‹ La politique de demainChapitre 24 sur 34 · M. EMILE DURKHEIM · texte numérisé non relu

M. EMILE DURKHEIM

a L'activité économique doit être socialement organisée. »

Nous sommes allé le demander à M. Emile Durkheim. M. Emile Durkheim est un des esprits les mieux avertis de ce temps touchant les questions sociales. Un de ses ouvrages : De la Division du Travail social, a été très apprécié dès sa publication. Ses nombreuses et fortes études, notamment dans « l'Année sociologique »,. le classent au premier rang de ceux qui ont longuement, patiemment observé les problèmes économiques et sociaux, médité sur eux, et dont la plupart des théories se trouvent aujourd'hui vérifiées par les leçons de l'expérience.

Gomme d'autres, M. Emile Durkheim laisse de côté l'orientation de la politique proprement dite pour ne se préoccuper que de la seconde partie de notre questionnaire.

Il a consenti à nous faire la déclaration suivante :

11 est bien malaisé de diagnostiquer dans quel étal d'esprit sera la France au lendemain de la guerre.

(1) M. Emile Durkheim est mort en 1918. Dans l'École et la Vie, M. C. Bougie lui a rendu un hommage éloquent.

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et, par suite, quelle sera, à ce moment,, l'orientation . de notre politique.

Cependant, si l'on fait abstraction des tâtonnements inévitables et en sens contraires qui se produiront à cette période critique, si l'on se borne à déterminer les lignes les plus générales de ce que paraît devoir être notre'^évolution politique et sociale, voici ce qui apparaît comme le plus vraisemblable :

Vous vous demandez si les questions économiques ne seront pas au premier plan des programmes adoptés par les différents partis.

Il est certain que la France aura un tel besoin de se refaire matériellement qu'il faut s'attendre à une stimulation générale et intense de la vie industrielle et commerciale. Il faut môme espérer que les initiatives, trop souvent languissantes, dont nous faisionspreuve à la veille de la guerre, sortiront enfin de l'état de demi-sommeil dans lequel elles se complaisaient, et seront sollicitées, par les circonstances mêmes, à entrer en action et à donner le plein de leur effort.

Nous devenions, de plus en plus, un peuple de petits producteurs et de petits boutiquiers, qui m.ettait toute son ambition à s'assurer une existence médiocre, sans risques comme sans gloire. Un tel idéal ne saurait désormais nous convenir. Une grande nation, et qui a pris conscience de sa grandeur, doit avoir le goûtdes grandes «-hoses, et ce goût doit se marquer dans toutes ses entreprises. Mais il ne suffira pas d'inlensificr les forces économiques : il faudra, de plus, et a\ aut tout, " les organiser ». Le problème de leur onjanisalioii primera tous les autres en importanc(3.

C'est un problème, d'ailleurs, qui n'est pas né d'hier C'est la'Révolution française qui l'a posé; et il domine toute l'histoire du xix^ siècle.

Sous l'ancien régime, il y avait une organisation économiquejparfaitement définie, qui était en harmonie avec l'état dans lequel se trouvaient alors

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le commerce et l'industrie. C'est le système des corps de iiiétiers. Les entreprises économiques étaient alors chose essentiellement urbaine : urbain était le marché; les corps de métiers avaient le même caractère. C'était une organisation locale, qui répondait à des besoins locaux, et tant qu'elle ne chercha pas à s'étendre violemment à des formes économiques pour lesquelles elle n'était pas faite, elle remplit très convenablement les fonctions qui étaient sa raison d'être.

Mais quand l'économie cessa d'être purement urbaine, quand l'économie nationale et mondiale se constitua, elle ne put s'accommoder de ces cadres surannés et exigus. Les vastes entreprises qui se créèrent dès le xvi® siècle et surtout dès le xvii^ siècle ne purent se plier à une réglementation et à une organisation qui avaient été faites pour un marché restreint et limité. Une corporation urbaine ne pouvait régler des industries qui n'étaient limitées ni à une ville, ni même à une région, mais qui se cherchaient des débouchés dans le monde entier. C'en était fait, dès lors, du vieux système corporatif, et c'est pourquoi il ne survit plus que par la tradition de l'habitude, à partir du moment où l'ère des grandes manufactures fut ouverte.

On alla plus loin.

Parce que l'ancienne organisation ne convenait pas à l'industrie nouvelle, on en conclut que celle-ci répugnait, en principe, à toute espèce d'organisation; qu'elle était réfractaire à toute espèce de concert prémédité; que les spontanéités individuelles y devaient jouer en toute liberté, sans être obligées de conformer leur action à des règles préétablies. Ce fut, comme on le sait, la thèse fondamentale des économistes classiques.

Mais, dès le début du xix^ siècle, cette thèse était battue en brèche. De grands esprits se rendirent compte que la vie économique ne pouvait contredire à ce point les conditions fondamentales de toute vie.

qu'elle ne pouvait pas être faite de mouvements anarchiques et discordants, d'où l'ordre et l'harmonie naîtraient par miracle, mais qu'elle suppose « une organisation ».

C'est le principe que Saint-Simon et ses disciples contribuèrent plus que personne à mettre en lumière. C'est cette même idée qui est à la base de toutes les doctrines socialistes. Si diverses que soient les formules dans lesquelles elles ont essayé de s'exprimer, toutes sont d'accord sur cette vérité fondamentale que l'activité économique est chose éminemment sociale, qu'elle vise des Ans sociales, des intérêts sociaux, et que, par conséquent, elle a besoin d'être « socialement organisée ».

Plus on avance dans l'histoire du xix^ siècle, plus cette question prend d'importance. Bien avant la guerre, elle devenait de plus en plus le centre de gravité de notre vie politique. Toutes les controverses qui passionnaient nos pères — unicité ou dualité des Chambres, rapports de l'exécutif et du législatif, impôt sur le revenu, rapports des Églises et de l'État — toutes s'effaçaient devant ce problème fondamental qui tendait de plus en plus à dominer et à englober tous les autres.

C'est cette question que nous retrouverons au lendemain de la guerre. Mais nous la retrouverons plus aiguë, plus pressante que jamais. Surtout nous l'aborderons riches d'une expérience que nous n'avions pas jusqu'à présent et qui en pressera la solution.

Car' un des résultats de cette guerre, sans analogue dans l'histoire, sera d'aviver le sens social, de le rendre plus agissant, d'habituer davantage les citoyens à coaliser leurs efforts, à subordonner leurs intérêts aux intérêts de la société, et cela dans l'ordre économique comme dans les autres formes de l'activité humaine. Combien les théories classiques sur l'action respective de l'État et des individus pèseront de peu de poids en face des expériences décisives dont nous

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sommes tous les jours les témoins et les acteurs !

Non seulement en France, mais en Angleterre, c'est-à-dire dans le pays qui passait jusqu'à présent pour le terrain de prédilection de l'individualisme, nous voyons aujourd'hui des milliers d'usines, hier indépendantes, soumises au contrôle de l'État. Chemins de fer, compagnies de navigation, mines, etc., sont devenues de véritables services publics. Les particuliers sont obligés de partager avec l'État leurs bénéfices les plus légitimes, ceux du moins qui passaient pour tels avant la guerre, et tout le monde trouve ce partage naturel. La consommation ellemême est soumise à la plus sévère réglementation. Le caprice individuel ne peut plus s'y donner libre carrière.

Et, sans doute, on peut penser que ces ingérences de l'État ne se maintiendront pas telles quelles à l'état de paix. Mais il est non moins vaiii de s'imaginer que des habitudes prises, des sentiments éprouvés, il ne restera que de vagues souvenirs, qui, peu à peu, s'efïaceront des mémoires.

Sous le coup des événements, nous avons acquis une vue des choses sociales dont il ne nous sera plus facile de nous dèprendre. Tandis que, naguère, le sociologue seul avait la sensation de leur réalité et de leur efficacité, aujourd'hui tout le monde sent à quel point elles sont vivantes et agissantes et quelle place elles tiennent dans nos consciences. Les sacrifices quotidiens que nous leur faisons témoignent assez de l'empire qu'elles ont sur nos volontés. Le vieil antagonisme qu'on admettait jadis entre l'État et l'individu, surtout dans l'ordre industriel, n'est plus désormais qu'une conception archaïque. Et ainsi tombe l'objection traditionnelle que l'on opposait à toute organisation sociale de la vie économique.

Voilà pourquoi on doit s'attendre à ce que ce problème retienne l'attention des peuples et des hommes d'État.

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C'est qu'il n'est pas un produit passager et plus ou moins accidentel de la guerre, il est, depuis longtemps, posé par l'histoire, mais la guerre l'a mûri. Ce n'est pas elle qui l'a suscité, mais elle est appelée à le mettre en pleine lumière.

Quant à savoir ce que sera cette organisation à laquelle les sociétés européennes aspirent depuis si longtemps, dans quelle mesure, au contraire, elle aura un caractère international, c'est ce que nous ne saurions exposer ici. Le moment n'est pas venu de chercher à deviner la solution qui est appelée à triompher. Il nous suffit d'avoir indiqué comment se posait la question et pourquoi elle paraît devoir dominer toutes les autres.

Cette consultation contient des directions dont l'utilité — malgré les divergences d'opinions — n'échappera à personne.

« Nous devenions de plus en plus un peuple de petits producteurs et de petits boutiquiers... » dit M. Durkheim.

Un peu avant la guerre, comparant la situation de l'Allemagne et de la France, Jaurès disait : « Prenez garde à ne pas trop avoir l'air vis-à-vis de l'Allemagne d'un petit boutiquier en face d'un grand magasin. »

Et M. de Monzie, rappelant ces paroles le 1®^ octobre 1916 à Marseille, ajoutait : « Oui, il faut se mettre à égalité : égalité de procédés et égalité de m.oyens et par conséquent, demain, en face de grandes entreprises, dotées d'importants capitaux, d'immenses moyens, et d'un outillage incessamment perfectionné, il faut se présenter avec des capitaux,

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avec des moyens et avec un outillage équivalents. » Ce sont là constatations et conseils pleins de sagesse. M. Durkheim pose d'autres questions, émet d'autres vues sur ce que l'on appelle « l'ingérence de l'État ». L'avenir — et surtout l'expérimentation de la chose — nous diront défauts et qualités de cet étatisme dont s'apeurent plusieurs esprits.

On pourra discuter et réaliser, puisque, désormais, le sens social qui — il est bien permis de le dire avec humilité — n'appartenait en quelque sorte qu'à une certaine catégorie d'esprits, va se trouver avivé par la guerre. Ainsi l'œuvre do ravage, de meurtre et de destruction fait rebondir à nouveau l'activité et le vouloir humains.

Et cependant l'homme est « un roseau, le plus faible de la nature... »

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