LES PROLÉTAIRES A LA CHAMBRE
cessaire de nos institutions. Le sort du prolétariat législatif ne sera pas moins heureux.
Je ne m'aveugle point sur les inconvénients possibles; mais quand les inconvénients préservent des dangers, je suis d'avis qu'il n'y faut pas regarder de si près. Citez-moi d'ailleurs dans le monde politique une mesure, une décision, une résolution qui soit exempte d'inconvénients, qui ne comporte pas quelques tiraillements douloureux. On ne sort pas de l'eau sans nager et on ne nage pas sans faire d'efforts. De même en politique on n'aboutit à rien sans courage, sans énergie. Ouvriers et paysans en envoyant des prolétaires à la chambre, bourgeois |en leur faisant bon accueil, montrons tous que nous possédons encore la vertu civique par excellence, — la virilité.
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Noos toochons & une crise décisive et nous avons de bien plus grands, de bien plus effrayants devoirs qae nos pères.
(Victor Hugo.)
La préoccupation politique ne se sépare plus, depuis quelques années déjà, des soucis et des inquiétudes de la vie quotidienne ; elle s'en distinguera de moins en moins. On ne lutte plus pour des fictions, des abstractions ; on ne se passionne plus pour des résultats qui n'importaient en somme qu'à une mi* norité très-restreinte. Chacun sent aujourd'hui qu'en se prononçant sur la direction gouvernementale^ la gestion économique, les affaires de l'État, c'est en réalité sur ses propres affaires qu'il se prononce et de son intérêt individuel qu'il décide.
Nous avons beau en France avoir l'humeur frivole et la tête dure, les leçons cruelles et incessamment répétées de l'expérience ont fini par nous faire comprendre que les erreurs en politique amènent inévitablement des crises, des désastres dans l'existence intime et familière. La corrélation qui rapproche l'un de l'autre ces deux ordres d'action si éloignés,
si différents en apparence, se manifeste souvent par des contre-coaps d'autant plus douloureux qu'ils se marquent dans les moindres détails. Que le peuple, souverain tous les six ans, pendant quarante-huit heures, choisisse mal ses mandataires, et par conséquent remette le contrôle des finances nationales à des personnes incapables ou complaisantes, c'est sa bourse qui pâtira de ses bévues. Quand une assemblée n'a pas assez de fermeté pour équilibrer ou alléger un budget, il faut de toute nécessité que le pot-au-feu du pauvre paye les défaillances du législateur.
Je viens d'exprimer nettement un sentiment général et extrêmement vif, mais accompagné et comme enveloppé, chez beaucoup, de ce vague qui s'attache à ce qu'on trouve obscur, mal défini, à ce qui parait surtout de nature à faire surgir des éventualités menaçantes, des complications redoutables. L'intérêt personnel, mis en question et en jeu, a éveillé, aiguisé dans bien des intelligences la conscience de la responsabilité, il n'est guère allé plus loin. Il n'a su déterminer au juste ni l'étendue de cette responsabilité, ni les moyens de l'exercer efficacement.
Nous sommes responsable?, voilà qui est clair. Les coups du sort, nos revers de fortune, les charges que nous supportons, les impôts qui pèsent sur nous, les entraves forgées de nos mains et qui paralysent notre essor, notre activité, tout nous le prouve, tout le démontre avec une frappante évidence. Là s'arrêtent nos lumières. Responsables de quoi, à quel propos, dans quelle mesure, jusqu'à quel point? Nous l'ignorons, et cependant nous n'ayons ni le droit, ni même la possibilité de l'ignorer
plus longtemps. Il y a urgence à ce que nous soyouB éclairés là-dessus.
Ne nous étonnons donc pas si la pente des esprits est à la curiosité, à une curiosité ardente, insatiable, qui ne se satisfera pas aisément, avec laquelle on aurait tort d'essayer de la tricherie et qu'il serait imprudent de vouloir limiter ou comprimer. Le mal dont nous souffrons n'est que trop incontestable. Aussi avons*nous mille fois raison de chercher à en connaître la cause. On n'est réellement maître de sa destinée que lorsqu'on se meut dans la clarté. Point de liberté, point de progrès pour l'ignorant.
Savoir ta vérité sur son propre compte — que Ton soit une nation ou simplement un particulier — rien ne semble plus facile, rien, au contraire, n'est moins aisé. Socrate était pleinement dans le vrai lorsqu'il estimait que le sage est parvenu au plus haut degré dont soit susceptible la science humaine quand il possède et pratique l'art de se connaître soi-même. En nous — qui ne l'a observé? — à côté du désir, du besoin d'être fixé sur nos aptitudes, nos ressources intellectuelles et morales, de faire en un mot l'inventaire aussi exact, aussi complet que possible de notre fonds individuel, il y a un je ne sais quoi ami de la paresse, de l'obscurité, de l'indéfini, de la stagnation qui proteste, se révolte et oppose à une curiosité naturelle, légitime, tous les prétextes, toutes les défaites, toutes les ruses qu'il peut inventer.
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Eh bien, ce qui est vrai d'un individu ne Test pas moins d'un peuple, car la politique et l'histoire ne sont que de la psychologie étendue, généralisée. Plus est vif dans une nation le désir de s'étudier, de se connaître jusqu'en ses dernières profondeurs, plus aussi est opiniâtre la résistance, la protestation des puissances d'immobilisme et de ténèbres que cette nation recèle dans son sein. De sorte que le problème se compliquant se trouve aussi posé : nécessité de voir et de savoir, malgré la dif&culté des choses et la' mauvaise volonté des hommes.
Avançons encore et poussons plus loin. Je suppose qu'en dépit des obstacles la curiosité nationale parvienne à s'exercer victorieusement, que la source du malaise social découverte^ signalée cesse d'être le plus embarrassant et le plus attristant des mystères, il n'y aura d'accompli que la première partie de la tâche. L'enquête implique la réforme comme conséquence nécessaire, aussi bien que la réforme exige l'enquête comme condition préalable. Avant de soigner une maladie, le médecin doit savoir d'où elle vient; mais que diriez-vous de lui si, se bornant au diagnostic, il s'abstenait d'ordonner, de tenter le moindre remède. Les sociétés malades doivent se servir à elles-mêmes de médecin. Elles ont mieux que le droit, elles ont le devoir de se guérir.
A quoi leur servirait la plus subtile, la plus pénétrante clairvoyance si elle ne devait aboutir à un traitement réparateur, à une guérison? Contempler ses maux dans leur intensité, dans leur horreur» en constater la quantité, l'excès, mesurer avec précision les dangers qu'ils présentent et ne rien faire pour les atteindre^ pour les couper dans leur racine^ ce
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serait, de la part d'une nation, plus qu'une indifférenoe coupaJble, plus que de l'inhumaniiéy ce serait de rinsanité.
Ainsi, l'enquête comporte et amène la réforme. Nous tenons désormais en bonne politique comme en bonne logique ces deux termes pour inséparables. Mais par cela seul qu'on a prononcé ce mot de réforme on n'a pas tout dit. Loin de là. On n*a fait qu'ouvrir le champ à la variété des remèdes, des recettes, des moyens. Quel sera l'instrument de la réforme, la force ou le droit? la dictature ou la discussion légale? la persuasion ou Tautorité! Nouveaux problèmes à résoudre et non moins graves que les pré*^ cédents, car il est évident que l'ef&cacité, la validité, la durée de cette réforme dépendront de la qualité, de la nature des moyens employés. Se tromper sur remploi des moyens, c'est engager, compromettre l'avenir.
Notre génération ne peut éluder aucun des trois problèmes, aucun des trois devoirs que je viens d'énumérer. Il faut , sous peine de décadence, de déchéance, et, pour une nation, déchoir, c'est mourir, qu'elle institue au plus tôt une grande et complète enquête sociale, qu'elle étudie les conditions d'une réforme aussi vaste et aussi absolue dans ses conséquences que la révolution de 89, enfin qu'elle sache nettement d'avance quels sentiers elle suivra, à quelle voie pratique elle aura recours.
Kos obligations , on le voit , sont immenses^
Sommes-uous de force à nous en acquitter? Avonsnous seulement une idée de la disposition d^esprit et d'âme où il convient d'être pour ne pas rester trop au-dessous d'une tâche si nécessaire, qui pourra devenir si glorieuse? Je ne sais et ne veux pas en ce moment chercher à le savoir. Il me serait pénible, en marchant droit devant moi, dans ma ligne de moraliste, d'être entraîné à faire acte de satirique.
Je ne désapprouve pas absolument la satire, mais elle m'attire peu. Je ne la croîs pas assez foncièrement utile pour surmonter mon éloignement et m'attacher à la cultiver. Quelle que soit la réalité présente, contemporaine, je la laisse volontairement décote. J'aime mieux, étant donnée une situation inéluctable, esquisser en quelques traits sommaires l'idéal duquel devront s'inspirer ceux que la marche du temps et la force des choses contraindront à regarder cette situation en face et à en tirer le meilleur parti possible.
Si mes conseils et mes conceptions ne se trouvent pas parfaitement en rapport avec les tendances intellectuelles et morales de mes contemporains ; si, d'aventure, j e leur demande plus qu'ils ne seraient disposés à donner; siTénoncé des devoirs à remplir allait paraître un blâme indirect plutôt qu*un but sérieusement proposé à notre activité nationale, il demeure bien entendu que la satire ne viendrait ni de mon fait ni de mon intention, qu'elle ressortirait d'un contraste dont je ne suis point l'auteur ni la cause et que, de tout mon cœur, je voudrais voir cesser. Les problèmes sont terribles; ils ne seront résolus, les périls ne seront conjurés que si les hommes, se surpassant eux-mêmes, s'élèvent au^
dessus de difficultés qui peuvent, au pnemier abord, sembler insurmontables et qui, dans tous les cas, ne seront surmontées que grâce à une dépense inouie d'intelligence, de dévouement, d'héroïsme. En prévision de ce duel grandiose et suprême, je crois faire œuvre de bon citoyen eu hasardant quelques indications que m'a suggérées Tétude attentive et désintéressée de la société où nous vivons.
Il n'y a pires aveugles que ceux qui ne veulent pas voir. Dans toute enquête^ surtout lorsqu'elle est officielle, on rencontre de ces aveugles volontaires. Quand le mal est à gauche^ on peut être sûr qu'ils courent à droite. Est-ce la ville qui souffre, ils explorent la campagne avec soin. Si c'est au contraire le paysan qu'il importe d'étudier, ils s'occupent du citadin avec une touchante sollicitude. Une anomalie, une difformité^ une monstruosité vient-elle^ par hasard et en dépit de leurs précautions^ à leur apparaître brusquement, ils se hâtent de mettre la main sur leurs yeux pour épaissir le bandeau que la prévention y a déjà placé. Avec une telle méthode, en se détournant de la réalité, avec une obstination si réfléchie, si calculée, on est certain de ne rien découvrir, et Ton se croit autorisé à proclamer que les plus consciencieuses recherches, n'ayant amené au
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oun résultat, le mal n'existe que dans la cervelle de ces hommes chagiins et moroses qui, toujours mé* contents, sont prompts à s'alarmer et voient tout en noir.
Une enquête ainsi dirigée et qui aboutit si pi«toyablement, est, remarquei-le bien, en contradic* tion absolue avec son point de départ. Quel est ce point de départ , en effet? Une souffrance très* vive, extrême, insupportable. 11 s'agit d'en déterminer la cause. Or, comme cette cause, on fait tout ce qu'on peut pour ne pas la voir, parce qu'on n'aurait plus d'excuse pour rester dans le statu quo, on en arrive à révoquer en doute l'existence des maux dont l'excès a donné naissance à des plaintes, à des discussions, à des recherches. Ne pouvant ou ne voulant découvrir la cause, on néglige d'autorité, très*délibérément, un effet d'autant plus gênant qu'il continue à s'étaler à la vue de tous, contrairement aux lois de la logique. Lorsqu'on a un parti pris de ne point s'informer d'où vient la maladie et par conséquent de ne point la combattre, on se tire d'affaire en déclarant hardiment que le malade se porte bien. 3'il dépérit, s'il se dessèohe, s'il tourne au moribond, c'est pure malice de sa part et afin de faire pièce aux docteurs.
Je meniiraisi wh$s vouleXy dit Sosie à son mettre. Tel est aussi le langage de la timidité intellectuelle s'alUant tout naturellement à l'esprit d'hypocrisie* On commence par se tromper soi-même , parce qu'on désire ignorer certaines vérités trop désagréa** blés à connaître, parce qu'on ne se sent ni asses de vertu ni asseï de force pour accomplir, soit dans les mœurs, soit dans les institutions, des réformes in*
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dispensables. Après cette transaction intérieure, après cet intime acquiescement au menBonge, l'af« flrmaiion inexacte, la tromperie publique ne coûtent plus rien. C'est un véritable jeu. On met à égarer les autres le soin qu*oo a mis s'éblouir, à s'étourdir. En définitive, au lieu de se rapprocher du vrai, on ne fiait que s'enfoncer davantage, avec une plus froide, une plus opiniâtre résolution, dans Tignorance et dans Terreur.
Hardiesse et bonne foi : sans ces deux qualités,
aucune recherche sérieuse n'est possible. Quand on se décide à entreprendre une enquête comme celle dont nous parlons, ce n'est évidemment pas pour se leurrer à plaisir. Â quelles conclusions sera-t-on conduit? On n'en sait rien. Aussi est-il sage de laisser de côté) dès le début, tout intérêt de caste, de secte ou de parti. U vrai e$i ce qu'il peut y écrivait une femme moraliste. Assurément il n'est pas toujours tel que nous le désirons» Plus d*une fois, en se révélant à nous dans sa nudité sévère, il a contrarié nos râvesi affligé notre cœur , effrayé , assombri notre imagination» Que faire à cela? S'incliner, se résigner et, comme disent les mystiques, $e canfor'mer* Nous n'avons pas mission de transformer le vrai, de raccommoder à nos conceptions ou à nos caprices; c'est à lui de nous modifier, de nous changer* Si nos idées sont fausses, nous les rectilieron3> voilà tout.
Celui qui se met à la recherche du vrai doit se tenir mentalement ce petit discours : a Tu ne sais pas ce que tu trouveras, mais, quoi que tu trouves, dussent tes instincts les plus vivaces en être cruellement froissés, dussent tes croyances les plus chères y périr, tu l'accepteras sans arrière-pensée, tu t'y attacheras de toute la ferme prise dont ton âme est capable. Tu ne négligeras aucun moyen d'information. Tu ne baisseras les yeux ni ne détourneras la tête devant aucune réalité, si effrayante qu'elle puisse être à contempler. Si tu ne te sens pas l'énergie nécessaire pour aller jusqu'au bout de cette route où tu poses ton pied en ce moment, reste chez toi, et, dans l'ombre, dans le silence de ta conscience, dors le lourd sommeil de la paresse et du préjugé. »
Les individus ne sont pas seuls exposés à des timidités excessives, ils ne sont pas non plus les seuls qui s'abandonnent trop volontiers à des hypocrisies aussi puériles que coupables, les sociétés ellesmêmes, mises en demeure de s'interroger rigoureusement , placées en face de la pressante réalité, de Tinconnu menaçant, hésitent, reculent, demandent instamment à être rassurées , c'est-à-dire abusées. Elles offrent en quelque sorte une prime à l'imposture agréable. La fameuse apostrophe, Détestables flattews/ etc., s'applique aux sociétés non moins justement qu'aux rois. Si Joseph de Maistre a pu écrire avec quelque raison que les nations ont généralement le gouvernement dont elles sont dignes,
on ne manquera ni de mesure, ni d'équité en ajoutant que les sociétés sont servies par la majorité de leurs agents intellectuels et moraux, beaucoup plus comme elles le veulent être, au gré de la faiblesse du moment ou de la fantaisie cupide, que selon les exigences de leur intérêt bien entendu, le respect de leur dignité, le souci de leur avenir.
On s'est avisé, on s'est permis de diviser l'indivisible. On a séparé les vérités en conservatrices et en subversives; les unes qu'il faut proclaner et répandre, les autres que l'on doit dissimuler et taire. Il y a en économie politique, en philosophie, en théologie des limites que ne doivent jamais franchir les gens bien élevés, bien intentionnés, bien pensants. La rigidité mondaine, d'accord en ceci avec la prudence ofQcielle, a placé aux points extrêmes et scabreux du domaine moral des garde-fous auxquels on est tenu de faire grande attention, sous peine d'excommunication sociale.
Les penseurs étant ordinairement des gens d'une simplicité parfaite, d'une innocence proverbiale, plus d'un, parmi eux, me demandera sans doute, dans la candeur de son âme, comment on s'y prend pour distinguer une vérité subversive d'une vérité conservatrice, à quoi Ton reconnaît la vertu contenue dans celle-ci, le venin caché dans celle-là? Il s'en trouvera même, je le crains, d'assez hardis pour me soutenir qu'il ne peut y avoir de vérités subversives ; que de soi et par essence la vérité est conservatrice et que si elle a jamais détruit quelque chose en ce monde, ce sont des erreurs, des injustices, des privilèges dont nous ne pouvons, en bonne conscience, regretter la disparition.
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Il 7 &9 y^^ convieDS, beaucoup de yraiBemblance, de justesse même dans cette assertion, et ce sont de ces observations sur lesquelles, entre philosophes, on tombe promptement d'accord ; mais il n'est pas question ici des gens éclairés, nous parlons des mondains et de leurs opinions. Gomme ce sont eux et non les sages qui font la loi, qui donnen t le ton dans la société, nous ne courons pas risque de nous tromper en jugeant de l'innocuité ou de la perversité relative des doctrines, par Taccueil qui leur est fait socialement, par la faveur ou Thostilité que l'on témoigne aux docteurs qui les exposent, aux apôtres qui les pré« chent.
Philinte s*exeroe sur les questions les plus périlleuses, les plus brûlantes. Â tout propos et hors de propos, il écrit sur le paupérisme, les ouvriers, les associations. Le panthéisme l'occupe, le matéria** lisme et Tathéisme sont le sujet ordinaire de ses études, le thème habituel de ses compositions et dissertations. Les problèmes à Tordre du jour ne l'ethrouchent pas. Tout au contraire. Il les recherche, s'y divertit, s'y complaît. Pour un peu, l'on serait tenté de dire qu'il fait l'agréable et gambade autour.
Voilà un homme, on ne saurait le nier, qui travaille, à sa manière, à l'enquête sociale. La société lui en sait-elle mauvais gré? Pas le moins du monde. Nous avons même tout lieu de croire qu'elle lui est fort reconnaissante des résultats auxquels il est arrivé. Envoie-t-il un mémoire à une académie quelconque, il est couronné sur-le-champ. Se présente-t- 11 à l'Institut, on se serre pour lui faire place. Les membres les plus âgés poussent la complaisance, le dé vouement jusqu'à se dépécher de mourir, afin de ne
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pas trop le faire attendre. La plus doctrinaire des revues, le plus hautain des journaux lui sont ouverts. Il n'est pas un salon où l'on ne s'empresse de lui faire fête, et, quand il lui prendra fantaisie de se marier, vingt familles de la meilleure bourgeoisie se dispu*teront l'honneur d'avoir un pareil gendre.
Le problème contemporain est aussi ce qui a occupé exclusivement Âloeste. Pour se livrer en pleine liberté à ces études âpres, austères et qui d0mand9nt tout un hommêf il a renoncé à des professions lucratives, à des distinctions honorifiques, à l'argent et à la gloriole, aux grades et aux rentes. Il a vécu dans Tintimité, dans la familiarité du prolétaire^ s'initiant aux moindres détails de sa condition, partageant ses misères, s'associant à ses joies, à ses espérances.
Philosophe, après s'être mis au courant de la tradition dans son étendue et sa complexité, après se l'être pour ainsi dire assimilée, il a, par un effort de volonté héroïque, rejeté tout cet acquis, oublié tout ce savoir. Il s'est placé en face de chaque question comme s'il ignorait les solutions déjà données, comme si son bonheur, son existence et, bien plus, le bon« heur, Texistence des autres dépendaient de l'explication plus ou moins satisfaisante qu'il parviendrait à se donner à lui-même. Les veilles ont succédé aux veilles, les méditations aux méditations. Pendant ce teihps-là, la solitude s'est faite autour du penseur. Les difficultés de la vie ont augmenté.
Lorsque, sortant de sa retraite, il a cherché à communiquer à ses semblables le résultat fortement con* dense, savamment exprimé de ses études, il s'est trouvé comme étranger parmi les hommes, compre-*
nant mal leur langage et se faisant à peine entendre d'eux. Aucune revue, aucun journal n'a consenti à insérer ce qu'on nommait avec dédain ses élucubrations. Les éditeurs ont laissé dormir pendant des mois, pendant des années, ses manuscrits au fond d'un tiroir; ils ont fini par les lui rendre sans y avoir jeté les yeux. Â ses frais, avec ses modestes épargnes, ses minces économies, il a imprimé son livre.
Bientôt, sur une dénonciation anonyme, le ministère publique, relevant dans cet ouvrage quelques propositions malsonnantes , a obtenu contre Alceste une condamnation à Tamende et à la prison. Une fois désigné à la vindicte sociale, elle ne lui a plus laissé une minute de repos. Chaque livre est devenu l'objet d'une poursuite et d'une condamnation, chaque phrase a été incriminée, chaque mot a paru coupable. Quand les savants se sont occupés d' Alceste, ça été pour couvrir ses théories du plus écrasant mépris. Ils ont donné le branle au ridicule. La séquelle des sots et des méchants a suivi. On Ta joué sur le théâtre. Les petits journaux ont donné sa caricature. Peu s'en est fallu que les enfants ne courussent après lui dans les rues. .
Chassé de son pays, la terre d'exil ne lui a pas été plus clémente que le sol natal, et s'il a connu le repos, c'est seulement dans la tombe. Justice au moins lui a-t-elle été rendue depuis; sa mémoire est-elle honorée comme elle devrait Têtre? Nullement. Ses doctrines sont poursuivies avec autant d'acharnement que le fut sa personne. Il est clair que les vérités découvertes, professées par cet homme étaient subversives, tandis que les vérités qui font vivre et prospérer Philinte sont essentiellement conservatrices.
Vous rendez-vous compte maintenant de la diffé* rence? — De la différence d'accueil, oui; mais les doctrines au moins comme tendance; en quoi diffèrent-elles? C'est là ce qu'il importerait de savoir. — J'entends, vous voudriez que je donnasse une caractéristique complète des doctrines; mais cela n'est pas de mon sujet et m'entraînerait à des développements que je ne puis me permettre. Pour ne pas trop irriter votre curiosité, pour ne pas décevoir votre attente, essayons d'un apologue.
Un propriétaire s'aperçoit que depuis quelque temps sa maison se tasse et se déjette, les murs se lézardent, les plafonds s'écaillent. N'osant descendre dans la cave pour s'assurer au juste de l'état des fondations, il fait appeler deux architectes et les prie d^ lui dire, après examen consciencieux, où en sont les choses, sans rien retrancher à la vérité, si pénible qu'elle puisse être. Conformément à ses instructions les architectes visitent la cave et. constatent que les assises tombent en poussière. C'est miracle si la maison tient encore debout. Le plus prudent et le plus sage serait peut-être de l'abattre sur-le-champ. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il faut, sans perdre un instant, la reprendre en sous-OBuvre, l'entourer d'étais et de contre-forts, consolider tellement quel lement, les parties les moins usées, les moins effritées.
— Eh bien, demande notre homme aux deux praticiens quand ils reviennent le trouver, qu'avezvous vu et quelle est votre opinion? — Monsieur, répond le plus âgé avec une brusque bonhomie, vous devez un fameux cierge à votre patron , car c'est certainement lui qui a intercédé auprès de
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Dieu pour que votre baraque restât en équilibre. II n'y a pas une poutre qui ne soit pourrie, un pilier qui ne soit fendu, une pierre qui ne se désagrège. Si vous ne voulez pas que votre maison dégringole d'ici à demain, mettez-y dès aujourd'hui^ dès l'heure présente, des ouvriers. Vous n*àvez que le temps. — A merveille ! dit le propriétaire visiblement déconcerté et contrarié. Croyez- vous que les réparations dont vous me parlez me coûteront cher? — - Assurément, monsieur. Proportion gardée , vous dépenseriez moins en jetant la maison par terre pour en construire une neuve à la placer mais je ne vous en donne pas le conseil. On dirait que j'y suis intéressé, que je ne demande que plaies et bosses pour avoir de l'ouvrage, et que j'exagère à plaisir. — Et vous^ fait alors le propriétaire en se tournant vers l'autre architecte, quel est votre avis î — Je crois^ murmure doucereusement celui-ci, que mon confrère voit les choses infiniment trop en noir. Selon moi, il n'y a pas le moindre danger. Quelques étais placés à propos , quelques réparations insignifiantes, aussi bien comme travail que comme dépense, suffiront. — A la bonne heure I s'écrie le propriétaire tout joyeux, vous êtes un homme raisonnable et l'on peut s'entendre avec vous, tandis que votre confrère est un vieux fou qui, si on Técoutait, ruinerait en un clin d'oeil le plus riche bourgeois de la ville. Il a le droit de se retirer. Je ne le retiens pas et je serai même très-content de ne le plus revoir. Quant à vous, dès ce moment, vous avez ma pratique et je n'oublierai pas en soldant vos honoraires le judicieux conseil que vous m*avez donné.
L'apologue est transparent et peut se passer de
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commentaire. Le premier architecte est subversifi le second, conservateur. — Singulier conservateur! ol3jecterez«vou8 , puisque ses conseils ne doivent aboutir qu'à laisser effondrer la maison. C'est lui qui est vraiment subversif et qu'il faut traiter en en* nemi. — - Je ne nie pas la justesse de cette remarque. Toutefois, sans vouloir l'excuser, je vous ferai observer qu'il s'est borné à tirer, comme on dit, son épingle du jeu. Vainement aurait-il joint son témoignage à celui de son confrère. Le propriétaire était parfaitement déterminé d'avance à n'écouter que son enragée avarice et à débourser le moins possible pour les réparations jugées indispensables. En abondant dans son sens, le second architecte a commis une mauvaise action au point de vue de la conscience, mais soyez sûr que sa déclaration n'est ni l'unique, ni même la principale cause de la ruine prochaine de la maison. Le vrai, le grand coupable, c'est le propriétaire et tout doit retomber sur lui, jusqu'aux erreurs qu'il encourage, jusqu'aux bassesses qu'il provoque, jusqu'aux mensonges qu'il exige implicitement. Philinte est comme le second architecte. Il songe avant tout à manœuvrer de son mieux pour établir ou conserver sa position dans le monde. Il sait très-bien que s'il dit les choses comme elles sont, comme il les voit, la misère sera le prix de sa franchise en attendant que la prison ou l'exil en soit le châtiment. Gomme cette perspective ne lui sourit pas, il prend le parti d'assurer à la société qu'elle n'a jamais été si heureuse, si équitable ni surtout si solide. Il n'en croit pas un mot, mais, bast! se dit-il en lui-même en répétant la cynique parole de Louis XV, cela durera bien autapt que
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nous et, ma foi, après nous^ le déluge! Vous blâmez ce Philinte, sa conduite vous révolte, ses sephismes vous dégoûtent, votre cœur se soulève en pensant à ce vilain monsieur et à sa vilaine industrie. Soit. Votre sentiment est le mien. Donnonsnous la main et n^en parlons plus. Mais avouez aussi que la société gui cultive, gui dorlote et caresse les Philintes, est encore moins intéressante et, en un sens, plus méprisable gu'eux. On ne la trompe gue parce gu'elle veut être trompée. Elle ne succombe gue sous le poids de son infatuation et de son hypocrisie. Les sycophantes académiques, mondains et officiels contribuent sans doute à Tégarer, à la paralyser; mais c'est son horreur pour la vérité gui tout d'abord a fait germer, pousser, pulluler, prospérer la multitude des sycophantes. Qui aime le mensonge périra par le mensonge. C'est une loi d'une haute moralité et à laguelle nul n'échappe.
Dans la seconde moitié du xvin® siècle, la société française a voulu voir clair en elle-même. Elle s'est demandé où elle en était comme croyances, comme idées, comme institutions, comme mœurs, comme ressources matérielles et morales; elle a porté dans cet examen une audace et une sincérité extraordinaires. Aussi ce moment est-il resté unique dans l'histoire. Ce n'est pas que les gouvernants de ce temps-là se prêtassent de meilleure grâce gue ceux du nôtre à ces éclaircissements toujours fâcheux et
quelquefois périlleux pour les personres qui, s'étant accommodées du privilège, de la confusion et de Pombre, ne peuvent que redouter de voir se développer progressivement la lumière , l'ordre et la justice. Rousseau n'était pas mieux traité que ne Ta été de nos jours Proudhon , et Voltaii*e ne vivait libre, ne parlait haut qu'à la condition d'avoir constamment un pied sur la frontière.
Malgré cela, nous devons reconnaître que, de nous à nos pères, il y a une grande difTérence, et que cette différence est tout en leur faveur. Les castes privilégiées étaient beaucoup plus intelligentes, beaucoup plus libérales d'instinct que notre classe dominante. Le clergé ne connaissait ni le sombre fanatisme, ni les amers emportements, ni la servitude ultramontaine de nos évéques. Quant à la noblesse, elle avait, je le répète, plus de libéralisme dans l'esprit et dans le cœur, plus de patriotisme, plus de désintéressement, que n'en a jamais eu, que n'en aura jamais notre bourgeoisie. Ce n'est pas, vous le savez aussi bien que moi, dans une Chambre bourgeoise que s'accompliront les sublimes folies d'une nuit du 4 août. Ce sont fantaisies bonnes pour un grand seigneur, pour un Lameth, un Mirabeau, un La Fayette, mais dont rougiraient un commerçant, un rentier, un manufacturier ou même certains hommes de lettres accoutumés à se regarder comme la fine fleur de la classe régnante et qui certes ne sont pas d'humeur à renoncer — fût-ce pour le bien public, pour le salut de tous — aux plus légers avantages de leur position.
Enfin, il faut en convenir, l'opinion était plus ferme, plus exigeante, plus impérieuse à cet^ épo-
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que qu'elle ne Test aujourd'hui. Cette reine du mondôy comme la nommait déjà Pascal un siècle auparavant, était vraiment reine alors. On ne lui désobéissait qu'en tremblant. On ne se moquait pas d'elle avec impudence. On ne la bravait pas avec effronterie. Elle, de son côté, soutenait vigoureusement, obstinément ses serviteurs et ses interprètes. Au besoin, elle savait les couvrir de sa protection, leur rendre d'éclatants hommages : témoin le séjour prolongé de Rousseau à Paris, malgré les sévérités et l'animadversion du Parlement ; témoin encore l'accueil enthousiaste fait à Voltaire par la population parisienne, à deux pas de Louis XVI ébahi, de Marie-Antoinette aigrie et humiliée.
La récompense de cette hardiesse, de cette liberté d'esprit, de cette bonne foi absolue ne s'est pas fait attendre. Elle s'appelle 1789. La Révolution française n'a été possible, n'a été féconde, elle n'a créé un monde sur les ruines de l'antique monarchie écroulée que parce qu'elle avait été précédée par cette vaste, lumineuse et complète enquête du xvui« siècle.
La démocratie actuelle fera bien de méditer sur cet exemple et de profiter de cette leçon. Ni les artistes, ni les littérateurs, ni les philosophes ne lui ont manqué ; mais elle a parfois manqué à ceux qui se sont dévoués pour elle. Je ne lui reproche pas — et, cependant, je pourrais lui reprocher — d'avoir laissé mourir Lamennais dans l'obscurité, Proudhon dans la pauvreté, Flocon dans le désespoir, de regarder comme tout naturel, comme la chose la plus simple du monde, l'exil de Quinet, de Ledru- Rollin, de Louis Blanc, de Victor Hugo; mais
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je ne m'attarderai point à de vaines récrimina* tions.
Je me contenterai de dire à nos contemporains que» lorsqu'une société, qui aime à se proclamer libelle et démocratique, veut sérieusement s'éclairer sur son propre compte, elle commence par étendre une main protectrice sur les flambeaux investigateurs, parles mettre à l'abri et hors de la portée des souffles ennemis. La nation, qui a su enrichir Bcribe et Offenbach, pouvait bien payer quelques-unes des amendes, panser quelques-unes des blessures reçues au service de la vérité par des hommes tels que Proudhon et Lamennais. Il 7 a manière et manière de protester contre les persécutions sociales aussi bien que contre les rigueurs du pouvoir quand elles tombent sur des têtes entièrement innocentes et vraiment respectables. On peut crier, protester^ s'indigner, cela est bien. Mais je sais encore quelque chose de mieux à faire. Témoigner au citoyen, à l'infatigable et courageux chercheur, tourmenté par la classe dominante et frappé par le gouvernement, une estime^ une sollicitude, un dévouement fraternel qui prouvent de la façon la plus claire, la moins équivoque, que Tcn accepte hautement la solidarité de ses paroles et de ses écrits. Est-ce que cela s'est fait une seule fois depuis vingt ans, depuis trente ans I J'ai beau chercher, je ne découvre aucun exemple. Il me faut remonter aux souscriptions en faveur de Béranger pour rencontrer quelque chose de semblable.
Etonnez- vous, après cela, que les rangs des défenseurs, des amis du vrai soient clair-seraés. Autour d'eux, devant eux, que trouvent ces champions intrépides de la meilleure des causes? L'efTarement,
le reniement, la désertion, souvent la calomnie. Tandis que la bourgeoisie câline et choie ses publicistes, la démocratie abandonne et persifle les siens. Gomment voulez-vous qu'ils accomplissent gaillardement leur tâche? Vous désirez qu'on vous instruise; aimez donc et soutenez vos maîtres.
Ce qui révolta les juges de Socrate et détermina sa condamnation, ce fut son attitude Hère lorsqu'on lui demanda de quelle peine il se jugeait digne. Il répondit, avec sa fine et puissante ironie, quMl croyait avoir mérité d'être logé durant le reste de ses jours dans le Prytanée et nourri aux frais de la République. Peut-être aussi mes réclamations en faveur des philosophes paraîtront-elles excessives et exciterontelles chez quelques personnes un sentiment d'impatience et de dédain. Mais je prie ces personnes, si elles sont sincèrement démocrates, de réfléchir que, dans Tordre intellectuel et moral, rien ne se fait sans le concours ouvertement manifeste d'une profonde sympathie. La lumière ne jaillira de l'art, de la littérature, de la philosophie, que si l'opinion publique dit nettement aux philosophes, aux littérateurs, aux artistes : Je suis avec vous et c'est de moi que vous tenez votre mission. Si l'on vous touche, c'est à moi qu'on s'attaquera. Je vous soutiendrai quand même ; et je n'attendrai pas que vous soyez au bout de vos travaux, de vos luttes, pour vous dispenser le plus précieux, le plus inestimable des encouragements, — la gloire.
Le premier devoir, c'est Tenquéte; le second, qui se lie étroitement au premier et qui dépend, quant à l'exécution, de la manière dont celui-ci a été rempli, c'est la réforme. A quoi servirait l'étude du mal, s'il n'en devait sortir la conviction de la possibilité du bien? Que signifierait une information qui aboutirait à l'inaction ? Les sceptiques ne manqueront pas de m'objecter qu'en m'occupant, dès aujourd'hui, de la seconde partie de l'œuvre démocratique, je prends, selon toute probabilité, une peine superflue, puisque, dans les termes où je pose l'idéal de l'enquête, il est fort à craindre que cette investigation radicalement satisfaisante ne s'accomplisse jamais.
Les objections de ce genre n'ont pas le privilège de m'arréter. Je ne prédis point les événements ; je prévois les éventualités, les chances; je pèse le pour et le contre. Je suis un méditatif, non un prophète. Si la société française au xix*' siècle se résigne à une ignorance coupable et meurtrière; si elle s'enfonce avec une opiniâtreté délirante dans la prévention et dans l'aveuglement ; si elle est infidèle à sa vocation et à son génie; si enfin elle préfère la mort à laguérison, il est évident que l'heure de la réforme ne sonnerapoint et qu'il faudra reléguer, avec bien d'autres,
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cette possibilité parmi les utopies et les rêves. Mais j'ai meilleur espoir de Tavenir. Aux moments les plus sombres, comme l'invincible Romain , spero contra spem. Tant que l'être vit et palpite, il y a de la ressource. Surtout quand cet être est libre et maître de sa destinée.
J'ose dire qu'on passe, qu'on glisse trop légèrement sur cette vérité fondamentale. Il suffit de la bien saisir, d'y applique^ fortement son esprit, pour concevoir qu'il n'y a pas plus de fatalité dans la déchéance que dans l'ascension morale ; la chute n'arrive pas plus nécessairement que ne se réalise le progrès. Si cette notion est exacte «^ et, pour moi, elle est la vérité même -^ on comprend que la responsabilité du plus humble, dès qu'il croit avoir une pensée juste et qu'il peut l'exprimer, ne soit jamais dégagée. Que l'enquête se fasse ou non, que la réforme en soit ou non la suite, je n'en dois pas moins manifester mon sentiment sur des occurrences qui n'ont rien d'impossible ni de fantastique. D'ailleurs on a vu trop souvent des changements maladroits, inconsidérés, compromettre, gâter, anéantir les résultats de magnifiques travaux préliminaires, pour que, dans rintérét même de Tenquête, il soit inutile de se préoccuper de l'esprit qui présidera à l'exécution de la réforme.
Je ne ferai pas attendre ma conclusion. Tout d'abord, je le déclare : Il ne saurait y avoir de réforme légitime, efficace, durable, si elle n'est précédée.
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amenfe par la libre disouSBlon, sanctionnée par le libre vote. Les améliorations dictatoriales» fussentelles inspirées par la plus prévoyante sagesse» sont inévitablement stériles parce qu'il n'y a de fécond que les mesures provoquées par l'initiative nationale, ratifiées par le consentement universel : la force est souvent irrésistible» mais toujours passagère, fille perd vite son énergie, son prestige et n'a pas le don de s'éterniser. Ce qu'elle décrète, ce qu'elle impose, ne prend point racine et disparait avec elle. Loin de fortifier la justice, elle l'affaiblit* Elle jette sur la plus pure, sur la plus incontestable vérité une ombre fâcbeuse. Son voisinage seul est un inconvénient» quelquefois une souillure.
Donc, pas de réforme par la force, la contrainte, la terreur. Demandons tout à la discussion éclairée, loyale (de laquelle je ne prétends point écsrter la passion), au suffrage réfléchi, indépendant» i la loi» expression raisonnée, condensée de la conscience nationale, non au décret impératif, tranchant, arbitraire, qu'il vienne d'une assemblée, d'un comité ou d'un souverain.
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La nature humaine, attentivement observée, nous initie à la loi principale de la politique. La société, c'est l'homme additionné, multiplié; mais au fond, ce n'est que l'homme, et pour s'expliquer les mou-* vements de l'ensemble, les règles auxquelles il obéit, les principes qui le dirigent, on est obligé de se re* portera l'étude de la monade primitive. C'est sa
constitution intime qu'il faut connaître. Elle dissipe les ambiguïtés et rend raison de tout.
Sans faire ici un cours de psychologie, gui ne serait assurément pas déplacé sous la plume d'un philosophe démocrate, mais gui, pour avoir toute sa valeur, exigerait un appareil considérable de dômonstrations et de preuves, je me bornerai à rappeler gu'avant d'agir, Tindividu examine et délibère. Son premier soin est d'établir et de préciser les termes du problème, le second est de les peser, de les évaluer ; après quoi il se décide. L'examen fournit une base à la délibération ; guant à l'action, sans ces deux préliminaires elle serait mécanigue et animale plutôt gu'humaine. Elle dépendrait de la vitalité instinctive plutôt gu'elle ne relèverait de l'activité morale. L'homme n'est pas un souverain capricieux ; il n'est gue le président d'une républigue intérieure. A parler franchement, je trouve gue sa dignité n'y perd pas.
Maintenant, élevons les choses ou, si vous aimez mieux, changeons les proportions. A l'individu substituons un peuple. Croyez- vous gu'il puisse se conduire différemment? Avant de prendre une résolution, il faudra bien gu'il examine, gu'il s'informe, et voilà la presse nécessaire. Une fois informé, il ne pourra échapper à Tobligation de choisir. Or, on ne choisit pas sans délibération, et voilà le parlement indispensable. Oui, je ne plaisante pas et guelgues instants de réflexion sufiiront pour vous en convaincre, la presse et le parlement sont en germe, en puissance et en réduction dans l'individu. Ces deux instruments de civilisation résident au fond de l'âme humaine. C'est ce
gui fait qu'on n'a jamais pu les abolir, les briser. Dans ses heures de défaillance, d'épouvante, de déraison, l'humanité abdique, mais ses abdications ne sauraient durer^ p^rce qu'elles sont contre nature. Telle nation peut de très-bonne foi se promettre à elle-même de ne plus penser, de ne plus discuter, de ne plus vouloir ; mais la vie morale qui refuse de s'éteindre ne ratifie pas ces honteux serments. C'est comme si l'arbre jurait de ne plus pousser de feuilles, comme si l'animal s'engageait à ne plus respirer. On ne tient point des promesses aussi insensées. La presse, un instant silencieuse, ne tarde pas à élever de nouveau la voix. Le débat légal, trar duction agrandie de la discussion intérieure, se rouvre, après une compression momentanée, et redevient plus vif, plus intéressant que jamais.
On reproche à Faction législative, on reprochera par conséquent à la réforme légale les précautions, les tâtonnements, les lenteurs. Je ne conteste pas que ce mode de procéder n'ait des inconvénients. La précipitation et la brusquerie en présentent de bien plus graves. Ni le bien ni le juste ne s'improvisent. On bâtit en cinq minutes im château de cartes, non une maison.
Personne plus que moi ne croit au progrès.
Quinze ans de réflexions et d'études n'ont fait que me confirmer, m'affermir dans cette croyance. Je ne vais pas toutefois jusqu'à me le représenter comme immédiat, accéléré, rectiligne. Il est sujet à des haltes, à des sommeils, à des déroutes. Il prend mille détours et suit les courbes les plus sinueuses. A vouloir trop le hâter, on le retarde. D*où qu'ils viennent, du palais de César ou de la modeste demeure
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des Gracques, J'accorde une médiocre créance aux gens qnl ont dans leur poche une recette assurée pour rendre en vingt-quatre heures tout le monde heureux et l'humanité parfaite. Is temp$ reipeeie peu ce qu^an a fait êtms M. Je me tiens à ce vieil axiome et ne m*en dépars point.
Si les réformes qui sortent d'une discussion approfondie ont contre elles llnoonvénient de ne point marcher et s'exécuter avec une rapidité foudroyante , elles ont l'avantage, qui n'est pas à dédaigner, de ne se produire qu'aprto avoir respecté les scrupules de la conscience, garanti les droits de la raison, donné carrière et sécurité aux opinions, aux intérêts. Nos codes sont imparfaits sans doute , mais il est à croire que si on les avait décrétés en une semaine, ils le seraient encore bien plus. Bavoir attendre, c'est savoir fonder. La patience est une vertu essentiellement politique. Elle suppose que Ton joint au respect des convictions d'autrui une profonde croyance en ses propres principes» une foi absolue au pouvoir de la persuasion et à l'irrésistible magie du vrai.
Être patient, c'est être croyant, c'est être calme et fort! mais entendons-nous bien^ ce n'est pas être bénignement optimiste, platement résigné. Â la manière dont certaines gens croient au progrès, on dirait qu'ils le regardent comme doué d'une im* pulsion mécanique. Ils estiment probablement qu'il va tout seul et qu'en poussant à la roue, ils courraient risque de tout entraver , de tout gAter. CTest
trop de respect vraiment et de vénération. Le progrès n'est ni une idole ni un rouage passif. C'est nous qui le faisons, qui le créons. C'est en nous qu'il commence, grâce à nous qu'il se poursuit. Si nous ne mettons résolument et constamment la main à l'œuvre , rien n'avancera et, ce qui est bien pis, tout reculera. L'optimisme exagéré côtoie à son insu le pessimisme. « Tout ira bien sans moi, dit l'optimiste, je n'ai qu'à me tenir tranquille. » — c A quoi bon me remuer, murmure à son tour le pessimiste, les choses vont si mal que je n'y puis rien. Il n'y a pas de remède; restons dans notre coin et vivons le moins mal possible. »
Tous deux, on le voit , aboutissent à l'inaction. Celui-ci parce qu'il désespère trop vite; celui-là parce qu'il pousse la confiance à l'excès. Tâchons de nous tenir dans la mesure qui convient à un être intelligent et libre , mais faible et limité. Nous pouvons beaucoup, pourvu que nous sachions vouloir toujours la même chose, avec une égale intensité. Notre destinée est dans nos mains aussi bien comme individu que comme nation, à condition de ne nous abandonner, de ne nous abdiquer jamais. La patience, au sens où je l'entends, est l'inséparable compagne de l'inflexibilité. Elle avance lentement mais incessamment, sans se lasser ni s'effrayer^ sans souffrir qu'on la détourne de son droit chemin. Elle ne se prête point aux reculades! Modérée dans la forme, radicale et absolue dans le fond, cette patience inflexible dé&e toutes les séductions, brave toutes les attaques. L'or glisse sur elle et le glaive s'y émousse^ Elle userait le granit.
LA
Les trois choses principales à obtenir dans l'état d'humanité sont la science, l'amour, la force morale.... Ces trois choses sont appelées les trois victoires.
{Iriades bardiques,)
Là
CONDITION DE UORDRE
■»■!»» «Il — ^^^M^.^^^^-
Fonder Tordre, maintenir l'ordre, substituer un ordre meilleur à un ordre imparfait, ces expressions sont celles qui se rencontrent le plus souvent, qui arrivent de la manière la plus naturelle sous la plume ou sur les lèvres des hommes politiques. Tous, à quelque parti qu'ils appartieiment, si violente que Boit Topposition de leurs principes, tombent d'accord sur ce point capital, la nécessité de Tordre, de son établissement ou de sa conservation. Les peuples ont à cet égard une persuasion aussi vive» aussi profonde que leurs gouvernants ; et, la preuve, c'est que pour sauvegarder cet ordre précieux, ines* timable, ils mettent à leur disposition des ressources immenses, comme police, comme armée, comme argent. Il semble qu'en présence d'une pareille unanimité, qui ne date pas d'hier, Tordre devrait être depuis longtemps assis, consolidé, enraciné définiti-
vement. Chacun sait qu'il n'en est rien. S'il est quelque chose de précaire, d'incertain, de fréquemment troublé, de toujours remis en question, c'est Justement ce fameux ordre social, objet de tant de vœux, d'adorations et de sacrifices I
On cherche des moyens pour obtenir la tranquillité, le calme, le repos; c'est l'agitation, l'activité, le mouvement qui croissent et se développent. Les intentions sont conservatrices; la réalité rénovatrice. Les pouvoirs que l'on appelle forts et les hommes qui s'intitulent providentiels jouent, avec un peu plus d^éclat momentané et par conséquent de confusion finale que les autres, le rôle de l'antique Sisyphe. Avec de grands raidissements de muscles et des attitudes d'athlète, ils roulent leur rocher jusque sur les plus abrupts sommets; par malheur pour leur gloire, ils n'aboutissent qu'à le laisser retomber de plus haut.
Après Louis XI, après Richelieu^ après Louis XIV, la détente fut d'autant plus marquée que la discipline avait été plus sévère, Tactivité générale plus rigoureusement endiguée. Au moment où les gens paisibles respiraient, où les surfaces commençaient à s'aplanir et à se régulariser, où le fleuve devenait eau stagnante, on s'aperçut à je ne sais quel redoublement, quel débordement de vie qu'il n'y avait rien de gagné, qu'il fallait tout reprendre à nouveau et que le gouvernement du grand ministre ou du grand roi demeurait en quelque sorte comme non avenu.
Cette leçon, l'histoire l'a trop peu ménagée ; elle l'a renouvelée avec trop d'insistance pour que nous soyons dispensés d'y faire sérieusement attention.
Quand les faits se reproduisent d'une façon si invariable, c^est qu'ils expriment une loi. Le parti le plus sage que nous ayons à prendre consiste donc i tâcher de trouver la raison, de déterminer la formule de cette loi pour nous y conformer avec intelligence et mettre notre liberté d'accord aussi bien avec la nature des choses qu'avec les réelles aspirations de rame humaine. Le fait que je me permettrai d'appeler perpétuel, puisqu'il n'a pas cessé de se produire depuis qu'il y a des sociétés, peut s'énoncer ainsi dans sa simplicité crue et en tenant compte de l'élément contradictoire qu'il contient : La société veut constamment l'ordre et l'ordre est constamment troublé. Voici au premier abord qui est bizarre et pis que bizarre, monstrueux. Ne restons pas sous le poids de ce cauchemar.
Le légitimité du but poursuivi par la société est incontestable. La condition normale, la fin terrestre de Thumanité, c'est l'harmonie, c'est l'ordre. Personne ne révoque en doute cette vérité essentielle. Mais en présence des continuels échecs, des insuccès trop souvent et trop fréquemment constatés qu'ont toujours subis les pouvoirs institués dans ce but, on est contraint de se demander s'ils n'ont pas cherché, comme on dit vulgairement, midi à quatorze heures, s'ils ont employé une bonne méthode, s'ils ont suivi la vraie route. Ils ont assimilé l'ordre au repos. Cette assimilation est-elle juste? L'événement dit non; et lorsque sous les formes les plus. diverses, i travers les péripéties les plus tragiques, l'événement dure depuis des siècles, il a le droit de parler haut, de se faire écouter.
138 lA CONDITION DB L'ORDBB
« Les hommes» dit Pascal, ont un instinct secret qui les porte à chercher Toccupation au dehors... et ils ont un autre instinct secret, qui reste de la grandeur de notre première nature, qui leur fait conr naltre que le bonheur n'est que dans le repos, et non pas dans le tumulte (1). » Le bonheur dans le repoSj telle est la conception à laquelle s^arrète le. plus sincère et le plus profond dea catholiques» tel est le but qu'il asugne à l'âme humaine, l'idéal qu'il lui propose. Le mouvement, pour l'auteur des Pensées^ c'est le désordre, c'est le faux et le mal. U n'ea parle qu'arec dédain» et ne pouvant se résoudre à le pren* dre au sérieux, il l'appelle divertissement y l'assimilant ainsi, d'une manière assez directe, à tout ce qui est pure disyraction mondaine, à la chasse, à la danse, etc.
Cette opinion, qu'il exprime avec la brusque franchise Iqtti lui est habituelle, opinion qu'il n'eût pas, }e crois, sensiblement modifiée si les Pensées avaient paru de son vivant, est encore aujourd'hui celle que toutes les religions enseignent, d'après laquelle les gouvernements se guident et j'ajouterai, pour être moi. aussi complètement franc, celle qu'un très* grand nombre d'hommes acceptent et professent d'instinct.
On regarde généralement le repos comme davant Atre l'état définitif, tandis que Tod considère lemou^ vement comme n'étant qu'un état essentiellement iransitoire. Rien de plus simple, de plus commun et, il faut bien le dire, de plus l(^ique, que de régler ^conduite en conséquence. On sacrifie tout au
(l) Pensée*, i, I, p. 50, Édition 9avet.
repo8 que l'on veut atteindre; et, sans marquer pour notre activité autant d*horreur et de mépris que Pascal, on ne voit en elle qu'un moyen fort défectueux et trèfl^fatigant de s'élever, d'atteindre i la suprême tranquillité. Seulement on ne fait pas réflexion que cette tranquillité n'arrivant jamais et le mouvement persistant toi^jours^ coupé çà et là de courtes haltes et de rapides sommeils, c'est le repos qui est transitoire et le mouvement qui est définitif. Montrez-moi dans l'histoire un seul état qui ait joui positivement d'une année de repos. Vousmême, évoques vos souvenirs, interroges votre passé, notez vos impressions pendant le jour qui s'écoule et l'heure qui fuit, vous ne constaterez ni dans votre raison, ni dans votre conscience, ni dans votre cœur dix minutes de calme absolu. Le mouvement seul est réalité : le repos est chimère. On l'a désiré, rêvé souvent, j'en conviens, mais qui l'a connu» qui l'a touché, qui Ta savouré! Les philosophes, les solit^res, les ascètes eux-mêmes, Joubert, Senancour, Maine de Biras, l'auteur de l'Imitation ont été intérieureoîent les plus agités des hommes. U n'y a que sur les tombes qu'on ait le droit (et encore, selon mol, on ne l'a pas) d'écrire requieseat. Mais nous parlons ici des choses de la vie et non de celles de Umort.
Et cependant la tendance au repos existe. *^ Sans doute comme le besoin de sommeil. Mais, de ce <|ue tw» lee jours nous pommes contraints de sacri-^
fier un certain nombre d'heures à l'immobilité, à l'inconscieuce, personne s'est-il jamais avisé de conclure qu'il faut tout rapporter dans notre existence à ce moment suspensif et négatif? Quel homme, si dormeur fût-il, a eu l'idée saugrenue de bâtir sa vie exclusivement au point de vue du sommeil? Selon le train que suit l'humanité en ses pratiques et habitudes familières, le dormir n*est qu'une parenthèse, un accident ; la veille, au contraire, est la r^le, la substance» le fond indéfectible sur lequel on compte et dont se compose le tissu même de l'existence. • Gouverner, c'est-à-dire a^ir dans Tespoir d'obtenir le repos absolu, n'est ni plus raisonnable^ ni plus applicable que d'arranger ses intérêts, ses sentiments et ses actes dans la perspective ardemment rêvée d'une catalepsie continuelle. Quand la fortune , cruelle dans son ironie, a permis à un gouvernement, à un peuple d'approcher de ce funeste idéal, d'en essayer, d'en ébaucher la réalisation, ce peuple, ce gouvernement sont devenus la proie du néant. Ils ont disparu de la pensée des hommes, n'ont plus compté sur le globe, se sont de leurs propres mains efPacés de la carte du monde.
Voyez rinde. Si jamais l'ordre au sens où l'entendent les plus fougueux, les plus intraitables conservateurs a régné dans un pays, c'est bien dans celui-là. La place de chacun dans la hiérarchie sociale était déterminée, fixée pour l'éternité, et — d'une part, la plus terrifiante des théocraties, de l'autre, le plus écrasant des climats concourant à fortifier la compressicHi politique — il était impossible d'échapper à cette savante et dépravante organisation. Le paria restait paria sans que rien — pas même un
miracle — pût le tirer de sa condition, le relever. H fallait cela nécessairemtnt pour que le brahmane demeurât brahmane , pour que, d'aucune façon et sous aucun prétexte, le prêtre ne pût cesser d'être l'arbitre souverain des destinées. Le rêve de Féne- Ion était dépassé. La délimitation des castes était plus exactement, plus rigoureusement marquée que dans la république de Salente. A quoi tant de pré-* cautions contre la nature ont-elles abouti? A pétriBer à la surface, à énerver et à dissoudre en ses moelles, sans lui donner un instant de bonheur ni même de tranquillité, un peuple intelligent, capable de grandes vertus et chez lequel, de temps à autre, l'énergie comprimée et latente s'a£Srmait par des complots de palais et des crimes, plutôt que d'abdiquer entiëte* ment.
En dehors de ses rapports avec les autres nations, l'histoire de l'Inde a si peu d'importance qu'elle ne mérite guère d'être étudiée. Toutefois, si l'érudit obéissant à cette curiosité insatiable, qui aura été l'une des plus vives passions de la première moitié de notre siècle, se hasarde dans le dédale de ces sourdes intrigues, de ces luttes intestines, misera-* blés et féroces, il sera frappé de ce qu'il peut y avoir d'agitation dans la stagnation, et il ne tardera pas à se convaincre que les sociétés mécaniquement, théocratiquement ordonnées ne connaissent pas plus la sécurité, le repos que les autres. Dans la plus dormante, la plus croupissante des mares, il y a des batraciens qui se combattent, des insectes qui se dé* vorent. L'immobilisme longtemps, durement. imposé corrompt les peuples, les pourrit sur pied. Vienne l'onnemi, non pas un conquérant redoutable, suivi
A'immenseB années, mais Bimplement un homme résolu, à la tête d'une poignée de braves, et des multitudes enrôlées, équipées, disciplinées par le des-* potisme, s'enfuiront au moindre choo, si même une panique irrésistible et générale ne les empêche pas d'arrirer jusque sur le champ de bataille et d'aper* ceroir le visage de l'adversaire.
L'infortune durable et, dans une certaine mesure, le chAtiment des nations qui ont accepté ou subi cette forme factice de l'ordre, c'est lorsqu^un favorable concours de circonstances les délivre du joug qui pesait sur elles et leur permet de s'organiser d'une manière plus conforme à leurs aspirations et à leur dignité, c'est, dis*je, de se sentir impuissantes et, en face des difficultés de la tiche, d'être obligées de s'avouer vaincues avant d'avoir lutté sérieuse*ment» L'ordre sous Philippe II régnait à Madrid comme il peut régner aujourd'hui à Varsovie et a Moscou, Pas un souffle ne s'entendait, pas une parole ne s'exhalait des poitrines oppresséq^. Les récalcitrants, trè8*-rares d'ailleurs, allaient au bûcher. On tremblait, on adorait, on se signaif dévotement* Surtout on se tenait coi dans sa m/iison, comme Siméon Stylite sur sa colonne.
A rester indé&niment dans ces attitudes et ces poses-là, on s'engourdit et on s'ankylese. Quand on vous autorise à remuer, à marcher, vous ne savez plus vous servir de vos jambes. Vous butes, vous tombez à chaque pas. Vos mouvements ont quelque «hose d'emprunté, de gauche^ de grotesque qui attriste, décourage vos amis et réjouit les malveillants.
Si, denos jours, l'Espagne atant de peine à rentrer,
à s'établir dans les voies de la liberté, si elle oscille des rêves les plus hardis aux résolutions les plus ré« trogrades, la faute en est, croyez-^m'en, à la discipline de fer qui a pesé, sur elle pendant des siècle». Le sombre, l'atroce Philippe II et ses ineptes successeurs ont une part de responsabilité, et la plus grave de> toutes, dans ce qui se passe sous nos yeujs. L'EspagDe se débat sous les blessures qu'ils lui ont faites. Victime d'une fausse conception de Tordre, sou^mise, durant deux cents ans, À une application miauh tieuse, terrible, implacable de cette conception fausse, elle n'arrivera que péniblement à se replacer dans le vrai chemin, & chercher Tharmoniepar le progrès, la tranquillité par l'action.
Le repos absolu pour les nations, c'est, dans un temps donné, la décadence, la mort, ou, ce qui est bien pis, si Ton veut me passer le mot, l'invalidité sénile, inguérissable, perpétuelle. Voilà, ce me semble, qui condamme l'idée de l'ordre telle que généralement, complaisamment on T accepte. Je pourrais m'en tenir là. Une doctrine qui donne pratiquement de ai lamentables, de si effroyables t*ésultats, est jugée. Mais les erreurs no sont pas ^mme les murailles de Jéricho qui eurent la par^ faite bonne grâce de s'écrouler lorsque la trornpette
eut retenti. Elles se défendent opiniâtrement, pied à pied; elles ne se rendent ni aux premières preuves ni aux premiers raisonnements. Lorsqu'on attaque un préjugé, il faut avoir patiemment, obstinément raison pour que Ton consente, sinon à vous croire (cela viendra plus tard) , du moins à vous écouter.
Ajoutons que les sociétés, fidèle expression en cela des individus qui les composent, se préoccupent de leurs intérêtsbeaucoupplus qu'elles ne sont accessibles aux motifs tirés du sentiment. Invoquez la justice, Phumanité^ elles ne vous prêteront qu'une oreille fort distraite, et encore ne s'y résigneront-elles pas de bon cœur. Dites que leur intérêt est en jeu, qu'elles le comprennent mal, que pour trop abonder dans un certain sens, elles s'exposent à de grands risques et courent à leur perte ; oh ! alors, et si désagréables que soient les vérités que vous avez à leur apprendre, elles deviendront attentives. Bn recbignant, soit ; en passant sur votre dos la mauvaise humeur que leur causent vos conseils, vos révélations, quUmporte ! On n'enseigne pas la vérité pour plaire, mais pour être utile. A-t-on quelque peu réussi dans cette tâcheT On est amplement payé.
Jusqu'à présent, nous avons demandé nos preuves à rhistoire. Nous avons rappelé que les nations absolument, complètement disciplinées, selon les règles et les préceptes de la sagesse politique, ont
lâché la proie pour Fombre, donné la liberté réelle en échange d'un semblaiit de sécurité, et, en sommé, perdu à ce jeu désastreux tout nerf, tout élan, toute vitalité. Cette démonstration, incontestable en elle-même, n'échappe point cependant à l'inconvénient commun aux argumentations purement historiques. On leur répond volontiers, comme Danville AbxisY École des Vieillards : Moi, e^est autre chose.
« L'Inde a péri par le régime des castes, Rome impériale et l'Espagne catholique par le despotisme à outrance. En admettant que ce soit exact, qu'est-ce que cela nous fait, en quoi cela nous touche-t-il ? Nous ne sommes ni Rome, ni TEspagne, ni l'Inde? Dous sommes l'Europe moderne, la France après 89. Nous avons en main^ soit pour prévenir, soit pour réprimer , des ressources auprès desquelles les moyens dont disposaient Tibère et Philippe II ne paraissent que des enfantillages. Ce n'est pas nous qu'on prendra jamais à Timproviste^ Nous sommes en mesure de parer aux incidents, aux crises, amt dangers. »
Abordons franchement la situation présente.
Voyons ces ressources assurées, ces moyens infail^ libles. El d'abord une remarque incidente» Si la so** ciété contemporaine se sent — ainsi que le prétendent quelques-unes des fractions qui la composent ^ tellement exempte d'inquiétude, tellement à Tabri du danger, tellement au-dessus des accidents et des surprises t il faut avouer qu'elle jouit depuis hien peu de temps de cette délicieuse béatitude. Pour ne pas sortir de notre pays, la haute bourgeoi-^ sie , classe qui est extrêmement ûère de représenter 6t de personnifier l'ordre, n'était pas si prévoyante
en février 1848, si aguerrie en juin de la même année, si rassurée avant décembre 1851. Passons toutefois sur ce détail. Je n'aime pas à chicaner, et, puisque la classe gouvernante se déclare en état de maintenir Tordre^ ne lui demandons pas si c'est d'hier ou d'avant-hier qu'elle est en possession de ces ressources dont elle parle avec une si superbe jactance. Occupons*nous plutôt d'en déterminer la nature et d'en mesurer la portée.
Je ne dirai pas que la classe qui s'est constituée parmi nous gardienne et protectrice de Tordre nous trompe , mais je dirai y sans hésitation aucune , qu'elle se trompe, lorsqu'elle croit posséder — du moins en tant que méthode gouvernementale — des ressources multiples. En fait de moyens pratiques, elle est exactement comme le chat de la fable qui n'avait qu'tin tour dans son bissae; elle ne connaît que la compression et la répression, en d'autres termes, la force.
Ce moyen-là, je me permettrai de le lui faire observer, est vieux comme le monde. Voilà pour les prétentions à Toriginalité. On ne peut emprisonner, déporter, mitrailler, condamner à mort sans être le plagiaire affaibli, le copiste honteux de quelque despotisme renversé, de quelque tyrannie vaincue, car, il convient d'y insister, cette unique méthode, réputée si incomparable, n'a jamais réussi. Ceci répond à l'aplomb plus affiché que réel avec lequel
on parle d*uiie sécurité qtii défie toute secousse.
Je suis loin de nier que les forces employées à la compression et, au besoin, à la répression, ne soient considérables et de très-bonne qualité. 11 est inutile de me faire remarquer, de me faire admirer la multitude empressée des fonctionnaires, le zèle fou** gueux des préfets^ la sévérité conservatrice des magistrats , l'enseignement réfrigérant et somni*fère des ignorantins, la solidité , l'inflexibilité de l'armée. J'admire tout cela comme je le dois et en homme qui eu paye sa bonne part. Seulement, comme je ne suis pas seul à payer, mes compatriotes font probablement la même réflexion que moi. Ils trouvent que c'est bien beau, mais que c'est bien cher. Et, à ne rien celer, c'est là le côté faible des formidables engins physiques et moraux qui sont chargés de maintenir l'ordre : ils sont hors de prix.
Oe plus, notez ce point, la dépense qu'ils exigent va toujours augmentant. Pas d'argent, pas de suisse, dit le proverbe. Pas d'argent, pas de fonctionnaires, pas de préfets, pas de magistrats, pas de prêtres, pas de soldats, dit la réalité. Ainsi le corollaire indispensable de la force, c'est la dépense, d'où cette conséquence, assez inattendue mais incontestable et que les faits quotidiens se chargent de confirmer éloquemment : plus on est fort, plus on se ruine ; plus il y a d^ordre apparent dans un État, plus il y a d'impôts> Qui dit nation protégée, disciplinée, sau^ vée de l'anarchie, dit du même coup nation épuisée, pressurée, saignée à blanc.
Ici se placent une observaticm et un dilemme dont je ne suis pas Tinventeur, mais qui rentrent trop bien dans ma thèse pour que je ne les reproduise
pas. On invoque l'intérêt de tous et les plus hautes considérations d'économie sociale pour garder sur pied des forces immenses. L'entretien de ces forces exige des sacrifices qui dépassent nos ressources normales. De sorte que, dans la crainte de voir les partageux s'emparer de notre argent, nous commençons par le manger nous-mêmes, revenu et capital, en précautions, en mesures de défense. Si c'est de l'économie, avouez qu'elle est singulière. Nous employons, pour échapper au communisme (un fantôme qui ne prendra jamais de corps), un moyen assez semblable à celui que prenait Tingénieux Gribouille pour se dérober à la pluie : pour n'être point pillés, nous dépensons gaillardement jusqu'à notre dernier sou. Tant de profondeur côtoie la niaiserie. Qu'en pensez-vous ?
Cette observation me semble juste. Le dilemme suit naturellement. Les moyens employés pour maintenir Tordre sont bons ou mauvais, suffisants ou insuffisants. S'ils sont bons, s'ils atteignent le but qu'on se propose, pourquoi en augmenter chaque année la quantité et l'intensité? N'est-ce pas reconnaître implicitement ou tout au moins donner à penser qu'au lieu de conserver Tordre, ces moyens engendrent le désordre, excitent le mécontentement général, suggèrent aux plus pacifiques des idées de résistance? S'ils sont notoirement mauvais, pourquoi y persister? Pourquoi ne pas essayer d'autre choses, ne pas changer de méthode?
La seule réponse — il est vrai qu'elle serait absolument victorieuse — que puissent faire à ce dilemme les partisans de la compression, c'est de ré*duire progressivement les dépenses, de diminuer le
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nombre, de modérer l'action des agents répressifs, de prouver Pexcellence de leur système par l'atténuation des sévérités administratives, l'extinction des subsides parasites et l'accroissement de la richesse publique. Tant qu'ils s'obstineront, au lieu de faire cette réponse, à tripler, à quadrupler refTeotif de Tarmée, à multiplier les gros traitements, à contracter des emprunts, à frapper de nouveaux impôts, nous tiendrons le dilemme pour bon et nous conclurons que la méthode employée jusqu'ici , ^'ayant résolu aucun des problèmes pendants et n'ayant amené qu'une aggravation de charges, il est temps d'en chercher, d'en essayer une autre.
 contrarier la nature humaine, on n'a rien gagné. Pourquoi ne se résignerait-on pas à lui donner satisfaction? Les tentatives pour établir, pour maintenir rimmobilisme, ont toutes échoué. Pourquoi ne ferait-on pas au mouvement sa part légitime? La compression, que ses partisans en conviennent ou non, s'est montrée à l'œuvre et apparaît dans ses conséquences la plus impuissante et la plus désastreuse des prétendues recettes politiques. Pourquoi l'expansion naturelle ne se donnerait-elle pas carrière ? Les ressources artificielles n'ont fait que gâter, empirer les choses : l'âme humaine, débarrassée de vaines contraintes, et rendue à la liberté de ses instincts supérieurs, est seule en état de tout réparer, de tout renouveler.
La possibilité, la facilité d'un mouvement ascensionnel, la liberté de ce que je nomme, faute de mieux, la circulation sociale : telle est, selon moi, la condition de Tordre dans une société équitablement organisée. Je me hdte d'expliquer ces expressions. La vie n'est que développement, croissance, ascension. Demeurer stàtionnaire, c'est exister aussi peu que possible. Chez les plantes, chez les animaux, les espèces incapables de rénovation par un accroissement continu s'étiolent, languissent, à la longue disparaissent. Combien cela est encore plus vrai de l'homme! Parlez-lui de traverser une, plusieurs classes, fort bien; d'y rester, d'y mourir, d'y confiner l'avenir des siens, non pas. Changer, monter par son activité propre; c'est là ce que j'appelle la faculté du mouvement ascensionnel, la libre circulation sociale.
Mais, m'objectera-t-on, vous êtes un enfonceur de portes ouvertes. Ce que vous demandez existe déjà, est reconnu, consacré par la loi, fonctionne régulièrement depuis près de quatre-vingts ans. Que venez- vous nous rabâcher avec vos classes? Est-ce qu'il y a encore des classes en France? Grâce à nos ancêtres et un peu à nous, l'esprit d'égalité anime, vivifie nos codes et nos mœurs.
U CONDITION DB L'ORDHE iSl
Je ne serais pas embarrassé de répondre, mais j'aime mieux passer la parole à Proudhon. Dans son livre si consciencieux, si fermement étudié sur la Capacité politique des classes ouvrières^ se trouvant en face de cette objection, il s'écrie :
« Quoi I il n'est pas vrai, en dépit de la rétolotion de 89, ou plutôt précisément par le fait de cette révolution, que la société française, auparavant composée de trois castes, est restée, depuis la nuit du U août, divisée en deux claases. Tune qui vit exclusivemenl de son travail, et dont le salaire est généralement au-dessous de 1,250 francs par famille de quatre personnes et par an (je suppose que la somme de 1,250 francs est la moyenne approximative, pour chaque famille, du revenu et produit total de la nation) ; l'autre qui vit d'autre chose que de son travail, quand elle travaille, qui vit du revenu de ses propriétés, de ses capitaux, de ses dotations, pensions, subventions, actions, traitements, honneurs et bénéfices? U n'est pas vrai, à ce point de vue de la répartition des capitaux, des travaux, des privilèges et des produits, qu'il existe parmi nous, comme autrefuis, mais sur un tout autre pied qu'autrefois, deux catégories de citoyens, vulgairement nommés: bourgeoisie el plébe^ capitalisme et salariat? Il n'est pas vrai que ces deux catégories d'hommes, autrefois unies et presque confondues par le lien féodal du patronat, maintenant sont profondément séparées et n'ont d'autre rapport entre elles que celui déterminé par le chapitre Ilf, titre Vlir, livre III, art. 1779 à 1799 du Gode civil, relatif au contrat de louage d^ouvrage et ^industrie? Mais toute notre politique* notre économie publique, notre organisation industrielle, notre histoire contemporaine, notre littérature elle-même reposent sur cette distinction inéluctable, qne la mauvaise foi et une sotte hypocrisie peuvent seules nier. »
Oui, quoi qu'en disent des conservateurs profon-
dément rusés, aristocrates d'esprit et de cœur aussi bien que d'intérêts, et qui seraient désolés que la réalité effective correspondit le moins du monde à leurs paroles égalitaires, il y a encore des classes en France. Ce fait ne choque ni la conscience ni la raison, pourvu que Ton ne voie dans les classes que ce qu'elles sont réellement, des degrés, des étapes, des transitions.
Je les compare souvent dans ma pensée, et je crois cette comparaison assez juste, aux divers âges de la vie humaine, mais j'entends bien que l'analogie soit poussée jusqu'au bout. Admettons, pour la commodité du rapprochement, que la bourgeoisie représente Tftge mûr, et les plébéiens la jeunesse, n'est-il pas naturel que chaque année qui s'écoule incline vers la vieillesse ceux qui personnifient la maturité, en même temps qu'elle élève vers celle-ci des classes qui figurent assez exactement la nature humaine dans la riche floraison de son adolescence?
Ce qui n'est pas naturel du tout et ce qui, malheureusement, se rencontre souvent, c'est que l'âge mûr conteste l'action des années, refuse de reconnaître les changements qu'elles opèrent, les ravages qu'elles exercent, et se cramponne avec acharnement, avec fureur, aux satisfactions, à l'influence, au pouvoir qui sont le partage de cette période de la vie. Du reste, les hommes de cet âge reçoivent euxmêmes des vieillards le mauvais accueil qu'ils font aux jeunes, et, retardataires modérés, ils semblent aux rétrogrades extrêmes des fauteurs de trouble, de discorde. Ce sont les derniers arrivants, les derniers appelés â gravir l'échelle, qui supportent le contre-coup de ces dépits, de ces regrets, de ces ran-
cœors. On leur dispute, on leur marchande le moindre progrès.
La bourgeoisie, dans sa conduite avec le peuple, ressemble fort à ces mères coquettes, beautés longtemps adorées et tardivement pâlissantes, gui ne peuvent se résigner à voir grandir leur fille et qui la laisseraient volontiers au maillot jusqu'à trente ans, plutôt que de s'exposer, en la produisant dans le monde, aux tristesses lentement graduées d'une inévitable éclipse. Qu'arrive-t-il ? Tôt ou tard, la comparaison si différée, si redoutée a lieu, et pour être soudaine, la déroute n'en est que plus complète et plus humiliante. Il eût mieux valu prendre les devants, accoutumer peu à peu le public et s'habituer soi-même à un changement naturel ; on n'eût pas vu ainsi ce qui doit, ce qui pouvait être une retraite honorable, tourner brusquement en désastre.
« Un seul rôle, écrit M. Ad jlphe Guéroult dans ses Etudes de politique et de philosophie religieusef un seul rôle est possible désormais pour ceux que nous appellerions volontiers les atnés de la famille française, pour ceux qu'une bénédiction spéciale de la Providence a gratifiés du magnifique privilège de Téducation et de Tindépendance pécuniaire: c'est de se faire les guides, les chefis de leurs frères moins favorisés. Qu'ils metteot à profit leurs loisirs, non pour travaillera la satisfaction d'intérêts mesquins et tout personnels, mais pour se faire les in*omoleurs, les avocats de toutes les causes oubliées ou négligées; qu'ils conçoivent la noble ambition de répandre progressivement sur tous sans exception les avantages dont ils jouissent eux-mêmes.... Il n'y a de gloire, de durée, de paix publique, de puissance possible qu'à ce prix. Gouvernement, dynastie, bourgeoisie, quiconque travaillera à cette œuvre, durera ; quiconque la négligera, périra* »
ibi LA CONDITION DE L'ORDRE
Nous sommes pleinement d'accord sur ce point avec réminent publiciste. CSomme lui, nous croyons que le salut de la boui^eoisie, ce salut qu'elle dierche par tant de voies détournées, souyent violentes, parfois iniques, est dans une initiative, non-seulement libérale, mais égalitaire, humanitaire.
J'insiste sur ce mot initiative. Les actes de la bourgeoisie n'auront plus de prix, perdront toute efficacité, si, au lieu d'être spontanés, ils n'apparaissent que comme des concessions arrachées par la menace, consenties sous la pression de la force des choses. CSe n'est pas que des concessions, pourvu qu'elles ne fussent point trop tardives, ne valussent infiniment mieux que cette résistance désespérée, à outrance dont M. Guizot a donné l'exemple vers la fin du règne de Louis-Philippe. Cette politique de concesûons savamment disputées , habilement accordées , est celle que pratique, depuis longtemps , l'aristocratie anglaise, et Ton doit dire qu'au strict point de vue de la sécurité sociale, elle lui a jusqu'à présent réussi. Mais, dans notre pays, la sagesse ne peut point se borner à la simple prudence ; à certains moments, il convient qu'elle soit hardie.
Le sentiment aussi, la chaleur de cœur joue chez nous un rôle qui serait inacceptable et incompréhensible en Angleterre. L'initiative venaot de la bourgeoisie toucherait la foule, calmerait les resseo»
timents , aplanirait bien des obstacles. Comprendelle cela, est-elle disposée, le cas échéant, à ouvrir ses rangs, à déposer ses mé&ances comme un fardeau importun, à prendre la tête d'un mouvement qui pourra la dépasser, mais qui la servirait dans ses intérêts les plus élevés et ne lui serait point hostile? Il n'est que trop permis d*en douter.
Non-seulement depuis vingt ans la majorité du Corps législatif n'a point fait un seul pas dans le sens libéral, mais, pour citer un fait significatif, les chefs de la haute bourgeoisie dans l'opposition, Berryer, M. Thiers, les anciens burgraves enfin^ restés fidèles sur le terrain social à leurs habitudes réactionnaires, ont voté contre une loi essentiellement populaire, l'abolition de la contrainte par corps. Un an avant que le gouvernement proposât à la Chambre d'effacer de nos lois l'article 1781 du Code civil, une pétition, en ce sens, adressée au Sénat avait attiré aux signataires les qualifications les plus blessantes de la part du rapporteur, M. Lefebvre-Duruflé.
A d'autres indices encore, on peut conjecturer que la bourgeoisie, même celle qui s'accommoderait volontiers d'un certain retour aux libertés politiques, n'éprouve aucun .désir, aucune velléité de se rapprocher des prolétaires, d'examiner avec eux, en toute franchise et d'une commune entente, la difficulté sociale. Est-il téméraire de voir un signe frappant de cet éloignement, de ce dédain dans la terreur tantôt affectée, tantôt réelle qu'ont excitée les réunions publiques? Les bourgeois ne s'y sont pas risqués. On dira que ce n'était pas facile et qu'il y avait là des interrupteurs peu commodes ; mais on ne me fera paa croire que si les bourgeois étaient ve-
nus dans les réunions en nombre suffisant, animés d'un esprit résolu et calme à la fois, ils n'eussent point réussi à dominer un tumulte passager, à exposer leurs raisoDs. Seraient-ce par hasard les raisons qui leur manquaient? Graignaient^ils l'indiscrète cu<riosité ou la pressante dialectique de leurs adversaires? Leur singulier mutisme soulève et autorise ces doutes. Ce qu'il y a de certain, c'est quHls ont perdu là une précieuse occasion, une occasion unique de tendre aux prolétaires ime main conciliatrice, d'ouvrir à deux battants, avec eux et pour tous, les portes d'un avenir meilleur.
A la &n du xvin* siècle, sous Louis XVI, la noblesse se trouva deux fois dans une situation pareille vis-à-vis du tiers état : la première fois, lors de l'administration de Turgot, la seconde, au mo- . ment de l'élévation de Necker. Elle manqua les deux occasions. Accueillir, soutenir Turgot, c'était, dans la personne d'un de ses membres les plus distingués, associer la bourgeoisie à la gestion des affaires, lui reconnaître une place légitime dans un État où elle allait être tout. Les courtisans, les hobereaux, les entichés, les endettés, les pensionnés poussèrent des cris de paon. Nous en avons un écho très-distinct, très-perçaùt dans la correspondance de cette vieille enragée de M™e du DefPand avec Horace Walpole. Le renvoi de Turgot fut un premier souf-
flet donné à la bourgeoisie, un premier dé& jeté à Fesprit de révolution.
La seconde provocation , ce fut la disgrâce de Necker. Conserver au pouvoir l'auteur du Compte^ rendUf l'intègre banquier genevois, c'était, avec une nuance bien méritée d*aniende honorable, offrir des gages à la probité^ à l'honnête ambition bourgeoise ; c'était dire: Nous rompons avec les incapables aussi bien qu'avec les fripons, nous faisons appel à la conscience et à l'inteUigence. Personne ne voulut entendre de cette oreille. Les clameurs recommencèrent plus violentes, plus assourdissantes que jamais. Necker fut congédié, et avec lui disparut tout espoir de dénouement légal, pacifique. La bourgeoisie, définitivement et cruellement blessée, s'éloigna pour toujours de la noblesse. Entre le nouveau et l'ancien régime une barrière infranchissable s'était dressée.
Les leçons du passé ne serviront-elles donc jamais ? sommes-nous destinés à reconunencer sous d'autres noms, avec d'autres formes, les mêmes scènes, à commettre les mêmes erreurs 7 La bourgeoisie suivra-t-elle jusqu'au bout les traces de l'ancienne noblesse ; se fiera-t-elle aux dragons de Lambesc et à l'armée de Bouille? Boudera-t-elle, ira-telle jusqu'à s'isoler, à émigrer à l'intérieur ? que tout cela serait maladroit, indigne d'elle, contraire à son intérêt et à la fortune du pays ! Qu'elle y prenne garde, La méfiance devient aisément de la malveillance, et la malveillance conduit à l'hostilité. C'est justement de confiance et d'union que nous avons besoin. Trop longtemps une fausse conception de l'ordre a paralysé notre énergie nationale. Il est
temps qu'un complet désarmement des hautes classes nous rende à tous notre liberté, notre puissance d'action.
Au lieu de neutraliser, d^user nos qualités à nous observer les uns les autres, à nous préparer aux éventualités les plus tristes, ne formons plus qu'une armée, l'armée du progrès : marchons hardiment en avant. Nous serons ainsi dans la vraie tradition gauloise.
Cultive la force, disent les Triades bardiques retrouvées, il y a quelques années, par M. Adolphe Pictet, c'est-à-dire augmente la vie en toi et dans les autres. Ce conseil, qui nous vient de nos pères, est bon à suivre. En développant nos facultés, selon les lois de l'harmonie intime et conformément aux aspirations de notre nature, nous n'aurons plus besoin de chercher péniblement l'ordre ; nous le réaliserons. Nous serons — il n'y a aucune présomption à l'affirmer — Tordre lui-même, puisqu'il trouvera dans notre activité sa plus haute manifestation.
Tant cru, Unt payé.
(Marie-Joseph Chénier )
S'il est une erreur répandue, accréditée, soigneusement entretenue par ceux qui ne laissent pas que d'y avoir intérêt, c'est que le salaire actuellement accordé aux prêtres par TÉtat constitue un dédommagement, une compensation de l'aliénation et de la vente des biens d'Eglise décrétées par la Constituante. Volontiers on affirme que Napoléon P^, ne voulant pas toucher à l'ordre de choses matériel inauguré par la République, s'avisa, pour réparer les maux causé? par la crise révolutionnaire, de mettre à la charge de la nation — et cela à perpétuité — le salaire de ce sacerdoce qu'elle avait proscrit et dépouillé quelques années auparavant.
On affecte même de voir dans cette mesure une manière discrète et détournée de faire honneur aux engagements de la Constituante, révoqués et annulés d'autorité par la Convention. Nous montrerons plus loin combien cette singulière interprétation du Con-
162 u FOI ET l'argent
cordai est de toutes façons en désaccord avec la vérité, et nous tâcherons d'expliquer les raisons purement politiques qui déterminèrent la conduite de Napoléon en cette afiaire. Mais auparavant, il est indispensable d^en finir avec cette fausse allégation relative au droit d'indemnité qui nous fatigue de son agaçante et puérile monotonie.
La Constituante abolissant Tordre du clergé, les biens qui jusqu'alors avaient servi à cet ordre, lui avaient fourni des moyens d'existence, tombaient ipso facio dans le domaine public, pouvaient, devaient même être vendus. La condition des personnes engagées dans le sacerdoce avant cette réforme radicale, et qui, n'ayant pu la prévoir, ne s'étaient ménagé aucune ressource, demandait à être réglée selon Téquité et Thumanité. On détruisait une corporation, qui, tournant à la caste, paraissait dangereuse ; mais on n'avait contre les individus ni emportement ni désir de nuire. L'Assemblée, reprenant avec pleine justice, au nom ei au profit de la nation, les biens ecclésiastiques, se trouvait dans l'obligation morale de pourvoir à l'existence des personnes qui avaient compté pour vivre sur ces propriétés.
Elle agit donc le plus équitablement du monde en allouant des pensions viagères aux membres des associations religieuses qu'on supprimait, et en accordant des dédommagements également viagers aux individus qui ne pouvaient ou ne voulaient pas entrer dans les nouveaux cadres créés par elle et dont la situation demeurait absolument brisée. Nous ne voyons là de sa part, il faut l'avouer, aucune trace de faiblesse. L'indemnité perpétuelle eût été la plus ir-
réparable et la plus injustifiable des fautes; Tindemnité temporaire n*était que justice.
Mais Ici s'élève une objection. Le salaire voté par les constituants aux prêtres qui, acceptant le nouvel état de choses, continuaient leur ministère (car ce fut la Constituante qui institua ce salaire attribué à Napoléon par certains écrivains catholiques), la rémunération du sacerdoce posée en principe, n'étaitce pas une sorte d'indemnité honteuse d'elle-même et se déguisant de son mieux? Nous croyons que ceux qui soulèvent cette difficulté ne se rendent pas suffisammentcompte de l'espritqui animait la grande et patriotique Assemblée. Essayons d'y entrer quelque peu.
Venant à la fin du xviii' siècle, élue par une France éclairée, émancipée, l'Assemblée constituante représente et résume la philosophie libérale des cinquante années précédentes. Elle est pénétrée du soufle de Montesquieu, de Rousseau, de Voltaire, Sans doute, dans sa haute aspiration vers l'impartialité, elle voudra, lorsque s'ouvrira cette solennelle discussion sur Texistence légale du sacerdoce, faire, autant que possible, abstraction de ses antipathies, de. ses préoccupations philosophiques. Après aivoir laissé échapper sa pensée secrète par la bouche du janséniste Camus qui prononça cette parole grave : « Nous avons assurément le pouvoir de changer la Teligion, mais nous ne le ferons pas, » elle aura hâte
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de rentrer dans des limites pins modestes» de gagner nn terrain moins brûlant. Vains efforts, sagesse inutile 1 Qu'on le veuille ou non^ qu'on s'y prête ou qu'on y résiste, on est de son temps. Les tendances, les besoins, les lumières du siècle (et quel siècle fut plus cultivé, plus affranchi que celui-là) s'imposent à tous et pèsent sur les décisions les plus calmes, les plus réfléchies !
Pensez-y un peu et voyez en bonne conscience si un homme qui avait lu les Lettres persanes et la Profession de foi du vicaire savoyard^ pouvait se faire du rôle et de la qualité du prêtre la même idée qu'un contemporain de saint Louis ou seulement de Louis XIV.
Qu'est-ce, en effet, qu'un prêtre considéré stricte*^ ment au point de vue d'un catholicisme non affaibli, non énervé 7 Tout simplement un médiateur entre la terre et le ciel, entre l'homme et Dieu, rien que celai II pardonne et il réprouve, il condamne et il absout, il lie, délie en ce monde et dans l'autre. Tous les jours il accomplit à l'autel le, plus formidable mystère. Tandis que les autres hommes, le front courbé vers le sol, s'efforcent laborieusement de se créer des ressources, il se maintient, lui, en communication directe, journalière, ineffable avec Dieu! Gomme le lis des champs, il ne travaille ni ne file. Son devoir est autre : il prie!
Et comme, cependant, asservi par certains côtés aux misères de notre nature, il faut qu'il vive, se nourrisse, se vêtisse, les âmes charitables et dévotes pourvoiront à ses besoins. Les aumônes, les donations, les fondations lui assureront une vie indépendante, digne de l'interprète permanent de la Rêvé-
LA POI ET l'argent 165
latioD, de celui qui, se mettant chaque matin en rapport avec le Rédempteur, sollicite et obtient de lui la rémission des péchés, la grâce des coupables.
Multipliez maintenant par la pensée cet individu exceptionnel, et vous verrez naître, s'accroître» s'enraciner un ordre exceptionnel aussi, à peu près en dehors et presque toujours au-dessus des lois civiles et humaines, privilégié, cela va sans dire» oisif et contemplateur, c'est inévitable, formant un État dans rËiat, ne relevant que de lui-même, de sa mission et de son maître céleste. Tel était le prêtre, tel le clergé aux yeux de tout fidèle vraiment digne de ce nom, de tout contemporain, même éminent, de Saint-Gyran, de Pascal, de Bossuet. Est-ce ainsi que pouvait le considérer, en 1789, un esprit, nous ne dirons pas entièrement émancipé, mais sagement religieux, accessible aux progrès de la raison? Non, évidemment.
Le prêtre apparaissait aux membres les plus mo* dérés de la Constituante comme un bon et pieux conseiller, exempt de l'antique fanatisme et des âpres passions du théologien. Soutien des faibles, consolateur des malheureux, guide des égarés, investi de la plus haute magistrature morale et sociale^ on le regardait comme le pasteur des âmes beaucoup plus que comme un intermédiaire mystique, on le prenait par son côté excellemment humain, laissant daqs l'ombre, à dessein, ou même en réalité n'apercevant plus la fulgurante auréole sacerdotale, si vénérée du moyen âge.
Modeste, humble, pauvre, dévoué, ou ne concevait pas autrement le prêtre. La pauvreté surtout (et non la misère, entendons-nous bien) comblait le carao-
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tëre requis, rigoareusement nécessaire. J.-J. Rousseau, qui vit très-juste et très-profond en cela, avait imposé la pauvreté comme condition-mère de la vertu au philosophe laïque, il ne la recommandait pas moins i son vicaire idéal, tel qu'il le peint dans YEmile.
Cette conception fut si pleinement acceptée par les mondains distingués, par les hommes chez qui la réflexion s'alliait à la culture, qu'on en peut suivre aisément la trace dans les œuvres littéraires, depuis le bon curé de Mélanie jusqu'au Jœelyn de Lamartine. Toujours le curé, remarquezbien,le laborieux et méritant desservant de campagne. Sauf Féneloni célébré par Alarie- Joseph Ghénier dans ime tragédie et, plus tard, idéalisé, berquinisé par Ândrieui dans un de ses contes, l'é véque est infiniment moins en faveur.
La dureté de Tépiscopat, sa frivolité, son manque de patriotisme, ses richesses scandaleuses, les trésors indignement acquis d'un Loménie, d'un Rohan étaient présents à toutes les mémoires, offusquaient tous les esprits. Il est incontestable qu'en rédigeant et en votant la constitution civile du clergé, TAssemblée obéit i cette double préoccupation : diminuer le budget du riche, mettre le pauvre, l'ami des nécessiteux et des affligés à Tabri de l'indigence.
« Le corps da clergé, dit M. Michelet daDS son Histoire de la RévoMiofif monstrueux de richesse par rapport à la nation, était aussi un monstre en soi, d'injustice^ dMnégalKé. Ge corps énorme à la tète, crevant de graisse et de sang, était dans se^ membres inférieurs, maigre, sec et famélique. Ici, le prtoe avait un 1,000,000 de rentes, et là 200 francs.
a Dans le projet de rAssemblée, tout cela était retourné. Les curés et vicaires de campagne devaient recevoir de TËtat environ 60,000,000, les évèques trois seulement. De là la religion perdue, Jésus en colère, la Vierge pleurant dans les églises du Midi, de la Vendée, toute la fantasmagorie nécessaire pour pousser les paysans à la révolte, aux massacres.
« L'Assemblée voulait encore donner 33,000,000 de pensions aux moines et religieuses, 12,000,000 de pensions aux ecclésiastiques isolés, etc. Elle eût porté le traitement général du clergé à la somme énorme de cent trente et trois millions ! qui par les extinctions se fût réduite à la moitié; c'était faire largement les choses. Le moindre curé devait avoir (sans compter les logements, presbytères^ jardins) au moins i ,200 livres par an. Pour dire vrai^ tout le clergé (moins quelques centaines d'hommes) eût passé de la misère à Taisance, en sorte que ce qu'on appela la spoliation du clergé en était Tenrichissement. »
Les actes de TÂssemblée constituante furent donc la traduction exacte, l'application consciencieuse de ses idées. Â ces législateurs, tous plus ou moina fils de leur siècle et philosophes^^ l'idéal du moyen âge — le prêtre individu exceptionnel et inviolable — échappait complètement. Ce qu'ils comprenaient^ ce qu'ilsvoyaient,c'étaitla fonction sociale à laquelle était appelé le sacerdoce, et ils s'occupaient d'en faciliter l'exercice, tout en ne négligeant rien pour mettre cet élément passablement retardataire et réfractaire en harmonie avec la nouvelle cité qu'ils construisaient.
Le salaire qu'ils accordèrent au clergé était une institution, non une compensation. Ils brisaient sans l'egretet sans esprit de retour une vieille machine
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gothique qui leur paraissait hors d'usage ettâchaient d'assurer le jeu d*un mécanisme plus savant, mieux approprié à la société moderne. Etaient-ils dans Terreur, ont-ils eu tort? M. Michelet le pense et d'autres (1) avec lui. o Œuvre faible et fausse » dit-il en parlant de la constitution civile du clergé. « Projet imprudent, » écrit M. Mignet. Mais voici ce que, de leur côté, disent et pensent les doctrinaires catholiques; voici ce qu'imprime un écrivain terne et sans valeur, historien médiocre, membre cependant de l'Académie française, M. de Carné : c H a fallu moins de perversité morale pour préparer les attentats du 21 janvier et du 31 mai que pour élever à coups de mensonges l'édifice de cette Eglise bâtarde qui allait avoir pour conservateurs Gobelet Talleyrand. »
Pour demeurer juste à Tégard des constituants, il ne faut pas oublier qu'ils faisaient des lois, non pour la France de 1869, à qui les dures leçons du Concordat et de la restauration bourbonienne ont profité, mais pour ime France que Ton appelait très^hrétienne et qui l'était encore sur bien des points. La philosophie n'exerçait d'influence que sur une partie de la classe moyenne, elle n'avait point pénétré dans les masses. Les campagnes ne s'en doutaient pas. Â peine aujourd'hui, grâce â des apôtres tels que Jean Macé, Eugène Noël, Auguste Guyard, etc., quelques lueurs timides commencent à filtrer dans nos villages.
Supposez la Constituante enlevant par un coup d'État la seule milice morale alors existante et or-^ ganisée, regardée de plus par les principaux mem-
(1) Voir la remarquable et pressante étude de M. Arthur Âmould, U Prêtre ii VImpât.
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bres de TÂssemblée comme indispensable à l'enseignement, à l'édification de la majorité des Français, et demandez-vous si elle n'aurait pas assumé la plus terrible responsabilité, commis un acte essentiellement contraire à la haute morale politique. 11 est possible qu'à présent le sacerdoce ne soit plus une fonction sociale, encore est-ce une question sujette à bien des distinctions et des nuances et qui vaut la peine d'être examinée de près, mais, à coup sûr/ lorsque la Constituante élaborait la loi sur le clergé, celui-ci était une force morale qu'on ne pouvait négliger dédaigneusement et dont il fallait tenir grand compte.
Quant à la C!onvention nationale, en votant la loi du 3 ventôse an III, qui supprimait le salaire des cultes, tout en affirmant avec la plus grande énergie leur liberté et leur inviolabilité, elle ne fit qu'user du légitime droit de défense. Ce qui dut Tirriter profondément et la pousser à prendre un parti extrême, ce fut la trahison du bas clergé. 11 s'était d'abord montré très-révolutionnaire, et, dès 89, les conservateurs de ce temps-là craignaient que les simples prêtres n'eussent le projet d'instituer une Église militante et démocratique. Un témoin, qui à beaucoup de pénétration joignait peu de libéralisme, encore moins d'enthousiasme, Beugnot, parlant précisément des réunions préparatoires pour les élections de l'Assemblée constituante, dit d'un ton de
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mauvaise humeur qui nous garantit en partie sa véracité :
c lies curés étaient de beaucoup les plus nombreux ... ils apportaient une envie déchaînée contre les moines et contre le haut clergé. Sans nul doute il faut faire la part à d'honorables exceptions; mais en général ces prêtres imprudents et fort ignorants avaient perdu le respect de la chaîne sacrée qui unit entre eux les divers degrés de la hiérarchie ecclésiastique, ils marchaient en aveugles à la conquête des dlmes^ à l'abaissement du haut dergéy à la dispersion des ordres religieux. Si on leur en eût laissé le temps et les moyens, ils auraient établi le presbytérianisme sans le vouloir et sans le savoir. »
Beugnot, gui, cette fois-là, échoua aux élections et ne fut nommé qu*à la Législative, a peint ces pauvres gens singulièrement en noir. Quelques-unes de ses assertions se contredisent entre elles. Il est peu probable, par exemple, que des prêtres qui ne pouvaient réaliser une réforme radicale qu'à Taide des paysans, songeassent à s'attribuer la dîme ai les privilèges des évêques. Rien ne prouve non plus qu'ils fussent si parfaitement ignorants, si inconscients de leur œuvre .
Tout ce que nous avons à retenir du témoignage de Beugnot, c'est qu'évidemment le bas clergé supportait ayec peine, en frémissant d'impatience, la domination de l'épiscopat, et qu'il songeait sérieusement à secouer le joug. Gomment ces dispositions vinrent-elles à changer? Comment le bas clergé, qui devait tout à la Révolution, se retourna-t-il contre elle? Michelet va nous le faire comprendre en quel*ques-uns de ces traits lumineux et profonds dont son génie a le secret.
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« La Révolution a fait deux choses pour le clergé, donné rexistence, Taisance aux prêtres» la liberté aux religieux. Et c est justement ce qui permit à Pépiscopat de les tourner contre elle, les évoques désignèrent tout prêtre ami de la RévolatioD à la haine, au mépris du peuple, comme gagné, acheté, corrompu par Tintérêt temporel. L'honneur et Tesprit de corps poussèrent les prêtres dans Tingratitude ; ils laissèrent la Révolution, leur bienfaitrice, pour Tépiscopai, leur tyran,
Chose étrange, ce fut pour défendre leurs monstrueuses fortun:s, leurs millions, leurs palais, leurs chevaux et leurs maltresses, que les prélats imposèrent aux prêtres la loi du martyre. Tel qui voulait garder 800,000 livres de rente, fit honte au curé de campagne des 1,200 francs de traitement quMl acceptait de TAssemblée.
« Le clergé inférieur se trouva ainsi tout d'abord, et par une question d'argent, mis en demeure de choisir, es évêqces ne lui donnèrent plus un moment pour réfléchir, lui déclarèrent que s'il était pour la nation il était contre l'Église, — hors de l'unité catholique, hors de la communion des évêqùes et du saint-siége, membre pourri, rejeté, renégat et apostat. »
Nous citons un passage, mais il faut lire entièrement ce tome deuxième, Tune des plus fortes parties de V Histoire de la Révoluiion. M. Michelet a vu mieux que personne et flétri avec une éloquente énergie les menées souterraines, les perfidies cléricales qui contribuèrent à précipiter, à redoubler la terreur. En achevant son récit, on ne peut s'empêcher de frémir quand on pense que cette réaction religieuse, un instant vaincue et domptée, va bientôt, grâce à d'apparentes concessions, ressaisir l'inflnence et redevenir toute-puissante.
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Quelles étaient au juste les dispositions de .a majorité des Français à Tégard des idées religieuses, lorsque le premier consul inaugura le Concordat en grande pompe à Notre-Dame de Paris 7 La nation, saisie subitement d'un beau zèle, éprouvait-elle impérieusement le besoin de se prosterner au pied de ces autels que les lumières du zvui* siècle, plus encore que les rigueurs de la Révolution, avaient renversés? Lésâmes troublées demandaient-elles qu'on les ramenât d'autorité dans l'ancienne voie qu'elles avaient naguère si délibérément abandonnée? — Quelques écrivains ont essayé de répondre affirmativement à ces questions, entre autres M. Guizot, qui, au tome deuxième de ses Méditations sur ta retigion chrétienne^ a tracé un tableau entièrement fantastique du réveil catholique et protestant sous le Directoire, le Consulat et durant les premières années de l'Empire.
S'il fallait en croire l'illustre historien et les écrivains qui ont embrassé sa thèse, la France n'attendait qu'un signal pour remplir de nouveau les églises, et la promulgation de la loi du 18 germinal an X, jointe à la publication du Génie du christianisme^ détermina, accéléra un mouvement auquel tout le monde était préparé. Voilà la fantaisie; voyons l'histoire.
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Le conseil des Anciens et les Cinq-Cents avaient oAmmencé par abolir la déportation ou l'emprisonnement contre les prêtres, pour cause de religion ou d'incivisme ; ils avaient, de plus, consenti à ce que le culte ou plutôt les cultes fussent ouvertement pratiqués ; mais, professant au plus haut point la doctrine (qui plus tard devait triompher en partie) de la liberté et de l'égalité des religions, ils s'étaient opposés à toutes manifestations extérieures telles que processions, sonneries de cloches, etc. Les prêtres demeuraient astreints au serment que devaient prêter les fonctionnaires civils. La minorité réactionnaire essaya, dans le conseil des Cinq-Cents, d'obtenir davantage. Un jeune député lyonnais, Camille Jordan, plaida pour l'usage des cloches et proposa de dispenser les prêtres du serment civique. Ces deux motions furent repoussées. Une légère teinte de ridicule s'attacha même, pendant quelque temps, à l'imprudent orateur catholique, qu'on surnomme fordan Carillon^ Jordan-les-Cloehes.
Au fond la France était assez indifférente* Dans les villes le culte était peu suivi. Un certain nombre de villages avaient conservé leurs curés, sans se montrer beaucoup plus dévots pour cela. D'autres, en plus grande quantité, avaient établi des forges dans les églises ou en avaient fait des magasins i fourrages. Nous avons entendu raconter par des vieillards la stupéfaction que les hommes de ce
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temps éprouvèrent lorsque s'accomplit la restaura < tion officielle du catholicisme. Dans plus d'une localitéll fallut littéralement rapprendre aux habitants le chemin de Téglise.
Une nation fatiguée, inaccessible — provisoirement du moins — à toute action, à toute propagande religieuse et qui se prétait d'autant plus volontiers au rétablissement de formes vaines et surannées, qu'elle en sentait Timpuissance et la fragilité; des meneurs sceptiques, des politiques sans scrupule; tels furent les éléments ou, comme on dit en chimie, les agents grâce auxquels on put faire ou refaire une France à peu près chrétienne à la surface, catholique d'atlitude, de langage et par convenance.
On sait la part active que prit Fontanes à la restauration du catholicisme en France. L'article qu'il publia au Monitevr sur le Génie du Christianisme^ le jour même où l'église Notre-Dame se rouvrait à la solennité du culte par un Te Deum d'actions de grâces, est resté célèbre. Eh bien ! voici ce que, peu d'années auparavant, ce même Fontanes, ancien épicurien, ex-matérialiste, revenu de Lucrèce à la Bible et qui, de la Bible devait aller au fameux catéchisme impérial de 1806, pensait et disait en toute liberté.
Revenant le soir d'un cours de Laharpe à l'Athénée avec le jeune de CandoUe, qui se préparait par des études fortes et variées à devenir le grand botaniste que chacun connaît, celui-ci ne put s'empêcher de lui témoigner combien il était surpris de le voir applaudir aux déclamations furibondes de Laharpe contre les philosophes. « Ne vous y trom-
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pez pas^ lui répondit Fontanes, notre but n'est pas de rétablir la puissance des prêtres; mais il faut frapper Topinion publique de l'utilité d'une religion, et ensuite nous avons l'intention de pousser la France au protestantisme . i»
« Je vois encore, ajoute Gandolle dans ses curieux Mémoires d^où nous tirons cette anecdote, la place de la rue Saint- Honoré où il me tint ce propos. Ge que je venais d^entendre ne me permit pas de lui donner la moindre confiance; je demeurai d^ailieurs convaincu que le poète ne tenait pas à penser ce qu*il disait, et je ne cherchai nullement à continuer mes relations avec lui. Ge propos mest revenu quelquefois à Tesprit lorsque, vingt ans plus tard, le même Fontanes refusait de me nommer recteur à TAcadémie de Montpellier par le motif que je suis protestant. »
Le témoignage du savant genevois rejoint et confirme indirectement la fameuse parole de Napoléon, qui nous a été transmise par le Mémorial de Sainte- Hélène et dont on a quelquefois contesté l'authenticité : « En 1802, il n'a tenu qu'à moi de faire la France protestante. » Vers cette époque, en eflfet, on pensa beaucoup dans les régions gouvernantes et administratives à donner la préférence au protestantisme sur le catholicisme. La plupart des hommes qui entouraient le premier consul, et Bonaparte luimême, étaient profondémentimbus des idées du xvm^ siècle. Le protestantisme leur apparaissait, au travers des revendications éloquentes de Voltaire en faveur des Calas, comme un minimum de religion, et aussi comme le culte dont les formes se rapprochaient le plus de l'indépendance et de l'austérité philosophiques.
Ajoutez à cela que dans la religion réformée l'organisation ecclésiastique est beaucoup moins compliquée, le caractère sacerdotal beaucoup moins marqué que dans la communion catholique. Adopter le protestantisme, c'était donc en quelque sorte séculariser la religion et se délivrer une fois pour toutes de l'insupportable antagonisme du spirituel et du temporel.
Mais à côté des avantages que nous venons d'énumérer, ce parti offrait de graves inconvénients, surtout pour quelqu'un qui projetait, à courte échéance, de rétablir le pouvoir monarchique plus puissant, plus inviolable que jamais. Le libre examen, qui est son principe constitutif, la simplicité de son culte qui peut plaire aux philosophes, mais qui manque du prestige nécessaire pour éblouir et enivrer les foules, les pompes de TÉglise catholique qui rappelaient naturellement le souvenir de l'antique pouvoir absolu, toutes ces raisons venant à se réunir et se prêtant une mutuelle force, condamnaient d'une manière irrésistible le protestantisme dans l'esprit du futur César.
Gomme il s'inquiétait fort peu de la nature ou de la qualité de la foi, et qu'il voyait surtout dans la religion un moyen d'action, un ressort de gouvernement, un instrumentum regni, il devait incliner vers la forme qui frappe le plus l'imagination, vers les théories qui, au lieu de développer, de fortifier
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rindividu^ rabaissent, le brisent, Tanéantissent. L'église apostolique et romaine était son fait. Après quelques incertitudes, quelques tâtonnements, il en demeura convaincu et, offrant son alliance au clergé, il le prit sous sa protection.
Ce n'est pas que son dessein fût en aucune façon de remettre le clergé français sur le pied où il était avant 1789. D'abord Napoléon^ qui avait été enthousiaste de Rousseau et ami de Robespierre le jeune, ne pouvait, en dépit de ses velléités, de ses visées à la Gbarlemagne, concevoir le sacerdoce comme le faisaient un Louis IX et un Louis XIV. Les souvenirs du Vicaire savoyard tempéraient et refroidissaient son orthodoxie de fraîche date* Ensuite l'instinct du souverain moderne se déclarant en lui et se manifestant dans les fréquentes incartades de son humeur fougueuse, lui inspirait de l'horreur pour tout ce qui pouvait ressembler, de près ou de loin, à la reconstitution d'un ordre indépendant et presque autonome, au milieu d'un État égalitaire, c'està-dire où chacun était également soumis.
Il ne fut donc nullement question de rendre au clergé son ancien mode d'existence, sa faculté d'acquérir des biens ou de recevoir des dotations. Aux yeux de l'Empereur, le clergé, considéré comme un des trois ordres constitutifs de la nation, avait fait son temps et ne pouvait renaître. Il devait désormais, aussi bien que la magistrature et l'Université, exercer une fonction politique plus encore que sociale. De là découlait inévitablement l'idée d'un salaire; mais cette idée, ainsi qu'on le voit, ne prenait point sa source dans les pensées élevées qui avaient inspiré la Constituante. Â côté de ses magistrats, de
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ses professeurs et de sa garde, Tempereur se ménageait Fappui d'une milice active, insinuante et dont il se flattait de modérer la puissance, justement parce qu'il tenait, selon l'expression proverbiale, les cordons de la bourse.
Ceci nous explique les tiraillements, les déchirements auxquels donna lieu la conclusion du Concordat. Consalvi, Caprara, Pie VII, représentants du principe ecclésiastique et fidèles à l'antique conception du sacerdoce, ne se pliaient qu'en gémissant et sans y rien comprendre à cette nouvelle discipline qui faisait du ministère sacerdotal une variété du fonctionnarisme, de Tévéque une sorte de préfet religieux, du curé une manière de commissaire de police spirituel. Ils résistèrent, furent vaincus, brisés; un état de choses bâtard, louche, équivoque et qui, avec des modifications à peine sensibles, a duré jusqu'à présent, parvint à s'établir et domina.
Le clergé français, depuis cette époque, se trouve dans une situation doublement fausse. Il est l'ennemi de la Révolution sur laquelle il se flatte de prendre tôt ou tard une terrible revanche; et il n'a jamais été l'ami sincère ni le serviteur fidèle des gouvernements qui se sont succédé depuis plus de soixante ans, parce qu'il a très-bien vu que les caresses de ces gouvernements à son égard étaient intéressées, et qu'ils voulaient user à leur profit de éon influence, sans jamais lui laisser la possibilité de reconquérir sa primitive splendeur.
C'est ce qui fait que les affectations pieuses et la dévotion machiavélique des modernes souverains n'auront jamais raison de l'inflexible ambition théocralique et n'aboutiront, en définitive, qu'à des paix
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boiteuses, à des alliances sans cesse troublées et incertaines. SifU ut suîU aut non sint^ répondait Ricci à Clément XIV, en parlant des jésuites, — qu'ils soient comme ils sont ou qu'ils ne soient pas. Ce mot, s'appliquant au clergé en général, est profondément vrai. Depuis le Concordat, il n'est pas ce qu'il doit être, il s'agite et se débat dans une situation fausse , douloureuse, qui l'aigrit, qui exaspère tous les catholiques. Pris entre la Révolution qui le nie, le progrès qui l'élimine et les gouvernements qui l'exploitent^ il n'est à l'aise avec personne et rencontre partout des ennemis.
Sans doute il y a des moments où les besoins de la défense l'exigeant, le goût de la persécution, l'amour du bras séculier se réveillant subito^ le clergé se jette dans les bras du pouvoir avec des effusions touchantes, et contraint au silence un Senaricour, un Lamennais ou un Proudhon. Mais ces services qu'on demande au pouvoir impliquent la reconnaissance de son autorité, et s'il a la complaisance de briser la plume d'un philosophe mal pensant, il peut aussi (cela s'est vu) avoir la fantaisie de réprimander un évêque.
En somme, le Concordat qui a blessé jusqu'au vif, jusqu'au cœur, la France raisonneuse, libre penseuse, éclairée, n'a pas davantage satisfait le clergé, et ne pouvait à aucun point de vue le satisfaire. Comment avez^vous trouvé la cérémonie? disait le premier consul au général Delmas, le jour du Te
Deum. — Cétait une belle capueinade, répondit celui-ci, il n'y manquait qu'un million éF hommes qui wU été tués pour détruire ee que vous rétablissez.
Voilà Topinion de la France nouvelle spirituellement et durement exprimée par un soldat de l'armée du Rhin. Maintenant voulez-vous savoir ce qu'on pensait à Rome d'où nos évéques allaient désormais recevoir le mot d'ordre ? Lisez le très-intéressant, le très-instructif ouvrage de M. le comte d'Haussonville, F Église romaine et le premier Empire^ et vous verrez que ce qui paraissait aux incrédules, aux libres penseurs le triomphe même du papisme, était considéré par les cardinaux et par le souverain pontife comme l'abomination de la désolation.
Il y avait d'ailleurs dans la loi du 18 germinal une disposition qui devait paraître à un homme pénétrant et bon logicien tel que Gonsalvi, radicalement destructive des faveurs abondamment et bruyamment concédées au catholicisme. Un article de cette loi reconnaissait la religion protestante comme légitime et la salariait. Â coup sûr, il ne faut pas attribuer cette mesure à un libéralisme exagéré. Napoléon, se conformant exactement à son principe, qui était de ne laisser aucune force morale en dehors de l'action de son gouvernement, rencontrait sur son chemin le protestantisme , le classait , le numérotait et le payait ; rien de plus simple.
Ce qui désolait les prélats romains et ce qu'ils découvraient avec cette clairvoyance que donnent l'instinct de conservation et une implacable inimitié, c'est que la reconnaissance légale du protestantisme, impliquant dans un délai prochain celle de l'israéli-
tisme,. posait en principe l'indifférence et méme^unR sorte de supériorilé de TÈlat à Tégard du spiriluel.
Reconnaître et payer deux religions, demain trois^' après-demain peut-être plusieurs^ c'est avouer qu'on n'en regarde aucune comme incontestable, infaillible, révélée ; substituer le point de vue politique au point dé vue religieux; éliminer la question de foi et mettre à la place une question d'organisation sociale.
Malgré bien des faits qui semblent donner un démenti à la logique, on peut dire que depuis là loi de germinal au X il n!y a réellement en France que des opinions religieuses, entretenues et protégées parFËtat, mais non des religions dans l'ancien et rigoureux sens du mot.. Égales devant le budget, égales de vaut la loi, elles sont censées aussi, en vertu d'une conséquence inévitable, 'être égales diavaut la vérité. Qu'un tel aveu soit incompatible avec l'essence des orthodoxies et des théocraties dont la pré* tention est de renfermer l'absolu dans leur sein et de le posséder seules, cela est possible; mais nous n'y pouvons rien. Ce que nous savons de science certaine, c'est qu'on fait indirectement cet aveu en acceptant pour vivre tant bien que mal l'argent de l'État, concurremment avec telle religion rivale ou ennemie; on consent à se placer sur le terrain du conditionnel et du relatif.
Tout le monde voit que ce principe, bien compris,
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doit) dans un av^r que nous regardons comme prochain, apporter à la liberté de penser de nouveaux moyens d'action et de précieuses garanties. En effet, si les opinions religieuses sont considérées comme égales entre elles, c'est-à-dire comme des routes probables, mais non certaines, pour arriver au vrai, pourquoi les opinions philosophiques ne jouiraient*elles pas à leur égard du môme bénéfice d'égalité? Le croyant et le philosophe ne diffèrent que par la méthode qu'ils emploient. L'un et l'autre sont des chercheurs inégalement satisfaits du résultat de leurs recherches et plus ou moins faciles à contenter, voilà tout.
Aucun d'eux n'est fondé à s'arroger un droit sur la façon dont le voisin ou l'adversaire manifeste ses conceptions, et l'Ëtat, lorsqu'il vient an secours du croyant contre le philosophe, commet une faute de logique.
Ajoutons que, dans le cliamp de la polémique et de la dispute, toute croyance salariée et protégée est extrêmement faible. Il n'y a que les communions libres qui soient réellement persuasives, parce que pour subsister comme pour convaincre, elles n'attendent rien que d'elles-mêmes.
Ce qui manque aux fjglises actuelles, c'est la foi en elles-mêmes, en leur solidité, en leur avenir. Ceci a l'air d'un paradoxe ; pourtant, rien n'est plus
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vrai. Comme les autres fractions de la société, elles ont subi à la longue, et plus qu'elles ne veulent l'avouer, l'action énervante du pouvoir. En somme, il est doux d'être payé, d'être protégé, que Ton ait raison ou tort, d'insulter librement ses adversaires, et d'être en mesure de leur faire ordoimer le silence quand ils s'avisent de répondre. Ce sont là des avantages réels et qu'on ne saurait nier.
Sans doute le clergé catholique n'a pas renoncé et ne renoncera jamais à reconquérir son ancienne situation, il nourrira toujours des desseins chimériques qui s'allieront naturellement avec les rancunes de l'ancien régime et se traduiront en attaques sourdes ou déclarées contre les institutions modernes ; mais, d'autre part, il ne faut pas oublier que les prêtres d'aujourd'hui, ainsi que leurs prédécesseurs plus ou moins immédiats, ont été élevés sous la discipline inaugurée par le premier Empire. Ils voient bien dans leurs rêves, mais ils ne connaissent que par tradition, les immenses richesses que possédait l'ancienne Église de France, et ils ne peuvent les regretter avec autant de vivacité que ceux qui en avaient joui. Ravoir le prieuré est demeuré , comme au temps de Paul Louis Courier, la grande affaire; toutefois, ce prieuré que l'on voit tantôt derrière les brouillards du passé, tantôt à travers les mirages de l'avenir, et quirecule incessamment, finit par sembler quelque chose de singulièrement hypo^ thétique, d'aléatoire, de quasi fabuleux.
On se dit qu'après tout si les grasses prébendes des chanoines avaient du bon, un coquet presbytère, nne agréable cure, une manne administrative qui descend chaque mois, non pas du ciel, mais du mi-
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nistère descaltes, ne sont pas noa plus à dédaigaer, et, sans pactiser avec Bélial et Sataa, c'est-à-dire avec les gouvernements dont TorigUiei quoi qu'ils fassent, est marquée du cachet révolutionnaire, tout en réservant son cœur, ses prières et ses vœux pour les princes légitimes qui ne manqueront pas de redonner le prieuré , on attend patiemment de meilreurs jours en vivotant avec Targent des usurpateurs, quitte à les appeler en chaire Pilate ou Hérode.
Une dernière raison d'une importance capitale empochera de plus en plus le catholicisme , et même, dans une proporlion moindre , le protestantisme orthodoxe, de demander la séparation de l'Église et de l'État autrement que du bout des lèvres et comme passagère tactique d'opposition. Cette raison, c'est que si cette séparation venait un jour à avoir lieu, il faudrait se compter sérleusemeat, voir combien: on est en réalité, non plus devant le budget, mais devant l'autel et le tronc de la paroisse.
Adieu alors les calculs fantasmagoriques à la Dupanloup! Adieu ces fameux deux cent millions de catholiques qui, à chaque discussion nouvelle, interviennent pour les besoins.de la cause comme les huit millions d'électeurs de M Rouher ou, pour prendre une comparaison moins noble mais plus juste, comme les comparses que Ton groupe au fond d*un théâtre pour simuler une armée. Adieu même
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les majorités si parfaitement indifférentes au point de vue religieux, que M. Guizot et ses amis traînent au scrutin, en leur persuadant que les protestants libéraux sont d'affreux révolutionnaires et qu'il faut à tout prix comprimer im mouvement si dangereux.
C'est, on peut en être certain, devant cette perspective que reculent les Églises constituées ; c'est là ce qui les arrête dans leurs velléités d'indépendance ou de conquête. On a fini, tant bien que mal, par se faire un lit sur lequel on repose, on sommeille assez agréablement. Quel serait le réveil? En face .de quelle situation vraie se trouverait-on?
En dehors de ce qu'on peut appeler les croyants positifs, en dehors des fervents et passionnés fidèles qui forment le noyau de chaque communion, il y a, selon une législation plus autoritaire que rationnelle, trois classes de personnes ou d'esprits, comme vous voudrez, qui sont chargées de concourir à l'entretien des Églises officielles. Ce sont : 1» les croyants qui croient à autre chose que ce qu'enseignent les religions reconnues par l'Ëtat; 2'' les incrédules ; 3^ les indifférents. Or, il est de toute évidence que si le budget des cultes venait à être supprimé, les personnes qui appartiennent à ces trois catégories s'empresseraient, au lieu d'employer leur argent à un usage qui les blesse ou pour le moins leur parait profondément inutile, de le consacrer à une autre destination.
Les libres croyants pourraient, s'il leur en prenait fantaisie, instituer un culte à leurs frais, les incrédules subventionneraient des cours scientifiques; les indifférente, n'étant plus intimidés ni fascinés
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par le prestige que ralliance et le concours de l'État prêtent en France aux personnes et aux choses, garderaient leur argent dans leur poche et se réjouiraient d^étre affranchis d'une foule de servitudes tracassières et de cérémonies coûteuses.
Voilà, il en faut convenir, trois grandes sources de revenus taries d'un même coup. On conçoit qu'à cette vue les divers sacerdoces et principalement la hiérarchie catholique si nombreuse, si compliquée, si surchargée de superfétations et de fonctions parasites, partant si onéreuse, fassent la grimace et se refusent à franchir un pas si décisif. En effet, une telle réforme, en diminuant les charges de la nation, introduit un peu, comme on dit, le diable dans leur bourse. Mais si cela se comprend au point de vue de rintérét, on ne saurait ni l'accepter, ni l'excuser au point de vue qui seul doit préoccuper des hommes de foi et de prière, nous voulons dire au point de vue religieux.
Ciomment! une occasion sans pareille s'offre à ces hommes de séparer le bon grain de Ti vraie, de savoir au juste quels et combien ils sont, d'évaluer exactement leurs forces, et ils préfèrent rester dans l'indécis, dans l'indistinct I Ils sont mis en demeure de subsister, moins richement peut-être, mais, dans tous les cas, plus dignement, avec le seul argent des fidèles, et ils ferment volontairement les yeux pour continuer de recevoir la menue ou la grosse monnaie des indifférents, des incrédules et des libres croyants ! Ont-ils donc peur de la lumière î Rôventils de vivre éternellement dans Téquivoque et d'en proûter? Une semblable conduite, des fins de non-
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recevoir si peu plausibles, sont, avouons-le, de na« ture à justifier tous les soupçons.
Quant à nous, si nous avions Thonneur d'appartenir de cœur et d'ardente croyance à Tune des Églises constituées, il nous semble que la situation actuelle et l'avenir se présenteraient à nous sous un tout autre aspect. Dans cet éloignement des tièdes, des adversaires philosophiques ou religieux, nous verrions un allégement, non une perte. Nous serions heureux de pouvoir dire à l'État : Peeunia tua tecum sit^ et de subsister dans notre pauvreté allègre et fière , par les simples ressources de la charité , grâce à l'exaltation d'une foi plus pure, rajeunie, renouvelée. Nous pourrions même, obéissant à un pressentiment non exempt d'exagération et qui aurait cependant son côté vraisemblable, entrevoir dans cette crise décisive, dans ce rappel du christianisme à ses conditions initiales, à son essence primitive, une possibilité de renaissance, une transformation inespérée, une palingénésie glo<rieuse.
Ce sont là, notez -le bien, des vœux très -orthodoxes, et nulle ironie ne se mêle à nos paroles. Comme la séparation de l'ËgUse et de l'État a généralement été demandée en France par les philosophes, les libres penseurs dans un intérêt particulièrement laïque et de pure civilisation, on attribue volontiers à ceux qui sollicitent cette grande mesure des intentions directement hostiles à l'égard des communions établies. En cela, on se trompe.
Les âmes sincèrement religieuses ont tout autant de raisons et d'aussi bonnes que les esprits nettement
et carrément philosophiqaes pour désirer celte séparation. S*il est un croyant dont la foi n'ait jamais fait Tombred'un doute, c'est le pieujt, l'austère, l'incorruptible Vinet, Eh bien! Vinet, qui, certes, n'était pas tendre pour les philosophes et les révolutionnaires, a passé sa vie à réclamer l'indépendance de l'Église vis-à-vis de l'État. Il ne voyait de garantie, de dignité, d'avenir, de vie morale, que dans cette distinction absolue entre le temporel et le spirituel.
Il eût préféré un troupeau de vingt fidèles , m^is de vingt fidèles sérieux, dévoués, absolument croyants , au gouvernement d'une do ces vastes agglomérations d'incrédules et d'esprits forts dont se targuent si superbement et avec si peu de raison . nos seigneurs les évêques. Il est vrai que Vinet lui-même était un croyant dans toute la force du mot, qu'il n'entrait point dans le jeu des partis, qu'il ne se prétait à aucune tactique mondaine ou politique; il n'était altéré que du vrai, avide que de la lun)ière. Ce n'est pas lui qui, pour ménager une position compromise, se fût accommodé d'une situation équivoque. En tout et avant tout, il allait droit A U réalité, dût-èlle le réduire en poudre! ^
On a peur aujourd'hui de la réalité, et plutôt que de la regarder en face, plutôt que d'en accepter franchement, courageusement les conséquences, on
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tâtonne, on biaise^ on met en avant de vains prétextes ou des faux-fuyants risibles; on se raccroche à toutes les branebes et, dans l'excès de la frayeur, on bâise la main qu'on voudrait mordre, parce qu'elle seule peut encore retarder ou ajour< ner Févénement qu'un destin inéluctable amènera.
Nous tenons là le nœud gordien, qu'il faut le plus promptement possible, sous peine de déchéance politique et sociale, dénouer ou trancher. Avant de discuter la question religieuse, voyons d'abord de quelle religion nous sommes et si nous sommes religieux. Enlevez aux cultes actuellement reconnus le . secours des finances publiques et rendez-les à leur vrai mode d'entretien, qui est la souscription spontanée; vous serez fixé tout de suite, à n'en pas douter, sur leur importance respective, leurs moyens d'action, leurs chances de durée, leur degré de vitalité. Si nous voulons nous y reconnaître un peu et cesser d'errer -dans les ténèbres, il faut que cette grande et suprême épreuve soit loyalement tentée. Il ne s'agit ici, encore une fois, ni de nos vœux, ni de nos espérances personnelles, ni de nos conceptions particulières; quel que soit le résultat, et dût le catholicisme émancipé être dix fois plus riche, plus fort, plus remuant qu'il ne l'est sous le présent régime, nous aimons mieux tout, — confiant que nous sommes dans les vertus de la liberté, — que Tincertitude, l'équivoque, les subtilités meurtrières et le mensonge.
Raisonnons maintenant dans l'hypothèse d-une modification grave apportée par cette réforme dans la manière d'êti'e des Églises constituées. Il est clair
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que, parmi ces Églises, les plus atteintes, les plas malades, celles à qai cette simplification budgétaire portera un coup terrible, seront nécessairement celles qui disparaissent en quelque sorte sous le poids d'une hiérarchie écrasante. La question d'argent intéresse donc le catholicisme plus que le protestantisme orthodoxe, et celui-ci à son tour plus que le christianisme libéral. Ou, pour mieux dire et à parler net, ce qui est en jeu et en péril, ce ne sont point les religions mais les sacerdoces, chose fort différente ; et plus les sacerdoces sont compliqués, plus ils ont empiété sur les religions, plus aussi, par une juste conséquence, ils sont menacés et caducs.
Les sacerdoces existants soulèvent contre eux deux sortes de griefs. D'abord, malgré la différence plus apparente que réelle des formes et des rites, ils sont les héritiers et ils ne demanderaient pas mieux que d'être les continuateurs ou les restaurateurs des antiques théocraties. Malheureusement pour eux, l'humanité a la mémoire longue, elle se souvient surtout fort bien, comme Panurge, des mauvais traitements qu'elle a reçus, et elle n'a pas envie de laisser recommencer sur son dos, tn anima vili, les expériences du passé.
En outre, leurs partisans auraient mauvaise grice à se le dissimuler, les sacerdoces coûtent e^çtirémement cher, et il est incontestable que la société actuelle, disons même, pour être sincère jusqu'au bout, la nation française est singulièrement pauvre. Le culte catholique à lui seul absorbe 48 millions de francs, tandis que le budget de l'instruction publique ne s'élève pas à 22 millions. Ces dures véri-
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tés finissent par impressionner désagréablement les cerveaux les plus tranquilles, les plus résignés.
Le temps n*est pas loin peut-être où chacun se demandera dans son for intérieur : Pourquoi tant et de si coûteux intermédiaires entre Dieu et moi? Ai-je besoin de prodiguer l'argent pour que les prières qui s'envolent de mon âme et de mes lèvres montent jusqu'au Père céleste? Avec mon obole on bâtit des églises où je ne mets jamais les pieds, et Ton achète des zouaves au pape qui n'en a pas besoin, puisqu'il est vicaire d'un Dieu de miséricorde, et que ce Dieu a réprimandé saint Pierre pour avoir tirée l'épée. Toute réflexion faite, je garde ma foi avec mon argent et je supprime le prêtre. Si pour- •^ant quelque bon pasteur, quelque prophète annont\mt l'Évangile de la civilisation et de la liberté vient à passer le seuil de ma demeure, je le recevrai, comme firent jadis les sœurs de Lazare, et je ne plaindrai ni le banquet pour lui faire honneur, ni l'or pour l'assister. C'est ainsi que je conçois mes frais de culte.
Nous nous trompons fort ou ce petit discours est à la veille de se formuler dans plus d'une cervelle. Il s'y murmure déjà sourdement et d'une manière inconsciente. C'est un bon signe et une excellente cliose de toutes façons que cette tendance au culte intérieur et à la religion directe. L'intensité et l'extension du sentiment religieux devront, si les leçons de la logique et de l'expérience ne sont pas
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menteuaes, marcher du même pas que l'émancipation des Églises. Il y aura moins de dévots et de dévotes au sens étroit du mot, moins de gens attachés, asservis à un immobile Credo^ par des raisons souvent mondaines et intéressées^ mais il y aura, nous l'espérons, un plus grand nombre de ces croyants qui sontd^autant plus inébranlables que leur choix réfléchi a été pleinement libre.