CHAPITRE II
Le mandat sur la Syrie dans
la politique coloniale de la France
S'il est vrai que la France, mandataire en Syrie, s'est engagé© à y accomplir une mission désintéressée, néanmoins pour apaiser l'opinion publique française justiment émue des sacrifices énormes demandés tant en hommes qu'en argent pour l'exercice» du mandat, on a fait miroiter à ses yeux les avantages de toutes sortes qui ne manqueraient pas d'en résulter pour le commerce français et qui compenseraient largement les dépenses que nous engageons en Syrie. « L'affaire payera », a dit le général Gouraud à Une Commission parlementaire qui lui demandait des explications sur l'importance de nos intérêts en Syrie. Le Mandat n'est donc pas seulement une mission sacrée de civilisation, c'est aussi une « affaire ». « On objectera peutêtre, a-t-on dit, que le mandat exclut toute idée de monopole constitué au profit du pays mandataire. Mais il n'en constitue pas moins comme» une» atmosphère très favorable à l'activité des citoyens de ce pays : là comme ailleurs et quelles que soient les formes de l'action politique exercée « le commerce suit le drapeau •>. (1).
C'est une idée assez répandue et qui se retrouve chez beau-
(1) L'organisation do la Syrie sous le Mandat Français (p. 31).
coup d'économistes que des territoires coloniaux, des zones d'influence sont indispensables comme fournisseurs de matières premières et comme débouchés pour une grande puissance- Cette théorie est contredite par les faits ; certains pays qui sont cependant de grands pays industriels n'ont pas de colonies : la Suisse, privée à peu près complètement de matières premières, n'en a pas moins développé chez elle une très puissante industrie ; pour l'Italie et la Belgique les colonies ont joué un rôle véritablement infime dans leur développement ; quant à la Suède et la Noirwège, elles n'ont pas de colonies et ont cependant constitué une grande industrie non dépourvue de débouchés et de matières premières.
Si l'on examine maintenant quel rôle jouent les territoires coloniaux dans la, fourniture des matières premières et comme débouchés pour la Métropole nous sommes amenés à des constatations semblables.
Les deux exemples les plus caractéristiques et les plus frappants sont ceux de la France et de l'Angleterre.
Au point de vue de la fourniture des matières premières, nous constatons que sur les importations anglaises de cette nature le quart seulement provient des colonies anglaises.
En ce qui concerne les colonies françaises les chiffres sont encore plus frappants. Sur un total de 4.525 millions de matières premières importées par la France en 193 1 les matières premières fournies par les colonies y compris l'Algérie et la Tunisie, s'élevaient à 265 millions. On voit quelle place infime comme fournisseurs de matières premières, les colonies tiennent dans l'ensemble de l'économie française. Si aux matières première? françaises, y compris l'Algérie et la Tunisie, ont fourni 883 mil-
lions de matières premières et de denrées alimentaires importées: c'est à peu près 12 % du total.
Ce n'est d'ailleurs pas seulement comme fournisseurs de matières premières, c'est comme fournisseurs en général que les colonies anglaises, ne jouent qu'un rôle extrêmement faible dans l'approvisionnement de la Métropole. S'il est vrai, comme on le fait souvent remarquer, que le commerce de la France avec ses colonies augmente d'année en année, il convient de tenir compte que son commerce général s'accroît également et que la proposition reste à peu près la même.
Les colonies, que l'on dit indispensables à la Métropole au point de vue de la fourniture des matières premières, expédient en général beaucoup plus de produits à l'étranger que dans la Métropole. Le fait est frappant surtout pour les colonies anglaises, qui exportent de plus en plus vers les pays autres que l'Angleterre malgré la situation privilégiée de celle-ci comme roulier de mers.
En ce qui concerne les colonies françaises, l'Algérie, qui expédiait en France en 1911 43 millions de matières premières, en expédiait hors de France pour 66 millions ; l'Indo- Chine en expédiait en France pour 57 millions et à l'étranger pour 138 millions.
La nécessité des colonies pour la fourniture de matières premières est donc une pure illusion. Les grands pays industriels s'approvisionnent là où les matières premières sont les plus accessibles, là où elles sont le plus exploitées ; or, c'est dans les autres grands pays industriels qu'elles sont le mieux exploitées. La France reçoit chaque année davantage de matières premières de l'Angleterre, de l'Allemagne, ou des Etats-Unis que de toutes ses colonies réunies. Quant aux colonies elles exportent leurs
produits dans les pays qui par leur situation géographique, la facilite des communications, ont intérêt à se fournir chez elles et peuvent les acheter à un prix plus avantageux.
L'opinion que les colonies sont des débouchés indispensable© pour une grande puissance est également insoutenable. Le tiers ou le quart seulement des exportations anglaises va vers ses colonies. Quant aux colonies françaises, malgré l'existence d'un système douanier aux colonies qui a pour but de les utiliser aussi largement que possible comme débouchés pour la Métropole, le chiffre global des exportations françaises aux colonies s'élevait en 191 l à 819 millions sur un total de 6 milliards d'exportations, c'est-à-dire que les exportations françaises dans les colonies représentaient 13 % des exportations françaises totales. Là-dessus l'Algérie et la Tunisie liées par les liens commerciaux spéciaux et la proximité prenaient à elles seules 580 millions ; c'est seulement le reste, soit 239 millions, qui constituait à proprement parler la part des colonies dans les exportations françaises.
Les courants commerciaux sont dominés par deux éléments particuliers contre lesquels il est à peu près impossible de lutter sous une forme quelconque. Ce sont d une part la proximité des pays entre lesquels les relations s'établissent et le bon marché des transports, d'autre part la puissance d'achat et la richesse d'un pays. Il est tout naturel que ce soient les pays les plus riches, les plus développés économiquement qui constituent les meilleurs marchés.
Pendant tout le XVIe et XVIIe siècle la politique mercantiliste a, considéré les colonies comme des fournisseurs et des débouchés pour la mère-Patrie ; elle avait pour but de réaliser les colonies. Il en est résulté un tel appauvrissement de la Métropole et des colonies qeu ce système a été abandonné par toutes les grandes
puissances, définitivement par l'Angleterre, malheureusement en partie seulement par la France. (1)
Dans quelle mesure la Syrie poiurra.-t-elle favoriser le commerce français, soit par la fourniture de matières premières, soit comme débouché.
La Syrie possède trois matières premières d'une certaine importance • la soie, la laine et les peaux.
Lyon était avant la guerre l'acheteur des quatre mille balles de soie que produisait annuellement la Syrie et qui valaient au prix moyen d'avant guerre, environ 20.000.000 de francs. L'industrie de la soie ayant été fondée par des commerçants Lyonnais et étant restée entre leurs mains, l'exercice du mandat par la, France ne peut donc en rien améliorer notre situation privilégiée pour ce commerce.
La laine est exportée surtout en Angleterre et en Italie ; la laine de Syrie, d'une qualité spéciale, convient plus particulièrement à certaines industries de ces pays ; les industriels français se désintéressent en général de la laine de Syrie et préfèrent s'adresser ailleurs.
Il en est de même des peaux. La France a intérêt à continuer à faire des achats de cette nature dans des pays comme l'Amérique du Sud avec lesquels elle entretient un important mouvement d'échanges commerciaux qu'avec la Syrie dont la situation économique est très modeste en raison surtout de l'intégrité de son territoire.
Le Haut-Commissariat Français en Syrie se félicite du rang que tient actuellement la France dans les importations en Syrie. « Dans ces importations, dont on évalue le chiffre d'après les
(1) M. Rist, professeur à la Faculté de Droit de Paris. — Cours de Doctorat politique, année 1919.
estimations en douane- a 480 millions pour 1921 la part de la France suit une progression ascendante. En 1919 nous n'occupions que le quatrième! rang dans les importations dyriemnes, à la fin de 1920 nons sommes au premier rang des pays de l'Europe qui commercent avec la Syrie ; en 1921 nous tenons cette place pendant le premier semestre, mais dans le second, nous sommes distancés par l'Angleterre qui fait de fortes importations de charbon. (1)
La France ne se place en fait aujourd'hui qu'au troisième rang dans les importations en Syrie, elle vient après l'Angleterre, qui aura toujours une situation privilégiée pour l'apport du charbon et surtout des cotonnades dont le pays fait une consommation énorme, et après l'Egypte qui, située à proximité de la Syrie, bénéficie d'un commerce de transit ou de réexpédition de marchandises en provenance soit d'Europe, soit d'Extrême- Orient.
Il est à remarquer que la Belgique tient une place importante dans le mouvement d'importation ; cr la plus grande partie des marchandises belges sont en réalité de provenance allemande, et il sera bien difficile d'empêcher l'Alleinagne de reprendre sa situation importante d'avant-guerre, dans l'importation de marchandises en Syrie.
L'Allemagne et l'Angleterre en effet ont une industrie adaptée aux nécessités commerciales du Levant ; elles produisent en grandes quantités des marchandises en rapport avec les goûts de la clientèle orientale : marchandises de qualité inférieure, de mauvais goût, mais de prix modique ; verroteries, cotonnades aux couleurs criardes, etc.). Dans ces conditions elles sont appe-
(1) La Syrie et le Liban en 1922.
lées à y lutter toujours victorieusement contre les marchandises françaises de bonne qualité mais d'un prix élevé.
D'ailleurs malgré les encouragements prodigués par le Haut- Commissariat pour favoriser les relations entre la France et la Syrie, la plupart des commerçants français se sont détournés du marché syrien. La Syrie, pays pauvret, n'est pas adaptée' aux nécessités de notre commerce qui a besoin de la clientèle riche des grandes nations d'Europe et d'Amérique.
En réalité, si l'on accepte la production de la soie, qui est au surplus peu abondante, la Syrie ne présente aucun intérêt spécial pour l'importation en France de matières premières, dont elle est à peu près complètement privée. Nous avons vu, en effet, le peu de cas qu'il convenait de faire des projets grandioses relatifs à la culture du coton dans les plaines syriennes ; et en admettant même que cette culture du coton y réussisse' un jour au-delà de toute espérance, on ne voit pas bien comment il serait possible au Haut- Commissariat d'en réserver l'achat aux commerçants français.
Commet débouché la Syrie ne présente aucun intérêt spécial pour le commerce français. Nous avons connu un certain nombre de commerçants français partis en Syrie après l'occupation française ; fort peu omt réussi à fonder une maison de commerce florissante. Quant aux maisons de commerce de France, peu au courant des procédés commerciaux du Levant, elles.se sont également détournées, pour la plupart, de ce pays, où les commerçants présentent fort rarement les garanties auxquelles on est habitué en Europe.
Au surplus, le marché syrien ne convient pas à la nature de la production française. Produisant des marchandises de bonne qualité, d'un goût sûr, elle travaille surtout pour la clientèle
riche des grandes villes des deux continents. Le Syrien au contraire' n'apprécie que le bon marché et le clinquant. Dans ces conditions, il ne semble pas utile de détourner l'activité de nos industriels, comme on nous } convie à tort, des articles où le génie de la race arrive à produire le meilleur rendement, pour les lancer dans des productions d'un genre tout différent, pour lesquels ils trouveraient chez les industriels d'Angleterre et de l'Europe centrale des concurrents redoutables et où ils risqueraient fort d'échouer.
Avions-nous intérêt, en nous plaçant cette fois au point de vue exclusivement colonial, au point de vue de nos intérêts eolo>niaux à accroître après la grande guerre notre domaine colonial, d'un nouveau territoire tel que la Syrie,
La France est la deuxième puissance coloniale du monde. Son territoire colonial est de 12 millions de kilomètres carrés venant immédiatement comme étendue et comme1 importance après celui de l'Angleterre. Et cependant, c'est devenu un lieu commun, même en France, de dire que le Fiançais n'est pas colonisateur. C'est cependant une erreur profonde ; la preuve en est qu'après avoir sous la Révolution et le Premier Empire perdu un magnifique empire colonial, loin de se décourager, la France s'est appliquée, dès la Restauration à le reconstituer, d'abord par la développement des îles et l'extension des quelques comptoirs qui nous étaient restitués en 1815, ensuite par la conquête de territoires nouveaux. En un demi-siècle la conquête de l'Algérie, de l'Afrique Occidentale, de l'Afrique Equatoriale, de l'Indo-Chine, des Etablissements d'Océanien de Madagascar et enfin de la Tu-
riisie et du Maroc donnaient à La France un empire colonial digne de celui qu'elle avait perdu.
Le reproche adressé au tempérament français n'est pas sans quelque fondement. Le Français n'aime pas quitter son pays ; alors que l'immigration anglaise, Italienne, Allemande même jusque vers 1888 est considérable et qu'il semblerait nécessaire à ces pays de se procurer des débouchés pour ne pas perdre le trop plein de leur population, l'émigration française' est à peu près nulle. Aussi cette idée de l'inutilité des colonies pour la France, partagée par une bonne partie de l'opinion publique, n'a pas manqué d'entraver considérablement l'activité des homme* d'Etat clairvoyants qui voyaient au contraire l'avenir du pays dans l'expansion colomiale.
Il est exact en effet que la France' n'a pas besoin de colonies destinées à recevoir l'excédent de sa population, et pour les quelques Français qui pour des raisons diver ses songent à s'expatrier les territoires de l'Afrique du Nord suffisent largement à ce besoin.
Mais cette opinion sur le rôle des colonies, qui est l'opinion ancienne, celle des colonies grecques et romaines, qui s'est maintenue dans la colonisation moderne jusque dans la deuxième partie du XIX3 siècle, n'est plus exacte aujourd'hui. Le rôle des colonies a varié avec l'évolution économique du monde.
Dans la deuxième moitié du XIXe siècle les puissances coloniales, l'Angleterre plus particulièrement, commençaient à douter de l'utilité popur la Métropole des colonies de peuplement, lesquelles leur coûtaient cher et depuis la suppression du pacte colonial non seulement ne leur rapportaient pas grand'chose mais semblaient même faire preuve d'ingratitude en cherchant à se rendre politiquement et économiquement aussi indépendantes que possible de la Métropole.
Le continent africain, qui avait été une source de richesses du temps de la traite des noirs, était encore pratiquement inoccupé : son climat meurtrier, la pauvreté du sol interdisaient la colonisation de peuplement. Mais avec le développement de l'industrie et du commerce et les besoins nouveaux qui en résultèrent on ne tarda pas à trouver, soit dans le sol de ces pays,, soit dans leur flore, très différente de celle des pays tempérés, des matières premières et même' des produits alimentaires nouveaux en quantité abondante. Le souci de la recherche des matières premières nécessaires au développement de l'industrie passant désormais au premier plan, mais aussi, surtout, il faut le reconnaître, un besoin d'expansion qui ne trouvait plus à s'alimenter que par la conquête de territoires de valeur considérée au début comme très médiocre, poussa, les grandes puissances à se partager les territoires tropicaux d'Afrique et d'Asie. Il s'est ainsi créé une deuxième catégorie de colonies : les colonies1 d'exploitatiom.
Dans les colonies d'exploitation, qui sont des territoires tropicaux, la puissance coloniale se borne» à envoyer des capitaux et des chefs d'entreprise, la main-d'œuvre étant constituée par l'indigène. Dans ces conditions ce sont surtout les puissances capitalistes, celles qui ont la possibilité d'exporter des capitaux qui ont intérêt à avoir une politique d'expansion coloniale. Or avant la guerre, la France possédait chaque année un excédent de quarante millions de capitaux disponibles et venait immédiatement après l'Angleterre dans l'exportation de ses capitaux. La possession de colonies tropicales était donc toute indiquée pour la politique' française. Malheureusement la grosse majorité de l'opinion publique était loin d'encourager le Gouvernement dans une politique d'expansion coloniale. Le développement de nos
colonies s'est ressenti de cette déconsidération ; et les capitalistes préféraient se lancer dans des placements à l'étranger plus alléchants mais le plus souvent beaucoup moins sûrs.
La guerre de 1914 a montré aux yeux de tous le rôle de premier plan qu'étaient susceptibles de jouer nos colonies dans la défense nationale par l'envoi d'une quantité considérable et inattendue de troupes, de denrées alimentaires et de matières premières qui n'existaient pas, ou existaient seulement en quantité insuffisante sur le territoire européen et que la fermeture des marchés étrangers l'empêchait d'aller se procurer ailleurs. « Sans l'aide de nos colonies, a-t-ou dit, nous n'aurions peut-être pas gagné la guerre. » .
C'est ainsi que l'idée coloniale est peu à peu entrée dans l'opinion publique. Une propagande très intéressante menée sous les auspices du Ministre des Colonies soit dans la presse, sait par l'Exposition Coloniale de Marseille, a, montré aux yeux de tous les Français la, richesse de notre empire colonial, son: importance pour le relèvement économique de la métropole ; elle a dissipé surtout cette légende que nos colonies ont coûté et coûtent encore très cher au budget français.
11 n'en reste pas moins vrai que la France a négligé pendant longtemps ses colonies ; le Parlement leur faisait chaque année très parcimonieusement l'avance de quelques crédits ; les financiers se faisaient tirer l'oreille pour y importer des capitaux. On ne réfléchissait pas qu'elles étaient des colonies d'exploitation, c'est-à-dire qu'il fallait les considérer comme une richesse brute, comme un gisement à exploiter, et qu'il fallait les exploiter d'une façon commerciale, c'est-à-dire en mettant dès le début dans « l'affaire » le capital nécessaire à son exploitation. Cette idée n'a malheureusement été répandue qu'après la guerre ; elle l'a été
plus particulièrement par le Ministre des Colonies, M. Sarraut, qui a su admirablement dégager 1 utilité de nos colonies et les meilleurs moyens de les mettre en valeur (1), et qui a établi un Programme de mise en valeur pour l'ensemble de nos territoires coloniaux.
Dans le même' temps où, à la suite de cette campagne, l'évo>lution de notre politique coloniale prenait une tournure plus favorable à l'exploitation de nos colonies, nous avons accepté le Mandat sur la Syrie.
La Syrie n'est pas un territoire colonial. Ancienne province de l'empire ottoman, elle est habitée par une population d'une civilisation très ancienne, elle n'est ni une colonie de peuplement, ni, n'étant pas située sous les tropiques, une colonie d'exploitation ; noius avons vu plus haut quelle ne présente qu'un intérêt insignifiant pour la France au point de vue éocnomique. 11 ne faut pas oublier non plus que notre action y est soumise à toutes sortes de restrictiomsi tenant au caractère même du Mandat. Mais notre occupation de la Syrie n'en procède pas moins d'une politique d'expansion coloniale.
Or, la Syrie a coûté à la France en trois ans la somme fantastique de trois milliards et demie. Dans ce chiffre nous comptons naturellement les dépenses militaires, qui font partie intégrante des frais d'occupation d'un territoire colonial.
Si maintenant noms noms plaçons au seul point de vue des dé penses civiles nous ne pouvons mieux faire que de comparer les frais qu'a entraîné ponr le budget français l'occupation de la Syrie avec celle d'un pays analogue par la dimension, mais beaucoup moins développé encore quand la France l'a pris sous sa tutelle : la Tunisie. Cette comparaison se trouve remarquablement exposée dans un discours de M. Bompard, au Sénat, le
(1) M. Sarraut. — La mise en valeur des Colonies Françaises.
5 avril 1921. à propos de la discussion du budget de la Syrie dans lequel il était demandé un crédit de 185 millions, lesquels ont été rédiuts par la Chambre à 150 millions ■
« La Syrie, que nous occupons, et la Tunisie sont à peu près comparables ; elles ont un territoire à peu près équivalent. La Syrie, il est vrai, a le double d'habitants ; c est là pour elle un avantage parce que le nombre des contribuables augmente plutôt les recettes que les dépenses.
Quand nous sommes arrivés en Tunisie le pays était aussi dévasté que la Syrie à l'heure actuelle, aussi vide de tout espèce d'outillage ponr le développement du pays. Il n'y avait ni routes, ni ponts, ni ports ; il n'existait qu'un petit chemin de fer reliant Tunis à l'Algérie. Tout était à créer, et les agents français qui ont été envoyés à ce moment en Tunisis ont aussitôt constaté qu'il faudrait des centaines de millions pour la, mettre en valeur. La situation de la Syrie n'est pas pire.
Mais la différence qu'il y a entre la Syrie et la Tunisie, c'est que lorsqu'il s'est agi de mettre celle-ci en valeur, le Gouvernement Français de l'époque a déclaré qu'il ne donnerait pas un seul centime de subvention même sous forme d'avance. Et depuis ce jour, c'est-à-dire, depuis trente-huit années, jamais la Tunisie n'a figurée au budget français.
La situation n'était pas commode, croyez-le bien, car si des dépenses étaient à faire en Tunisie comme il faut aujourd'hui en faire en Syrie, il n'y avait pas comme en Syrie 189 millions de recettes. Au moment où le Protectorat s'est installé en Tunisie, les recettes budgétaires étaient de 13 millions de francs dont 6 absorbés par le1 service de la dette.
Tl restait donc 7 millions de francs pour équilibrer le budget, et le Protectorat Tunisien s'est tiré d'affaire- avec ses 7 million?.
Il a établi un budget do 7 millions et s'y est tenu. Depuis trentehuit ans qu'il fonctionnel, Je budget tunisien ne s'est jamais siidé en déficit. Ses dépenses ne se sont accrues qu'a,vec ses recettes. Déduction faite de la dette de 7 rnilions qu'il supportait en 1883, il a été porté en 1885 à 12 millions, en 1895 à 22 millions, en 1905 à 40 millions, en 1914 au moment de la guerre à 76 millions, et aujourd'hui, après s'être accru chaque année comme les budgets de tous les pays, il est de 140 millions.
Je puis vons assurer que si le Gouvernement Français avait donné des subventions comme on en demande aujourd'hui pour la Syrie, la Tunisie n'en serait ni plus riche, ni plus prospère, mais elle aurait un budget d'un milliard qui dépasserait ses ressources.
Si en regard de ce budget de 140 millions auquel on n'est arrivé en Tunisie qu'après trente-huit années de Protectorat, vous pla cez le chiffre de 319 millk>ns qui nous est demandé aujourd'hui comme budget initial de la Syrie, vous comprendrez combien il est considérable. Si vous partez de ce pied soyez assuré qu'avant peu vous arriverez au chiffre de un milliard, qu'il faudra continuer par des subventions » (1).
Les dépenses faites par la France en Syrie et au Liban pour les services civils ont été respectivement de 185 millions de francs en 1920, de 120 millions en 1921, et de 50 millions en 1922. Elles ont décru considérablement il est vrai, mais il est à remarquer que cette réduction des crédits est due non pas à une réduction des besoins du Haut-Commissariat en Syrie, mais au reifus soit du Gouvernement, soit du Parlement, d'accorder davantage. Gomme nous le verrons au chapitre suivant, la situation soit politique, soit économique du pays, n'ayant pas changé, i n'y aurait
(1) M. Bompard. — Discours au Sénat du 5 Avril 1921.
•eu aucune raison de la part du Haut-Commissariat de proposer une réduction de crédits.
Il convient au surplus de remarquer que les chiffres des crédits obtenus du Parlement pour les services civils sont loin i. représenter la totalité des dépenses de ses services. L'administration civile comprend non seulement des fonctionnaires civils mais aussi et surtout une proportion considérable d'officiers, lesquels touchent leur solde sur les crédits de l'armée du Levant. Certains services très importants, comme le Service des Renseignements, chargé de la direction politique du Mandat sont exclu sivement composés de militaires.
Le jour où le Gouvernement français réduira ou supprimera complètement les crédits du Haut- Commissariat, celui-ci, s'il ne lui est plus possible de tourner la difficulté en faisant un plus large appel au budget militaire, non seulement ne pourra plus subventionner les budgets locaux, mais il en sera réduit à leur faire supporter les charges du Mandat. Comme le commerce de ce pays est considérablement handicapé par une crise dont il serait téméraire de prévoir la fin prochaine, il est permis de se demander comment ces budgets arriveront à s'équilibrer.
Notre politique en Syrie a consisté jusqu'à présent à y distribuer de l'argent et à y acheter la sympathie des personnalités influentes. Le jour est proche où non seulement nous n'apporterons plus de l'argent, mais où nous ferons valoir notre créance. 11 va donc être nécessaire d'adopter une nouvelle politique et celle-ci sera d'autant plus délicate que les populations locales ne verront plus aucun avantage au Mandat et se plaindront des sacrifices qu'il leur impose.
On ne peut donc pas prévoir combien nous coûtera le Mandat
Français en Syrie ; ce qui est certain, c'est qu'il nous a, coûté très cher, qu'il ne nous rapportera pas grand chose, et que la somme qui a été jusqu'à présent engloutie dans ce pays étendu comme cinq ou six départements français et qui plus est sans avenir, eut peut-être suffit à assurer pour de longues années le développement sûr et paisible de notre immense empire' colonial, dont le crédit est certainement beaucoup plus sûr que celui du morceau de Syrie d'une fertilité douteuse, au commerce ruiné que nous devons à la politique des Mandats.
Le Mandat sur la Syrie constitue- t-il au point de vue moral une nouveauté dans la politique coloniale de la France, une forme supérieure de politique! coloniale à laquelle il convenait d'accéder. On a, trop souvent dit que la supériorité du mandat résidait dans son rôle désintéressé et essentiellement humanitaire! ; alors que les anciens modes de politique coloniale auraient eu pour but d'exploiter l'indigène, le Mandat est créé dans l'intérêt exclusif des populations sous mandat.
Nous nous sommes efforcés de mettre au point dans les chapitres précédents ce prétendu rôle exclusivement humanitaire du mandat. Quant à dire que les grandes nations coloniales n'ont pas eu en vue le développement des indigènes, c'est faire preuve d'une ignorance complète des questions coloniales. Les grandes puissances cooniales, la France en particulier se sont toujours préoccupé surtout et avant tout du bien-être de leurs sujets, elles s'y étaient d'ailleurs engagées dans des conventions internationales que le Pacte de la Société des Nations n'a, fait que consacrer.
Il n'y a donc aucune innovation à ce point de vue dans la poli-
tique des mandats et la France' n'aura pas à montrer plus de bienveillance aux populations de Syrie ou du Cameroun qu'à ses sujets coloniaux. Au contraire, si son action doit être quelque part plus maternelle, plus affectueuse, cest bien pour ses enfants des tropiques qui ont montré suffisamment pendant la guerre leur affection pour leur patrie d'Europe qu'à l'égard d'étrangers sur lesquels elle exerce' une tutelle toute temporaire.