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La politique de la Grèce

Ouvrage contenant les discours prononcé; par l'homme d'Etat luf. séances historiques du Parlement hellénique. (Octobre et Novembre 1915)

Le Traité Grécc-Serbe, Le Péril Bulgare La Grèce, L'Entente et les Puissances Centrales, L'Expédition des Dardanelles :: :: La Politique Intérieure :: ::

Préface de f/l- Joseph ^HlfiflCH

Edition de l'Imprimerie de l'Est /<! | 76, Rue de Rennes, 76 PARIS

Les éditeurs de la traduction française des discours de Vénizelos (octobre-novembre 1915) m'ont demandé d'en écrire la préface. Comment me serais-je dérobé devant ce témoignage d'amitié ? Comment aurais- je pu hésiter à accompagner vers la plus lointaine postérité l'auteur de ces discours, grand orateur, impeccable patriote, le plus clairvoyant et le plus loyal des hommes d'État ?

Je ne prétends pas retracer ici la vie publique de Vénizelos, ni même l'esquisser, car il me faudrait raconter, non pas seulement les affaires de sa Crète natale et celles de la Grèce, du jour où il y entra, mais encore celles de la péninsule des Balkans et celles de l'Europe, qui ne peuvent en être que très arbitairement séparées. Mais je voudrais essayer de montrer quelle est, de toutes les qualités et de toutes les vertus de cet homme d'État, celle qui a contribué le plus à donner à sa figure un relief exceptionnel : c'est un honnête homme.

On entend bien que je ne veux pas dire par là que tant d'autres hommes politiques qui ont passé au pouvoir et qui ont rendu d' éminents services à leur parti et à leur pays, n'aient pas été d'honnêtes gens. Je tiens, tout au contraire, que la probité, proprement dite, des hommes publics a été assez générale ; ceux-là sont rares, après tout, qui ont fait leurs propres affaires en

menant bien ou mal celles de l'État. Mais, ayant beaucoup vécu dans l'histoire et ayant connu un très grand nombre de politiques depuis un trop grand nombre d'années, j'en ai gardé l'impression que la fameuse théorie des deux morales, qui souleva tant de scandales quand M. Nisard en fit une manière d'apologie, répond à la réalité des choses et qu'elle est à l'origine du discrédit dont la politique est menacée d'être frappée.

On s'est accoutumé, en effet, à cette idée que des actes et des procédés qui, dans la vie privée, seraient tenus pour déshonorants ou, tout au moins, pour fâcheux, sont inséparables du succès dans la vie politique ; et qu'ainsi un homme politique, quand il dit le contraire de sa pensée, agit en opposition avec ses propres principes, flatte la foule et les assemblées, promet ce qu'il ne peut pas tenir, fait des concessions pour obtenir un mandat, monter au pouvoir et s'y maintenir, entre en composition avec les ennemis du bien public, laisse subsister les abus qu'il dépend de lui de détruire ou d'ébranler, ferme les yeux sur le mal, incline devant l'intérêt momentané de son parti l'intérêt général qu'il a clairement reconnu, que ce politique ne fait pas autre chose que le comédien qui se grime avant d'entrer en scène.

Il ne sera pas très difficile de démontrer qu'il est plutôt malaisé de faire autrement. A ne point se soucier des déplaisirs que peut provoquer la loyauté et des rancunes et des haines qui s'accumulent chez les souverains d'en haut et chez ceux d'en bas, quand on ne les flatte point, et chez les partis, les coteries et les syndicats, quand on contrarie leurs appétits, on risque fort, cela est assez notoire, de se fermer la carrière où d'opportunes conces-

sions auraient permis de s'illustrer et, mieux, de rendre service à de bonnes et justes causes. Il faut savoir se jaire petit pour se développer ensuite clans toute sa grandeur. Per angusta ad augusta. Cela n'est guère douteux. Mais il n'est pas moins certain que c'est ainsi qu'on déshonore la politique dans l'esprit des peuples, la collectivité ayant son âme, qui n'est pas la somme des consciences individuelles et qui demeure honnête, ou, pire en-core, qu'on ruine le moral du pays.

De ces mensonges-là, de ces bassesses, de ces laideurs, de ces vilenies, il faut qu'il vienne un jour où, les appelant par leur nom, l'on cessera de dire, en manière d'excuse : c'est de la politique.

Or, Vénizelos, à travers tous les orages d'un temps particulièrement agité et troublé, et contre vents et marées, ne s'est pas seulement efforcé, avec une inlassable obstination, à faire sa patrie plus prospère, plus grande et plus puissante, mais encore à la diriger et à la pousser, par son propre exemple, vers un stade plus élevé de probité publique. Toutes les provinces dont il a agrandi la Grèce, toutes celles qu'il lui aurait ajoutées, s'il était resté au pouvoir, seraient peu de chose en comparaison du progrès moral qu'il a voulu réaliser, s'il se réalise.

La veille des élections du 11 décembre 1910, Vénizelos, étant premier ministre, s'exprime ainsi dans une profession de foi qui s'adresse, bien au delà des frontières de sa circonscription, à tout le royaume : « Je ne promets pas que, d'un jour à l'autre, le Gouvernement inaugurera l'âge d'or ; la maladie ayant été grave, le traitement sera long; ce que je promets, c'est que le traitement sera sérieux, radical. Le premier devoir d'un

homme politique est de sacrifier son intérêt personnel et celui de son parti à l'intérêt général de la patrie. Il est également de son devoir de dire toujours la vérité aux grands et aux petits, sans s'inquiéter du mécontentement qu'il peut ainsi amener. Les chefs doivent donner l'exemple de la complète soumission aux lois, sinon comment en imposeraient-ils le respect à tous les citoyens ? Voilà mon principe fondamental... L'homme d'État doit rechercher le pouvoir non comme un but, mais comme le moyen de réaliser un but élevé et patriotique. Il n'hésitera donc pas à l'abandonner, si son maintien à la tête du Gouvernement doit s'acheter par l'abandon de son programme. »

Dira-t-on que bien d'autres hommes politiques ont proclamé des intentions non moins pures, et qu'ainsi ils avaient, tout au moins, fait ce raisonnement que les électeurs ne se laissent pas toujours capter par la promesse du millénaire et par celle de privilèges et de faveurs ? Mais combien sont-ils qui conformèrent scrupuleusement leurs actes à leurs paroles ? Lui, il l'a fait. C'est même le reproche qui lui a été le plus souvent adressé par les uns et par les autres. « Vous auriez mieux servi, lui ont dit ceux-ci, la cause des Serbes et celle des Alliés, et, d'abord, celle de la Grèce, en demeurant au pouvoir, même pour y pratiquer la neutralité. » « Quel besoin, lui ont dit ceux-là, aviez-vous de dire que la guerre contre les Bulgares vous pouvait conduire à la guerre contre les empires germaniques et les Turcs ? »

Il aime le pouvoir, non pas pour ses piètres jouissances, mais comme l'un des deux grands leviers avec lesquels on soulève le monde. Et ce n'est pas l'esprit de finesse qui lui fait défaut. Mais Vénizelos a voulu

rester tout Vénizelos, et il l'est resté. Son caractère demeure entier, sa signification intacte. L'honnête homme ne ment pas. L'honnête homme ne flatte pas. L'honnête homme ne ruse pas avec les choses. L'honnête homme n'entre pas dans les compromissions. L'honnête homme dit toute sa pensée. Voilà Vénizelos, homme public.

Ceux qui n' aperçoivent pas encore que cette guerre qui désole le monde, le bouleverse jusque dans ses fondements pour une révolution plus profonde que toutes les autres et pour une ascension vers un idéal supérieur d'humanité, ceux-là ne sont pas dignes d'avoir été les acteurs ou les témoins d'aussi grands événements. Voyant clair dans cet avenir meilleur, Vénizelos en est déjà. Peut-être le jour est-il moins loin qu'on ne pense où les peuples trouveront aussi absurde de donner le pouvoir à un homme qui n'est qu'un orateur qu'à un ténor. Celui-ci n'est que par surcroît un grand orateur. Il a des qualités d'un autre métal : le caractère et la loyauté, le savoir et l'expérience des hommes, la clairvoyance et le courage civique, la pensée toujours dominante de la patrie.

Joseph Reinach.

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