CONCLUSION
Nous voici arrivés à ia tin de cette* étude sur le Mandat A, sur la façon dont il a été conçu par les délégués Alliés à Versailles, compris et appliqué dans les territoires de Syrie et de Palestine par les Puissances mandataires. Nous avons été amenés à conclure que cette formule, telle quelle avait été primitivement conçue, est inapplicable. Nous avons constaté que ceux qui ont reçu la mission de rappliquer ont été obligés par la force même' des choses de lui faire subir de telles modifications qu'on ne retrouve plus rien dans la constitution des Mandats Français et Anglais des principes formulés par les rédacteurs de l'article 22 du Pacte'. Le contrôle de la S. D. N. est inefficace, et le système politique du Mandat A non seulement ne constitue pas une supériorité sur le protectorat, mais il est nettement inférieur à cette méthode.
Cela tient à ce que cette formule n'est pas basée sur l'expérience et sur la connaissance des choses coloniales. Elle a été conçue par l'imagination de quelques hommes politiques, imbus de théories humanitaires, pénétrés, comme on l'a dit d'une « mentalité de clergyman », convaincus que par l'effet de leur propre volonté les rapports entre les peuples ne seraient plus basés désormais sur l'égoïsme, sur la jalousie et sur la haine, mais sur la solidarité, la générosité et la bonté.
En réalité ils n'ont pas pu se défaire eux-mêmes de ces vieux sentiments qui ont toujours dicté les décisions des plénipoten-
taires dans les conventions internationales . l'ambition et la méfiance. Gomme le Traité de Versailles, comme le Pacte de la S. D. N. la politique des mandats est une œuvre dans laquelle chacune des nations intéressées a cherché et a, cru trouver son intérêt.
« Par un détour absolument inattendu, écrivait Saint-Brice en 1910, sans avertissement donné à F opinion, sans examen appro fondi, on peut même dire sans réflexion, le Comité des Grandes Puissances a accroché à un débat engagé sur l'attribution des colonies allemandes une résolution qui préjuge de tonte la liquidation de l'empire ottoman. On se demande' vraiment, si les hommes qui ont engagé l'avenir avec tant de légèreté se sont bien rendu compte des conséquences de l'acte accompli.
« Le cas est pourtant d'une clarté aveuglante. Un accord a été conclu en vertu duquel les puissances occupant le territoire de la Turquie d'A.sie sont considérées comme mandataires de la S. D, N: Un mandat ne peut être donné que par celui qui possède. Donc la souveraineté de tout le domaine asiatique de l'Empire Ottoman passe d'un trait de plume à la S. D. N. Quand je parle du domaine asiatique, c'est uniquement pour ne pas sortir des limites du communiqué du 30 janvier. Il va d'e soi que l'on ne s'arrête pas en si beau chemin. Le principe de l'internationalisation ne se limitera pas à Damas et à Bagdad. ïl englobe implicitement Constantinople. Un tel bouleversement serait déjà grave s'il se produisait au profit d'un gouvernement existant, ayant fait ses preuves, dont le passé réponde de l'avenir. Quand oin songe que la fameuse S. D. N., qui fait une telle entrée dans le' monde en est encore à attendre sa charte constitutionnelle, on se demande si la conférence siège bien au quai d'Orsay.
« Je ne dis pas certes que le conp ait été une surprise. Les aver-
tassements n'ont pas manqué. Dès la réunion du grand aéropage il est apparu que nous entrions, toutes voiles dehoirs, dans le domaine de la fantaisie, c'est que la voix de la France était étouffée.
« Les propositions françaises sur la composition des délégations, sur la procédure, sur les méthodes de travail, sur l'ordre des libérations ont été écartées » (1).
Le Mandat A est effectivement beaucoup plus qu'une formule politique, une formule diplomatique de circonstance destinée à masquer la brutalité du démembrement dei l'empire ottoman et à ménager les susceptibilités des populations que s'étaient déjà partagées par divers traités les puissances qui s'étaient proclamées les champions delà liberté des peuples. C'est l'intervention des Etats-Unis dans ce démembrement de l'homme malade qui a amené le concert des grandes puissances alliées à réviser les traités de partage. C'est ainsi qu'a été élaborée cette formule vague, imprécise' et qui ne signifie pas grand chose, comme toutes les formules diplomatiques élaborées dans des conférences où les délégués ne peuvent réussir à s'entendre. Elle a été proclamée après de nombreuses discussions dans lesquelles chaque puissance a défendu âprement, jalousement, égoistement ses propres intérêts et ses propres ambitions.
Quels étaient les intérêts des diverses puissances en présence ?
La France, qui depuis plusieurs siècles accomplissait là-bas à l'abri du drapeau turc une œuvre généreuse et désintéressée de civilisation et dont le nom y était béni par tous, ne demandait que le maintien du statu quo.
C'est la politique angloi-saxonne nui a triomphé dans le Levant.
(1) Sunt-Brice. — Conférence d'Orient, 15 Fév. 1919.
Los Alliés ouït libéré l'Orient du cauchemar d'une emprise germanique ; mais la situation n'est guère plus avantageuse aujourd'hui pour ces pays, car si cette politique angk> saxonne respecte les populations, son but n'est pas humanitaire mais essentiellement égoïste ; elle tend à l'accaparement de toutes les richesses du pays, à la domination économique et, à son exploitation pour la possession des matières premières.
Pour ce qui est du Mandat A au point de vue français, nous avons vu qu'en Syrie même il menace de ruiner' notre prestige, et qu'enfin les intérêts matériels de la, France ne sont engagés dans une oiccupation de ce territoire que d une façon insignifiante. Quant à l'administration même du Mandat elle constitue une source de difficultés infinies pour l'autorité mandataire, et est destinée à coûte!" très cher soit par les difficultés qu'elle crée à notre action diplomatique en Orient, soit par les frais énormes de l'organisation du Mandat et de l'occupation militaire, soit par la menace continuelle de troubles ou d'invasions qui pèsent sur ce pays.
Nombreux sont ceux qui ont préconisé l'abandon de la Syrie. L'opinion publique, émue par les charges énormes du Mandat et par les pertes en hommes et en argent que nous a, contée l'expédition contre les Kémalistes, n'est pas favorable à une action en Syrie, qui nous a causé beaucoup plus de déboires que d'encouragements.
Faut-il l'abandonner ? Ce ne siéra certes pas la conclusion de cet ouvrage. Dans chaque chapitre nous nous sommes efforcés
de mettre en relief les vices et les résultats néfastes pour les intérêts français, de la politique du Mandat. Nous nous sommes cependant abstenus d émettre la moindre critique sur l'action des fonctionnaires français chargés en Syrie de l'administration du Mandat ; ce ne sont pas les personnages chargés de l'administration mandataire qui ont commis des fautes, c'est l'instrument qui leur a été imposé qui est défectueux et qui a besoin d'être révisé. Les modifications constantes apportées périodiquement dans l'organisation administrative de la Syrie sont une preuve flagrante de l'impossibilité de fonder sur le Mandat une organisation stable de la Syrie.
Les Musulmans se seraient adaptés à n'importe quel système d'administration, pourvu qu'ils soient sous l'autorité d'un chef musulman jouissant de leur estime, pourvu que toutes les décisions administratives semblent venir de lui, et cela quelle que soit l'influence de la puissance occupante sur ce prince. Habitués à céder devant la force ils se seraient soumis également et avec la même souplesse à une politique d'administration directe énergique. Le système qui sous le nom de Mandat A a été appliqué était le moins recommandable. Nos tâtonnements, le soin que nous prenions de réserver aux fonctionnaires locaux un semblant de pouvoir et aux gouvernements sous Mandat un semblant d'autorité, les a incités à croire que les mesures libérales que nous prenons vis-à-vis d'eux, sont motivées par la faiblesse et que nous les ménageons parce que nous les craignons.
Nous croyant faibles ils nous méprisent comme ils méprisaient avant la guerre l'administration décadente des Turcs. Voilà pourquoi les Musulmans Syriens qui sous tout autre régime s'inclineraient devant la fatalité et auraient accepté l'administration qu'il nous aurait plû de leur imposer, protestent au-
jourd'hui contre l'autorité française, et ouvrent- ils volontiers l'oreille aux propagandes Kémalistes et pan arabes qui leur promettent l'unité syrienne et le retour à l'Islam de la, terre de Syrie.
Quant aux chrétiens et quelques musulmans qui ont favorisé l'occupation de leur pays par une puissance européenne, ce n'est pas non plus le mandat qu'ils demandaient. Ils s'attendaient tout simplement à être administrés par cette puissance de la même façon que par les Turcs, par l'administration directe, non pas comme une colonie (le seul mot d'administration coloniale et de protectorat comme celui d indigène appliqué à leur pays suffit pour les choquer) mais comme une portion de son territoire européen ; ils prévoyaient que comme les Turcs cette puissance, mais plus libéralement qu'eux, appellerait les notabilités indigènes à remplir des fonctions publiques dans leur pays, tout comme les fonctionnaires français et sans qu'il y ait de relations de supérieur à subalterne, de protecteur à protégé entre les deux catégories de fonctionnaires. C'est ce dernier système très libéral qui eut, semble-t-il, le mieux convenu à l'administration de la Syrie et de la Palestine, à une condition toutefois, c'est que la puissance qui accepterait d'occuper le pays assure leur protection sans les soumettre au service militaire et sans leur demander jamais l'impôt du sang.
Quelle politique conviendrait-il de substituer à celle du Mandat A ? L'étude de cette question est en dehors du cadre de notre ouvrage. Nous nous sommes proposés d'établir que le Mandat A prévu pour le Levant est une politique humanitaire et libérale fort suspecte et qu'en tous cas il a été conçu a priori sans qu'on se soit inquiété des répercussions quaur&ient de si beaux principes dans la pratique. Les personnalités chargées d'appliquer le mandat h la réalité politique n'y ont peut-être pas renoncé mais
elles ont dû procéder à une organisation bien voisine de> celle du protectorat et certainement inférieure à ce dernier système, surtout parce que le tuteur n'y jouit pas du prestige et de l'autorité nécessaire à l'accomplissement de sa mission.
Et ce sera a conclusion dei cette étude. Le Mandat a été trop souvent préconisé, même en France et par de hautes personnalités comme étant la formule coloniale de l'avenir. Subissant ce<t étrange engouement issu de la guerre pour l'internationalisation de toutes sortes de choses ils professent ouvertement le mépris des anciennes méthodes coloniales ; r administration directe et le protectorat. Cet ouvrage sera une protestation contre' une telle iaçon die penser ; car ce sont bien nos vieilles méthodes coloniales améliorées et trempées par l'expérience qui constituent le meilleur moyen d'assurer le bien- être et le développement des populations indigènes. Et toute méthode qui se prétend plus humaine, plus libérale, plus moderne n'est qu'une utopie destinée soit à échouer, soit à devenir une copie défectueuse du protectorat que le génie français a si merveilleusement organisé dans ses territoires coloniaux et plus particulièrement en Tunisie et au Maroc.
Nous ne croyons d'ailleurs pas au maintient de cet état de choses qui ne nous apparaît pas comme viable. 11 appartient donc à la France de se préparer à jouer dans la nouvelle organisation qui sortira du chaos actuel son rôle désintéressé et humanitaire de jadis et à reprendre dans le cœur et dans l'esprit de tous les Orientaux la place qu'elle y a tenue pendant plusieurs siècles, c'est-à-dire la première place.