‹ La politique d'un soldatChapitre 31 sur 31 · FIN DES VACANCES · texte numérisé non relu

FIN DES VACANCES

Honlgate-Benzevai, 5 octobre.

Nous devions partir aujourd'hui, mais le moyen de s'arracher d'ici!... Grands horizons, paix de la nature, campagnes de Normandie, braves paysans qui me saluez sans me connaître, faut-il donc vous quitter pour rentrer dans ce Paris , retrouver sa maisoa pillée, lire le Siècle^ et revoir M. Ranc et M. Jules Simon I..* Allons ! un jour encore... et puis les enfants s'accrochent après nous. — Voyez ! voyez ! disent-ils, tout ce monde qui se promène au milieu de l'eau !

Et, en effet, je ne sais ce qui se passe là-bas sur les lagunes !... des caravanes interminables défilent avec leurs ftnes et leurs petites charrettes ; de tous les côtés on en voit apparaître de Villers, de Houlgate, de Dives!... et du fond des terres, et du haut des collines , les voilà qui dégringolent par familles entières, jupes retroussées, jambes nues, un panier sur l'épaule, un trident à la main... Bientôt tout cela grouille dans les sables comme à la foire de Nijni.

— Garçoa, qu'est-ce que c'est que cela? Est-ce encore une foire en souvenir de Guillaume le Conquérant?

— Non, monsieur , c'est la pêche aux équllles ; un petit serpent qui vient dans le sable aux pleines lunes d'août et de septembre, et puis qu'on ne revoit plus du tout après.

Quel mystère, mon Dieu! Où est le savant de l'autre jour pour nous expliquer quel rapport il peut y avoir entre la pleine lune de septembre et un petit serpent qui vient dans le sable!... Le garçon m'en apporte un plat. Je vois une manière d'anguille avec un nez pointu ; ce n'est pas bon du tout, mais il paraît que c'est très-rare.

Les enfants sont déjà sur leurs ânes. Allons, en route l Prenons des tridents, un panier, et suivons la pêche !. . . On passe à travers toutes ces files joyeuses qui se hèlent d'un bout à l'autre des lagunes. Voilà le maire de Dives qui arrive avec toutes les autorités, jambes nues et le trident à la main ! Voilà un brave curé suivi de tous les pécheurs de son village I Et puis une foule, une cohue, des cris !... c'est un spectacle inimaginable !

Comme c'est tout à fait la grande mer, il n'y a plus d'eau du tout, et l'Océan est si bien parti, qu'on se promène dans son lit comme dans les Champs-Elysées ! Hais quelle vie dans ce sable ! Dès qu'on soulève une roche, on surprend là des milliers d'animaux... et des crabes, et des méduses, et des araignées, et des crevettes, et des Bernard -l'Ermite, fourrés dans leurs coquilles d'emprunt! Tout cela, se mangeant, se dévorant; créés par la nature pour se détruire ainsi ! Un pêcheur me raconte qu'ayant fourré un jour tous ces animaux-là dans un baquet, ils se sont fait une telle guerre, qu*à la fin on n'a plus trouvé qu'un gros crabe qui avait mangé l'avant-

dernier ! Tout de suite cette histoire me fait penser aux républicains, qui, il faut bien le reconnaître, ont des instincts qui les rapprochent beaucoup plus que nous de la nature. Et, quand on fee rappelle ce qui s'est passé pendant la Convention et pendant la Commune, il est bien certain que si aujourd'hui on pouvait les faire entrer tousdans un bocal, au bout d'un mois on n'en trouverait plus qu'un, le gros crabe — Robespierre ou Félix Pyat — qui aurait mangé tous les autres, et qu'on ferait empailler , pour montrer aux générations futures comment l'espèce était faite.

Mais, pendant que nous causons, je vois les enfants qui se livrent à un violent désespoir. C'est une araignée de mer, une araignée immense, velue, hideuse, qui sortant tout à coup de dessous la roche, vient de saisir une petite crevette et l'étouffé dans ses bras! C'est un spectacle cruel, et pendant quelque temps nous restons là comme épouvantés en songeant à toutes ces horreurs organisées dans la nature, permises par Dieu ! Le curé nous explique que cela vient du péché, qu'avant la faute ces bctes-là ne se faisaient aucun mal, et que l'homme ne les mangeait même pas. Il dit cela dans un langage simple, élevé, que je serais bien incapable de vous répéter ici. Heureux prêtre ! Voilà trente ans qu'il enseigne ces vérités, il n'a pas Tàme troublée par la science, ni par la grande révolution; il croit simplement; sa foi lui a donné la paix, et il veut la donner aux autres. Eh bien, vous me croirez si vous voulez, mais quand je pense au savant de l'autre jour, avec sa lune, ses périhélies et ses attractions, je ne puis dire combien j'aime mieux ce bon curé qui m'affirme que tout ce qui est beau a été créé de la main de Dieu, que cette méchante araignée vient du

péché , et quand je lui demande s'il ne croit pas que les républicains viennent du péché, absolument comme Taraignée, qui me répond simplement :

— Je n*en sais rien. Mais si vous le croyez, il faut prier pour eux.

— Je tacherai, monsieur le curé, je tâcherai; mais le jour où mes amis me verront faire cette prière-là, ils pourront Atre bien, sûrs de ma conversion.

Notre pêche n'est pas miraculeuse du tout. Avec nos tridents, nous prenons une grande quantité de coquillages et pas une seule équille. Allons, suivons les côtes de Normandie; c'est si amusant de se promener dans le lit de rOcéan, et de voir ses rivages, comme il les voit luimême. Là-bas, on l'entend qui se retire en rugissant; c'est un bruit sourd et continu comme une cohue de chars terribles qui se sauveraient dans le lointain. Puis les nuages lui ont rendu ces belles lueurs verdâtres qui lui vont si bien. Hier, je ne sais s'il avait voulu imiter la Méditerranée, mais il avait pris une manière de robe bleuQ, avec laquelle je ne le reconnaissais plus. C'était un bleu ardoisé, un bleu triste sans éclat et sans chaleur, qui me faisait regretter les splendeurs de l'Orient.

Mais que vois-je sur ces dunes?... Oh ! oh ! Qu'est-ce que c'est que ça ? Voilà des chignons, des yeux peints, des jupes en l'air, comme à Trouville... Attendez donc, il me semble que je distingue là-bas un casino, un théâtre... C'est sûr, voilà toutes les bêtises qui vont recommencer. Et la caravane s'arrête pour réparer le désordre de sa toilette, et faire figure dans une entrée solennelle. A mesure qu'on approche, on aperçoit la chose la plus curieuse du monde : un village semblable à une toile d'araignée dont la moitié serait tombée dans l'eau, avec

des avenues qui ne vous conduisent nulle part et qui tournent comme dans un cauchemar, vous ramenant invariablement à Tendroit qui est le plus laid, et où trèscertainement l'araignée doit habiter.

— Monsieur, nous di^ un guide déguisé en huissier, vous êtes ici à Cabourg ; il y a seize ans à peine on ne voyait rien, c'était* nu comme la main, quand, par enchantement, on a créé toutes les merveilles qui embellissent cette plage. Monsieur sait, sans doute, que c*est là qu*on a construit le plus beau casino de toute la Normandie, avec des salons, des théâtres comme il n'y en a jamais eu à Trouville.

Je n'ose pas lui dire que je regrette beaucoup le temps où il n'y avait rien... rien que la nature, ce qui est bien quelque chose. Et, ne voyant sur les dunes qu'une suite de villas jetées à Taventure comme des jouets d'enfants qu'un coup de vent aurait poussés sur le sable, je lui demande Tendroit où il faut admirer.

— Ne cherchez pas, monsieur, ce n'est pas ce casino-là dont je veux parler. Le vrai, celui qui fait la gloire de Cabourg, était malheureusement sur un sable mouvant, de sorte qu'il a disparu depuis longtemps.

— Sapristi, mon ami... Si votre sable remue comme ça, je ne viendrai pas y bâtir ma maison.

— Oh ! il ne faudrait pas exagérer les choses, monsieur; regardez donc, il y a encore bien des maisons qui ne se sont pas enfoncées, et, d'ailleurs, ce casino- là a duré plus de cinq ans...

Mais, déjà, je n'écoute plus... Il me semble que mon ânesse enfonce, et je cherche à m'éloigner de ces lieux enchanteurs.

— Maintenant, dit-il, s'attachant à mes pas, si mon-

siear veut regarder, il verra la grande plaine où Guillaume le Conquérant, fils de Robert le Diable, a réuni ses cinquante mille chevaliers...

— Ah I mon Dieu, au trot, mes amis, sauvons-nous !

— Bien sûr;^ les habitants de Dives auront dit à monsieur que c'était chez eux; ils disent toujours cela pour attirer les étrangers; mais je peux jarer à monsieur que c'est bien dans cette prairie, là où sont ces vaches...

— Je le crois, je le crois, mon ami, dis-je en m'éloignant à la hâle...

Peu à peu, les chignons disparaissent, les maisons s'éloignent, les collines s'abaissent, les arbres s'évanouissent..., puis bientôt i] n'y a plus ni cabanes, ni végétation, ni rien... El c'est alors que c'est le plus beau... On ne voit que la mer, des dunes, des bruyères, une immense prairie avec des files de troupeaux qui s'en vont jusqu'aux collines de la Dives. Les rayons du couchant projettent leurs grandes ombres derrière nous. C'est grand, c'est calme. On a comme une vision de la campagne romaine.

— Mais qu'est-ce que ces maisons que je vois là perdues entre les dunes et la mer?

— C'est le Home.

Le Home... En aviez-vous entendu parler? jamais, n'est-ce pas? Qui s'occupe de ces choses? Tout le monde parle de Deauville, qui est une horreur, de Cabourg qui est un casse -tète chinois ; mais personne ne connaît le Home. Dire qu'il n'y a pas un guide fait par de vrais artistes, auquel on puisse se fier I Dire que toujours nous serons victimes des réclames, et que si, par aventure, mon ânesse ne m'avait pas amené ici, je serais parti sans voir une des plus grandes beautés du pays!... Pendant que

je sais là à écouter ce silence, et à contempler ce magnifique horizon, quelqu'un profite de mon extase pour s'ap^ prêcher sans bruit, et tout à coup je me réveille avec une médaille sous le nez.

— Voilà, me dit-on, la chose la plus curieuse de tout le pays : c'est une médaille qui prouve que c'est bien ici que Guillaume le Conquérant, fils de Robert le Diable, a réuni ses cinquante mille chevaliers...

— Mon âne , mon âne!... dis-je tout effaré... Henri, sauvons-nous, voilà que ça les reprend!...

— Ah! monsieur, dit-on en courant après moi, c'est qu'ils sont si jaloux à (kbour^, qu'ils ont fabriqué des médailles où on voit un faux Robert avec ses chevaliers; c'est comme ça qu'ils nous ont fait du tort^ et que nous n'avons encore ni hôtel, ni casino, ni théâtre pour les étrangers...

— Eh bien , mon ami, c'est tant mieux pour vous! Et si vraiment c'est Guillaume et ses chevaliers qui amènent toutes ces choses-là sur vos plages, pour Dieu ne prononcez plus son nom... car jamais votre pays ne sera plus beau qu'aujourd'hui!

— Mais, monsieur, il n'y a rien!

— C'est à cause de cela, mon ami.

Et toute la caravane repart , au plus vite , traversant cette plaine immense que nous avons tant admirée tout à l'heure.

Au prochain village , les enfants s'arrêtent pour demander un verre de cidre.

— Si ces messieurs veulent descendre, nous dit l'aubergiste, je vais leur montrer la grande curiosité du pays. C'est la maison où Robert le Diable a donné son premier rendez -vous à la blanchisseuse Alette...

— Au trot! au trot!... Sauvons-nous! Je sens que je vais devenir fou !

C'est égal, mes amis, je n'irai pas le dire à l'Opéra, mais si Isabelle se doutait de tous les rendez-vous qu'il a donnés aux blanchisseuses sur les côtes de la Normandie , elle n'aurait pas crié quatre cents fois : « Robert ! toi que j'aime ! »

Allons , c'est le jour du départ. Adieu , colline d'Houlgate, vallée de la Dives! Adieu , vieil Océan! tu es superbe aujourd'hui, parce que tu es en colère. Mais, croismoi, ne cherche pas à imiter la Méciilerranée ; le bleu ne te va pas. Tu es trop vieux! Conserve toujours ta belle robe d'un vert laiteux frangé d'argent ; d'ailleurs, ne sois pas jaloux des couleurs de l'Orient. Tu as la vie , tu as l'immensité, tu as la tempête , et, quand on t'a vu une fois, on ne t'oublie jamais!

Mais déjà nous sommes empilés dans la voiture de Bapaume, où je disparais sous un flot de petits bateaux et de coquillages. Personne ne dit mot. Ou est venu en chantant et on s'en retourne en silence. On regarde une dernière fois les jolies villas d'Houlgate , qui s'évanouissent à l'horizon , et que nous nous promettons bien de revoir l'an prochain.

... Voilà Villers... puis voilà Deauville...

Le chemin de fer ne part que dans une heure. Que devenir au milieu de ces dunes? On est là errant à l'aventure, rencontrant une villa aussi ennuyée que vous, qui semble vous demander ce qu'elle fait par ici , et à qui il nie serait bien impossible de répondre! Mais, voyons donc?... il y avait une statue sur cette place! Celle du

dae de Morny, qui a iiiTenté ce beau paysl — Mon ami, poorriez-Toos me dire ce qu'elle est devenue?

— Je ne sais ce que tous voulez dire , monsieur ! ce sont des méchanles langues qui répètent ces choses-là pour nuire au pays. Je n*ai jamais vu cette statue depuis que je tiens mon magasin.

Je m'informe plus loin... personne n'a Tair de me comprendre; personne n'a connu cet homme.

— Si vous voulez la voir, me dit-on à ht fin , elle est là, cachée chez le charcutier d'en face, un gredin de bonapartiste qui Ta fourrée derrière son comptoir.

J'entre chez le charcutier; j'achète un saucisson de Lyon et je lui demande ce qu'il pense de la République... Tout à coup , j'aperçois les deux pieds de la statue qui passent entre le comptoir et la muraille.

— Ah ! mon Dieu ! qu'est-ce que c'est que ces piedslà?...

— Ne faites pas attention; ce n*est rien , me dit-il, eu me remettant vivement le saucisson.

— Comment donc! mais c'est une très-belle statue !

— C'est la statue d'un de mes amis qu'on m'a prié de garder.

— Oh! oh! mais je crois les reconnaître, ces piedslà!... bien certainement je les ai vus quelque part... Ils ressemblent furieusement à ceux d'un certain duc de Morny!...

— Ah! monsieur! ne me faites pas de tort!... je vais vous dire... ce n'est pas la politique; mais de voir notre pauvre bienfaiteur jeté comme cela dans le ruisseau, cela oi*a fait pitié!...

Brave charcutier , tu es donc moins lâche que les autrui Et vous, duc de Morny, le dernier de nos grands

seigneurs , vous qui avez jeté sur ce marécage tout ce pêle-mêle de spleadides villas, voyez- vous l'expiation de là-haut?... Et dire qu'étant insulté par les ingrats et les lâches, vous n'avez même pas la consolation suprême d'être défendu par les honnêtes gens!...

.... Mais, la statue va me faire manquer le train !.•• Quelle foule!... quelle cohue!... C'est la fin des vacances! Un gros monsieur s'assied sur mes genoux et m'assure que je ne le gêne pas. Enfin, peu à peu, on se tasse, on s'engourdit, on perd la notion du moi et du non-moi... et on s'endort... La journée se passe... Tout à coup un bruit désagréable me réveille : quelqu'un a prononcé le nom de la République! Ah! mon Dieu! le Siècle vient d'entrer dans le wagon!... c'est le commencement!... Bientôt , je regarde par la portière , je vois les ponts détruits, les maisons en ruines, les gares incendiées... nous approchons!... Un employé me demande grossièrement mon billet. Un commissionnaire m'insulte. Un cocher de fiacre veut me battre...

C'est fini, nous sommes arrivés dans la grande ville de la gande révolution.

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