importance par le duc de Choiseul, alors ministre de la marine, qu'il s'était préoccupé de la réparer sur l'heure, et, la Guyane lui ayant été signalée comme une contrée riche, fertile, pleine de ressources, dans l’année même il avait fait décider par le roi d'en entreprendre la mise en valeur. Nous n'avions, à ce moment-là, dans la Guyane qu’un seul établissement, celui de Cayenne; il s'agissait de prendre pied sur la terre ferme et d’y développer aussi vite que possible la colonisation.

Le Gouvernement était si pressé d'arriver à de prompts résultats, que, dérogeant par exception à tous les principes en usage jusque-là, 1l voulut créer la colonie lui-même, craignant qu'en passant par l'intermédiaire d'une compagnie, celle-ci manquât du zèle et de l'activité qu'il fallait.

Nous n'avons point à faire l'historique de celte colonisation par l'État, qui fut un véritable désastre !,

1. Nous savons que deux chercheurs de mérite travaillent en ce moment aux archives coloniales du ministère de la marine et des colonies pour donner un réciteomplet, sur documents nouveaux, de ce lamentable épisode de notre histoire coloniale,

On avait voulu aller trop vite; on ne s'était pas entouré de renseignements suflisants; on ne prit pas toutes les mesures qu’on aurait dû ; on ne calcula pas les saisons pour les départs de France, en sorte que les colons arrivèrent justement quand les fièvres sévissent dans toute leur force, et que la pluie tombe pendant des mois; on s'était imaginé que l’on trouverait là-bas des vivres en abondance, lorsqu'il y régnait la disette ; on avait emporté une provision ridiculement insuffisante de médicaments. Bref, nous le répétons, ce fut un véritable désastre, et, dès les premiers temps de leur arrivée, les neuf dixièmes des colons périrent à Kourou, où l’on avait décidé qu'ils seraient établis.

Mais, en ce qui regarde notre étude, ce qui mérite de nous arrêter dans cette tentative du gouvernement, c'est la manière dont il procéda, et dont nous venons de nous rapprocher par notre système des protectorats.

Le roi, en effet, confia, pour ainsi parler, tous les pouvoirs à deux fonctionnaires, l'un, le chevalier de Turgot, qui devait être le gouverneur en titre de la colonie, l’autre, Thibaut de Chanvallon, l’intendant, dont les attributions consistaient plus particulièrement dans la gestion des ressources en argent ou en marchandises mises à la disposition

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de la colonie ou que l'on pouvait retirer d'elle, Ces deux fonctionnaires se contrôlaient l'un Pautre, On peut dire néanmoins que, lorsqu'ils étaient d’accord, ils étaient les souverains du pays: car ils y Jjouissaient du pouvoir législatif, ils avaient la haute main sur les forces militaires qui s'y trouvaient, nommaient aux emplois quels qu'ils fussent, ete., ete. Ils n'étaient limités que sur les points spéciaux où les instructions du roi avaient indiqué une solution; mais, pour leur conduite en général, ils avaient simplement à ne pas trop s’écarter des vues d'ensemble ou du but final qui leur avaient été tracés.

Ce duumvirat, dont la royauté fit presque toujours usage toutes les fois qu'elle eut à organiser le gouvernement de colonies qui, en sortant des mains d'une compagnie, passaient sous son autorité directe, futil üne conception très heureuse ? C’est peu probable. Gouverneurs et intendants s’entendaient rarement, et celles de leurs correspondances qui ont été conservées aux archives coloniales sont presque entièrement employées à des plaintes et à des dénonciations mutuelles, En tout cas, il est manifeste que la délégation de pouvoirs qui en formait la base, comme aussi le principe de considérer chaque colonie en elle-même, sans qu'il vint à la pensée de personne de l'assimiler en tout et pour tout à la métropole,

constituaient un état de choses particulier, ayant les

en dehors de toute ingérence du ministère de la

guerre,

plus grands points de similitude avec ce qu'on à voulu établir par le système des protectorats,

Assurément la ressemblance n’est pas complète,

On peut affirmer d'abord qu'il ne se produisait alors aucun de ces conflits entre le civil et le militaire, qui ont été et seront, par exemple, la plaie du Tonkin.

tant que le protectorat, dans ce pays, n'aura pas son

armée à lui, levée et entretenue par lui, et placée

Bien que nous n’en ayions pas eu communication, il est probable, en outre, que les instructions emportées par le regretté M. Paul Bert ont été beaucoup moins larges que celles dont nous allons donner le texte, et que le plus souvent, dans les cas où les administrateurs de la Guyane en 1763 auraient eu carte blanche, il n'a pu agir qu'après avoir obtenu l'autorisation de Paris.

Mais 1l n’y a là qu'une question de temps; car la réforme apportée par M. de Freycinet est tellement contraire à nos idées actuelles en fait d'organisation et d'administration coloniales, qu'elle aura fatalement pour effet de les faire mettre en discussion, que tout ce qu'elles ont d’abusif et d'irrationel frappera dès lors tous les veux, et que, d'améliorations en amélio-

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rations, de progrès en progrès, nous en arriverons à nous retrouver, un beau jour, presque sans nous en douter, avec des principes coloniaux très sensiblement les mêmes que ceux de la France d'avant la Révolution. 11 nous suflira pour cela, en même temps que nous aurons renoncé à la doctrine absurde de l'assimilation, de vouloir que les colonies ne coûtent plus d'argent à la métropole et qu'elles soient, pour ses produits, autant de marchés aussi exclusifs qu'avanltageux.

Quoi qu'il en soit, si, en proposant à Louis XV de faire coloniser la Guyane par linitiative du gouvernement, le duc de Choiseul se mettait en contradiction avec les pures traditions de la monarchie en cette matière, il est bon d'ajouter que des raisons poli- Liques majeures Justifiaient sa conduite.

En tout cas, nous devons dire qu'il ne s’en écarta guère que sur ce point; attendu que, pour presque tout le reste, comme on peut s’en assurer par ses instructions. il ne parla pas à ses administrateurs autrement que ne laurait fait une compagnie monopolisée, intelligente, soucieuse de ses intérêts, désireuse de faire de la Guyane une colonie puissante et d'avoir chaque année de gros dividendes à partager.

Rien que sous ce dernier rapport, et à titre de

document historique, ces instructions, en dépit

de leur longueur, méritaient d’être reproduites dans

cet ouvrage, Mais, si l'on prend la peine de leur con-

sacrer une lecture attentive, la réflexion dont on

ne pourra se défendre est qu'il serait à désirer que

tous les gouverneurs actuels de nos colonies, à ieur

entrée en charge, en reçussent qui fussent inspirées

du même esprit à la fois pratique et élevé,

Voici, en effet, cette pièce intéressante :

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