INTRODUCTION
J'ai voulu simplement réunir ici quelques articles écrits au jour le jour. On m'avait conseillé de les refondre dans un ouvrage auquel j'aurais donné une certaine suite et une certaine unité. Mais j'ai pensé que, peut-être, valait-il mieux laisser ces pages telles qu'elles ont été écrites, sous l'impression même des événements, qu'ainsi elles seraient plus vivantes avec leurs négligences et leurs contradictions : car, ces négligences rappelleront les heures terribles où on n'avait pas le temps de faire de l'art... et ces contradictions, elles-mêmes, prouveront et la marche de l'opinion, et la sincérité de l'écrivain.
Il n'y a qu'un reproche auquel je veux répondre d'avance, car c'est celui qu'on m'a adressé le plus souvent, et auquel je suis particulièrement sensible : « Vous êtes violent, » me disent mes adversaires et me répètent parfois mes amis. Or la violence est une vertu révolutionnaire. C'est
comme une tradition de 92, et à cause.de cela j'en ai horreur! Si donc je suis violent, j'ai tort. Je crois que, sauf les criminels de droit commun, on devrait toujours discutei* avec ses adversaires politiques comme si on était exposa à les rencontrer le soir dans un salon. Je crois même que le véritable talent consiste à traiter toute question sans violence , j sans outrages et avec ce respect de soi et des autres qui honorerait tellement la presse.
Mais enfin, si plusieurs d'entre nous se laissent entraîner ainsi, peut-être faut-il en chercher la cause ; et comme je suis convaincu que mon histoire est celle de beaucoup d'autres, à tous ceux qui m'adresseraient ce reproche, je demande simplement à dire un mot.
C'était le 19 mars : nous quittions Besançon et nous allions rentrer dans nos foyers... Il faut avoir fait une semblable campagne, être restés des mois entiers à combattre dans la boue, dans la neige, sans nouvelles de son pays, sans nouvelles de sa famille, pour savoir ce qu'on éprouve en un tel moment!... Aucun désastre ne nous avait été épargné : après la retraite d'Henrichemont, était venue la retraite de Belfort ; nous avions vu cent millehommes perdus dans les montagnes, mourant de froid, mourant de faim, et, alors que l'armistice protégeait tout le reste de la France, jetés à travers les gorges du Jura, et, jusqu'à la dernière
heure, se battant sans ordres, sans espoir, contre un ennemi qui les enserrait de tous côtés !...
Ce que nous avons souffert l'histoire le dira un jour. Il y a eu des combats plus sanglants ; je ne crois pas qu'il y ait eu de plus grandes douleurs. Enfin, répreuve était finie ! nous sortions de ce cercle de fer où nous étouffions depuis des mois. Officiers et soldats se précipitaient dans les wagons. Revoir les siens! rentrer dans ce Paris! ce Paris dont on nous avait conté sous la tente et rhéroïsme et le désespoir. Et puis, enfin, nous croyions avoir bien mérité de la patrie, et, quoique vaincus, nous nous attendions, en rentrant dans la grande ville, à un de ces mots qui vous font oublier six mois de tortures.
Toute ma vie je me rappellerai ce voyage. Chacun gardait le silence; on pensait trop... Voilà Dijon ! voilà Auxerre ! une joie indicible brille sur tou§ les visages... Tout à coup, à Melun, nous entendons d'étranges rumeurs... Une sorte de confusion règne dans la gare..; puis, bientôt, un employé court de wagon en wagon en criant :
« Que messieurs les officiers descendent! » Et, Tavouerai-je? le cœur humain est si étrangement fait, que, malgré tous nos désastres, nous avons cru un instant que la population voulait saluer les vaincus de Villersexel et d'Héricourt...
Au lieu de cela, nous trouvons dans la salle des officiers prussiens qui s'avancent vers nous avec
une certaine courtoisie et un indéfinissable sourire.
— Chers camarades, nous dit le colonel, ne continuez pas votre route. Il y a la guerre à Paris !
— Gomment, la guerre! la guerre!... dis-je avec une émotion indicible, et sans bien me rendre compte moi-même de ce que j'éprouvais. Est-ce que les hostilités vont recommencer?...
— Oh! du tout, c'est sur vous que le peuple tire. La populace est déchaînée...
J'allais l'interrompre et peut-être répondre comme Jules Favre, que je ne connaissais pas de populace à Paris, quand le colonel, avec un geste d'ironie souveraine : — Croyez-moi, nous aurions conscience de vous tromper dans un pareil moment ; vous ne pouvez continuer votre route. Vos généraux sont assassinés, on jette en prison tous les officiers qui rentrent... Acceptez l'hospitalité qui vous est offerte!...
— Mais, c'est impossible, colonel ! tout cela est faux! c'est une infâme calomnie!...
— Oh! nous avons déjà recueilli beaucoup d'officiers français fuyant les fureurs de la populace.. .
— Colonel, colonel!... dis-je, mortellement blessé dé ces paroles de fausse compassion.
— Mon Dieu, dit un jeune commandant avec le plus gracieux sourire, si vraiment ces messieurs veulent à toute force rentrer dans Paris, il faudra
donc qu'ils se déguisent comme leurs camarades l'ont déjà fait ce matin... Je crois, du reste, qu'il y a ici un marchand qui se tient tout prêt pour la chose...
Ils ont continué ainsi pendant longtemps... mais, je n'entendais plus!...
. . . Nous étions là, pâles, immobiles, frémissant de honte devant ces ennemis implacables de notre patrie dont chaque parole était un sanglant outrage... Puis, après des protestations inutiles, dernières convulsions de notre honneur aux abois, il a fallu courber la tête, et, conduits par les Prussiens, protégés par eux, aller nous travestir comme des malfaiteurs ; cacher, dans la ville qu'ils commandaient, nos costumes , nos armes et nos croix, et c'est ainsi qu'après huit mois de guerre et de souffrances sans exemple, le peuple de Paris recevait l'armée de la France !
Nous ne devions pas retrouver tous ceux que nous avions laissés... Mais, sans nous donner un jour pour pleurer nos morts, nous étions forcés de fuir cette ville pour qui le seul fait d'avoir combattu l'ennemi et défendu sa patrie était comme un crime de haute trahison.
Deux mois après, un soir, à la lueur des incendies, je rentrais dans Paris. On m'avait fait de lamentables récits de destruction et de pillage. Je savais que les obus avaient ravagé nos quar-
tiers; mais, malgré tout ce que je pensais de cette populace, je croyais que, dans son délire, il y avait des choses qu'elle aurait encore respectées... ces signes funèbres qui, jusqu'à ce jour, ont protégé nos demeures , et devant lesquels s'arrêteraient peut-être les barbares eux-mêmes ! . . .
En arrivant, j'ai vu que, croyant connaître ce peuple, j'étais loin de savoir de quoi il était capable !... J'ai vu que l'œuvre des obus n'était riçn au prix de sa haine. Pendant un mois, officiers el soldats de la garde fédérée avaient saccagé nos maisons; et le pillage n'est pas ce que je songe à leur reprocher : car, aujourd'hui, c'est le*droit du peuple ; on le lui a enseigné depuis trente ans ; il sait que « la propriété c'est le vol », et qu'en pillant il ne fait que rentrer dans son bien. Mais, ce qui est véritablement digne d'admiration, c'est la fureur de haine qui a présidé à cette œuvre de destruction... Ce qu'ils n'ont pas pris, ils ront broyé; ne s' arrêtant devant rien!... berceaux d'enfants, lettres, portraits, tout est flétri, tout est souillé!... Et aux Prussiens qui applaudissaient du haut de nos forts, ils ont eu vraiment le droit de dire en sortant : « Nous travaillons mieux que vous , et quand nos ennemis rentreront ici, ils ne trouveront plus rien, ni des morts, ni des vivants ! »
Aujourd'hui encore, je suis là au milieu de ces débris comme au lendemain d'un naufrage, re-
cueillant ce qui reste des souvenirs du passé, ne m'étbnnant pas d*un pareil pillage, mais, surpris toujours qu'on puisse tellement haïr!... Puis, quand je sors, je rencontre dans les rues les hommes qui ont enseigné ce peuple, qui l'ont dressé à ces choses, les hommes qui, depuis des années, soufflent le vent qui a déchaîné la tempête ; je lis les journaux qui ont préparé tous nos désastres, et qui nous en préparent de" plus grands encore ; je sais que ces hommes et ces journaux demandent avec raison la grâce de leurs complices, qu'ils l'obtiendront bientôt, et qu'il nous faudra vivre au milieu de ceux qui ont commis ces crimes, et qui ne nous pardonneront jamais le maj qu'ils nous ont fait !
Et si, en rentrant, je prends la plume, peut-être alors est-ce que je manque de modération, et at-on vraiment le droit de me dire : Vous êtes violent! Dieu sait que ce n'est pas ma nature; et ceux qui me connaissent savent si je n'étais pas plutôt fait pour assister en philosophe aux événements de ce monde, et raconter gaiement la part que je pouvais y prendre. Je crois que sous la pression des événements beaucoup d'hommes de ma génération ont changé de la sorte.
Ah ! c'est une triste époque que la nôtre ! Les Prussiens nous avaient fait connaître la haine, les républicains nous ont fait connaître le mépris! Seulement, il y a une chose douloureuse à dire :
c'est qu'à cette haine il y a une limite, tandis qu'à ce mépris il n'y en a pas... Et pour moi, quand je vois l'œuvre des Prussiens, je me dis simplement que c'est un ennemi implacable, sans générosité et sans foi, qui a voulu anéantir la France, tandis que pour les révolutionnaires, quand je songe à la récompense qu'ils avaient réservée à l'armée, au lendemain de cette effroyable guerre, je jure qu'aujourd'hui encore, je ne' puis comprendre que la nature humaine soit capable de telles choses !