M. LEON BERARD
« Vers une réfôrmatiôn politîq\îe. »
Ancien Sous-Secrétaire d'État aux Beaux-Arts, Député d'Orthez, ancien Secrétaire de la Conférence des avocats, M. Léon Bérard est un de nos parlementaires les plus appréciés. C'est un orateur éloquent, d'une éloquence solide et brillante; écrivain aussi et l'on connaît de lui des pages de haute culture et de style attique.
Il a rapporté plusieurs projets de loi et ses interventions à propos de la loi sur les Pupilles de la Nation ont été des plus remarquées.
C'est un modeste. Il jouit au Palais-Bourbon d'une réelle autorité, légitimement due à un homme d'une urbanité exquise et d'un talent des plus sûrs.
-Le Béarn, en vérité, envoie à la CJiambre des représentants éloquents : Louis Bartiiou, Léon Bérard, deux Pyrénéens, deux grands orateurs et deux lettrés de qualité rare.
Sur les bords cncliauteurs du Gave de Pau, nous imaginons qu'il y a quelque part un jardin renouvelé d'Akademos, où Francis Jammes, Louis Barthou, Francis Planté, Léon Bérard, Maurice Reclus, dévisent parfois d'art et de politique et que vient se
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mêler à leur conciliabule l'ombre charmante d'un exquis poète, de notre cher et regretté compagnon Emile Despax.
Je ne me suis jamais décidé, nous dit M. Léon Bérard, qu'après de longues hésitations à écrire ou à parler, pendant la guerre, sur les temps qui ne sont pas encore...
Il est si facile, dans ces sortes d'anticipation, de prendre ses souvenirs pour des prophéties et ses préférences pour des axiomes !
Deux choses, toutefois, semblent dès à présent certaines : la France, après la guerre, devra aligner un budget formidable, quelque chose comme un défi satanique aux talents réunis de Golbert, de Necker, de Louis, de Léon Say et de Rouvier; la France, après la guerre, votera, à peu près tous les dimanches, pendant un an ou deux.
C'est clairement signifier à la fois l'intensité de vie politique qui suivra la paix et la place prépondérante qu'y tiendront les problèmes économiques.
Pour faire face aux charges budgétaires que chacun peut imaginer, il s'agira de stimuler, de favoriser surtout toutes nos énergies créatrices, toutes nos capacités de production et de négoce. Travailler et produire, pour éviter la ruine d'abord, pour profiter de la victoire et accroître notre prospérité erisuite : c'est le problème. Il appartient à la politique économique d'en fournir la solution.
Mais ne donnons pas dans l'erreur qui consisterait à séparer « cette politique économique » de la politique « 8ans épithète «.
Un pouvoir politique inconsistant, sans cohérence et sans continuité, ne vous donnera jamais les traités de commerce, le régime douanier, l'organisation bancaire, la flotte marchande, l'enseignement pro-
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fessionnel et technique, sans quoi tous les plans de transformation économique demeureront un thème de discours et une occasion de congrès.
D'où il résulte que tout se ramène à une question de réformation politique.
Je le dis, parce que je le crois profondément. Sur ce, gardons-nous bien de prophétiser. Il ne s'agit pas de découvrir les siècles obscurs dans un accès d'optimisme lyrique, lequel ne vaut pas mieux que le « mol optimisme ». Il s'agit tout simplement d'entrevoir et de préparer l'avenir en ne tenant compte que « des réalités connues » et « des données de l'expérience ». Alors que tant d'hommes se font tuer tous les jours, ayons le courage — qui devrait nous être facile — de dire ce que nous pensons.
Essayer de définir la politique de demain, c'est avant tout avouer avec franchise les erreurs et les défaillances de la poliUque d'hier. C'est marquer les points faibles où l'État français doit se fortifier, s'il veut faire face aux fonctions nouvelles qui vont lui incomber du fait de la guerre.
On a souvent imputé au régime même des partis cette instabilité des gouvernements, qui résume et explique la plupart de nos faiblesses.
Je dirais volontiers que c'est le contraire qui est vrai et que la précarité du pouvoir tient précisément à l'absence de grands partis organisés.
Si nous étions réunis par des idées politiques au lieu d'être groupés sous d'arbitraires raisons sociales, croyez-vous que la compétition l'emporterait si aisément sur la discipline?
Croyez-vous, s'il y avait des partis, que vous verriez la transmission du pouvoir s'opérer normalement par voie de permutation, dans des crises inexpliquées, mystérieuses, presque confidentielles?
Tout cela est exactement le contraire du régime parlementaire. Et puisque nous prétendons vivre sous ce régime, je propose, comme première résolution
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d'après-guerre, que nous tâchions de la pratiquer.
Je ne nie point, d'ailleurs, qu'il convienne de l'adapter aux effroyables complexités des temps nouveaux.
De toute nécessité, il faut que le pouvoir central soit mis à même d'accomplir sa fonction au lendemain, de la guerre. N'allez pas croire, sur cette formule, que je m'embarrasse ici de métaphysique. Je veux dire tout simplement qu'il faut un Gouvernement qui dure et des ministres qui travaillent. Et je soutiens que ni l'un ni l'autre ne sera possible après la guerre, qu'au prix de quelques réformes assez sérieuses.
Parmi toutes les tâches qui vont lui incomber, le ministre gestionnaire, universellement responsable, apparaîtra, je vous J'assure, comme un mythe primitif.
Dès à présent, il n'est réservé, dans son emploi du temps, que de brefs moments à la réflexion et au travail proprement dit. Alors que sa besogne se sera encore accrue, maintiendra-t-on la fiction juT-idique -et oratoire qui veut qu'un homme, aussi prodigieusement « dispersé », ait tout vu, tout pesé, tout résolu?
Cessons d'exiger ou « de croire » qu'il « administre ». Considérons-le comme le haut délégué du Parlement,^ chargé c de contrôler » la gestion d'un service public, et d'y faire prévaloir la volonté de la nation.
Et renonçons à une autre fiction : celle qui fait que, lorsque le ministre de l'Agriculture est blâmé pour une affaire d'irrigation, nous changeons aussi de ministre de Ja Guerre et de ministre des Affaires étrangères.
Serons-nous obligés, pour obtenir ces satisfactions de bon sens et ces réformes vitales, de toucher aux lois constitutionnelles?
Je n'ai point le temps d'en discuter ici.
Je vous déclare seulement que, sans être aucunement atteint de maladie constituante, j'adm(>ttrais, sans hésitation, si elle était indispensable, une revi-
M. LÉON BÉRARD l6l
sion partielle destinée à équiper et outiller l'État pour l'œuvre de reconstruction qui s'imposera demain.
La rénovation des mœurs publiques n'y sera pas moins nécessaire et je ne méconnais point que les mœurs restent, en grande partie, sous la dépendance des institutions.
Je relisais, ces jours-ci, un discours que Jaurès prononçait, il y a huit ans...
Quand vous ouvrez les archives où dorment les grandes paroles refroidies, que vous interrogiez Mirabeau ou Lamartine, Thiers, Gambetta, Ghaliemel ou Jaurès, la part une fois faite du fatal déchet imputable au système et à l'époque, que de prévisions vérifiées, que de leçons à retenir dans ce qui demeure la part de l'intelligence ou du génie !
Jaurès prévoyait donc que « l'État, malgré tout, sera obligé de plus en plus d'assumer de nouvelles charges et de nouvelles besognes », et il souhaitait qu'il pût '( les accomplir sous le contrôle de l'opinion organisée en partis indépendants et non pas sous la manœuvre de clientèles avides et insouciantes ».
Du point de vUe des mœurs et de l'esprit public, c'est tout le problème de demain.
S'il se crée, autour d'un programmée de récriminations et de rancœur, des clientèles « avides » de faveurs et « insouciantes » de la vraie politique et de l'intérêt « français », c'est l'ère dé la démagogie illimitée et du gâchis intégral !...
L'attitude du pays pendant la guerre nous assure que ces présages doivent être écartés. De telles disproportions ne sont pas possibles entre l'héroïsme d'un peuple et son esprit politique.
Ah ! qu'il y aurait à dire sur ce langage courageux
et clairvoyant ! Que de substance et que de vérités î
La philosophie — celle qui nous engage à vivre,
à agir, non à caresser des chimères ou à mourir — s'en dégage d'elle-iTjême et se passe de commentaires.
Dire ce que l'on pense — et en termes aussi choisis — délaisser, enfin, le « mol optimisme », oreiller trop doux pour des cerveaux sans cervelle, faire preuve de sincérité encore et toujours, admirable leçon, vertus qui n'étaient point courantes et dont chacun, dans la réformation politique qui suivra la guerre, pourra tirer profit pour lui-même et pour les autres.
Et l'on est bien obligé de constater avec Léon Bérard et M. de Monzie que Jaurès était, parfois, bon prophète.
«Du travail = De Taction
Plus d'égoïsmes nonchalants. »
M. André Lebey, Député de la l^e circonscription de Versailles, ne paraît pas très convaincu qu'il y aura une réformation politique. Gela ne signifie point qu'il ne la désire pas, et de tout son cœur. Au contraire.
Avec MM. Gompère-Morel et Adrien Veber, M. André Lebey appartient au Parti Socialiste Unifié. L'unité s'est quelquefois confondue avec « l'union ». Un coup d'œil sur les dernières discussions parlementaires a prouvé que rien ne dure toujours et que la nature « extrémiste » fait quelques sauts. En avant? En arrière? Ça dépend des jours. Et cela, apparemment, est une preuve peut-être de cette sincérité dont nous a parlé M. Léon Bérard.
Essayiste, poète, critique, historien avec un important ouvrage sur Louis-Napoléon Bonaparte et le ministère Odilon-Barrot, M. André Lebey s'était appliqué, avant de siéger au Palais-Bourbon, à l'étude des problèmes politiques et sociaux. Il jette sur eux un regard attentif, que dirige un esprit sagace opposé de plus en plus à l'étroit^^ rigueur
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des formules trop abstraites par lesquelles — en temps de guerre surtout — le jugement le mieux assis risque d'être faussé.
Et la déclaration qu'on va lire est particulièrement attachante. Nous sommes heureux de pouvoir la reproduire fidèlement :
Je voudrais prévoir ce changement profond de la politique après la guerre; il est dans l'ordre des nécessités nationales; il devrait exister. J'ai bien peur qu'il n'en soit rien. Déjà les mauvaises mœurs du passé paraissent relever la tête; au lieu de lutter pour des idées, pour des réalités, en s'efforçant vers la vérité la meilleure, à la fois la plus vraie et la plus pratique, qui finirait bien, coûte que coûte, par départager les uns et les autres, on ressasse les vieilles formules louies faites qui dispensent de penser vraiment; on recommence à s'immobiliser sur des positions mortes, on dénature la réalité des questions en leur superposant des considérations personnelles (1) ou soidisant politiques (je dis soi-disant, parce qu'elles ne sont pas sérieusement politiques) qui ne devraient pas intervenir de cette façon dans les circonstances tragiques, chaque jour plus difficiles et plus impérieuses au milieu desquelles nous nous débattons.
Voilà la vérité, coûte que coûte, voilà ce qui serait indispensable. Or, on en a peur. On ne veut pas comprendre que là réside, au bout du compte, l'habileté suprême. Je me souviens, à ce sujet, qu'en 1914, passant avec M. Briand, alors garde des sceaux, une partie "de la journée de Noël, je le trouvai de mon avis quand, au cours de la conversation, je suggérais
(1) Voir La République des Camarades, par Robert de Jouvenel. • Paris, Bernard-Grasset, 1914.
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cette pensée que nous n'aurions guère qu'un an encore pour remonter certains courants détestables.
A cette heure, j'ai le sentiment très net qu'ils débordent à nouveau. Or, si la lutte politique « réelle » est indispensable, une lutte politique ^factice, ne répondant pas, je le répète, à des réalités profondes, est navrante, en même temps que stérile, parce qu'elle fausse tout. Elle est déplorable quand il s'agit de reconstruire. Soyez sûr que l'ennemi s'en réjouit. Sa tactique avant la guerre et pendant, sans doute, aussi, — car nous n'avons pas encore la police habile, amoureuse de son métier et psychologiquement avertie, qui nous renseignerait sur plusieurs faits assez singuliers — consistait à fausser chaque parti politique en effet; de la sorte l'accord ne pouvait se faire et les batailles politiques donnaient dans le vide, au-dessus de la réalité, en dessous souvent, à côté presque toujours. On n'aboutissait pas.
Rappelez-vous, à ce sujet, comment fut menée la discussion sur la loi de trois ans. On était traité d'antipatriote quand on était contre. On recevait un brevet de civisme patriotique si on se montrait pour.
Pratiques absurdes ! Mauvaise position du problème ! Erreur désolante — et destructrice — des deux côtés.
Au lieu d'aller jusqu'au bout de la recherche, on se cantonnait chacun sur ses positions.
Nous avons vérifié depuis que la loi de trois ans ne suffisait pas et que le problème dépassait le cadre naïvement étriqué où une sorte de maladie politique l'avait en hâte enfermé — car la guerre nous aura appris, entre autres choses, la valeur du temps.
Arrivant à la seconde question — qui se rattache étroitement à la première, — elle ne paraît pouvoir comporter qu'une réponse affirmative. Le problème économique se pose, se posera de plus en plus au premier plan.
On a le droit de supposer que les conflits interna-
id6 la politique de demain
tionaux seront apaisés pour quelque temps, aucune nation n'étant à même de supporter à bref délai les charges d'une guerre nouvelle. Il sera bon, d'ailleurs, de veiller à obtenir fortement, puissamment, un pareil état de choses. Le Congrès de la paix devra établir un nouvel équilibre européen sur la sécurité duquel les États — qui en auront un besoin pressant — pourront se reposer et reprendre leur vie propre. Il est probable que les systèm.es d'alliance actuels ne changeront guère. La politique extérieure proprement dite se bornera donc à la conclusion d'accords économiques, soit entre pays aujourd'hui alliés, soit entre anciens adversaires.
Le problème politique intérieur s'effacera lui aussi. Il est bon, d'ailleurs, de définir ce terme de politique. Étymologiquement, la politique désigne toute étude ayant trait à la vie de l'État comme à l'aménagement de ses ressources. Mais dans ce vaste domaine des lotissements ont été pratiqués et les questions religieuses, esthétiques, économiques, etc. ont conquis leur autonomie. La politique se ramène à l'étude des sources, du caractère, des formes et de l'étendue de l'autorité gouvernementale. Le problème politique ainsi envisagé ne se posera point. Les bases de notre régime politique semblent solidement assises. En réalité, nul ne songe à les ébranler. Certains opposants, plutôt superficiels, mal au courant de bien des réalités modernes, servent même plutôt à en mieux voir les avantages. On se donne un air spécial en criant contre la liberté. Ceux-là même qui s'y amusent la regretteraient amèrement si elle leur faisait défaut. La liberté est l'essence de la vie et la vie sans elle serait un cauchemar, en même temps, souvent, qu'une iniquité. Le mot de Waldeck-Rousseau a fait sa preuve encore davantage à la faveur de la guerre : « Nous avons choisi la liberté, faisons-lui confiance. >> Il s'agit surtout de s'en montrer digne et par un ordre social de plus en plus juste de rendre
la liberté invincible. Les mœurs, justement, ne sont pas toujours à la hauteur de nos institutions.
Mais, dans le langage courant, la « politique » désigne encore autre chose. Ce mot est synonyme d'esprit et d'action de parti, de caste ou de classe. Il faut bien reconnaître, hélas ! que trop souvent les partis, dénaturés, deviennent peu à peu des groupements d'intérêts ou de privilèges qui tendent à se maintenir et à se développer au détriment des droits ou des intérêts voisins, soit par leurs propres moyens, soit en captant à leur profit le pouvoir législatif ou les organes administratifs. Cet état d'esprit devrait disparaître après la guerre. Il est permis d'espérer, du moins, que la solidarité entre toutes les classes et tous les partis apparaîtra mieux. On s'en est déjà rendu compte et on ne l'a pas encore oublié. On s'en souviendra. Après avoir constaté que nous avions un bien commun à défendre contre l'étranger, quelle que soit notre nuance nous jugerons — peut-être ! -^ que la considération de cette communauté d'intérêts doit continuer à dominer toutes les autres préoccupations.
Plus encore, enfln, que par le recul des questions de politique extérieure et intérieure, c'est par une sorte de nécessité interne que le problème économique se trouvera mis au premier plan. On sera bien obligé de se rendre compte et de vivre, et, pour vivre, d'agir. Maxence Roldes écrivait à ce sujet un excellent article dans VÉconomisie Parlementaire.
Économique dans ses causes et dans bon nombre de ses moyens, la guerre sera économique dans ses principales conséquences. Dès à présent, s'il est impossible de prévoir quelles réactions psychologiques provoquera la guerre, quel esprit public nouveau elle créera, il est au contraire facile de savoir en face de quelles difficultés économiques les nations belligérantes et même les autres, le monde entier donc, vont se trouver. Le problème financier, le problème
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de l'outillage national, celui du commerce extérieui*, celui de la main-d'œuvre et de l'apprentissage, celui des salaires et des prix, pour ne rappeler que les plus importants, vont se poser tous à la fois.
On sera forcé de se mettre rapidement d'accord sur eux. Nous n'avons pas la prétention de les examiner ici.
Mais qui ne distingue que le problème fiscal, le plus pressant, devra recevoir sa solution sans tarder et que les caractères de cette solution influeront sur la vie économique de tout le pays? La confection du « cadastre des fortunes » en vue d'une juste répartition de l'impôt (iirect, le recours judicieux de certains impôts indirects et douaniers, l'extension des monopoles d'État donneront à notre vie économ.ique, s'ils se réalisent, une physionomie nouvelle.
Bien d'autres nouveautés nous attendent dans tous les domaines. Pour les adopter et même pour les susciter, il convient de se débarrasser de deux grands défauts qui se manifestaient fâcheusement avant la guerre : l'égoïsme et la paresse d'esprit. En réalité, ces deux défauts ne font qu'un, l'égoïsme n'étant que l'intérêt mal entendu, l'entêtement paresseux à ne pas reviser, pour les remettre au point, les éléments d'une situation donnée.
Par égoïsme et paresse d'esprit, nos banquiers se complaisaient à des placements extérieurs au lieu d'accorder leurs crédits aux travailleurs nationaux. C'est par égoïsme et paresse d'esprit que nos industriels reculaient devant le renouvellement de leur outillage et nos commerçants devant le renouvellement de leurs méthodes et l'agrandissement de leurs marchés, ne concev^ant d'autres mi>^^ens de garder leurs bénéfices que le maintien de leurs ouvriers ou employés dans une situation médiocre. Égoïstes et paresseux également ceux des ouvriers qui, refusant de se sentir solidaires de leurs patrons, en dépit, bien entendu, de beaucoup d'antagonismes réels, ne donnaient pas leur plein rendement productif, ou ceux encore qui
gaspillaient leurs salaires dans les plaisirs douteux, certainement inférieurs et dangereux de l'alcoolisme, au lieu d'organiser profitablement leur dépense.
C'est toujours, toujours par égoïsme et paresse d'esprit que le récent congrès du Livre, hâtivement mis debout sans écrivains véritables et qualifiés, préparait des mesures de protectionnisme ridicules, que je résumerai, d'ailleurs, quand l'heure sera venue, au lieu de faire un « meâ culpâ » et de comprendre enfin que, pour battre la concurrence étrangère, le premier devoir est de faire mieux qu'elle, notamment en commençant par s'entourer de compétences « qualifiées ». Pour montrer l'esprit de ce congrès, j'ai entendu cette phrase dans la bouche de ceux qui le prônaient : « Les écrivains, cela ne nous intéresse pas ! » C'est comme si on bâtissait une fontaine en ne se préoccupant pas de l'eau pour la répartition de laquelle elle est faite.
Contre cette paresse, cet égoïsme, cette « inexactitude constante », la lutte sera un devoir.
Il faudrait, d'ailleurs, accuser d'autres égoïsmes nonchalants. Parlement et Gouvernement n'osent pas entreprendre .une large réforme administrative, imposer aux intérêts locaux antagonistes un programme national de développement de notre outillage économique. Les consommateurs, d'autre part, manquent d'énergie pour s'unir dans de fortes coopératives afin d'améliorer leur niveau de vie et de restituer aux travaux productifs tant d'intermédiaires superflus. Otï dit toujours : « Au commencement était le verbe. » On oublie que le verbe n'est rien sans l'action. Je dirais plus volontiers quant à moi :
Secouer tant de paresse, dès le lendemain de la guerre, dès maintenant, sera, est une œuvre sainte. « Le maître (1), a écrit le courageux écrivain russe.
(1) M. André Lebey s'exprimait ainsi avant la Révolution bolcheviste.
que la révolution a appelé à la barre du Gouvernement, est celui qui travaille. »
Forte parole véridique. Au lieu de détendre tous les ressorts de l'action par un scepticisme malsain, qui passe, bien à tort, pour le signe de l'intelligence, apprenons les uns et les autres, chacun sur son terrain, à faire sa preuve.
Il faudra donc que chaque individu, chaque groupe, chaque parti s'interroge sur ses intérêts véritables et reconnaisse loyalement les liens qui les unissent à l'ensemble de la collectivité tout entière.
Cessons de nous défier de l'action de l'État; cessons d'opposer les unes aux autres, pour des motifs étrangers à leurs buts, les institutions d'initiative privée. Groupons-nous. Aidons-nous.
Le temps où les Français ne s'aimaient pas ne doit plus revenir. Tous les Français, « tous », doivent collaborer à la reconstitution du pays.
Pour boucler le budget, assurer le ravitaillement en vivres et en matières premières, redistribuer la main-d'œuvre, trouver un emploi à l'outillage de guerre, etc., pour retirer de la circulation la masse de billets et de titres qui ont été émis, reconstituer les disponibilités de la Banque à l'étranger, etc., pour, d'autre part, réaliser un programme de politique commerciale concernant notamment les tarifs douaniers, les tarifs de transport, l'aménagement des ports, etc., — il n'y aura pas trop de toutes les bonnes volontés.
Au travail !
Les considérations très élevées de M. André Lebey élargissent singulièrement le cadre de notre enquête. D'un seul coup d'œil l'honorable et distingué Député de Seine-et-Oise embrasse toute la question politique
et sociale. Il n'apparaît point qu'il se montre un censeur trop sévère des travers du passé.
Est-il pessimiste quant à la persistance de certaines mœurs qu'il convient, à ses yeux, de corriger hardiment?
Reverrons-nous ces « mares stagnantes » que M. Briand stigmatisait?
Il y a infiniment de sagesse, de courage et de bon sens dans ce cours de philosophie politique. Le souci des réalités — trop palpables — d'hier et d'aujourd'hui s'y combine heureusement avec celui d'un idéalisme supérieur.
« Au travail, à l'action », dit M. André Lebey.
Ce conseil vigoureux, d'autres esprits l'ont prononcé et le répéteront avec lui.
Qui donc ne les écouterait pas?
« L*union sacrée doit survivre pour féconder la paix — Éduquons la volonté. »
La gravité de l'heure a rappelé au pouvoir certains hommes politiques, auxquels l'âge et les services rendus donnaient le droit de prendre, comme on dit communément, un repos bien gagné et de s'asseoir sur un fauteuil, oserons-nous dire curule !
C'est là le « temple serein », bien abrité contre les orages, d'où il est loisible et doux de considérer d'une âme égale les agitations des autres... ou de relire Horace, bréviaire de sagesse et de philosophie.
Nul, à cette lieure, ne peut sur la mappemonde bouleversée répéter le Suave mari magno de Lucrèce.
M. Charles -Dupuy, Sénateur de la Haute-Loire, ancien Président du Conseil, possède sur le bout du doigt son Horace et ses auteurs latins, car il fut un universitaire des plus distingués. Il ne lui déplaît point de rappeler sa carrière au sein de VAlma mater. A nous non plus, d'ailleurs, car ce fut peut-être cette « mère nourrice » commune qui nous accorda le dignus inirare chez M. Charles Dupuy.
Date manibus lilia plenis à cette Université, méconnue, et qui ne s'insurge ni ne maugrée jamais.
Les hasards de la politique, aux fluctuations \ multiformes, n'ont pas fait un Ministre d'État de ■ l'honorable Sénateur de la Haute-Loire, qui n'avait j aucunement l'ambition d'obtenir cette dignité. j Nous avons entendu formuler quelque regret \ sur un pareil oubH, à la Salle des Pas-Perdus devant | Aria et Pœius, et au Salon des Conférences du Luxem- < bourg. \
Mais M. Gharles-Dupuy est un modeste et un sage. '] Cette modestie et cette sagesse — fort au-dessus j du commun et de la commune mesure — ne font pas ] néghger le rôle considérable qu'il a rempli dans \ l'histoire politique de notre RépubHque, troisième \ du nom, ni l'autorité dont il jouit dans la Haute \ Assemblée. i
C'est dans l'île Saint-Louis, derrière Notre-Dame, j « lourde comme un pachyderme et légère comme ^ un insecte », selon le mot d'Anatole France, que ] M. Gharles-Dupuy a élu son domicile. î
Verlaine, Ephraïm Mikhaël, Stuart Merrill, d'autres \ poètes, d'autres artistes ont célébré le calme, la : beauté, la quiétude pittoresque et provinciale de ce \ coin du vieux Paris, où, à chaque pas, une pierre, j un portail, une colonnade, une inscription nous rap- \ pellent l'histoire de Lutèce. \
Quel lieu privilégié pour un ancien homme d'État ! \ M. Charles-Dupuy, qui connaît le passé de la ' grand'ville et qui, jadis, livra de rudes batailles \ dans l'arène politique, a choisi l'hôtel de Louis- Antoine Duplessis de Richelieu pour s'y reposer i des luttes d'antan. Ce choix seul dénote un sage •
philosophe, épris de méditation, ennemi du bruit; et le vénéré Sénateur de la Haute-Loire, au visage grave, empreint de bienveillance, y accueille avec infiniment de courtoisie les indiscrets qui vont l'interviewer.
Sans apprêt, avec une bonhomie naturelle qui se manifeste dans les paroles aussi bien que dans les gestes, M. Charles-Dupuy a, d'abord, décliné notre invitation.
Mais nous avons insisté, et, de très bonne grâce, M. Charles-Dupuy nous a accordé l'interview qui suit.
Elle est conséquente; elle est aussi essentiellement adéquate au thème que nous avons proposé à la clairvoyance, au jugement et à l'expérience de nos interlocuteurs :
La réponse à la question que vous posez demanderait un bon prophète. A peine sentons-nous notre situation présente dans son exacte réalité, absorbés que nous sommes par les péripéties, par les perspectives des heures graves que nous vivons.
Que seront demain les partis politiques? Quelle répercussion aura sur leur direction la grande guerre, avec sa durée imprévue, avec les prodigieuses modifications apportées dans le monde par les événements grandioses dont nous sommes les témoins, tels que la Révolution russe et l'entrée des États-Unis dans la lutte aux côtés des Alliés?
Et la liste de ces événements n'est pas close : d'autres suivront pour la victoire du droit et le bien des peuples. Alors quel est le parti qui pourrait dire que de si profonds changements ne lui auront rien
appris ou fait oublier? Nous aurons tous appris que l'union sacrée, condition de la victoire, doit lui survivre pour féconder la paix; nous aurons, je l'espère, oublié nos querelles et nos disputes et tout ce qui nous masquait l'image de la patrie.
Nous voudrons tous subordonner nos points de vue particuliers, doctrinaires et politiques, à l'intérêt national, embrassé d'un clair regard dans son ensemble organique, dans sa réalité vivante. Concorde civile et paix sociale, tolérance mutuelle, .effort sincère pour comprendre les idées adverses et leur faire leur part, légitime, voilà les résultats que j'envisage comme nécessaires et que je vois possibles sous l'action d'une générale bonne volonté.
— Mais cette bonne volonté demandonfe-nous, cette bonne volonté qui se manifeste aujourd'hui d'une manière à peu près générale, quelle en est, à vos yeux, la base? Où, trouvé-telle, où trouvera-t-elle son point d'appui le plus durable?
Et donnant plus de vigueur à ses paroles, ponctuant les mots, M. Gharles-Dupuy nous répond :
C'est la solidarité nationale, c'est l'union des enfants d'un même pays qui veulent et voudront réaliser ^entre eux cette fraternité dont nous fumes prodigues envers les étrangers et avares pour nous-mêmes.
Admirable lendemain pour la France victorieuse, s'épanouissant dans une paix assurée, méritée par tant d'efforts et de sacrifices dans la République intangible.
Mais vous avez raison de supposer que la question économique devra être mise au premier plan du programme des partis. C'est la seconde question de l'enquête.
Oui, d'abord il faut vivre, en attendant de philosopher.
Or, la vie sera dure. La guerre va nous laisser des charges énormes, dont déjà nos budgets trimestriels
M. CHARLES -DUPU Y l'j'J
nous donnent une idée. On peut chiffrer à douze milliards le futur budget annuel : douze milliards, au lieu de quatre et demi qui déjà paraissaient bien lourds. Qu'on pare à cette formidable dépense au moyen des ajournements appelés emprunts ou au moyen des réalisations immédiates appelées impôts — et sans doute par leur réunion — la charge n'en pèsera pas moins sur la nation.
— C'est donc d'après vous, monsieur le Président, la question financière qui doit, d'abord, retenir notre attention?
Il n'y a pas unanimité sur ce point parmi les personnalités que j'ai interrogées.
— Oui. la question financière se posera avant toute autre. La paix victorieuse nous permettra d'exiger de l'ennemi vaincu des indemnités dont une portion devra être payée à bref délai et dont l'autre s'échelonnera en annuités dont il y aura à fixer la durée et le taux.
Ce seront de justes reprises, de justes châtiments, sans parler des sanctions individuelles, en compensation des crimes, des destructions, des pillages dont les auteurs responsables de la guerre se sont rendus et se rendent chaque jour coupables.
Mais c'est dans le travail, dans la production nationale que nous devrons surtout chercher la solution de tant de difficultés et le soulagement de tant de charges. Un peuple ne peut pas vivre seulement sur le tribut de l'ennemi, sur les dépouilles forcément décroissantes du vaincu.
On a dit qu'au lendemain de la guerre il y aura dans le monde une sorte d'exaltation de la production et, par conséquent, une prodigieuse création de richesse.
Donc le travail c'est le salut pour la nation et pour lus individus. Mais surtout dans notre pays il faut que s'élargisse la notion du travail; il faut y joindre,
178 LA POLITIQUE DE DEMAIN i
comme indispensable complément, l'idée d'association.
L'association doit féconder le travail. Nous avons vu, 1
trop tard, ce que nos ennemis ont réalisé avant ia i
guerre par cette union; qu'il s'agisse d'industrie, de i
commerce, d'agriculture, de navigation, seuls des ;
efforts associés nous donneront des résultats en rapport i
avec nos besoins et nos charges; seules, ces forces, \
résolument unies, nous assureront dans le monde ;
la situation économique qui doit récompenser nos '\
sacrifices présents et nous garantir dans l'avenir l
prospérité et puissance. \
— Plusieurs théories se font jour, à nouveau, sur ce sujet, j et d'aucuns comptent beaucoup sur l'État, et même exoiusi- \ vement sur l'État. Partagez- vous, monsieur le Président, ^ cette manière de voir? i
— Je le sais, dit M. Charles Dupuy. Mais, à mon j avis, c'est là une conception paresseuse, pour ne rien : dire de plus. Sans doute, il y a des œuvres où l'État ^ doit intervenir et qui ne se réalisent que par lui, ' puisque l'État c'est l'ensemble des citoyens, c'est \ tout le monde et que tout le monde doit contribuer j à certaines œuvres que la raison et la justice exigent \ et commandent, telles la reconstitution de nos régions ] envahies, la dotation et l'éducation des orphelins ^ de la guerre si bien nom.més les pupilles de la Nation, j
Mais en matière de production, c'est sur les initia- ]
tives privées qu'il faut compter, initiatives fécondées ]
par l'association. Là doit se manifester l'esprit de :
recherche et d'invention, la pénétration, l'ingéniosité i
des producteurs et des échangistes ou commerçants, î
mettant en commun, par groupes plus ou moins j
étendus selon l'importance du but à atteindre, leurs ;
aptitudes professionnelles, leurs connaissances spé- ;
ciales, leurs ressources intellectuelles et matérielles, i
bref leurs capitaux et leurs talents. \
Il semble qu'en envisageant, comme c'était le devoir, j
la reconstitution des pays envahis, on a eu trop exclusivement en vue la réparation sur place des dommages et des ruines. Le mouvement de production qui sera notre sauvegarde dans l'avenir doit, à mon avis, pénétrer et animer la nation tout entière. Il n'est pas improbable que la distribution géographique de nos industries se modifie par suite de la guerre. Vraisemblablement, plusieurs industries iront chercher dans des régions nouvelles, dans nos départements du Centre et du Sud-Est, dont les ressources en houille blanche sont à peu près illimitées, les em.placements de leurs usines renaissantes.
Pourquoi ces régions ne s'ouvriraient-ellcs pas à l'activité productrice? C'est en vue de ce que j'appelle l'émigration industrielle à l'intérieur que le comité d'action économique de la ville du Puy préconise la création à Paris d'une galerie perrnanente de la France économique où chacun pourrait voir, examiner, apprécier les ressources naturelles offertes par chacune de nos régions, à titre d'information et de propagande. Saisi de ce projet, le Conseil Municipal de Paris en a fait, dans sa séance du 30 décembre 1916, un vœu transmis au Gouvernement et le ministre du Commerce est tout acquis à la réalisation de ce vœu.
Tout se résume ainsi à la production, donc au travail.
Du travail, chacun en sent de plus en plus la nécessité. La guerre aura produit des déclassements qui étendront cette nécessité à des personnes qui avaient joui jusqu'ici de revenus assurés et consolidés et les nouveaux riches, encore que trop nombreux, ne feront pas masse.
Mais le travail suppose deux facteurs : la sécurité et la volonté.
De la sécurité, qui peut s'appeler aussi la confiance, je dirai qu'elle dépend de l'ordre, autrement dit de la pai?< sociale.
Quant à la volonté, c'est le moteur essentiel. Nous
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espérons que notre jeunesse voudra, à cause précisément de nos pertes, déployer une activité réparatrice. Nous souhaitons qu'elle soit moins séduite par les emplois sédentaires et qu'elle se pénètre de l'esprit d'entreprise, qu'elle retrouve et revivifie le vieil esprit français de la recherche et de l'expansion au dehors, fussent-elles un peu aventureuses, et qu'elle sente l'appel de notre France coloniale qui l'attend, immense domaine à mettre en valeur, réservoir de produits et de richesse.
Mais, ici, la volonté a le premier rôle. Nous n'avons pas assez éduqué la volonté. Nous n'avons pas assez imbu la' jeunesse de l'esprit d'initiative et de responsabilité. Le développement de la volonté n'a pas suivi assez celui de l'intelligence et la tour d'ivoire a caché à trop de jeunes gens l'horizon du vaste monde.
Or, selon le mot de Bacon, il faut savoir pour agir, et science crée par force.
Éduquons la volonté ! Et l'on voit par là que toute amélioration, que toute réforme sociale présuppose une réforme morale. C'est en ce sens que l'homme est le centre du monde, parce qu'il doit en devenir de plus en plus le vainqueur et le maître.
Éduquons la volonté, et il n'y aura pour le pays rien d'impossible.
Éduquons la volonté I M. Charles Dupuy prononça ces mots avec force, et nous admirions, en l'écoutant, quelle verdeur, quelle autorité, quelle compréhension des choses étaient demeurées en lui.
De la tolérance, de la sécurité, de l'ordre, un esprit de concorde partagé par tous les citoyens, gouvernants et gouvernés, de l'encouragement et de la confiance aux initiatives individuelles, du travail, un vouloir que nul obstacle ne doit arrêter,
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voilà ce qui, au regard de l'éminent et très affable Sénateur de la Haute-Loire devra, après la guerre, inspirer, diriger la politique de demain.
Soulignons « ce régionalisme industriel », cette utilisation rationnelle et immédiate des ressources des contrées françaises, pour lesquels M. Charles- Dupuy prévoit un développement bienfaisant. M. Laurent Eynac a réclamé l'essor des '« petites patries ». La question est plus actuelle que jamais. Elle mérite l'attention de tous, même de ceux que Paris n'a point déracinés complètement.
L'éminent professeur à la Sorbonne, M. Paul Vidal de la Blache, a disserté il y a peu de temps, avec son érudition et son éloquence accoutumées, sur la « rénovation de la vie régionale ». Il estime fort judicieusement que par le renforcement de cette vie régionale un afflux nouveau de sève peut jaillir^
En nous efforçant de mener à bien cette Enquête, nous avons essayé, précisément, de déterminer, avec l'aide éclairée de nos interlocuteurs, quels éléments nouveaux de bien matériel et moral pouvaient sortir de la guerre présente. Nous nous faisons un agréable devoir, puisque nous avons, sur la Politique de demain interrogé M. Vidal de la Blache (1), de signaler, en passant, et à propos de l'opinion de M. Gharles-Dupuy, quelques-uns
(1) « Les intéressantes questions dont vous me faites part, nous écrivait le regretté maître quelques semaines avant de mourir, ne peuvent être tranchées par des sentiments personnels, mais par des faits et arguments à l'appui. » On trouve les uns et \e^ autres au cours de ce travail.
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des aperçus originaux et justes qu'il a développés devant les auditeurs de Foi et Vie et qu'ila dégagés d'une pénétrante étude sur l'ensemble de nos régions françaises.
A l'heure actuelle, disait M. Vidal de la Blache, lorsque la patrie dépense sans compter son sang et ses forces, il n'y a pas de préoccupation qui s'impose davantage à nos pensées que celle de trouver de nouvelles sources de vie où elle puisse se retremper.
On nous représente souvent à l'étranger comme un pays dont la vie est absorbée dans sa capitale. Paris, dit-on, c'est la France; qui a vu Paris a tout vu. Il n'est pas difficile de démêler, dans l'atmosphère que l'on essaie ainsi de créer autour de nous, l'influence de certains gaz délétères. Toutefois les étrangers qui consentent à nous observer et à juger par euxmêmes, reviennent volontiers de cette erreur. Je n'en donnerai pour preuve que le livre si intéressant qu'un Américain éminent, M. le professeur Barret Wendell, publiait en 1909 sur la France rV aujourd'hui.
Vraiment, l'idée d'une vie uniforme, coulée par la centralisation dans le même moule, est quelque chose de si contraire à ce qui s'exhale de l'observation de la nature des hommes en France, qu'on se demande par quel paradoxe elle a pu tant soit peu s'accréditer. Par le climat, par le sol, la France est le pays des diversités; elle l'est aussi par la composition des peuples qui s'y trouvent. Il y a, ai-je écrit quelque part, autant de variétés dans la psychologie que dans la géographie de la France.
On a partout ou presque partout éprouvé le contrecoup de causes économiques qui, pénétrant de tous côtés, soumettent la vie agricole comme la vie industrielle à des conditions nouvelles, dans lesquelles ilest nécessaire d'agir et surtout de s'associer. Le prin-
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cipe d'association est ce qui a contribué le plus à transformer la vie régionale et à lui donner plus d'influence sur le cours général de la vie nationale. La concentration des industries, la sollicitation des marchés étrangers, la concurrence, les demandes des agglomérations urbaines, réclament une organisation en rapport avec l'étendue des besoins et la complication des ressorts à mottre en œuvre. On n'y peut satisfaire que par la pratique large et continue du principe d'association.
Il résulte des exem.ples énumérés que, les conséquences s'enchaînant, l'association agissant, la bonne volonté mutuelle s'en mêlant (car ce n'est pas le moindre élément dont il faille tenir compte), il s'est formé de véritables actions régionales.
Tel est le phénomène. La question ne se résout pas par des souvenirs historiques, — quoiqu'il faille en tenir compte — ; mais c'est par les besoins actuels, par le contact avec les réalités de chaque jour qu'un sursaut de vitalité s'alimente : non partout sans doute, mais dans certaines régions; ce qui est déjà beaucoup, car l'exemple est contagieux, celui du bien comme celui du mal...
L'usage tend à s'établir d'une collaboration financière entre l'État et les Chambres de commerce ou les organisations régionales pour les entreprises utiles à mener à bien.
Gela est vrai; mais ce qui apparaît de plus en plus, par la complication croissante des nécessités d'organisation industrielle et commerciale, c'est que l'État n'est pas en position de conduire à bonne fln jusque dans le détail nécessaire, ni avec la rapidité d'exécution qui s'impose, les entreprises auxquelles il a donné l'impulsion générale. Il rencontre deux obstacles principaux : la rigidité administrative qui vient des bureaux, et l'esprit de clocher qui vient d'ailleurs.
Je ne dirai pas, comme tel grand industriel, que « l'Etat^pétrifie, qu'il soustrait ce qu'il saisit à la libre
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circulation de la société et de la vie qui se renouvelle constamment ». Méflons-nous des propos excessifs; mais il est certain que plus on va, plus se manifeste l'inaptitude de l'État à la souplesse de combinaisons qu'exigent les mœurs économiques de notre époque, son impuissance à soutenir le poids accablant de trop d'entreprises diverses.
De là, conséquence régionale. Plus d'importance revient aux associations telles que Chambres de commerce ou autres associations, qui ont sous les yeux et soui^ la main, toujours avec la coopération de l'État, les moyens d'assurer la libre et prompte exécution des travaux qu'exige l'outillage de la région.
Mais le développement, si remarquable qu'il soit de la vie régionale, ne tient-il pas à des causes tout à fait particulières, aux avantages que présentent certaines contrées au point de vue commercial ou industriel, ou en vertu de traditions anciennes? Dès lors peut-on admettre que ce progrès, avec le travail intense qu'il suppose, trouvera un aliment suffisant dans d'autres régions de la France? Ce qui revient à dire : reste-t-il tant à faire sur cette terre de France, qui est exploitée depuis des siècles, qu'ont travaillée tant de générations, pour que nous puissions encore espérer y trouver des trésors nouveaux?
Il ne faut pas en douter. Lorsqu'on étudie de près la France en détail, par exemple dans quelques-unes de ces monographies régionales, — il y en a d'excellentes — qui ont été publiées depuis quelques années chez nous et qui ont été imitées presque immédiatement en Allemagne, on en rapporte l'impression que notre France est bien loin d'avoir tiré tout le parti possible de son sol, de son sous-sol, de son climat et de sa position géographique. Beaucoup de ressources gisent encore inertes, faute de moyens de transport pour les jeter dans la circulation. Toutes ces traces de ferrières ou d'exploitations minières qui jonchent
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notre sol sur tant de points, dans le Berry, le Périgord, le Pays de Gaux comme dans ces parties de Normandie et de Bretagne où l'on recommence aujourd'hui à extraire du minerai de fer, ne sont-elles que des vestiges d'une activité qui ne pourrait plus renaître? Groit-on que nos champs de blé ne pourraient pas donner un rendement plus considérable que celui qu'on obtient actuellement et qui est inférieur à celui que fournissent certaines contrées qui ne sont pourtant pas plus fertiles que les nôtres? Nous commençons à peine à tirer parti des énergies hydrauliques que la nature a disposées dans nos Alpes, dans nos Pyrénées et autour du Plateau central. Mais croit-on qu'outre les ressources que nous entrevoyons déjà il n'y en ait pas d'autres, encore latentes, que le travail et les nécessités nous feront découvrir? Les ressources d'un pays tel que la France, et l'on peut dire de tout pays en général, ne doivent pas être conçues comme une quantité une fois donnée, sur laquelle, la tâche finie, il n'y ait plus qu'à se croiser les bras; ou plutôt que la tâche consiste à répéter indéfiniment ce qu'ont fait nos pères. Les disponibilités s'engendrent elles-mêmes; le travail crée le travail. Et par là, si du moins l'homme ne fait pas défaut à la tâche, les régions qui composent la France sont assez pourvues de ressources pour que, dans les spécialités diverses qui les caractérisent, elles apportent de nouveaux tributs au trésor national. Ge que la France d'autrefois, riche de ses dons, vivant sur elle-même, non talonnée encore par la concurrence, pouvait regarder comme une superfluité, devient aujourd'hui une nécessité. Nous étions comme un riche qui ne se soucie pas de se donner de la peine pour entreprendre de nouvelles tâches. L'obligation de soumettre à un contrôle plus intense les énergies que renferme le sol s'impose aujourd'hui sous peine de ruine. Il n'y aura plus de place, dans la France de demain, pour l'oisif; je^crains^même qu'il
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n'y en ait guère pour le dilettante. La loi du travail est celle qui s'est toujours imposée impérieusement à la France après les épreuves qu'elle a traversées, et c'est l'honneur de la France que cet appel a toujours été compris et suivi.
Ce sont là pages à lire et à retenir.
L'avis documenté de M. Vidal La Blache viejii renforcer celui de nos interlocuteurs et correspondants.
Nous les avons rapprochés à dessein. Le sujet, au reste, est fort étendu. L'étudier, le connaître, ce sera déjà faire preuve de cette bonne volonté, de cette volonté à laquelle M. Gharles-Dupuy et tant d'autres ont fait un si pressant appel.
M. QRATIEN CANDACE
« Vrimnm ViVere» deinde philosophari. »
C'est par delà les mers, dans nos colonies prospères — neuves ou vieilles — que les Français pourront, après la guerre, puiser de nombreuses ressources. Plusieurs de nos interlocuteurs l'ont déclaré, entre autres M. Albert Milhaud et M. Charles Dupuy. On a écrit souvent que les circonstances présentes avaient révélé la France aux Français. Elles leur ont appris et kur apprennent, en même temps que la géographie- l'existence et l'utilité des colonies françaises.
On n'a pas fait pour cette France d'outre-mer ni pour l'expansion française dans ces contrées lointaines, où nos concitoyens assurent parfois un devoir très ardu, tout ce que l'on aurait pu, tout ce que l'on aurait dû faire.
Gela, c'est le passé.
Aujourd'hui, on sait le secours de nos frères de couleur, leur héroïsme, leur gloire. On sait aussi, on devine le rôle industriel, commercial et agricole que peuvent jouer, que joueront demain ces colonies qui pour la plupart ont des représentants au Parlement, et qui ne sont plus aussi lointaines qu'au temps du GhevaUer de Boufïlers.
l88 LA POLITIQUE DE DEMAIN
Dakar est aux portes de Bordeaux, Saint-Louis, Gonakry, Bamako, un peu plus loin, pas trop, puisque Pierre Mille et Paul Adam en sont revenus.
Avec celle de M. Henry Lémery, qui représente la Martinique, une voix nous arrive de la Guadeloupe, dont M. Gratien Gandace est Député.
M. Gandace est né là-bas — et il parle « le doux parler des îles » qui chantait, au temps du Directoire, sur les lèvres spirituelles de Fortunée Hamelin et de Joséphine de Beauharnais, — Mais nous gagerions presque qu'il est aussi connu à Paris, voire à Toulouse ou à Gondom, qu'à Basse-Terre.
Il est doublement notre compatriote. Raison majeure et non superflue d'aller demander à l'ancien collaborateur de M. Viviani ce qu'il pensait de la Politique de" demain.
M. Gratien Gandace est un parlementaire diligent et son accueil est des plus aimables.
Un enquêteur, n'est-il pas vrai, se doit à lui-même de reconnaître ces qualités chez les personnalités qu'il interroge. Nous avons été gâté; avouons-le sans humeur de Gascogne.
A la veille de la guerre, les partis étaient divisés sur quatre ou cinq grandes questions : la proportionnelle, la loi de trois ans, l'impôt général sur le revenu, la question religieuse, le régime de la propriété.
Le parti socialiste se détachait de tous les autres partis, même des autres fractions les plus avancées du parti républicain, par la question du régime de la propriété.
M. GRATIEN GANDACE 189
La guerre a fait l'Union sacrée, qui se traduit, non par la fusion des partis, mais par l'union des partis pour la sauvegarde de la paix. Les cadres subsistent, les doctrines sont à peine en sommeil.
Au début de la guerre, on a pu un instant penser que, à la faveur de certaines erreurs ou de certaines fautes commises par le parti républicain, ou qui lui ont été imputées à tort dans son ensemble, les partis des régimes déchus allaient acquérir devant l'opinion un regain de vie et d'autorité; mais, à mesure que le conflit se prolonge et que la notion de la liberté s'empare de tous les cœurs et de tous les esprits, c'est l'éveil des démocraties qui surgit du gouffre sanglant et qui se précise sous la lueur sinistre de la lutte. Aussi, de jour en jour, on est convaincu, en France comme hors de France, que la guerre actuelle ne pourra être menée à bien jusqu'au bout qu'avec toutes les forces démocratiques groupées, coordonnées, animées par la même flamme et par le même idéal. C'est partout l'esprit de la Révolution française qui continue la chaîne des grandes traditions de liberté. C'est avec son esprit démocratique que la France vaincra; c'est aussi avec son esprit démocratique qu'elle renaîtra, plus confiante et plus forte pour poursuivre la réalisation de ses destinées. Après la . guerre, ce n'est pas principalement autour des seules questions philosophiques et politiques que se fera la polarisation des intelligences et des énergies, mais autour des questions économiques et d'ordre social.
Nous nous trouverons en face d'un découvert de près de cent milliards, d'une grande pénurie de maind'œuvre, d'un outillage national diminué ou détruit en partie, de la ruine des régions les plus riches de ce pays. Il faudra surtout penser à redonner des muscles à la France et à refaire circuler la vie dans ces régions du Nord et de l'Est, où la production était si active et si féconde avant la guerre.
L'intelligence et l'activité des individus comme
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l'intelligence et l'activité des partis seront sollicitées d'abord et avant tout par tout ce qui peut concourir à la renaissance économique de ce pays. Chaque parti fera valoir ses concepts, son programme, ses plans, non pour son triomphe propre, mais pour le relèvement de la France. L'émulation dès partis organisés et portant au maximum leur puissance et leur vigueur d'action aura ainsi son aboutissant dans la restauration et dans la prospérité du patrimoine commun.
Que nous le voulions ou non, il nous faudra observer dans toute sa rigueur le vieux précepte latin : « Primum vivere, deinde philosophari ». L'Union sacrée devra forcément se prolonger après la guerre, car il faudra se serrer les coudes et pour vivre et aussi pour se défendre, car nous nous devrons de ne pas donner comme corollaire à la victoire militaire la défaite sur le champ de bataille économique.
La France ne pourra pas se contenter de produire pour satisfaire ses propres besoins, mais devra produire aussi pour alimenter son commerce d'exportation. Les échanges à son avantage lui permettront, dans une certaine mesure et progressivement, d'éteindre les dettes contractées à l'étranger pendant la guerre. Le relèvement de notre marine marchande s'impose et s'imposera encore plus impérieusement dans l'avenir. Il faut aussi penser à suivre l'exemple de l'Angleterre et à organiser, dès maintenant, l'exploitation rationnelle de notre vaste domaine colonial. Tous les économistes ont démontré depuis la guerre que les trois quarts des produits, et plus particulièrement des matières premières, importés par nous à l'étranger, pourraient être facilement demandés à notre empire colonial, dont les éléments sont répartis sous tous les climats. N'est-il pas triste de nous dire qu'avant la guerre nous demandions 576 millions de francs de coton à l'étranger et seulement 600,000 francs à nos colonies; 354 millions de francs de soie à l'étranger et seulement 1,200,000