LA PRESSE DEMOCRATIQUE
4 juin 1871.
J'arrive de la campagne. J*ai longuement causé avec nos paysans, et j*ai plusieurs choses à vous dire. Si Ton veut garder la république, il faut d'abord rendre le peuple républicain ; et si Ton veut garder le suffrage universel, il faut, peut-être, commencer par instruire les citoyens.
Vous connaissez les ruraux : ce sont d'honnêtes gens qui ignorent les finesses de la politique et jugent toujours sur l'apparence. Ils se disent : Avec les républiques nous n'avons que la ruine à attendre ! Ce n'est pas nous qui les proclamons ; jamais cette idée-là ne nous viendrait toute seule. Nous ne savons même pas bien comment les choses se passent; mais, sans doute, ceux qui proclament les républiques, ce sont des républicains. Eh bien, quand une fois ils les ont proclamées à Paris et qu'ils nous l'ont envoyé dire en province, nous les acceptons toujours, et alors ce sont eux qui se révoltent contre le gouvernement qu'ils nous ont donné, après quoi, nous autres, pauvres ruraux qui ne sommes pour rien dans la chose, nous sommes invariablement ruinés ! . . .
Cette fois encore, disent-ils, quand, le 4 septembre, on a chassé les représentants que nous avions choisis , nous avons demandé pourquoi on nous les renvoyait. On nous a répondu que les députés de Paris avaient seuls le droit de représenter la France. Nous n'en avons pas bien compris la raison... Mais enfin nous avons laissé M. Gambetta nommer nos généraux, M. Crémieux nommer nos èvêques, jusqu'à ce quil n'y eût plus ni armées, ni argent, ni crédit, ni espérance... Âpres quoi nous avons appris que Paris avait fait une nouvelle République encore plus belle que la première, à laquelle toutes les communes devaient se rallier au plus vite. Et notre bonne volonté est si grande que nous allions reconnaître encore cette république-là, quand on nous a annoncé que, la première ne voulant pas céder, la seconde lui déclarait la guerre, ce qui faisait que nous allions avoir deux républiques à la fois pour se fusiller sous les yeux des Prussiens, à la plus grande gloire de la liberté !
Maintenant, il faut tout dire, le Siècle est bien coupable. S'il avait employé son influence à rendre les paysans républicains, peut-être y fût-il parvenu. Mais il était si absorbé par la terrible lutte qu'il livrait aux prêtres et aux religieux, que, pendant les dix-huit années de l'Empire, il n*a pas eu un instant pour s'occuper de la république. Aujourd'hui, il s'aperçoit de son erreur, et il vient un peu tard pousser le cri d'alarme : « L'épreuve des monarchies est faite à jamais, s'écrie-t-il, et chacun doit reconnaître qu'elles finissent toujours par tomber ! »
— C'est vrai, répondent encore les paysans; mais au moins, elles tombent après avoir vécu, ce qui nous donne toujours un peu de répit, tandis que les républicains ne vivent même pas et finissent sans avoir commencé. Depuis
quatre-vingts ans, nos pères ne se rappellent pas une seule année républicaine qui nous ait donné Tordre, la paix, le respect des lois, la confiance des honnêtes gens. Pour nous autres, la république veut dire l'assassinat, le pillage, la terreur, la ruine...
— Mais, voyons ! leur dit le Siècle^ reprenez confiance, je vous en supplie ; on a déjà tué ou fusillé 20,000 républicains; quand on en aura transporté 30,000 autres, vous n'aurez presque plus rien à craindre.
— Nous l'espérons, répondent-ils, mais enfin, puisqu'il faut qu'il ne reste plus du tout de républicains pour pouvoir garder la République, nous nous étonnons que Ton tienne tant à ce genre de gouvernement ; car, si les républicains savent à n'en pas douter qu'il faut les transporter tous les vingt ans pour mieux leur conserver la République, peut-être aimeraient-ils mieux eux-mêmes une monarchie qui ne les transporterait pas qu'une république qui les transporte toujours.
Mais le Siècle aura fort à faire pour réparer sa faute. Aujourd'liuî, il s'épuise en arguments dont quelques-uns ont une véritable valeur : « Prenez garde, s*écrie-t-il, le « gouvernement légal pour lequel V armée a combattu est < le gouvernement républicain... le pays est conserva- « teur, mais avant tout, il est conservateur de ce qui « existe. » Certes, cette révélation est grave... Ainsi donc l'armée n'a combattu que pour la République, et ce que la France désire avant tout c'est de conserver ce qu'elle a. Quand elle avait la Commune, elle voulait conserver la Commune ; maintenant qu'elle a retrouvé les hommes de Septembre, elle veut conserver les hommes de Septembre ; ce qui prouve qu'elle n'est vraiment pas
si difficile à gouverner que ses ennemis voudraient bien le dire.
Seulement, le Siècle est-il sûr de ce qu'il avance ? Je connais beaucoup d'ojffîciers qui s*imaginent avoir combattu pour la France, Tordre, la religion, et qui seraient vraiment émerveillés d'apprendre que leurs soldats n'ont déployé tant d'héroïsme et de valeur que parce qu'ils voulaient avant tout établir la République. Quant au pays, je ne sais pas s'il est conservateur à la manière dont nous parle le Siècle, mais, ce que je reconnais sans peine, c'est que \e Siècle, lui, est conservateur de cette façon-là. Pendant les dix- huit années de l'Empire, il voulait conserver l'Empire et depuis que la République est venue, il a voulu conserver la République. Seulement l'arrivée de la Commune l'a jeté dans un cruel embarras : car, ignorant laquelle des deux républiques triompherait, il ne savait plus de quel côté conserver !
Il faut relire la série de ses articles pour comprendre le véritable esprit de ce journal ! « Hélas ! s'écrie-t-il au « commencement d'avril, on nous demande si nous pen- « chons pour la Commune, ou si nous penchons pour « Versailles. Notre réponse est bien simple : Nous ne pena chons pas!,,. Des actes condamnables ont été commis f à Paris et à Versailles ; mais, quoi qu'on fasse, notre « impartialité restera toujours sereine! »
Voilà la politique du véritable sage ! ... ne pas pencher! Attendre, attendre avec sérénité ! laisser venir les événements !..• Si l'armée de Vinoy subit un échec, s'écrier : c Faites cuire Versailles dans son jus /. . . » Quand on apprend que le fort d'Issy a succombé, parler des fautes de la Commune. . . Âpres la chute de Vanves, parler de ses crimes /... A l'entrée dans Paris, traiter les fédérés
de bandits,., et, quand enfin toute résistance est anéantie et le triomphe certain, maudire les sinistres forçats qui ont épouvanté la capitale !
Nous croyons même que plus tard ce sera une collection bien précieuse à conserver 1 S'il s'est glissé des erreurs dans les comptes rendus militaires de cette triste campagne, on aura là un critérium absolu. — Mais non, pourra-t-on dire avec certitude à l'écrivain égaré, c'est une erreur de dates !... Ce jour-là les VersajUais avaient dû subir un échec, puisque le Siècle voulait les « faire cuire dans leur jus!.,. » Ce n'est que huit jours plus tard que les fédérés ont été repoussés, quand le Siècle les traitait d'insurgés! Tout le reste de la semaine, les opérations ont été indécises, puisque le Siècle ne penchait plus et conservait sa sérénité!.,. Et enfin il est certain que le succès de M. Thiers n'a été vraiment irrécusable que le S6 mai, quand le Siècle a déclaré courageusement que le premier devoir de la France était « de relever la demeure « du grand citoyen, que ces infâmes incendiaires avaient « osé détruire I »
€ iVoMS sommes d'honnêtes gens, » s'empresse de dire le Siècle. Mon Dieu, le tout est de s'entendre et de savoir ce qu'on appelle honnête homme dans le style républicain.
Ainsi donc, l'honnêteté c'est : quand un dictateur est au pouvoir, de le soutenir pendant dix-huit ans, en faisant payer à la religion les fautes que commet le souverain ; d'attendre pour le renverser le jour où l'étranger est sur le sol de la patrie, et quand les misérables renversent à leur tour le gouvernement que l'on a créé soi<-même, « ne
pas pencher^ » « attendre^ attendre avec sérénité * jusqu'au jour où la fortune a prononcé.
Eh bien , nous ne discutons paâ, mais vraiment, si c'est ainsi que se conduisent les républicains quand ils sont honnêtes, nous nous demandons ce qu'ils font quand ils ne le sont pas !