‹ La politique d'un soldatChapitre 30 sur 31 · LES BOUCS ÉMISSAIRES · texte numérisé non relu

LES BOUCS ÉMISSAIRES

S7 septembre.

Une nation coupable et vaincue ferait mieux de se replier sur elle-même et de travailler à son salut que de chercher à droite et à gauche sur qui elle peut rejeter le poids de ses malheurs. D'ailleurs, les divisions poUtiques qui sont toujours une triste chose, deviennent un crime en face de l'étranger. Tous, nous aurions dû le savoir, et presque tous nous l'avons oublié.

Aujourd'hui, la Prusse reprenant nos brochures, nos articles, nos discours, répond à l'Europe qui l'accuse de barbarie et lui dit: — Voyez et écoutez ce que ces gens-là ont dit eux-mêmes ! — Mais, vous avez été implacables dans l'invasion ! — Et comment ne l'aurions-nous pas été, quand, dès la première défaite, nous les avons vus crier à leur souverain que la Prusse n'ayant rien fait pour s'attirer cette guerre ^ elle était une monstrueuse iniquité? — Mais, vous avez arraché la Lorrair^e au mépris du droit des gens. — Ecoutez-les donc, ils vous diront aujourd'hui que « Jules Favre et Gambetta sont res-

pensables de tout, et que, s'ils avaient voulu céder Strasbourg au lendemain de Sedan, ils auraient sauvé la France d'un plus grand malheur.. . »

Et, à toute accusation nouvelle, la Prusse répond par nos propres paroles! C'est bien, il fallait s'y attendre! Dieu veuille que la leçon nous serve ! Car il y a de ces choses que nous disons toujours après les événements, et je me demande si vraiment on peut être sincère en les disant. Naguères, ici-même, je protestais contre ce besoin de jeter sur d'autres les malheurs des temps, el surtout nos propres fautes. Nous n'avons pas le courage et la dignité de les porter nous-mêmes. Et je n'en fais pas une question de parti, car en cela nous ne valons pas mieux les uns que les autres. Sous le poids des malheurs qui nous écrasent, au lieu de songer à se relever, ce que l'on veut avant tout c'est un bouc émissaire. Chaque parti cherche quelqu'un. Ceux-là disent : c'est l'empereur ! les autres : c'est Jules Favre!... d'autres : Gambetta! . . . Personne ne dit : C'est moi !

Quand nous avons vu que la guerre était funeste, nous tous qui criions : « à Berlin ! à Berlin! ...» nous avons déclaré que Bonaparte seul avait voulu y aller. Quand nous avons vu que la lutte à outrance avait imposé au pays des sacrifices inutiles, nous qui avions acckmé les nobles, mais imprudentes paroles de Jules Favre, nous avons déclaré que sans lui nous aurions signé la paix, cédé Strasbourg et gardé la Lorraine. Et en même temps, quand nous avons vu par quels désastres se terminait la guerre de province, nous qui avions juré de reculer jusqu'à la mer et de monter même sur un navire... nous nous sommes écriés que Gambetta seul était responsable de ces folies ! Peut-être ces paroles vont-elles déplaire à

mes amis politiques, seulement je crois que la vérité qui se dégagera plus tard, c'est que ces hommes peuvent être profondément coupables, mais que nous voulons jeter sur eux la responsabilité qui nous pèse.

Malheureusement, si cela ne trompe pas l'Europe, cela nous rabaisse à ses yeux. Depuis Sadowa,. cette guerre était la guerre fatale; rien ne pouvait la conjurer, et le crime de l'empereur n'est point de l'avoir déclarée, mais de n'avoir pas été prêt. L'Europe le sait, et elle a trouvé qu'il y avait un manque de dignité de la part d'une nation qui courait folle, éperdue, sur Berlin, à dire au premier échec : — Je n'avais pas de haine contre vous, c'est cet homme seul qui m'a entraînée là!... On prétend que,» de sorn côté, l'empereur a tenu le même langage au roi de Prusse, et qu'en l'abordant au lendemain de Sedan, il lui a dit : « Je ne voulais point commencer la lutte, c'est mon peuple qui me l'a imposée... » Si le récit est exact, le souverain et la nation ont également manqué et de dignité et de sincérité. Tout le monde voulait cette guerre, et à la première victoire chaque parti en aurait revendiqué l'honneur. Seulement, si on était prêt pour la victoire, on n'était pas prêt pour la défaite, et quand cette défaite est venue, chacun s'est régardé en disant : Je l'avais prévu i Malheur à ceux qui ont voulu marcher sur Berlin! ... Eh bien, non-seulement c'était manquer de fierté d'âme, mais par-dessus tout c'était une grande faute politique, car il était imprudent de se découvrir ainsi vis-àvis de l'étranger. Aujourd'hui, l'étranger, reprenant nos paroles et nos discours, les retourne contre nous; l'Europe applaudit, et nous n'avons rien à répondre!

Jules Favre et Gambetta ont sans doute été bien coupables et on sait que je n'ai pas l'habitude de faire le

panégyrique de ces hommes. Le crime de Jules Favre, c'est d*avoir été, sauf pour le Mexique, complice de toutes les fautes de TErapire. Son crime, c'est, le jour du 4 septembre, au lieu de suivre la patriotique pensée de M. Thiers, d'avoir proclamé sa République à l'ombre du drapeau prussien. Son crime suprême, c'est d'avoir préparé tous nos malheurs, et, après avoir donné des armes à une populace qui ne devait s'en servir que contre nous, de n'avoir pas su les arracher le seul jour où cela était possible sans effusion de sang.

Mais venir lui reprocher de n'avoir pas cédé Strasbourg au lendemain de Sedan, c'est se mentir à soimême; et je ne comprends pas que l'esprit de parti puisse aller jusqu'à formuler de telles choses. Quel est donc celui de nous qui, au lendemain de la capitulation, aurait accepté une pareille honte?... Si un ministre avait osé y souscrire, nous aurions lapidé sa demeure... Et qu'aurait dit TAlsace en voyant que la France la sacrifiait ainsi, sans même tenter un effort ?... Cette Alsace à laquelle nous pouvons répondre aujourd'hui que c'est pour elle, pour elle seule, que pendant cinq mois nous avons subi tant de douleurs!... Il nous est facile, en vérité, de dire ces choses après les événements; et, voyant le résultat, de dictera chacun ce qu'il fallait faire. D'ailleurs, je ne suis pas encore convaincu. Je crois que cette lutte folle, insensée, et d'autant plus héroïque qu'elle était sans espoir, nous a relevés aux yeux de l'étranger et a sauvé l'honneur de la France. Et puis, je le répète, quelles que soient les considérations qui se dégagent de cette guerre, il est injuste d'oublier l'état des esprits au lendemain de Sedan, alors que personne n'aurait consenti à déposer les armes. '

Si l'Europe n'était là qui nous regarde et qui nous juge, je souffrirais moins de ces choses. Mais je crois que nous nous faisons sévèrement traiter à l'étranger. Il y a, dans cette manière &e se dépouiller à tout prix des fautes qui nous écrasent, un manque de conscience et de dignité que je retrouve partout, dans tous les partis, et qui n'est pas fait pour rendre l'espérance. Au milieu de nos désastres, tous ne semblent préoccupés que d'une pensée : savoir sur quel adversaire ils pourront rejeter le fardeau qu'ils se refusent absolument à porter. Et, dès qu'ils sont parvenus à faire rentrer nos malheurs dans le cadre de leurs prévisions et de leurs passions personnelles, on les entend chanter des actions de grâces et se glorifier sur les ruines du pays.

Notre corruption venait de l'Empire; l'insouciance, la légèreté, l'outrecuidance, tous nos vices, venaient de l'homme de Décembre. Puis, c'est lui seul qui a voulu la guerre. Ensuite c'est Jules Favre et Gambetta qui seuls ont voulu la continuer... Quant à nous, peuple français, nous ne sommes coupables de rien; même pas de nous être mis aux mains de ces hommes. Ce n'est donc point la peine dedeyenir meilleurs; et comme nous avons là, sous la main, dçs êtres sur lesquels rejeter successivement tout ce qui nous pèse, nous voilà bien allégés, innocents de tout; et ceux qui croyaient que, grandis par le malheur, avertis par la destinée, nous allions travailler à notre salut, se sont étrangement trompés.

Malheureusement, je n'ai pas ce bonheur. Je voudrais bien me décharger un peu de la part de responsabilité qui me pèse, mais j'ai beau faire, elle m'écrase toujours, et plus je vois les malheurs du pays, plus ce poids me semble lourd. N'ayant jamais été un personnage, je devrais

pourtant en souffrir moins qu'un autre, car, quelles que soient ses erreurs, un pauvre soldat n'a jamais pu faire grand mal à son pays... Eh bien, le croiriez-vous, j'y songe sans cesse. Au lendemain de Mageilta et de Solferino, alors que la France était heureuse, de pareilles pensées ne me venaient jamais. Menant la vie insouciante et joyeuse de garnison, j'attendais le jour d'une nouvelle campai^e pour remplir mon devoir, selon l'habitude du soldat français. Mais aujourd'hui, après nos désastres, ces souvenirs m'obsèdent, et ce dont je riais jadis avec mes camarades, me poursuit comme un remords. En face de cette nation sérieuse, instruite, travailleuse, voyant ce qu'ont amené l'indiscipline, l'ignorance et la légèreté, je me demande si j'ai fait mon devoir et la part qui me revient dans nos malheurs. Je serais bien heureux de pouvoir dire comme les autres : C'est la faute de l'Empire. Mais j'avoue que, quelle que fût la corruption de Décembre, ce n'est pas elle qui dans mes garnisons de province me faisait manquer au pansage, négliger ma théorie, éviter les manœuvres, et demander àdes colonels, toujours trop bons, des permissions de quarante-huit heures avec prolongation dt; six mois. Ce n'est pas elle qui faisait que j'élais léger, insouciant, ne doutant de rien, partant toujours pour la victoire et ne faisant rien pour la préparer.

Que chacun fasse son meâ culpâ. Je voudrais être un grand coupable pour donner un grand exemple ; malheureusement je ne suis personne, mais enfin je commence, que les autres suivent...

Pauvre France, elle est là se débattant sous le poids de ses fautes. Il lui faut des boucs émissaires... Elle a autour d'elle, et le cadavre de l'Empire, et Jules Favre et Gainbetta, et les maréchaux qui ont trahi, et les

généraux incapables... et, quand les remords Fagitent, elie frappe sur toutes ces choses qui, pendant ce temps, 8*accusent entre elles!. . . Relève-toi donc, laisse cette triste et stérile besogae, porte tes yeux plus haut, et sache bien d'ailleurs que tu ne grandiras devant tous qu'en t'abais* sant à reconnaître tes fautes.

Un jour, un écrivain célèbre a dît : « La France est morte... la France va renaître... » La parole était terrible, mais il y avait une espérance ; tandis que, loin de songer à renaître, je la vois toujours penchée sur ces cadavres, les fouillant et les retournant sans pitié.

Malheureux peuple, au lieu de frapper sur eux, frappe .donc ta poitrine, demande-toi comment tu t*es mis aux mains du despote d'abord, à la merci des révolutionnaires ensuite. Au lieu de t'en prendre à eux, qui ne sont que les effets, 11 faut t'en prendre à toi, à ton amour de la révolution, à ta passion de Témeute et du désordre, qui depuis quatre-vingts ans te font passer de dictature en démagogie. Dis donc : C'est nous qui avons été légers, c'est nous qui avons été corrompus, présomptueux, imprévoyants, courant à la victoire sans jamais songer à la défaite... Et, le jour où on t'entendra parler ainsi, on se reprendra à l'espérance.

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