Ministère Gounaris
les drapeaux par suite de la mobilisation la moitié des électeurs, mais il a résolu — et ses amis n'en font aucun mystère — d'accorder, la veille des élections, à ses partisans, des permissions pour leur permettre de voter. Seront retenus dans leurs régiments, sous la discipline militaire, ceux des mobilisés qui ne sont pas des amis du gouvernement.
Des élections ainsi préparées sont une simple mise en scène. Le gouvernement veut jouer une comédie politique indigne d'un peuple libre. C'est par dérision qu'il donne à cette comédie le nom de manifestation de la volonté natior aie.
A cette comédie politique qui a précisément pour objet de ne pas laisser se manifester la volonté nationale, mais de donner à croire par un scrutin faussé que le peuple approuverait non seulement la bonté de la non-exécution d'un traité d'alliance qui a permis à la Grèce d'étendre ses frontières jusqu'au Nestos, mais aussi l'avilissement de notre régime politique et l'éloignement des amis naturels de la Grèce ; — à cette comédie politique, dis-je, le parti libéral a le devoir de ne pas prendre part, afin de ne pas donner une apparence de légalité à ce qui doit être dénoncé, conformément à la réalité des choses, comme la violation de la loi constitutionnelle et de la morale.
Le parti libéral, en ne participant pas aux élections, n'abandonne pas la politique et ne se dérobe pas à la lutte. Au contraire, par cette abstention, il continue à participer à la politique.
Il laisse au gouvernement, auteur de cette situation, la responsabilité pleine et entière et de la déviation de notre régime politique et des désastres auxquels cette politique conduit la nation. En même temps, notre parti essaye aussi de prévenir d'autres dangers, ceux qui pourraient résulter d'une lutte intestine, susceptible de devenir rapidement aiguë, au milieu d'une crise extérieure.
Quand la crise extérieure sera terminée, et si les désastres que nous prépare la politique du gouvernement ne prennent pas des proportions telles qu'en soit ébranlée notre foi dans l'avenir de l'hellénisme, le parti libéral sera prêt à entreprendre la lutte où le pays est poussé pour la défense de ses libertés constitutionnelles.
Quelle que puisse être l'acuité de cette lutte future, elle sera conduite alors dans des conditions moins dangereuses que si elle se produisait aujourd'hui, au milieu de la crise nationale la plus terrible que nous ayons traversée.
La restauration des libertés du peuple hellène sera la condition indispensable du salut de l'État. Seule elle pourra préserver du marasme et d'une fin sans gloire, auxquels le conduirait l'établissement définitif du despotisme dans notre pays.
ËLEUTHÈRE K. VÉNIZELOS.
Athènes, le 8/21 novembre 1915.
Il n'est besoin de commenter aucune partie de ce noble et douloureux appel. On conviendra que le gouvernement d'Athènes et les Allemands n'avaient point tort de souhaiter qu'il demeurât inconnu du monde occidental.
On peut, pour un temps, comprimer la vérité ; on ne l'empêche point d'éclater. C'est une mine que l'on ne désarme pas.
Esprit politique, coup d'œil politique, fermeté et courage politiques, sagesse politique, honnêteté politique ; sens et goût du gouvernement ; intelligence des grandes nécessités gouvernementales qui ne les
oublie pas jusque dans l'opposition la plus ardente ; esprit de suite dans des desseins longuement et fortement médités ; dédain de la phrase et fierté de l'action ; culte profond et raisonné de la liberté ; respect scrupuleux du droit, de celui qui est écrit et de l'autre ; patriotisme éclairé et irréductible ; clairvoyance qui, comme dans un livre ouvert, lit dans l'avenir : le manifeste au parti libéral porte, à chaque ligne, l'empreinte de Vénizelos. Grand honnête homme. Grand homme d'État. Grand patriote. De l'incomparable occasion qu'a laissée échapper Je gouvernement d'Athènes, Vénizelos a dit qu'il ne s'en rencontre de telles qu'une fois tous les mille ans dans l'histoire d'un peuple. Pour former un Vénizelos, combien faut-il d'années ?