M. ADRIEN VEBER
« L'orientation de la politique s'accentuera vers la gauche. »
M. Adrien Veber, Député socialiste de la Seine, qui fait partie de plusieurs commissions parlementaires, nous a écrit :
Une absence, puis un formidable courrier trouvé en rentrant m'ont empêché de vous adresser plus tôt ma réponse.
Ne voulant pas la retarder davantage, je passe sur tout exposé de motifs et je réponds succinctement que, précisément, à cause de l'affirmative qu'il faut donner à votre deuxième question. Ton doit conclure sur la première que, s'il n'y aura pas un profond changement dans l'orientation de la politique, du moins celle-ci s'accentuera vers la gauche.
La mise au premier plan de la question économique ne peut que favoriser les partis de gauche, voire d'extrême gauche.
M. Georges Desplas nous avait déjà montré le souci que les partis républicains ont toujours eu des problèmes économiques. Ils absorbent aujourd'hui la plupart de nos préoccupations. Demain sera fait
de restrictions moins sévères, sans doute, mais de la même hantise et d'un désir unanime nous l'espérons, du moins^ de trouver des solutions efficaces et rapides.
Il y aura donc une noble émulation entre tous les partis pour un « réalisme y> utile au bien de tous.
M. BRICHAUX
" Un reclassement des partis Une politique réaliste. »
C'est à ce « réalisme » que fait allusion, dans l'interwiew que nous avons eu le plaisir d'obtenir de son obligeance, M. Brichaux, maire de Saint-Nazaire qui est une des personnalités les plus vigoureuses du monde des affaires et de la politique.
On rapprochera avec intérêt sa réponse de celle que nous fit M. Jules Bernard.
Importateur de charbon, armateur, familier du marché anglais. Président de la Chambre de commerce de Saint-Nazaire, Président du Syndicat des importateurs de charbon, M. Brichaux est un Arverne, aux larges épaules, un self made man qui, depuis la guerre, a pris une importance sans cesse accrue dans les conseils officieux du Gouvernement.
Ce n'est pas un secret que nous dévoilons ici.
Ajoutons que, représentant d'une cité maritime, M. Brichaux (il va d'ailleurs nous le déclarer luimême) est radical-socialiste et qu'il a été mêlé, avant l'Union sacrée, aux rudes batailles politiques de l'Ouest.
Je suis un radical socialiste, nous dit M. Brichaux,
mais je suis aussi, je suis avant tout un réaliste. L'idéologie n'est que le levain du réalisme. Évidemment nous avons, avant la guerre, trop subtilisé nos pensées, trop peu abouti (1). Un État moderne doit être conçu comme une géante entreprise industrielle qui tend à des fins de bénéfices collectifs; l'idéalisme est sauf si la collectivité vit mieux ou souffre moins.
Je tiens que les esprits se classeront demain pour ou contre l'organisation que les nécessités économiques imposeront. J'entends par là qu'il faudra rénover notre système financier, intensifier l'impôt ou le prélèvement fiscal en intensifiant la production, accorder par exemple dans le domaine minier le plus possible de concessions en réservant, dans les bénéfices de ces concessions, la plus large part possible au Trésor.
Selon que vous serez pour ou contre ces formes nécessaires de l'organisation future, vous serez des réalistes ou des conservateurs. Il y aura des conservateurs, soyez-en sûr ; nombreux seront ceux qui, s'agissant de l'agriculture, s'agissant du commerce général, reprendront à leur compte le mot célèbre de l'amiral Krantz : « Des réformes radicales je n'en veux pas, j'accepte seulement des transformations. »
Ceux-là formeront les partis de droite et j'imagine que, pour couvrir leur résistance, ils invoqueront l'histoire, l'expérience, la tradition, tous ces vieux prétextes du libéralisme ou du protectionnisme paresseux.
Devant cette classification des esprits, l'ancienne division en partis ou en classes a des chances de disparaître, sinon d'un coup, car les choses agonisent comme les êtres, du moins peu à peu par un recul au deuxième plan, par une mise progressive au rancart. J'ai cette conviction d'autant plus nette que depuis quatre mois j'ai été mêlé à une tentative bien hardie,
|IJ C'est l'opinion de M. Jules Bernard qu'on a lue plus haut.
M. BRICHAUX 129
en vérité, mais singulièrement riche en promesses et en résultats. Maire d'une grande ville maritime, j'ai pu observer combien plus injustes que tous autres conflits sociaux étaient les conflits entre employeurs et employés de la marine marchande:
Depuis la grève générale de 1900 jusqu'en 1913, les grèves d'inscrits maritimes ont été une menace permanente pour les gouvernements et pour le commerce national. Un Nazairien, M. Debled, qui a consacré tout un livre à l'étude des grèves d'inscrits s'est refusé à chiffrer l'énormité des conséquences que ce désaccord social avait pu causer à la nation.
Eh bien ! ces mêmes inscrits syndiqués ont depuis quatre mois lié partie avec les éléments les plus vivants et les plus forts de l'armement français pour créer une réplique française au Flotten Verein.
Dans un même conseil de direction, recruté à égalité parmi des patrons et des salariés, la Ligue navale que nous avons créée au mois de novembre dernier met en présence des patrons comme Hubert Giraud ou moi-même et des militants ouvriers comme Rivelli ou Réaud. Et ni les uns ni les autres n'ont abandonné leur point de vue respectif. Ce n'est pas une rencontre pour la paix sociale, comme tant de fois M. Millerand en ménagea. Pas de paix sociale, une action commune ! La lutte de classes peut continuer à se développer, s'il y a lieu, selon le type ancien des combats en suivant des méthodes nouvelles. Mais elle se continuera sans dommage pour la marine marchande puisque les uns et les autres continueront leurs efforts communs vers un but commun : le redressement de notre pavillon. Certes, le salarié réclamera toujours un meilleur salaire; c'est son droit, c'est même son devoir; mais iL comprend que ce meilleur salaire est subordonné au maintien, sinon à l'élargissement de l'affaire industrielle qui fournit ce salaire.
Pas de prospérité, pas de dividendes pour l'armateur, pas de progrès pour le marin ! Le marin songera
l3o LA POLITIQUE DE DEMAIN
donc à améliorer ses conditions de travail et sa rémunération, en améliorant le rendement de l'industrie elle-même (1).
Vous entendez bien que c'est là un essai qui se généralisera. La formule d'action commune substituée aux duperies de la paix sociale ou de la lutte sociale peut être celle d'une classe ouvrière et d'un patronat que la guerre aura pénétrés de ses leçons. Mais précisément parce que j'ai sous les yeux les résultats d'une tentative efficace avec la Ligue navale, dont je me félicite d'avoir été avec de Monzie, l'un des promoteurs, je crois fermement que la politique de demain, sur laquelle vous voulez bien me consulter, se fera sur d'autres thèmes que ceux épuisés par les redites de nos querelles et l'épuisante controverse de nos périodes électorales.
Bien des choses sont à retenir de ce langage ferme. Rénovation de notre système financier — lourde tâche, mais nécessaire —intensification de la production (2), large répartition des concessions minières, étroite collaboration du capital et du travail, que M. Brichaux déclare possible, tel est le fond de la pensée du diligent maire de Saint-Nazaire.
La coopération franche et résolue dont il parle entre ouvriers et patrons, réjouira M. Charles Gide. Nous nous acheminerons, si elle est réalisée pleinement, vers une politique féconde en résultats. C'est d'un augure heureux.
(1) Il importe de rapprocher cette déclaration de celle de M. Charles Gide.
(2) L'hymne à la production — il est bon de le dire — a été chanté avant M. Loucheur.
M. VIQER
« Veillons à l'industrie agricole. »
La question économique passionne depuis longtemps, a toujours passionné M. Viger, Sénateur du Loiret, ancien ministre de l'Agriculture, qui est un des parlementaires les mieux avertis de tous les problèmes agricoles et industriels.
Je ne veux pas m'étendre, nous déclare-t-il, sur la question politique; j'estime, en ce qui me concerne, que la politique intérieure du pays devra être résolument nationale et largement républicaine.
Mais, avant tout, nous devrons envisager la nécessité de travailler en commun à la reconstitution de toutes les forces productives de la France, si gravement atteintes par les répercussions de cette terrible guerre dans le domaine agricole et dans les autres industries.
La politique économique inaugurée par la grande réforme de 1892, complétée récemment par la revision de nos tarifs douaniers en 1910, a, pendant plus de vingt années, abrité victorieusement la fortune de la France.
Sans nuire à l'essor de toutes nos industries, elle a surtout permis de développer la production de notre agriculture et donné au pays les moyens de faire vivre nos populations dans l'abondance sans avoir recours aux apports de l'étranger,
l32 LA POLITIQUE DE DEMAIN
Il faudra donc, avant tout, régénérer cette grande industrie agricole et lui permettre oe mettre en valeur toute la terre de France en lui faisant donner son maximum de rendement utile. Elle sera le plus puissant élément de la reconstitution de la richesse nationale.
Elle devra être, suivant l'expression de mon ami Clémentel, une des préoccupations les premières du gouvernement de la République.
L'industrie française, qui a subi si durement le poids de l'invasion, sortira de l'épreuve meurtrie et mutilée. Au lendemain de la guerre, au point de vue économique, elle se trouvera réduite à l'état d'une convalescente. Il faudra donc l'entourer de soins éclairés et vigilants si on ne veut pas qu'elle succombe et ce n'est qu'à l'abri de tarifs tutélaires qu'elle pourra reprendre sa vigueur.
Le monde agricole et industriel envisage dès maintenant les problèmes économiques qui se poseront non seulement au lendemain de la guerre mais aussitôt après la cessation des hostilités,
La France a fait, nul ne le conteste, l'effort militaire le plus considérable qui lui assure moralement une grandeur sans égale, mais elle sortira de la lutte plus affaiblie; aussi son intérêt vital est-il attaché à la préparation des solutions qui lui sont indispensables si nous voulons que la paix soit pour elle une œuvre réparatrice.
C'est cette pensée qui a motivé, sous les auspices de l'Association de l'industrie et de l'agriculture françaises, le groupement de plus de vingt des grandes sociétés représentant l'agriculture, la viticulture, la sucrerie, la métallurgie, l'industrie chimique, les mines les industries textiles, les industries électriques, lesquelles marchent en complet accord pour dégager une doctrine générale en vue du régime douanier de l'avenir.
Une délégation de toutes ces associations a été
M. VIGER l33
reçue dernièrement par les deux grandes commissions des douanes de la Chambre et du Sénat, auxquelles elle a exposé ses idées sur cette grave question de la reconstitution du travail national.
Les pouvoirs publics ne peuvent rester indifférents à une semblable manifestation, car il importe de maintenir entre le gouvernement, le Parlement et toutes les compétences techniques une collaboration étroite qui contribuera au relèvement du pays.
Cette régénération de l'industrie agricole, dont parle l'honorable ef bienveillant Sénateur du Loiret, les soins éclairés et vigilants qu'il réclame pour l'agriculture et l'industrie françaises sont apparus plus nécessaires et plus urgents au moment où, sous la poussée de nos magnifiques troupes, le barbare a abandonné, en la ravageant, jusqu'au tréfonds de la sève nourricière, une partie de la belle, de la fertile terre de France !
Les choses aussi ont des larmes ! Elle aura pleuré et saigné, notre terre ! Elle aura droit plus que jamais à notre ferveur, elle qui, meurtrie mais vivante, sera libérée, ranimée, régénérée ense cl aratro, comme disait l'Ancien.
M. HENRY CHERON
« Maintenons l'union sacrée. Travaillons- »
M. Henry Chéron, ancien Ministre du Travail, Sénateur du Calvados, a acquis une juste notoriété pour son labeur persévérant, méthodique et tenace. On travaille beaucoup dans les diverses commissions de la Haute Assemblée et du Palais Bourbon. M, Albert Milhaud a rendu un hommage mérité à ce labeur que quelques esprits, chagrins sans doute, ignorants, assurément, méconnaissent avec autant d'insouciance que l'Œdipe du café du Commerce ou le clubman désœuvré — il en est encore ! — privé (1) de choux à la crème deux fois par semaine.
M. Henry Chéron a droit à cet hommage que nous lui accordons bien volontiers :
Au lendemain de la guerre, il n'y aura pas de tâche plus urgente que celle qui consistera à refaire et à développer la prospérité de la France.
Pour cela, il faudra donner un immense effort dans tous les domaines de la production nationale, rechercher et exploiter toutes les richesses du sous-sol ,
(1) Nous étions au régime des restrictions.
l36 LA POLITIQUE DE DEMAIN
les transformer sur notre propre territoire, favoriser, par tous les moyens, l'agriculture, si fâcheusement abandonnée pendant la guerre; réorganiser avec des améliorations considérables tous nos moyens de transports intérieurs, transports par voie terrée ou transports fluviaux; créer une marine marchande digne de la France; assurer une plus grande prospérité de nos colonies.
Deux autres problèmes essentiels se poseront : le problème financier d'abord.
Celui-là sera particulièrement redoutable. Il faudra le résoudre avec lé sang-froid et esprit de justice, sans tarir aucune source d'énergie et en demandant à l'avenir sa part légitime des sacrifices que lui auront procuré la paix.
Quand on aura refait les finances, on ne les maintiendra que par de sévères méthodes budgétaires trop oubliées depuis un certain nombre d'années.
Le problème social est lié à tous les autres.
Nous avons le devoir de préparer dès maintenant les formules nouvelles destinées à régler, dans l'association des efforts, dans la participation à la gestion et aux bénéfices des grandes entreprises, les rapports du travail et du capital.
Il faut que nos braves, après qu'ils auront, au prix de toutes les souffrances, libéré, reconstitué et glorifié la patrie, trouvent, à leur retour, dans la joie du travail, des conditions meilleures d'existence. La protection des familles nombreuses devra être l'une de nos préoccupations essentielles. Nous devrons leur faciliter les moyens de vivre et d'améliorer leur foyer.
Cette tâche ne suffira-t-elle pas à absorber, pendant de longues années, toutes les activités et toutes les initiatives de ce pays, sans compter le souci, qui n'aura pas entièrement disparu, de se parer contre toute agression et celui d'assurer au dehors la libre expansion du labeur et du génie de la France?
M. HENRY CHÉRON ï3j
Je le crois fermement pour ma part.
La République, qui aura sauvé la patrie, lui de-^'ra, comme suprême bienfait, cette politique d'intérêt national.
Nous devrons tous y contribuer en maintenant l'union sacrée au lendemain de la Victoire.
Al. LOUIS DE LAUNAY
« Plus de bavards ni d'idéologues. »
Faisons suivre l'opinion d'un parlementaire autorisé comme l'est M. Henry Chéron de celle d'un membre de l'Institut, au regard duquel le Parlement n'est pas en odeur de sainteté.
En posant à M. de Launay, de l'Académie des sciences, le questionnaire qui constitue le thème de cette enquête, nous avons obéi à un sentiment des plus naturels. M. de Launay jouit d'une grande autorité dans le monde savant; il a publié un ouvrage infiniment actuel, écrit d'une plume alerte, sur la question des mines. Elle est à l'ordre du jour. Les richesses minières de la France ne sont pas toutes mises en valeur, tant s'en faut. M. Jules Bernard, M. Brichaux, experts en la matière, nous ont honoré de leurs vues, fort instructives. Avouons avec ingénuité que nous avions caressé l'espoir de connaîtredirectément celles de M. de Launay.
Voici sa réponse :
.J'ai horreur de la politique et des politiciens, quel que soit leur parti, et j'espère bien qu'après la guerre cette horreur se généralisera.
l4o LA POLITIQUE DE DEMAIN
Avant de laisser des bavards et des idéologues se disputer à nos dépens l'assiette au beurre, nous aurons à mettre du beurre sur l'assiette.
Le Parlement français devra renoncer aux querelles de groupes et de personnes s'il ne veut sombrer dans l'impopularité. Il ne s'agit plus de mots mais de faits, de théories mais de réalités.
Le problème social est la répartition équitable des avantages et des charges; le premier point est que ces avantages ne cessent pas d'exister.
Il faut, suivant le mot tant reproché à Guizot, que le pays songe à s'enrichir pour ne pas crever de misère.
L'après-guerre économique sera encore plus d^ur que la guerre militaire.
Toute notre attention doit être portée sur notre organisation sous peine de mort.
Ouvrons Liitré (tome m, page 1200) comme dit Polybe (1): « Politique, adj. : qui a rapport aux affaires publiques et subst : science du gouvernement des États. )) L'éminent membre de l'Institut, dont l'opinion incisive est un cri d'alarme que nul optimisme ne semble atténuer, n'exagère-t-il pas quelque peu? Malgré notre vif désir de rester impartial au cours de cette enquête, où nous nous mettons à la fenêtre écritoire en main, M. L. de Launay nous permettrat-il de commenter brièvement sa déclaration succincte? Pascal a dit et notre correspondant le sait bien : « Si Platon et Aristote ont écrit de politique, c'était comme pour régler un hôpital de fous. » Et
(1) Nous parlons, bien entendu, de M. Joseph Reinach.
M. LOUIS DE LAUNAY I Jl
encore : « On se persuade mieux, pour l'ordinaire, par les raisons qu'on a soi-même trouvées que par celles qui sont venues dans l'esprit des autres. »
M. de Launay a sans doute puisé en lui-même des raisons raisonnantes et suffisantes pour avoir de la politique une horreur nécessaire. Il faut en cette matière, qui demeure une science point vaine aux yeux de certains (n'y a-t-il pas une Académie des sciences morales et politiques?), poids, nombre et mesure, d'après Fontenelle. Et l'on peut, croyonsnous, s'intéresser aux affaires publiques, étudier la science du gouvernement des États, légiférer, proposer des lois, se mêler aux grandes luttes d'idées, sans être pour cela un bavard et un idéologue. Ah ! les idéologues, comme il a plu sur leur temple, depuis la guerre ! D'aucuns nous l'on dit. Et nous sommes convaincus par leurs raisons... car nous l'étions aussi par les répercussions du conflit et les échos du canon du Creusot ou d'Essen ! Même sous les gouvernements monarchiques il y eut des « politiques », voire des politiciens, comme dit M. de Launay, et si un régime de libre discussion, dont les bienfaits ont quelque prix, fait éclore des bavards et des idéologues, il ne faut pas en déduire que dans les assemblées déhbérantes il n'y ait que des bavards et des idéologues.
Albert Milhaud rendait hommage au labeur des commissions parlementaires. Albert Milhaud avait raison. On a parlé, on parle au Sénat et au Palais Bourbon. On parle sous la Coupole. On y travaille aussi, quoi qu'on puisse dire. Mais n'avons-nous
l42 LA POLITIQUE DE DEMAIN
pas quelque tendance à décrier ce que Ton fait, iouî ce que l'on fait dans le temple des lois?
L'éminent savant n'ignore pas que le suave mari magno... dont parle Lucrèce fait goûter la douceur des tours d'ivoire et dédaigner l'agitation des misérables Éphémères que nous sommes. Si les contemplateurs, hôtes vénérés de ces iempla serena, condes^ cendaient à se mêler aux affaires pubHques, à nous apporter le concours de leur expérience et le fruit de leur sagesse, qui sait si les essieux de la lourde machine sociale ne crieraient pas moins fort pour nos oreilles délicates et nos cœurs épris de justice !
Et dire que l'abbé de Saint-Pierre voulait fonder une Académie politique !
M. HENRY LEMERY
« Il faut organiser la production. Le rôle de l'État. »
Cette tâche énorme et lourde que plusieurs envisagent comme devant absorber toutes les activités et toutes les initiatives de ce pays, M. Lémery, qui représente à la Chambre une des perles des vieilles Antilles françaises, la Martinique, la complète encore.
Quel champ étendu, que d'énergie et de vouloir nécessaires ! .
Oui, tout fait prévoir qu'il y aura après la guerre un changement profond dans l'orientation de la politique.
L'Assemblée nationale de 1871 avait été chargée par la nation de fonder un régime et de voter une Constitution. L'Assemblée d'après-guerre n'aura pas de régime à fonder, de Constitution à voter : les nôtres, en dépit des erreurs commises, ont fait leur^ preuves, La tâche de demain ne sera pas de chercher un statut politique; elle sera d'organiser la prospérité nationale.
En 1840, Guizot disait : « Enrichissez-vous ! » En 1916, un socialiste même comme Lysis peut écrire
(1) M. Henry Lémery a été Sous-Secrétaire d'État à la Marine marchande.
l41 LA POLITIQUE DE DEMAIN >
que l'erreur fondamentale d'hier fut de faire dépendre j l'amélioration sociale d'une affaire de partage, alors \ qu'elle est avant tout une affaire de production. j
Cette erreur, il faut la répudier I i
Et ce n'est pas un indice négligeable que de voir ■] un homme aussi clairvoyant que M. de Monzie créer J une « Ligue navale » au lieu de former quelque sous- i groupe parlementaire; ce n'est pas non plus un fait ; insignifiant que de voir la plupart de ceux qui ont ; voté contre le cabinet Briand prendre l'initiative de \ grandes propositions d'ordre économique : sur le j crédit maritime et fluvial, sur l'institution de zones l franches, sur la réforme des consulats, sur la protection 1 des produits d'origine française tant sur le marché \ intérieur que sur les marchés étrangers, etc., etc. l
Non, il ne sera plus loisible aux candidats et aux \ représentants de discuter sur le programme radical ; qui date du discours de Belleville, en 1869; sur le j programme socialiste, qui date du manifeste commu- j niste en 1848, ou sur ces autres programmes dont les i archéologues seuls pourraient dire les dates (1).
Il s'agit désormais d'organiser la production et de i définir le rôle de l'État dans cette organisation. , La question économique domine désormais la poli- | tique. i
Laissons de côté, avec M. Lémery, la recherche d'un statut politique nouveau et la revision d'une Constitution que d'aucuns jugent surannée même et surtout en état de siège. Car nous sommes toujours en état de siège, ce que déplore véhémentement M. Paul Meunier.
Est-ce une erreur aujourd'hui de dire au pays :
(1) Nou3 avons vécu dans la rétrospective, a dit M. de Monzie.
M. HENRY LEMERY l45
Enrichissez- VOUS, « pour ne pas crever de misère » (le mot est d'un membre de l'Institut?)
Guizot trouve des apologistes dans le camp de ceux qui furent ses détracteurs.
La nécessité nous tord dans sa tenaille et le sanglant fracas du rude Ares a de formidables répercussions sur la vie économique. S'en est-on aperçu un peu tard? Sans nul doute. On ne saurait tout prévoir. On aurait dû, on aurait pu prévoir. Et dans ce que Juvénal appelait la res angusia domi on songe à son contraire : Enrichissez-vous.
Mais comment organiser la production et la prospérité nationales? Gomment se posera la question de cette organisation de l'activité économique dont tous nos interlocuteurs réclament l'essor nécessaire?