AVANT-PROPOS IX
comment on pourrait s'y prendre pour rendre moins pénible une transition désormais inévitable. Le débat légal» la participation progressive du prolétariat à la gestion des afibires, la réduction graduelle des dépenses, le renoncement aux vaines convoitises, aux puériles satisfactions du luxe, la sincérité dans l'enquête sociale, l'ordre fondé sur la libre activité humaine, la piété d'autant plus efficace, d'autant plus respectée que les garanties de la pensée indépendante seraient au-dessus de toute atteinte : tels sont les moyens qui m'ont paru praticables, et qui, dans tous les cas, sont dignes d'être examinés, sérieusement. Les agonies ne sont supportables que lorsqu'elles conduisent à des renaissances. Abrégeons ce douloureux et dangereux passage. En cette occurrence décisive, notre salut, sachons-le bien, ne dépend que de notre intelligence et de noire volonté.
Saint-Gloud, 4 octobre 1869.
LÀ
Toat petit prince a des ambassadeara.
Tout marquis veut avoir des pages.
La Fontaine.
Quittons cette fausse opulence qai n'en impose plus à personne.
Balzac.
LÀ
« Mauvais signe, dit le médecin à M. de Pourceaugnac, lorsque le malade ne sent pas son mal. » Plus mauvais signe encore, ajouterons-nous, lorsque le malade, sentant vaguement son mal, ne veut ni en connaître la cause, ni en chercher le remède, ni surtout en entendre parler. Telle est précisément d rheure qu'il est la disposition morale de la petite bourgeoisie en France. Insensiblement, avec une résignation voisine de l'inertie et que l'irréflexion entretient, avec le mutisme du découragement suprême» elle se laisse glisser dans la mort.
La voix qui rompra le silence, dévoilera les plaies secrètes, indiquera les moyend efficaces, héroïques de guérison, ne sera pas bien accueillie; il faut s'y attendre. Ceux en faveur desquels elle s'élèvera, seront les premiers à la blâmer. On pardonnera difficilement à l'indiscret assez malavisépour venir
4 LÀ t>Ët'lTË BOURGEOISIE
déranger une si belle ûa, si décemment et proprement arrangée. Gomment! on avait réussi, tant bien que mal, à dissimuler les misères, les angoisses de la situation, on était à la veille de s'éteindre en paix ; on ne se permettait pas la moindre réclamation, la plus légère plainte, pas un soupir ; et voilà que, cédant à un zèle inopportun, un esprit, sincère sans doute, mais évidemment incapable de résignation, ne craint pas de déroger à la majesté de ce douloureux silence en mettant au grand jour tout ce qu'on voulait cacher, en confessant hautement tout ce qu'on voulait taire.
Non, certes, je n'ai pas hésité une minute, car ce qui presse le plus, c'est d'échapper à ce silence funeste, — silence de vanité, notez-le bien, nullement de dignité — et qui par conséquent n'a rien de majestueux ni même de respectable. La résignation se comprend, lorsque les circonstances contraires arrivent, ensemuUipliantet s'accumulant, à constituer ce qu'on appelle la force majeure. La responsabilité se trouve alors en quelque sorte dégagée et, comme dit le proverbe, à Vimpossible nul n'est tenu. On peut en semblable occurrence s'envelopper de son manteau comme d'un suaire et attendre la mort avec le stoïcisme du philosophe ou la fierté du sauvage. Maisici^ rien de pareil. Il n'y a ni force majeure à invoquer, ni responsabilité (ainsi qu'on le voudrait bien) à dégager. Si l'on meurt, c'est de plein gré, par inintelligence et parce qu'on s'acharne à la poursuite d'un faux idéal ; si l'on se tait, c'est, je le répète, au nom d'une vanité mal entendue que résume clairement ce triste dicton bourgeois : il vaut mieux faire envie que pitié.
Singulière idée, en vérit<S peu digne à coup sûr de so loger dans une cervelle humaine et d'y exercer quelque influence. C'est elle pourtant, il faut le reconnaître, non sans une certaine humiliation^qui, depuis longtemps déjà, inspire et règle la conduite de la petitebourgeoisie. Si pressante, simenaçante que soit la réalité^ sauver les apparences est toujours le grand souci, la préoccupation dominante. On se tirera d'affaire plus tard, n'importe comment ; tout d'abord, n'ayons pas l'air pauvre ou noua serions perdus* Conservons le décorum. — Hélas I c'est ce maudit décorum qui nous paralyse et nous étouffe!
Soyons juste cependant et ne mettons pas tout sur le compte de la vanité bourgeoise. Nous avons et nous aurons encore assez de reproches à lui faire, pourne lui en adresser que de strictement mérités. Assurément l'ambition de ressembler à plus riche que soi^ malsaine et sotte émulation, est une des causes principales de ce culte du décorum, mais elle n'est pas la seule.
Accoutumé à sacrifier aux apparences (ce qui devrait lui apprendre à n'en pas être dupe), le public les exige chez les autres. Il en fait une condition de crédit ; il y voit ou du moins affecte d'y voir une garantie de moralité.
L'autorité n'est pas exempte de ce travers. Il est possible qu'en théorie elle recommande aux employés, aux fonctionnaires, la vie simple et modeste, mais dans la pratique, dans la réalité, elle attache beaucoup d'importance à ce qu'ils tiennent un certain rang, à ce qu'ils soient logés, vêtus, meublés avec quelque éclat et quelque ostentation. Ce n'est pas quç — comme elle le devrait faire en bonne logiquç
6 U PETITE BOURGBOfSIl
— elle augmente pour cela leurs appointemoits ou leur assure de nouvelles ressources. Elle obéit à la tendance générale, sans en prévoir les suites, sans songer aux charges que cette tendance impose aux petits et aux pauvres, sans se douter des éventualités qui peuvent surgir d'un tel état de choses.
Le professeur ayant femme et enfants, qui gagne deux mille quatre cents francs, Remployé marié dont les appointements ne dépassent pas dix-huit cents francs, peuvent-ils se loger, se vêtir, se meubler d'une manière aussi simple, aussi peu coûteuse, que le fait tel ouvrier à qui cependant son travail rapporte dix ou quinze francs par jour ! Peuvent-ils mettre une blouse même dans leur intérieur pour épargner et ménager leurs vêtements ? Que dirait monsieur le proviseur ou monsieur le chef de division si, frappant à la porte de son subordonné, celui-ci lui venait ouvrir en blouse ou en manches de chemise ? L*honorable supérieur s'évanouirait sur le palier et moi-même, rien que pour avoir fait cette hypothèse audacieuse, je me sens troublé et tout pâle d'effroi ! Que sera-ce, si faute d'espace et d'argent, comme cela se voit tous les jours, le ménage est réduit à n'occuper qu'une ou deux chambres, à faire de la même pièce le cabinet de travail du mari^ la salle à manger, la chambre à coucher ? Voilà ce qu'un chef d'administration ne saurait voir qu'avec répugnance, avec mauvaise humeur.
Je passe sous silence les soirées officielles, les dîners priés et tous les faux frais qu'ils comportent. La voiturede place qu'il faut prendre pour peu que le temps soit mauvais ou le logis du patron trop éloigné ; la piécette blanche qu'on glisse au domestique
chargé des paletots et des chapeaux ; le petit cadeau de rigueur à la fia de l'année, la boUe de pastilles de chocolat ou le sao de marrons glacés ; les gants qui se salissent si vite, qui, mal cousus, trQmpeni la confiance et doivent être remplacés sur-le-champ.
Le vêtement lui aussi a ses tyrannies. S'il n*est irréprochable, sinon d'éléganœ, au moins de frai* cheur et de lustre, il devient un indice accusateur, un révélateur accablant. La médiocrité besoigneuse de la toilette vous enlève jusqu'au mérite do votre exactitude, jusqu'au fruit de votre assiduité. « Â8*tu remarqué, dit le maître de la maison à la maltresse, lonqu'on éteint les bougies, oomme Phabit d^un tel est râpé? Je orois même y avoir distingué une tache ; et quelle coupe surannée I Ne peut-i) donc payer son tailleur ? Ce garçon^-là manque d'ordre, il a quelque vice caché. Peut-être court-il les filles ou boitril de l'absinthe : j^aurai Tœil sur lui. »
Regardez dans un salon ce groupe d'hommes en habit noir. Tous, à bien peu de chose près, si l'on ne considère que le vêtement, se ressemblent, se confonddent. Quel est le pauvre? Quel est le riche? Vous ne sauriez le dire. Il faut (au prix de sacrifiées inou!s chez le malheureux ) que cela soit ainsi. La vanité le veut et aussi, ce que j^appellerai faute de mieux, le besoin de sécurité sociale, ce qu'on couvre d'un mot hypocrite et vague, la nécessité de la considération.
D'ailleurs T autorité n'est pas ici expressément et uniquement en cause. Ses exigences ne sont ni plus fortes, ni plus impérieuses que celles du public. Elle suit un courant qu'elle n'a pas créé. Ce que nous avons dit du professeur, de l'employé, n'est pas moins cruellement vrai de l'avocat, du médecin, de la
plupart de ceux qui exercent des professions censées libérales. Qui hésitera de nos jours entre le médecin logé dans une chambrette, au sixième et celui qui occupe un premier étage, fastueuseraent meublé et décora, sur quelque nouveau boulevard? Le riche appartement commande et emporte la confiance. Quoi ! un homme si bien logé ne serait pas habile ! c'est inacceptable
J'ai vu dans le palais une robe mal mise Gagner gros
a dit La Fontaine dans sa jolie fable des Devineresses. Elle n'est plus guère vraie aujourd'hui cette fable. Tout le monde déserterait avec enthousiasme le galetas pour courir à la chambre tapissée. Chacun le sait et agit en conséquence.
On commence par se procurer, par étaler l'éclatant , l'éblouissant, ce qui jette de la poudre aux yeux. La clientèle viendra si elle veut ; on n'aura rien négligé pour l'attirer. Mais au moins qu'elle ne tarde pas à venir, car on n'a pas le moyen, la possibilité de Tattendre longtemps. Les frais d'installation, de lancement, la réclame, Tannonce ont dévoré le plus clair des ressources du débutant. L'avenir est engagé, escompté; c'est à lui de payer. Et s'il ne répond pas aux espérances conçues, aux promesses faites, la catastrophe est imminente, la ruine certaine.
Ainsi la vanité déjà si naturelle à notre race, aiguillonnée chez la petite bourgeoisie par le désir de paraître aussi riche que l'aristocratie d'argent qui pèse sur elle, est encore surexcitée par les exigences du public. Le luxe notoirement dispropor* tionn^ avec les moyens d'acquérir ou de conserver,
les ressources connues, les recettes probables, ce luxe qui devrait e£Erayer, éloigner, rassure au contraire et attire. L'acheteur pauvre qui à gi*and'peine simule l'aisance, passe devant l'humble petite boutique et va au magnifique, à Fimmense magasin du marchand pauvre aussi, qui s'exténue à jouer l'opulence.
Celui-ci écrasé par les frais de loyer, d'éclairage, etc., lui vendra très-cher des denrées, des étoffes de mince valeur, et ce bénéfice âprement obtenu, arraché, il n'en profitera pas. Mille dépenses parasites, un nombreux personnel à payer, des emprunts à rembourser, des commanditaires à contenter volatiliseront en quelque sorte l'argent entre ses mains. ' Ce qu'il gagnera à droite, il lui faudra aussitôt le rendre à gauche : rien en propre pour sa joie personnelle, pour son accroissement particulier ne lui restera. Triste dupeur, qui de ses duperies n'a que la fatigue, le dégoût, l'écœurement 1 comme les damnées de la fable, il verse constamment son gain et ses ressources dans un abîme sans fond.
Telle est au vrai cette sinistre situation que persdpne n'ose avouer, sur laquelle chacun se tait. J'ai porté la main sur l'arche sainte, démasqué la vanité niaise et maladive qui nous ronge, foulé aux pieds les sacro-saintes apparences et montré qu'elles ne recouvrent que le malaise et la gène. On m'accusera d'avoir ébranlé le crédit, diminué l'autorité de la petite bourgeoisie; mais il me semble que ce crédit est déjà fort ébranlé à lui tout seul parles faillites qui se succèdent sans relâche et sans trêve, et qu'il ne convient guère de parler de cette autotité quand nous voyons quel esprit d'inlérêt et de
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dépendance à la fois s'est emparé d'une classe qui jadis passait pour libérale et désintéressée.
Ce crédit et cette autorité, je voudrais au contraire les relever, les asseoir sur des bases inébranlables ; mais pour oela, il faudrait que la petite bourgeoisie consentit à revenir sur ses pas, à sortir de Timpasse où chaque jour elle se précipite avec une obstination aveugle. Il faudrait qu'elle comprit que son idéal actuel est dangereux et faux ; que les moyens qu'elle emploie pour y atteindre sont ruineux, immoraux, corrupteurs et de plus, — ce qui devrait les condamner sans rémission à ses yeux^ — impuissants à la mener à son but. Jamais d'un pas si décidé on n'a marché à sa perte ; jamais on n'a plus délibérément tourné le dos à la solution nécessaire et salutaire. Posons nettement et brièvement la question.
LHdéal de la petite bourgeoisie actuelle est d'arriver à égaler par la fortune la haute bourgeoisie. C'est une ambition financière plutôt que politique, une convoitise plutôt qu'une aspiration. La bourgeoisie girondine, jacobine, a rêvé )e pouvoir; la nôtreréve tout simplement, toutplatementla richesse et les plaisirs qu'elle donne. Peu lui importe d'être la classe dirigeante, pourvu que d'abord et exolusivenient elle soit la classe jouissante.
Nous verrons tout à l'heure ce que vaut cet idéal, nou-seulement au point de vue de la moralité, — il est jugé d'avance, — mais au point de vue du bon sens, de l'histoire, de la philosophie politique. Passons maintenant à renonciation des moyens qu'on peut mettre en œuvre pour le réaliser. J'en connais un qui est légitime, il n'a que le tort d'être impraticable et aussi le pratique-t-on fort peU| au moins
dans ce but : c'est le travail. Il en est un autre, essentiellement condamnable celui-lé, mais plus séduisant, plus commode, d'un emploi plus facile, conduisant d'un seul trait au pinacle, quand il ne mène pas à l'abîme, et qui semble à la portée de tout le monde : c'est la spéculation, nommons-le de son vrai nom, — le jeu.
A Dieu ne plaise que j'accuse la petite bourgeoisie de mollesse, de fainéantise. C'est une classe inteili-* gemment, infatigablement active. Elle ne recule devant aucune tâche, ne s'étonne d'aucun travail. Pas de vie plus occupée, plus dévorée que celle de rhomme voué aux professions libérales. Le petit bourgeois est extrêmement laborieux. Gela est convenu, entendu, incontestable; on ne se tromper^ pas néanmoins, en affirmant qu'il n'aime point le travail et qu'à l'heure présente il est bien près de le haïr et de le mépriser.
Quel grief a*t*il contre le travail? t^ un seul, mais terrible et qui se rattache 4 ce faux idéal dont je viens de parler : I> irwfmh n^enricbit pas. Voilà ce qui le déprécie, le déshonore presque aux yeux de nos contemporains. Si le but, si le couronn^oient indispensable de la vie est la richesse, surtout la richesse obtenue avec une rapidité en quelque sorte instantanée, il n'y a qu'à s^ndiner deyant ce reproche. Nous tenterions vainement de lui oppaser une réponse de quelque valeur.
Nous ne voulons pas chercher si dans une société moins imparfaite que la' nôtre, dans un mc^ent moins critique et moins périlleuiç, le travail équitablement réparti, convenablement rétribué, ne pounrait pas, ne devrait pas conduire à l'aisance, à
une richesse relative. Nous acceptons le fait tel qu*il apparaît dans sa réalité crue. Oui, le reproche est fondé. En présence de la cherté croissante des vivres, du prix excessif des loyers, de l'augmentation progressive de l'impôt indirect, — et la proportion entre les charges d'une part, les appointements, les émoluments, les honoraires de l'autre ne s'étant pas maintenue, — il est impossible de considérer le travail comme un moyen suffisant et sérieux de s'enrichir. Il empêche le nageur de sombrer ; il ne l'aide point à gagner la rive.
En de semblables conditions, on ne sent du travail que la difficulté, le poids, Pamertume. L'affranchisseur, le libérateur par excellence ne parait qu'un joug de plus, qu'une servitude intolérable. Pourquoi recourir à cette ressource dérisoire, à ce décevant palliatif? A peine, grâce à lui, peut-on, selon l'expression vulgaire, boucher quelques trous, les plus gros, mais par combien d'autres le flot envahissant continue à entrer, à monter. Pendant que Ton se consume en efforts désespérés, qu'on s'acharne aux lourdes besognes, qu'on multiplie les tâches réputées lucratives, qu'on en cherche, qu'on en invente de nouvelles^ le but tant désiré s'éloigne, Técart chaque jour s'accuse davantage.
Ce travail qui ne fournit pas le nécessaire, ne procurera évidemment point le superflu : la chose demeure surabondamment démontrée. Qu'il soit donc honni, maudit et, si Ton ne peut à toute force s'en passer, qu'il reste au dernier rang, instrument accessoire dont on rougit, dont on enrage de se servir. Ce qu'il refuse absolument ou ce qu'il n'accorde à quelques-uns qu'avec une parcimonie révoltante,
une avaricieuse lenteur, on le demandera carrément à la spéculation. Celle-ci est la bonne fée qui convertit en or tout ce qu'elle touche, qui prête aux faibles, aux paresseux, aux découragés^ aux somnolents le tapis magique des Mille et une Nuits, à Taide duquel, sans remuer les jambes, on est transporté en un clin d'œil au pays des rêves et des chimères, au royaume de Cocagne on dans la terre d'Eldorado.
A priori, ce qui frappe et ce qu'on peut affirmer, c'est que les résultats quotidiens ne justifient en aucune manière de si hautes espérances ; bien plutôt semblent-ils propres à mettre les imprudents sur leurs gardes, à corriger les afTolés. Étrange jeu que ce stérile trafic de valeurs, que ce commerce à tâtons, dans les épaisses ténèbres des. fausses nouvelles et des charlatanismes éhontés qu'on appelle la Bourse. Bien étrange, oui! mais non extraordinaire ni impénétrable. Il a cela de commun (et qui devrait faire réfléchir les plus étourdis, les plus emportés) avec tous les jeux de hasard, que ceux-là seuls y gagnent, qui apportent une mise de fonds considérable.
On rit des gens qui cherchent un moyen d e gagner à coup sûr, une martingale, comme on se moquait autrefois des chercheurs de la quadrature du cercle, et Ton a raison. Les niais cherchent une chose toute trouvée, un secret depuis longtemps connu. Lemoyen de jouer sans courir aucun risque est bien simple. C'est d'être d'abord en état de perdre beaucoup, de fatiguer la veine infailliblement changeante, en un mot de pouvoir attendre.
Au jeu, comme à la guerre, la victoire reste aux gros bataillons sur lesquels glissent les plus grandes
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pertes et qui les réparent aisément. Â la Bourse, le résultat final, invariable, inévitable, est toujours celui-ci : le gainpourle riche^ la perte pour lepauvre. Nous venons de montrer à quoi tient rinfériorité de ce dernier dans la lutte, l'inégalité de ses chances, Timpossibilité de son succès. Il ne pbut pas attendre : tout est là.
Sans doute telle valeur aujourd'hui extrêmement dépréciée, mais financièrement bonne et solide, se relèvera quand la manœuvre déloyale qui la frappe n*aura plus de raison d'être. En ce moment, vous atez dans votre tiroir des feuilles de chêne, avant un an, avant six mois peut-être, ce sera de Tor en barre, vous prendrez largement votre revanche. Attendez, -r Je ne puis. Telle échéance pressante, un engagement formel, le terme qui s'approche, que sais-je) Ëst*ce que cela vous laisse votre libre arbitre ? Oa vante le coup d'œil du financier, le sang-froid du calculateur ; mais il n'y a ni sang-froid, ni coup d'oeil qui tiennent contre Timpérieuse nécessiiié. Le plus grand général du monde ne saurait sans soldats gagner la moindre bataille. Otez à Turcaret sa caisse, et voilà l'aigle de la finance petit garçon comme vous et moi. Eh ! parbleu, je vois bien qu'il serait sage de garder cette valeur ; que, dans un temps donné , à bref délai même, elle sera excellente; mais qu'y faire ? Il faut réaliser, ilfaut vendre, vendre tout de suite et à perte : je ne puis attendre,
La spéculation est donc interdite aux petites bourses, sous peine de ruine, sous peine de déshonneur et de mort. Rien ne démopalise vite et radicalement comme le jeu. La mise de fonds, si insuffisante qu'elle soit, il est indispensable cepenj^t, du
iDQinent qu'on s'est jeté daos ce gouffre^ de Ventretenir, de la renouveler. Où prendre, où s'adresser pour cela? Ne parlons point d'économies. Ce serait cruel. Le produit du travail ? A peine s'il alimente le maigre repas quotidien- Reste Texpédient, l'emprunt sous toutes les formes, la chasse à ta piécê de cent 80us^ comme le disait cyniquement — et judicieusement — Murger.
Une fraction considérable de la nation, la majeure partie d'une classe réduite à l'emprunt, ne vivant que de cette triste ressource, cela ne s'était jamais vu I Nous assistons en cet instant à ce navrant et stupéfiant spectacle. C'est un fait nouveau dans notre histoire et des plus significatifs. % Les dettes abrègent la vie, 9 a dit le moraliste, et plus énergiquement encore : c Un créancier est un homme qui emporte un lambeau de notre être. » Belle expression philosophique de la pensée que Shakespeare a incarnée dans le personnage de Shylock et développée sous forme dramatique dans le Marchand de Venise. L'homme qui doit, toujours timide, tremblant, effaré, se sent entravé, paralysé à chaque moment de son existence. N'espérez de lui ni ressort ni fierté ; il est atteint, comme dit le peuple, dans ses moelles.
liUmennais , l'indomptable et invincible Breton, aiinait à répéter ce mot d'un ancien : Celui qui s^est soumis aux choses, finira par se soumetire aux hommes. L'emprunteur se soumet du même coup à l'homme et à la chose. Il est serf de l'argent, serf de celui qui le lui prête, serf surtout de sa propre convoitise pour laquelle il cherche sans cesse de nouveaux aliments. Que serait une nation d'emprunteurs si, par impossible, un phénomène aussi monstrueux pou^
vait se rencontrer ? Une collection d'esclaves tout simplement.
Et quel besoin avons-nous de faire des hypothèses ! Regardons autour de nous, examinons la réalité. L'emprunt tel qu'on le pratique depuis plusieurs années dans la petite bourgeoisie, a déjà créé trois catégories de dépendants.
l^Ceux qui, forcés de renoncer à leur libre industrie ou de déserter leur libre profession, se tournent vers le soleil administratif, demandent une place, entrent dans les bureaux^ grossissent T armée des fonctionnaires.
2** Ceux qui, désespérant de lutter avec la haute bourgeoisie, de l'égaler jamais, de la rejoindre, prennent le parti, peu glorieux mais prudent, de ramasser les miettes qu'elle laisse tomber de sa table, et forment autour des puissants industriels ou des grands banquiers une tourbe servile, une sorte d'empressée clientèle, comme en traînaient à leur suite les patriciens de Rome I De temps en temps le patron jette aux plus affamés, qui naturellement aussi sont les plus obséquieux, quelque menue faveur, quelque intérêt dans une nouvelle entreprise, quelque obligation dans un canal ou un chemin de fer.
3"* Ënôn^ les déclassés. Ceux-là dépendent de tout le monde. Ils sont à qui les abrite, les secourt ou les effraye. Quelques-uns, sentant qu'ils n'ont rien à perdre, ont des velléités d'indépendance, de f^'gnité, de révolte ; mais cela ne va pas loin. Les malheurs qui n'ont point une noble cause, n'engendrent point de nobles résolutions. Le seul sentiment auquel les déclassés restent fidèles, c*est l'horreur, le dégoût du travail. Paresse et parasitisme, voilà de
LA PKTITE BOURGEOISIE 17
boDs recruteurs pour la légion de la basse bohème.
Que deviennent dans tout ceci, je vous le demande, la plénitude et l'intégrité du libre arbitre^ l'alacrité de Tesprit, la hauteur des vues, Paudace de la pensée, Tabsolu désintéressement que commandent les fortes et inébranlables convictions 1 Le professeur, le fonctionnaire, le bureaucrate gouvernemental n*a pas d'opinion même philosophique, même littéraire, ou la cache soigneusement. S'il en soufflait un seul mot, plus d'avancement, la révocation probable. Adieu les appointements au bout du mois, les agréables perspectives de la retraite, la sécurité dans la vieillesse. Le client n'est pas beaucoup plus libre. S*il veut se pousser, faire son chemin, happer quelque bon morceau, il est nécessaire qu'il règle ses opinions, ses paroles d'après les opinions et les paroles du patron. Du moins perd-il à l'égard de celui-ci toute liberté d'appréciation. Que son sens moral approuve ou réprouve les intentions, les plans, les actes du gros bonnet dont le caprice peut le tirer de la misère, il faut, dans l'un et l'autre cas, qu'il s y prête avec une égale docilité.
Étonnez-vous après cela, si, à l'heure qu'il est, le niveau moral de la petite bourgeoisie est sensiblement au-dessous de ce qu'il était sous la Restauration et même pendant la première moitié du règne de Louis-Philippe, avant l'adoption définitive du système Guizot et la mise en pratique effrénée de la brutale maxime : EnricAissez-vous / Abandon ou du moins subaltemisation du travail, recours à la spéculation, déceptions et chutes qu'entraîne celle-ci, nécessité, à la suite de ces désastres, de s'incliner pour gagner le pain quotidien, soit devant le gout
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vernement, soit devant de riches particuliers, mutisme complet, sur les opinions et les croyances, par prudence d'abord, puis par indifférence et incapacité, telles sont dans leur ordre de génération, de succession, les causes qui ont amené la présente décadence de la petite bourgeoisie française.
D'où vient le mal? Etudions-le dans son germe, prenons-le à sa racine. C'est Tunique moyen de le combattre, la meilleure chance de le guérir.
Nous avons signalé, dès le début de cette étude et rappelé à plusieurs reprises, le faux idéal qui trouble l'entendement de la petite bourgeoisie, pèse sur toutes ses décisions^ lui suggère des résolutions contraires à son intérêt et à son génie, la détourne de son droit chemin, la trompe sur son but. Nous avons montré que le moyen employé par elle — la spéculation — pour réaliser cet idéal qui consiste à égaler par l'opulence la haute bourgeoisie, est déplorable, immoral et, par dessus le marché, complètement ruineux; que loin de mener au but, il en éloigue ; qu'au lieu de rapprocher les distances, il les rend infranchissables. Soumettons maintenant cet idéal à un contrôle sévère et rendons-nous compte de sa valeur intrinsèque.
Noua nous abstiendrons de rechercher quelles sont les sources de Timmense fortune de la haute bougeoisie. Il nous suffira de savoir et de dire que, parmi cçs sources, le travail personnel figure dans une proportion extrêmement minime et que si la spéculation joue un grand rôle dans Télévation de notre aristocratie d'argent, cette spéculation n'a pas été tentée dans les conditions dérisoires auxquelles aujourd'hui se soumettent bénévolement les petites bourses. Nous n'examinerons pas davantage si, dans son intérêt bien entendu, la haute bourgeoisie, au lieu de tenir socialement et politiquement les petits bourgeois à distance, ne devrait pas leur ouvrir ses rangs, se recruter, se renouveler parmi eux.
Je me demande si de la grande à la moyenne industrie, du grand au moyen commerce , ce qu'on nomme les mésalliances ne serait pas au contraire la plus politique, la plus sensée, la meilleure des alliances. Le danger pour les aristocraties (je me niets en ce moment à leur point de vue), c'est de tourner promptement, fatalement à l'oligarchie. Elles s'immobilisent, se dessèchent, se pétrifient sur place. Le cercle des mariages se restreint. La petite famille aristocratique se trouve insensiblement séparée de la vaste famille nationale et populaire. Un sang généreux et chaud ne vient pas rajeunir celui qui coule dans ses veines. Elle s'étiole et dépérit par orgueil. Dans tout aristocrate il y a une momie.
Quoiqu'il en soit de ces considérations, un fait demeure acquis à l'observation et à l'histoire, c*est que la haute bourgeoisie, qui voit très-bien les efforts que font les petits bourgeois pour s'élever jusqu'à elle, ne les encourage nullement et barre aussi cap-
tieusement, aussi obstinément que possible le chemin à ces émules trop zélés. Cette précaution ou cette prévention, comme on voudra , remonte déjà assez loin. Ce fut une querelle entre les deux fractions de la bourgeoisie qui amena la révolution de février. Quelle devait être la conséquence de cette fameuse adjonction des capaciiés si ardemment réclamée par M. Odilon Barrot, si durement refusée par les doctrinaires? L'entrée de quelques milliers de petits bourgeois d^ns les collèges électoraux. C'était une soupape ouverte à la révolution, un acheminement qui pouvait alors paraître raisonnable à Fextension du suffrage, une réconciliation momentanée entre rintelligence inquiète et la richesse aveuglée.
Cette seule perspective rendit la haute bourgeoisie inflexible* Montée au pouvoir^ elle avait tiré l'échelle ; elle ne souffrit pas qu'à leur tour et dans la même intention, d'autres s'en servissent. Elle aima mieux risquer une révolution et, en somme, malgré les transes qu'elle a subies et dont elle nous rebat chaque matin les oreilles, elle n'a pas eu trop à s'en plaindre; car, en dépit du suffrage universel, Paccès des principales fonctions, le maniement du pouvoir, la direction des grandes influences sont, par le fait sinon par le droit, bien plus interdits aujourd'hui à la petite bourgeoisie qu'en 1847.
C'est de ce côté-là, petits bourgeois intelligents et pauvres, que vous devez porter la vue ; c'est en ce sens qu'il convient de rectifier votre idéal . La richesse de la haute bourgeoisie vous éblouit et vous cherchez à l'égaler, non-seulement parce qu'elle est de nature à procurer une foule de jouissances dont vous ne faites point fi, mais aussi parce que, cédant
au préjugé national, vous attachez à Tidée de ri* chesse l'idée de supériorité intellectuelle et noiorale. SoulTrez que je vous arrête sur cette pente, car c'est là le principe et la cause de cette erreur dont les conséquences sont si funestes. La haute bourgeoisie est riche, très*riche, je vous le concède ; elle ne dédaigne ni les douceurs de l'existence, ni les splendeurs du confort ; nous le savons de reste. Quant à sa supériorité intellectuelle et morale, je ne la vois pas. Sur ce chapitre- là, malgré la dureté exceptionnelle des circonstances, malgré les nomhreux symptômes d'affaiblissement et d'énervement quej'énumérais toutàTheure, vous êtes à tout le moins ses égaux, et demain, si vous le voulez fermement, si vous adoptez une nouvelle ligne de conduite, vous serez ses guides, ses supérieurs et ses maîtres.
Mais pour cela, il ne faut pas continuer la lutte sur un terrain fantastique ; il ne faut pas prendre l'acquisition de la richesse comme unique objectif, s'opiniâtrer aune conquête démontrée impossible. Renoncez, croyez-m'en, à devenir soudainement et fabuleusement riches. Cela vous sera d'autant plus facile que, l'expérience vous l'a prouvé, cette tentation vous a valu et vous vaudra toujours les plus humiliants échecs. Votre amour propre est sauf, puisque nous venons de reconnaître que richesse et supériorité d'intelligence sont loin d'être des termes synonymes. Regardez donc la réalité en face, acceptez-la courageusement, réconciliez-vous franchement avec elle et vous verrez combien vous serez forts.
La première loi de l'économie domestique, loi
dont réconomie politique elle-même ferait bien de ne point s'écarter, est que les dépenses doivent se régler sur le gain. C'est un axiome de bon sens contre lequel tous les sophismes du monde ne sauraient prévaloir. Aussitôt que les dépenses excèdent le gain, comme celui->>ci, dans une existence honnête et bien ordonnée^ dans ce que nous appellerons, si l'on veut , une existence normale, ne procède que du travail, le travail devient rapidement insui&sant, infructueux^ dérisoire, irritant. Il est loin de satisfaire à la multiplicité, à Texigence des besoins. On se voit donc contraint, pour parer aux éventualités qu'il ne conjure plus, de recourir tantôt au jeu, tantôt à l'emprunt, presque toujours à ces deux détestables moyens à la fois.
Je sais que récemment une nouvelle économie politique, venant fort à propos au secours de la seconde morale inventée par M.Nisard, a prétendu que l'emprunt est un signe de richesse , que par exemple plus un état emprunte, plus il est riche. Cette nouvelle économie politique n'admet pas non plus la nécessité d'une balance entre les dépenses et le gain . « Dépensez franchement, dit-elle aux souverains, dépensez toujours ; pour couvrir vos dépenses, faites un emprunt puisque les recettes sont notoirement insuffisantes; pour payer les intérêts de cet emprunt, faites-en un second, puis un troisième et ainsi de suite jusqu'à la consommation des siècles. En outre, comme il est bon de ne rien négliger, augmentez proportionnellement l'impôt j surtout l'impôt indirect, de sorte que ce que vous rendrez de la main droite, vous le réprendrez de la main gauche. »
Il en est de même pour le jeu. En principe, on le condamne, on menace les petits princes d'Allemagne de fermer de force leurs roulettes, mais des économistes plus ou moins patentés, soutiennent que les équivoques et mensongères transactions de la Bourse sont indispensables à la vie de la nation, et poussent Taudace jusqu'à comparer aui battements du cœur populaire les fluctuations de la hausse et de la baisse. Les jeux de hasard sont défen^ dus, le fameux 113 au Palais-Royal est fermé et Philippe Bridau n'y pourrait plus aller perdre l'argent de la Descoings. Celle-ci, en revanche, pourrait encore, avec un peu de bonne volonté, entretenir et nourrir un terne à la loterie, car ce ne sont pas ces sortes d'opérations qui font défaut. Nous en avons de toute provenance, de toute grandeur, de toute couleur, et dans un grand Etat, que vous connaissez bien, on a voulu, par une disposition absolument incompréhensible, que ces infractions à la morale et à la loi fussent placées spécialement sous le patronage, laissées pleinement à la discrétion de la personne que le chef du pouvoir exécutif a épousée.
En fait de morale et d'économie, n'écoutez point les gouvernements, ni leurs interprètes officiels ; n'imitez pas d'avantage ce qu'ilsfont^ Il pourrait, comme on dit vulgairement, vous en cuire* Vous ne le savez d'ailleurs que trop. Quand à grand'peine vous avez contracté un premier emprunt et que vous êtes dans le plus cruel embarras pour en payer les intérêts, trouvez-vous aisément à en contracter un second? Et cela fût-il possible^ facile, le ferieztousî Votre conscience ne vous avertirait-elle pas
que VOUS commettez là uoe action qui peut vous mener loin et qu'il est singulièrement grave de prendre un engagement qu'on craint de ne pouvoir tenir. Sur qui lèverez- vous des contributions pour subvenir au surcroit des dépenses? Âvez-vous le droit de mettre un impôt sur vos voisins? Non, n'est-ce pas? Eh bien ! puisque vous n'avez pas les ressources légitimes ou illégitimes des gouvernements, gardezvous d'agir comme eux.
Quand on a derrière soi un million de baïonnettes, on peut émettre beaucoup d'idées fausses et se permettre des sophismes et des paradoxes qu il est interdit à un modeste bourgeois de concevoir, de proférer, surtout de prendre à la lettre. Et puis, personne ne Tignore aujourd'hui, c'est vraiment le secret de la comédie, ces moyens extraordinaires ou plutôt extra-moraux, pour ne pas les qualiûer trop sévèrement, ne rendent guère plus de services aux gouvernements qu'aux particuliers, et ne les tirent point d'embarras. Les effets désastreux se font sentir moins vite, mais ils finissent inévitablement par se produire, parce que le vrai est toujours le vrai ; que la logique ne perd jamais ses droits et que dans les palais comme dans les cabanes, la mauvaise gestion porte des fruits amers.
Dès le milieu du xviii* siècle, Montesquieu écrivait : « Il n'est pas inouï de voir des Etats employer pour se ruiner des moyens qu'ils appellent extraordinaires, et qui le sont si fort, que le fils de famille le plus dérangé les imagine à peine. » Se ruiner^ le mot y est, remarquez-le bien ; et les mots sous la plume d'un homme aussi modéré, aussi niaitre de sa pensée et de son âme que Montesquieu,
ont toute leur valeur. L'illustre philosophe pailait de ruine; c'est sous la ruine financière en effet et devant d'écrasants déficits^ que s'est écroulée l'antique monarchie française. Louis XIV, Louis XV, Louis XVI avaient pris des engagements qu'ils savaient pertinemment ne pouvoir tenir; le dernier contractant coupable lui-même, dans la mesure de ses promesses faussées et de son serment violé, a payé pour tous. A travers les âges la solidarité s'exerce imperturbablement. Le descendant acquitte, volontairement ou non, les dettes des ancêtres. Louis XIV moins dur, Louis XV moins rapace et plus probe, eussent amorti le coup qui frappa Louis XVI.
Donc n'empruntez pas, si vous voulez rester libres; ne jouez pas, si vous voulez rester calmes et connaître les douceurs d'une sécurité relative; résistez aux tentations qui vous pressent de tous côtés et qu'on ne vous ménage pas. Gardez-vous de ces emprunts chinois, persan ou japonais qui promettent monts et merveilles et ne sont au fond que du jeu déguisé; méfiez- vous-en comme de Tagence des poules et de toutes ces réunions sur le turf qui servent beaucoup moins à perfectionner la race chevaline, qu*à faire casser le cou aux jockeys et à dégarnir les poches des badauds. N'attendez votre salut ni d'un coup de Bourse, ni d*un gros lot, ni d'une martingale, ni du triomphe de Gladiateur ou de The-Ëarl. Ne l'attendez que de vous-mêmes, si vous voulez conserver la tranquillité de votre âme, la lucidité de votre esprit, l'entière disposition de vos forces.
La vie du joueur est une vie d'anxiété, de fièvre.
26 LA PETITS ftOtîRGfeOlSIË
L*imprévu y règne en maître, décide toutes les actions, bouleverse toutes les résolutions. Le hasard est lo dieu du joueur, mais 11 n'est point la divinité qui convient aux hommes libres. « Je hais rimprévu, disait Goethe, ce mot n'existe pas pour moi. » Sans aller aussi loin que le grand poète de PAUemagne et tout en tenant compte de ce qu'il peut y avoir de soudain, de déroutant dans les circonstances, nous pensons comme lui que le plus noble usage qu'on puisse faire de la liberté, de l'activité humaine, c'est de réduire, autant que possible, la part de l'imprévu, du hasard, de la fatalité. Disputons à la puissance des éléments ou au caprice des hommes tout ee qu'on peut leur disputer; ne laissons à la chance, à ralea^ que ce qui est incontestablement de son domaine.
Chaque pas qae Ton fait vers la simplicité, on l6 fait aussi vers la liberté. Entré l'indépendance de Tftme et la simplicité des mœurs, il y a une étroite corrélation. Les monarchies le savent bien, q«i toutes prêchent et favorisent le luxe, lès républiques aussi, qui toutes plus ou moins le blâment et le combattent.
11 est dans la nature humaine de s'attacher aui
U PETITE BOUROBOISIE 27
personnes et ws choses en proportion de oe qu'on a risqué pour les obtenir, des sacrifices qu'elles ont coûtés. L'homme qui <ifait entrer dans ses calculs le luxe (souvent modeste) du mobilier comme élément d'un succès probable, Suit par attacher quelque chose de son cœur, de son amour, à tel meuble longtemps désiré, tardivement acheté et que les alternatives d'une vie nécessiteuse peuvent d'un jour à l'autre emporter brusquement de la maison. Quelles besognes, quelles fatigues, quelles tortures ne s'im<r posera- t«il pas pour sauver son canapé ou son armoire à glaee ! Il lui semble qu'au moment où il lui faudra revenir à une manière d'être, à des habitudes plus conformes au pécule restreint dont il dispose, sonnera pour lui rheure de la déchéance ; que toute espérance de s'élever, de s'alfranchir désormais sera perdue. En quoi il prend juste le contrepied de la vérité. Son faux luxe le rendait esclave, c'est la simplicité qui va l'affranchir. Il entre dans la sécu* rite relative.
Je me sers à dessein de ce mot relative, parce que je ne crois pas que la condition de l'homme sur la terre comporte rien d'absolu . La grande prétention des gouvernements d'établir la sécurité complète, de fonder une parfaite stabilité, est en contradiction avec la nature des choses et irréalisable. Ge qu'ils appellent l'ordre ne serait que l'immobilité et la mort. Bien dans ce sens étroit n'est stable, n'est assuré ici bas. La loi du monde, c'est le mouvement avec les modes infinis de transformation et de renouvellement qu'il implique. Contentons-nous donc d'une sécurité relative et ne songeons pas, ainsi que toujours et partout l'ont trop fait les hautes classes,
à nous asseoir dans la vie, avec toutes nos aises, comme si cette vie ne devait jamais nous manquer.
La petite bourgeoisie française qui, du jour où cela lui conviendra, sera l'avant-garde de la civilisation, n'a que faire de s'embarrasser d'un lourd bagage. Il faut laisser aux Assuérus et aux Xerxès les fastueux attirails, les grotesques fardeaux. Une démocratie doit imiter le philosophe Bias et pouvoir porter tout son bien sur elle. La frugalité est la condition normale d'une âme libre. De là, elle peut rayonner; là, elle se sent inébranlable et sereinement joyeuse. Le rat des champs avait mille fois raison quand il faisait il du plaisir que la crainte peut corrompre.
Voulez-vous donc, va-t-on me dire, transformer le ménage bourgeois en ménage ouvrier ? — Quand cela serait, où serait le mal? La recherche du luxe éloignait la petite bourgeoisie du peuple; une réelle simplicité de mœurs doit infailliblement l'en rapprocher. Cette réforme morale n'amenàt-elle que ce résultat, il faudrait la bénir, car nous lui devrions le plus grand, le plus inestimable des bienfaits.
La vanité maladive, Tambition démesurée et déraisonnable de la petite bourgeoisie ont détourné ses regards du peuple : elle ne le connaît plus, ne le comprend pas, s'associe à peine à ses efforts. Le peuple de son côté, délaissé par ces vaniteux enfiévrés, se passe d'eux, les oublie, les dédaigne. Sous ce rapport, les choses depuis vingt ans ont changé du tout au tout, et ce changement est loin de témoi • gner en faveur de la classe moyenne. Dans un livre éloquent et profond, qui sera un de ses plus beaux titres de gloire, ds^ns le Peuple j écrit en 1346,
LA PETltE BOURGEOISIIS ?9
M. Michelet a dit cette parole, vraie alors et qui ne Test plus aujourd'hui : « L'ouvrier se promet bien que, s'il peut épargner quelque chose, il se fera marchand. »
Maintenant l'ouvrier même bien rétribué, même fort à son aise, ne songe en aucune façon à se faire bourgeois. Il reste ouvrier par £Oût, par raison, par dignité sagement entendue. En effet, à entrer dans la petite bourgeoisie telle qu'elle est constituée, il aurait tout à perdre. Il quitterait le monde des réalités pour celui des apparences, et ces apparenceslà lui mangeraient le plus clair de ses gains, la totalité de ses économies.
Ensuite, qu'irait-il faire dans une classe dénuée d'initiative, silencieuse par système et par amourpropre, où l'association est presque inconnue et regardée avec une méfiance qui touche à rhostililé, où l'individu, abandonné à lui-même, se consume en excitations stériles, en vaines tentatives ! N'a-t-il pas tout bénéfice à demeurer dans son milieu?
Depuis que le peuple a vu qu'il ne peut compter ni sur la haute, ni sur la petite bourgeoisie, il semble avoir pris pour devise le célèbre mot, Para da se. Il ^git par lui-même, il organise le travail, étudie les questions économiques, se plaint quand il est mal, réclame quand il se trouve lésé, s'occupe d'améliorer son sort, y intéresse les autres ; il vit enfin et donne énergiquement signe de vie.
Quoi de pareil parmi les petits bourgeois ! Qui a entendu leurs réclamations, leurs plaintes ! Quelles réformes ou quelles garanties ont-ils obtenues ! Dans quels congrès ont-ils diïscuté, examiné les moyens de soulager leurs souffrances, d'alléger le fardeau qui
aO U PETITE B0UR6BOI81B
pè96 9U9WY|âe relever le niveau moral d^ leur clatae I On ne peut citer à leuir bonneur, que dis-je! i^ leur décharge« aucun fait de ce genre, Ânssi le mouvement d^ascension populaire vers cette classe, ce mouvemwt si naturel, noté par iH. Micbelet en 1846, s*est complètement arrêté. On cède au plus intima désir de la petite bourgeoisie en ne déran-r géant paa sa paisible agonie, ç Je n'ai que faire, semble-t-eUe dire, de nouvelles recrues ; G*e&t ici le royaume des moribonds; laissez-nous tranquillement nous éteindre en famiUe. » Et déjà on la prepd au mot; déjà l'on s'éloigne de ce coi'ps volontaire^ment inerte en répétant comme Tour^ de la i9^\^^ •
Aulait et ^ans ironie aucune, la|petite bourgeoisie ne peut demeurer ainsi, indéfiniment auapendue entre la haute bourgeoisie, qui ne veut paa d'ellci et le peuple, qui commence ^ s'en passer parfaitement. Une sincère et complète alliance avec la claaae populaire, mieu^ que cela, une fusion de sentimentfi ek d'habUudes, tel est, selon moi, l'unique moyen qui reste ^ la petite bourgeoisie de se relever, de recomquériç uue grande place dans le monde moral, politique et pocial. Le retour aux mœurs simples, 4 lavi^ mode9(e,en attestant un désintére^sement irrécusaU^ et en rendant poa&iblesi bien des audaces, disaipera plus d'un malentendu, fondra la glace, ciinentoi*^ l'union. Est-il donc si difficile de vivre à l'ouvrière, 1^ lapayaanne, comme flousseau, comme Proudbon, comme tels autres queje pourrais citer?.,.
Entendons-nous cependant. Simplicité ne signifie ni dénuement, ni privations. Il est à cent lieues d^ ma pensée de précber l'abstinence, la mortification, l'éternel carême. Autant je suis ennemi du luxe.
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autant je suis partisan déclaré du Men-étre. Chauffez-vous bien en hiver, buvez frais en été, nourrissezvous abondamment et sainement en toute saison» ayez de commodes et solides vêtements, ne vous privez ni des joies innocentes, ni des plaisirs honnêtes ; bref, soyez gais, heureux, eosius même, mais soyez'-le simplement Hors de là, point de salut.
Ajoutons, pour ne nous écarter en rien de la vérité, que le peuple aurait aussi beaucoup à gagnera cette alliance. La petite bourgeoisie lui apporterait deux forcea immenses. La culture intellectuelle, variée et rafûnée dont elle a encore la tradition, et cette clarté, cette promptitude de conception qui se manifestent sous mille formes, même sous celle qui n^st pas à dédaigner, d'une certaine élégance de bon goût dans la vie &milière, de ce qu'on nommait au xvii<» siècle, la politesse des mœurs. Ce qui encore à l'heure présente manque le plus au peuple, ce n^est i^i Télan, ni la sagacité, ni la puissance, ce sont les procédés littéraires et artistiques, les méthodes philosophiques, les formulas, qui abrègent et condensent. Voilà ce que la jeune bourgeoisie, unie de cœur comme d'aspirations avec lui, est à même de lui donner. L'avenir de notre pays et peut-être celui du monda dépendent du plus ou moins de promptitude, desincé-* rite, de solidité qu'on apportera dans la conclusion et Tohaervation de cette alliance.
L^influence politique serait la eonséquence et le prix d'une renais^nce morale. Geux-lù sont bien forts et ont une vue bien nette des choses, qui ont jeté loin d'eux toute vaine convoitise I Quelle action aurait-on sur exx%J Ils ne craignent point le caprice d'un supérieur et ne sont à la merci d'aucun patron.
Sous la Restauration, les dernières tentatives de Tancien régime forcèrent la haute bourgeoisie de s'unir aux petits bourgeois qui s'étaient rapprochés du peuple. Toutes les forces vives de la nation se trouvèrent d'un seul côté. Aussi le succès fut rapide, la victoire complète. Elle l'eût été encore davantage si, dès le lendemain du triomphe, la haute bourgeoisie désertant la cause commune et entraînant à sa suite la petite bourgeoisie leurrée d'un faux espoir et victime d'un faux idéal, n'avait méconnu son grand et généreux allié de la veille. En 1848, on sait quels résultats foudroyants amena une courte réconciliation entre la petite bourgeoisie et le peuple. Trop courte, hélas! et que de nombreux malentendus, suscités par d'habiles et acharnés ennemis, changèrent peu à peu en hostilité sourde, en malveillant éloiguement.
Il importe aujourd'hui que cette réconciliation soit définitive. Elle seule peut donner à l'élection populaire une pleine valeur et une incontestable autorité. Plus il sera intelligent et indépendant, plus le vote sera fécond. Nous n'entendrons plus le dialogue convenu d'avance et en quelque sorte fictif du propriétaire, du commerçant, de l'industriel, avec le fermier, le commis, l'ouvrier auxquels ils posent pour la forme une question dont la réponse est toute dictée par Tintérét, par la dépendance de l'esprit et du cœur. Ce seront des hommes libres qui parleront dans l'intégrité de leur conscience, selon les lumières de leur raison. Ce sera vraiment la voix de la nation qui s'élèvera du scrutin et la classe gouvernante n'aura qu'à l'écouter et à la suivre pour accomplir le vœu national. C'est à la petite bourgeoisie de voir si
une telle perspective la séduit, lui paraît préférable à quelques émotions de jeu, à quelques satisfactions de vanité.
D'ailleurs à quoi bon dissimuler ou atténuer une vérité qui, d'ici à peu de temps, sera évidente pour tout le monde ? Si la petite bourgeoise ne prend pas par bon sens et de bon cœur le parti que ses vrais amis lui indiquent, si elle ne met pas résolument sa main dans la main du peuple, en vue d'une régénération morale et sociale, le nombre tcfujours croissant des déclassés ne Ten fera pas moins déchoir de ce qu'elle appelle son rang. Pour n'avoir ni compris, ni estimé la pauvreté fiëre, elle aura, comme légitime et dernier châtiment, la misère honteuse.
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« Tout est si cher I » voilà quatre mots qui reviennent souvent, beaucoup plus souvent qu'il ne faudrait, dans la libre familiarité, des conversations amicales, aussi bien que dans les propos des ménagères. Depuis ime dizaine d'années surtout, ils sont devenus en quelque sorte le fond de la langue. On les prononce sur tous les tons et en toute occasion, tantôt avec l'accent irrité de la convoitise ou de l'ambition qui s'aperçoit que le but où elle vise recule indéfiniment, tantôt à voix presque basse et de l'air résigné qui sied au renoncement, à l'abdication. Quelquefois, dans ce concert assez triste, une note particulièrement douloureuse et menaçante se fait entendre ; elle s'échappe des lèvres de ceux qui voient devant eux se fermer les issues et se dérober jusqu'à la lointaine espérance.
Il est grave et, ajoutons-le tout de suite, il est mauvais que le sentiment de l'impossible^ de Tinaccessible, une trop claire conscience de la pesante et accablante nécessité slmpose ainsi à la majeure partie d'un peuple.
Depuis que l'humanité occupe la terre et qu'elle lutte contre la nature, elle n'a cessé de sentir et de répéter avec raison que la vie est terriblement difficile. C'est pour diminuer cette difficulté^ pour alléger le fardeau qui nous tient tous plus ou moins courbés que les sciences, les arts libéraux et spécialement l'art social ont multiplié les inventions, les découvertes, créé des institutions propres à soutenir notre faiblesse^ à contenter nos besoins et nos désirs.
L'effort humain a toujours été tourné vers l'amélioration progressive, vers une transformation intelligente des conditions générales de l'existence. Cette civilisation de laquelle, dans une certaine mesure, nous avons le droit d'être fiers, n'est autre chose que l'heureux résultat de cet effort. Il est permis d'y voir le triomphe, fort incomplet encore et cependant réel, du bien-être sur la souffrance, de la libre et joyeuse activité sur la fatalité morne.
Un peuple est donc dans la bonne et véritable voie quand son organisation sociale, le jeu de ses institutions, l'agencement des diverses parties de la machine politique s'accordant avec des circonstances suffisamment favorables, lui rendent la vie facile et lui permettent de songer pour l'avenir à de nouvelles et considérables améliorations. Il est au contraire dans une vole funeste pu plutôt il se trouve engagé dans une impasse quand, par un con-
La cause de la cherté 39
cours singulier et malheureuic d'événements dont il n'a su saisir ni le sens ni la portée, tout semblé se réunir, se combiner pour immobiliser la partie ascendante de la nation, pour raréfier autour d'elle, si Ton peut parler ainsi, l'atmosphère sociale
Voulez-vous savoir si la nation â laquelle rous appartenez en est là, voulez-vous tâter le pouls à votre époque? Je vais vous indiquer deux excellents moyens de contrôle. Regardez où en est la solidité des transactions commerciales. Voyez en même temps si la somme des naufrages sociaux augmente ou diminue. Consultez le greffe du tribunal de commerce et les registres de l'assistance publique.
Il y a dans les entreprises commerciales autre chose à considérer que la multiplicité, la hardiesse et même l'importance de ces entreprises. On parle toujours et très-volontiers du mouvement commercial, on insiste sur le nombre des établissements qui se fondent, on exalte l'utilité, la puissance, la richesse de quelques-uns de ces établissements et l'on ne tarit pas en prophéties sur le brillant avenir qui leur est réservé. Voilà qui va fort bien, ïnais puisque Ton montre avec tant de complaisance l'endroit de la médaille, parce qu'il semble dé nature à inspirer la confiance et à éblouir, il fàùt avoir également le courage et la probité d*eh montrer le 1*6vers.
Or, ce revers, c*est justement l'issue malheureuse de la plupart de ces enlrepriâes, la chute bu du
moins l'ébranlement continu, l'existence précaire, contestée, misérable, de ces établissements trop vantés. Beaucoup se mettent en route, nous le voyons bien et, pour le constater, vous n'avez pas besoin de les étourdir , de nous étourdir aussi de vos souhaits et de vos clameurs. Combien périssent en chemin ! Vous le savez parfaitement, mais vous vous gardez de le dire. L'effet est produit, le coup de grosse caisse est donné : c'est le principal. Mille fanfares plus éclatantes les unes que les autres ont célébré Télan^ l'essor, le mouvement du commerce. Beau mouvement, ma foi ! et dont on devrait faire moins de bruit, s'il n'aboutit qu'à des faillites!
. Je ne veux pas exagérer les mérites de l'homme qui tente une entreprise commerciale ni lui prêter sur la politique générale de son époque des vues dignes de Montesquieu ou de Benjamin Constant. Il est cependant strictement juste de reconnaître qu'avant d'accomplir cet acte si simple, si vulgaire, si élémentaire, en apparence, d'ouvrir un magasin ou même une petite boutique, le futur commerçant a dû, à sa manière et selon ses lumières plus ou moins étendues, porter un jugement d'ensemble sur l'état de la société contemporaine. En d'autres termeç, il a dû rigoureusement calculer les chances de réussite et les possibiUtés d'insuccès.
Il veut vendre et s'enrichir en vendant ; il croît donc pouvoir vendre et s'estime certain de rencontrer le nombre d'acheteurs nécessaire : sans quoi, il se tiendrait tranquille et laisserait ses modestes
LA CAUSE DE LA CnEBTÉ 41
capitaux fructifier en paix, tout à leur aise, chez son banquier. Chercher la fortune par le commerce^ c'est, on le voit, mettre en pratique deux des vertus théologales : Tespérance et la foi. On espère en ,1a facilité, en la multiplicité des transactions; on a foi dans les conséquences, qu'on regarde comme assurées, de la prospérité générale.
Qu'un négociant se trompe , fasse un faux calcul » prenne mal ses mesures et soit puni de sa présomption, de son incapacité par une décon&ture rapide, il n'y a là rien d'extraordinaire , il n'y a pas surtout de quoi pousser les hauts cris ni concevoir un effroi hors de toute proportion. Mais si, en une seule année, dans une grande ville, il se commet deux mille erreurs de ce genre, suivies deux mille fois de la même conséquence inévitable, il faudra bien présumer que tant de négociants, qui devaient aussi cruellement expier leur erreur, n'ont pas tous été victimes de l'insuffisance de leurs lumières ou des précipitations de leur convoitise. Quand une erreur est partagée par un aussi grand nombre de personnes, quand elle s'impose en quelque sorte à la plupart de3 intelligences, la faute en est, non plus à ces intelligences ; mais au milieu où elles se meuvent et d'où rayonnent les mirages qui les déçoivent, qui les égarent.
Est-il vrai, oui ou non, que dans la ville, où semble se concentrer et se résumer la vie de la nation , le chiffre des faillites s'est élevé suivant une progression malheureusement trop régulière? Est-il également vrai que deux mille négociants venant à succomber sous le poids des mêmes circonstances, après s'être lancés sur la foi des mêmes api.arenceg
et des mêmes promesses, ne peuvent ni ne doivent être regardés et jugés en masse comme des spéculateurs incapables et de malhonnêtes gens? Je crois ce seçopd point pon mpins incontestable que le premier.
J\b ont été victimes, non pas de leurs ambitions ou de leurs illusions particulières, mais d'une immense illusion sociale. L'activité fébrile et factice qui a régné de 1855 à 1862, devait faire naître et en effet a déterminé un mouvement commercial trèsvif, très-considérable. Un état de choses s*est créé, comme par enchantement, du jour au lendemain, assez éclatant et assez splendide pour paraître an^ dessus des vicissitudes du sort et des atteintes de la mauvaise fortune. Par malheur , cet état de choses , reposant sur des bases fragiles et artificielles^ ne pouvait aboutir qu'à des résultats ruineux.
Le^ désastres commerciaux et financiers de la période actuelle sont la suite logique, l'inévitable conséquence du mouvement excessif, disproportionné, habilement suscité après 1 852 , laborieusement entretenu et soutenu jusqu'à ces dernières années. Malgré les précautions et les replâtrages, tout à présent s'écroule à la fois et laisse, en se brisant avec fracas, apparaître la vérité longtemps méconnue ou dissimulée. En somme ^ de la prospérité factice des dix premières années de l'empire que reste-t-il aujourd'hui? Un découragement profond, général dont la nation p'est pas près de se relever ni de se guérir, le sentiment d'une amère déception, la douleur, si pesante à Tâme, d'avoir entrevu la perspective d'une vie meilleure, d'en avoir touché le seuil ,
reconnu les issues et de la voir se fermer devant vous, plus inaccessible que jamais.
Oui, plus inaccessible, car cette prospénté passagère a eu pour résultat immédiat d'amener, sur tous les objets de consommation (et ce point-là est celui auquel chacun s'intéresse), une hausse qui s'aggrave par sa durée môme et se fait cruellement sentir. La cherté actuelle a une cause plus profonde, plus sérieuse, et ces pages ont justement pour but de la signaler; mais dans l'analyse d'un sujet aussi grave et aussi complexej on ne doit négliger aucun élément.
L'augmentation du prix des denrées nécessaires à la consommation générale et quotidienne est à la fois un symptôme de la situation actuelle et une conséquence de la situation antérieure. A ne la considérer que sous ce dernier rapport, il eçt évident qu'elle aurait dû disparaître, car il n'est psis conforme à la logique qu'un effet subsiste lorsqu'il n'a plus de raison d'être. Mais, comme disait Oxenstiem, le bon sens n'est pas ce qui gouverne le monde , et la logique est exposée à recevoir des faits et des hommes plus d'un croc-en-jambe et d'un soufflet. Ce n'est pas encore ici le lie\i d'expliquer le motif véritable de cette persistance de la hausse, nou9 nous bornons en ce moment à constater que la vie est aujourd'hui plus difScile, plus fermée» plus barrée , qu'elle ne Tétait il y a vingt ans.
Vivre pour tout être , mais plus expressément encore pour l'être humain, c'est progresser, monter, rayonner. Voilà ce qui devient de plus en plus impossible. Heureux le possesseur d'une aisance mo* deste si, à force de soins, de privations, en ayant
46 LA CAUSE DB LA GHERTâ
Nous prenons cette route, la même , s'il voua plaît, où s'engagea Tempire romain et gui le mena droit à sa perte. L'assisté fleurit chez nous à côté du faillit et cette floraison gui, comme on vient de le voir, a pris récemment des développements extraordinaires, nous attriste, nous efTraye. Il y a de guoi trembler, guand on y pense sérieusement.
L'homme qui demande au travail son pain quotidien , n'est pas mieux récompensé de son effort que celui qui demande au commerce Taisance eft Pindépendance. J'écarte même en ce moment la supposition (qui cependant n'est que trop souvent la pure réalité) que le travail puisse lui manquer. J'admets qu'il ait toujours trouvé des fardeaux à porter, des besognes à faire. La situation n'en est que plus déplorable.
Si l'assistance ne recevait, ne secourait que les inoccupés, il y aurait de l'espoir, on pourrait compter tôt ou tard sur une reprise de travail. Mais bien souvent ce sont les meilleurs, les plus honnêtes, les plus déterminés travailleurs qui sont réduits à recourir à l'assistance, parce que le salaire, fût-il suffisant en lui-même, ce qui est une autre question, est insuffisant à solder les plus utiles, les plus indispensables dépenses.
Bref, le travailleur se fait mendiant, parce que les objets nécessaires à sa consommation sont hors de prix et qu'il ne peut les acheter, parce que tout est trop cher, de même que le marchand en est réduit à déposer son bilan, parce que, forcé lui aussi de vendre trop cher au détail pour se rattraper , comme on dit, il voit le désert se faire autour de sa boutique et ne trouve plus de chalands. Les deux
situations sont solidairea. L'un ne peut pas plus vendre que Tautre ne peut acheter. La cherté les tient tous deux à la gorge et les étrangle. Elle prend à celui-ci son honneur, à celui*là son indépendance. Elle sème chez un peuple honnête et fier ou, à mieux parler, elle sèmerait, si nous ne réussissions pas i la faire disparaître, de la graine d'escroes et de la graine d'esclaves.
Ne vous révoltes par sur ce dernier mot. La eus** ceptibilité n'est honorable et légitime que lorsqu'elle est raisonnable. Autrement, elle n'est que vanité puérile. Ne se mettrait-on pas directement en latte avec révidence, si Ton osait soutenir que l'individu auquel, dans la force du terme, le travail refuse Ta* liment' nécessaire à son existence et qui, sans la gé-* nérosité d'autrui, ne saurait vivre une minute de plus, est pleinement libre, maître de ses actions, absolument responsable de sa direction morale?
L'homme qui a faim appartient à celui qui le nourrit : cela est clair comme le jour. Si dans un pays régi par le suffrage universel les hommes affamés et secourus viennent à être les plus nombreux et si le pouvoir secourant est une élite opulente ou un gouvernement favorisé par cette élite, il n'y a pas besoin d'être un grand docteur pour deviner que la conscience des pauvres sera exposée àplus d'une tentation et qu'elle n'y résistera pas toujours victorieusement.
Primum vivere^ dit le proverbe latin; tïem, il faut vivre^ traduit la sagesse normande. Ne blâmons pas trop ceux qui cèdent par besoin, mais dans l'intérêt de la liberté, de la raison, de la civilisation, tâchons que ces victimes de la fatalité du ventre^ selon la pittoresque expression de Michelet, devien-
nent de plus en plus rares. Enlevons sa proie à la charité auasi^bien officielle que privée. L^aumône, cet aveu détourné, cette expiation boiteuse de l'injustice sociale et dans laquelle on verra un jour ce qu'elle est réellement, un crime de lèse-dignité humaine, l'aumône avilit et enchaîne celui qui reçoit sans rendre meilleur celui qui donne. Le morceau de pain accepté, reçu implique un contrat de servitude ; le morceau de pain acheté estime garantie de dignité, de liberté. Mais encore faut*il qu'il soit achetable j qu'il ne soit pas trop cher.
Tout nous ramène à ce problème de la cherté.
Tout s'y rattache et en dépend. Voyons maintenant au juste d'où vient ce fléau, remontons à sa cause. Nous est-il imposé par la nature des choses ou n'est-il que le résultat des imparfaites mesures de la politique humaine ? C'est ce qu'il importe avant tout de savoir. On vient à bout des fléaux naturels en redoublant à l'égard du monde extérieur de vigilance et d'industrie; on triomphe des maladies sociales causées par l'ignorance ou Piniquité, en réformant les institutions vicieuses et les mœurs corrompues.
Pour que la cherté puisse être considérée comme UD résultat de la fatalité extérieure, il faut que les produits naturels qui forment les principaux objets de coDsomnaation aient diminué d'une manière sensible, ou que le nombre des consommateurs ait augmenté dans une proportion non moins frappante et de façon à détruire tout équilibre. Un écolier, un enfant même comprendra sans peine que la rareté absolue ou relative des objets de consommation doit amener forcément une hausse de prix. Mais dans le problème qui nous occupe, dans l'espèce, pour nous servir des termes du palais, rien de pareil ne se présente. Les dernières récoltes ont pu être plus ou moins bonnes, plus ou moins abondantes ; la moyenne a été satisfaisante, on ne saurait le nier. 1^ France, sous le second Empire, n'a traversé aucune de ces effroyables crises qui donnent aux aliments une valeur extraordinaire. La population at-elle augmenté, s'est-elle multipliée avec une rapidité prodigieuse ? Les documents scientifiques et officiels sont là pour attester le contraire.
Ainsi, voilà le dilemme sans issue où nous sommes enfermés : la cherté que, faute de mieux et pour Topposer à une autre que nous aurons à qualifier tout à l'heure, on nous permettra d'appeler naturelle ne peut avoir d'autre origine que l'extrême rareté des objets de consommation ou la surabondante quantité des consommateurs; or, les objets de consommation ne sont pas plus rares, et les consommateurs ne sont pas plus nombreux : donc, en ce moment, si Ton ne tient aucun compte des circonstances politiques et sociales, si l'on se place au point de vue de la simple expérience et de l'observation pratique, il ne devrait point y avoir de cherté, il ne peut même pas y en avoir. D'autre part, ainsi que l'a remarqué Chateaubriand avec une bonhomie narquoise, rien n'est têtu comme un fait, et s'il est un fait incontestable, c'est qu'àTheure présente tout est' excessivement cher, fort au* dessus généralement de la portée des petites bourses. Comme nous voulons suivre jusqu'au bout les déductions de la logique, nous avouerons aisément que la cherté dont nous souffrons aujourd'hui n'est point naturelle, quoiqu'elle ne soit que trop réelle. Serait-elle artificielle, par hasard ? C'est ce que nous allons examiner»
On nous rendra ce témoignage que nous nous sommes attaché à ne point tracer un tableau de fantaisie. Le conseil que nous donnions aux autres, nous l'avons suivi pour nous-mêmes, et lorsque nous avons .eu à produire des faits, nous nous sora"mes prudemment appuyé sur les registres du tribunal de commerce et de l'assistance' publique. Au bout de cette analyse, que rencontrons-nous en défi-
nitive? Un vendeur qui, malgré sa bonne volonté, ne trouve pas à vendre ; un acheteur qui, malgré le plus vif désir, le plus impérieux besoin, ne peut pas acheter.
Voici un objet qui vaut six francs. Le vendeur en demande dix, non pas pour tromper le client ou surfaire la marchandise, c'est parce qu'il lui faut absolument cette somme et que sa caisse vide la réclame. L'acheteur en offre quatre francs, non pas, admettons-le également, par îésinerie, mauvaise foi ou amour du marchandage^ mais en réalité parce qu^il ne peut consacrer une somme plus forte à son acquisition et, lâchons le fin mot, parce qu'il n'a pas davantage dans sa poche. Selon toute probabilité, le marché ne se conclura jamais. Il faudrait, d'une part ou de l'autre, se résigner à un sacrifice ruineux, désastreux.
D'où vient, je vous prie, ce supplice de Tantale, on peut l'appeler ainsi, car les deux personnages que nous mettons en scène se condamnent aux privations, se consument, se dessèchent sur place au mi-lieu des plus favorables, des plus engageantes con* ditions. Quel obstacle s'interpose entre eux et la réalisation de leurs désirs, la satisfaction légitime de leurs intérêts? Nous l'avons déjà indiqué cet obstacle, c'est le vide qui règne dans la caisse de l'un et dans le porte-monnaie de l'autre* Nous n'avons plus à découvrir que la machine pneumatique assez puissante, assez insatiable et assez infatigable pour mettre à sec tant de porte-monnaie et tant de caisses.
Cette machine pneumatique, c'est Timpôt ; le Gargantua ou plutôt le Moloch moderne, c*est le budget. Qu'entend-on par budget? L'ensemble des dépenses que nécessite Tentretien des services publics, dépenses qui ne peuvent être soldées qu'au moyen d'impôts levés sur la nation. Qu'un peuple paye ceux qui le servent, rien de plus naturel, de plus équitable. La question est de savoir si pour les payer il doit épuiser ses ressources, aller jusqu'à son dernier écu, se mettre, comme feu Job^ sur la paille ou le fumier. Pour traiter convenablement cette question, descendons un instant des hautes sphères spéculatives et traduisons l'économie politique, qui généralement est fort obscure, en économie domestique qui presque toujours a sur sa noble sœur l'avantage d'être très-claire.
Vous sonnez chez un brave rentier. Une servante vient vous ouvrir, c Votre maître est-il chez lui? — Je ne sais pas, Monsieur, je vais le demander à son valet de chambre. — Diable ! dites-vous intérieurement, voilà un homme qui doit être à son aise. » Vous êtes tout surpris de trouver un pauvre bonhomme étique, transparent comme une lanterne, grelottant en décembre devant une cheminée veuve de feu et trempant pour déjeuner de vieilles croûtes de pain dans im verre d'eau.
Si l'intérêt que vous lui portez ou votre situation auprès de lui vous engage, vous autorise à lui parler avec sincérité, vous ne pourrez pas vous empêcher de lui dire ; « Mais, mon cher Monsieur, renvoyezmoi bien vite ce grand ûandriu de valet de chambre, et avec ce qu'il vous coûte, vous aurez de quoi vous nourrir et vous chauffer, h Votre étonnement n'aug-
LA CAUSB DB U CnBRTt 53
menterait pas peu 51, au lieu d'être le luoiûs du monde touché de ce discours, le susdit rentier vous répondait du ton le plus prétentieux et le plus dogmatique : « Eh ! la, la, mon cher ami, si vous vous mêlez de faire des critiques, faites-les complètes au moins. Sachez qu'outre la servante et le valet de chambre que vous avez vus, j'ai encore un cocher, un valet de pied, un cuisinier, et que madame a deux femmes de chambre.
« Jusqu'à présent, à force de sacrifices et de privations, j'ai réussi à payer grassement et régulièrement tout ce monde-là. Il fait froid dans ma chambre, mais il fait très-chaud à la cuisine. On meurt de faim ici, mais on se goberge à l^office. Tant qu'il me restera un souffle de vie et un écu dans mon gousset, je continuerai à m'imposer cette dépense et à me donner ce singulier plaisir.
« Vous le trouvez coûteux et vous n'avez pas tort, d'autant plus que, n'ayant point de voiture, je pourrais me passer d'un cocher et que, me nourrissant de pain sec, un cuisinier m'est fort inutile. Eh bien^ rhabitude d'avoir une foule de serviteurs, qui ne me servent à rien et mangent de gros traitements, est tellement invétérée chez moi que si j'y renonçais un seul jour je me croirais mort ou tout au moins déshonoré. » Après un tel discours, vous n'auriez plus qu'à prendre votre chapeau et à vous retirer en grommelant entre vos dents : a Le bonhomme est fou, fo\L à lier! »
En efTet, se créer à plaisir des sujets de dépense est une preuve de folie, même quand on est riche; à plus forte raison quand on ne Test pas. Si l'entretien des services publics excède les ressources normales
de la nation, s*il est une cause d'appauvrissement, de dépérissement pour le corps socid, il est évident que ces services remplissent fort mal leur objet et sont peu dignes de leur nom. Ils ne servent point, ils desservent; ce qui n'est pas tout à fait 1^ même chose.
Je pourrais prendre tour à tour ces grands services qui jouent dans un Etat le rôle de fonctions vitales, l'administration, la magistrature, l'Eglise, l'armée, et chercher dans quelle mesure^Is sont légitimes^ jusqu'à quel point ils répondent à une qécessité sociale, dans quel esprit ils y satisfont. Un tel examen, qui, pour être décisif, exigerait que Tcin entrât dans beauccujip de détails, trouvera ^a place dans une autre étude ; en tous cas, je le recoiprpande aux législateurs de quelque future Çonstituamte; ils feront bien de commencer par I4.
Pour le moment, je fais l'hypothèse la plus ipyraisemblable, mais aussi la plus fs^vorable aux services publics. J'admets qu'ils sont extrêmement utiles. Cela ne m'empêche pas de voir qu'ils sont encore plus coûteux. Que faire en pareille occurrence? Nous retombons ici dans l'apologue du rentier : 01; il faut achever de nous ruiner en vertu de je ne sais quelle habitude, par ostentation, par décorum, ou il faut nous résigner, sinon à des suppressions, au moins à des réductions qui se traduiront par des économies, lesquelles économies apporteront un allégement au malaisp général.
SimpliBer Técrasante et majestueuse n^écanique administrative, empêcher les services publics de se transformer définitivement en lourdes charges, atteindre l'impôt dans sa source et le tarir en éteignant
les sinécures et en diminuant les gros traitements, tel est le seul moyen de ramener parmi nous le bon marché, l'aisance, la sécurité.
Sauf les cas heureusement assez rares de crise politique ou de guerre^ Timpôt ne doit jamais être excessif; dès qu'il est trop fort, il est injuste ou absurde. On n'a pu attribuer aux services publics une importance exagérée sans leur accorder en même temps une rétribution nécessairement exagérée aussi. Cette rétribution ne pouvant sortir que des poches des contribuables, il a fallu augmenter l'impôt en conséquence; et comme l'impôt direct repose sur des bases qui ne sont pas aisément ni surtout insensiblement modifiables, on a demandé à Tirnpôt indi* rect le surcrott de ressources dont on avait besoin. L'impôt indirect est justement celui qui atteint la vie quotidienne dans ses profondeurs, qui se fait sentir dans les moindres détails. C'est lui qui, par des voies détournées, par mille petits canaux imperceptibles, a si bien soutiré l'argent de la caisse du vendeur et du porte-monnaie de l'acheteur. C'est lui qui a donné naissance à la cherté, et elle ne cessera que le jour où> par la simplification des services publics, il sera possible de le «diminuer.
Ce n'est pas tout que de dévoiler la cause d'un mal ; ce n*est même pas assez que d'en indiquer le remède; il faut encore que ce remède soit applica* ble. Il semble au premier abord que la réforme dont nous venons de signaler Turgence importe assez à l'intérêt général pour ne rencontrer devant elle aucune résistance. Tout le monde en effet ne devrait-il pas être également intéressé à ce que l'impôt diminue, à ce que la cherté prenne fin, à ce que la vie devienne plus douce et, dans la société, le mouvement ascensionnel plus facile. Oui, cela devrait être, mais pour arriver à cet heureux résultat, si naturel au fond, il faudrait que chacun comprit par quels liens d'étroite solidarité son intérêt particulier est uni à l'intérêt général. Faute de s'élever à cette compréhension large et haute, certaines parties de a nation se sont fait de notre organisation politique et sociale une conception assez fausse pour regarder comme une menace, pour craindre comme un malheur cette simplification des services publics.
Dans notre pays, on parle trop du gouvernement
U CAUSE DB LA CDEilTÉ 57
et pas assez des classes gouvernantes. C'est un tort. Un gouvernement, si fort qu'il paraisse, n'est qu'un fantôme en présence de l'influence durable et prépondérante que donne la richesse concentrée dans un nombre de mains relativement peu considérable. Le souverain le plus absolu en apparence ne fait en réalité que ce que lui permet la haute bourgeoisie, et elle ne lui laisse rien faire de ce qui pourrait la blesser ou l'amoindrir. Aussi est-il juste, lorsque les actes du gouvernement donnent lieu à des appréciations sévères, à des verdicts rigoureux de la conscience publique, de faire peser une part de responsabilité sur la classe élevée et dominante, sans rassentiment et le concours de laquelle le souverain serait singulièrement embarrassé de rien accomplir.
Par exemple, en ce qui touche l'augmentation progressive et continuelle du budget, on a justement blâmé les tendances du gouvernement, et l'on a eu raison, puisque c'est lui qui, par ses conseillers d'Etat, ses orateurs, ses ministres, prend chaque année l'initiative de cette augmentation. Mais croyezvous que la haute bourgeoisie qui forme la majorité du Corps législatif et qui par là personnifie bien réellement, bien activement ce que j'appelle la classe gouvernante, doive demeurer exempte de blâme? Non, certes.
Pendant plusieurs longues législatures, elle n'a pas fait preuve de grandes lumières politiques; mais si peu versée qu'elle ait été et qu'elle soit dans la science des aifaires, elle n'est pas encore assez naïve, assez inconsciente, pour ignorer que les gros budgets engendrent les* lourds impôts. Si donc elle a voté sans les discuter ces énormes ohareres aui al-
58 LA CAUSE DE LA GIlERTé
laieût peser sur le pays, c'est qu'elle croyait trouver à cela son intérêt et sa sécurité, c'est qu'elle ne reculait devant aucun sacrifice pour maintenir cet immobilisme stérilisant et pétrifiant qu'elle appelle la stabilité sociale.
Les classes dominantes ont une tendance irrésistible à se transformer en castes. Elles ne savent pas, he veulent pas voir qu'il n'y a pour elles de grandeur, d'avenir, d'existence possible que dans un renouvellement partiel et continu. Au lieu de s'ouvrir, de se montrer accueillantes et hospitalières, de chercher à s'assimiler les éléments nouveaux, jeunes, ardents, vivants, qui n'ont point de parti pris ni d'hostilité préconçue, elles se ferment soigneusement, se font de tout une barriète et un rempart, multiplient à l'égard de ce qui est en dehors d'elles les témoignages de malveillance, les marques de défiance; volontiers elles imiteraient les Chinois et s'entoureraient d'une interminable muraille.
C'est cette crainte du nouveau, cet esprit d'excessive méfiance envers ce qui grandit et s'élève, qu'elles prennent pour l'amour de l'ordre et de la stabilité sociale. Dans cette disposition fâcheuse et peu intelligente, elles sont portées à diriger les moyens d'influence et les forces considérables qu'elles ont entre les mains, de façon à prévenir, â décourager, à écraser dans l'œuf la moindre velléité d'amélioration, de réforme.
Les mêmes appréhensions complètement chimé^ riques et profondément regrettables les ont con-
LA Cause de la cherté 59
duites peu à peu et presque à leur insu à détourner les services publies de leur destination réelle, à se les approprier en quelque sorte, aies accaparer pour leur usage, leur sécurité, leur satisraction. Sur ce point, aucun observateur attentif et de bonne foi ne me démentira. Les services publics à l'heure présente sont beaucoup moins ce quMls devraient être, c^est-à-dire les organes nécessaires de la vie sociale, que des instruments d'action, des moyens de résistance, des garanties de sécurité ou plutôt de toute puissance pour une partie de la nation.
Un tel abandon de la droite ligne et de la saine conduite politique est si absolument en opposition avec la marche générale de Thumanité et avec la nature des choses qu'il donne lieu à des difiicultés infinies et va toujours s'aggravant. Cest en effet la condition précaire et l'inévitable châtiment de ce qui tend à s'établir contre la raison et Téquité, de rencontrer devant soi les protestations instinctives de l'âme humaine froissée dans son essence même, et de ne pouvoir durer que par un appel incessant à une énergie factice, par l'emploi constant de mesures captieuses et de moyens exceptionnels.
On se plaint chaque année et l'on ne saurait trop se plaindre de l'augmentation du budget, mais ce dont on ne se rend pas assez compte, c'est que cet accroissement de rétribution exigé par les services publics, sans que rien, dans les circonstances intérieures ou extérieures, le justifie, prouve jusqu'à l*évidence que cet accroissement correspond, non pas à un besoin réel, mais aux embarras croissants d'une situation artificiellement créée. Nous ne faisons pas la guerre et nous avons triplé notre armée;
nous ne plaidons pas davantage, et le budget de la justice B*enfle sans cesse; à coup sûr, nous ne sommes pas plus religieux, et les sommes destinées à l'Église s'accroissent démesurément. Puisque cette augmentation de traitement n*a pas pour cause une augmentation équivalente, un redoublement d*activité normale, il faut de toute nécessité qu'elle en ait une autre. Il est clair que les services publics sont de plus en plus rétribués, parce que leur tâche devient de plus en plus laborieuse, mais leur action ne rencontre tant d'obstacles et ne coûte si cher que parce qu'elle s'exerce en dehors de sa sphère naturelle et poursuit un but qui n'est pas le vrai.
Du moment que l'augmentation du budget prend sa source, non dans Tintime et inéluctable nécessité des choses, mais dans une conception obstinément, aveuglément fausse de la stabilité sociale et des moyens de la maintenir, il est évident que tant que les personnes imbues de cette conception exerceront dans les conseils de la nation et sur les actes du gouvernement une influence quasi-omnipotente, aucune diminution ne sera possible, aucune simplification ne pourra être proposée.
« De quoi vous plaignez- vous? me dira-t-on. Ces budgets énormes qui rendent l'impôt plus dur et la cherté plus irrémédiable, sont votés par le Corps législatif, composé des délégués de la nation. Or, si la nation veut payer de gros budgets, s'il lui plaît d'entretenir des serviteurs trop nombreux, inutiles et malveillants, de quoi vous mêlez* vous et pourquoi
voulez-vous l'en empêcher? Si la femme de Sgana* relie veut être battue» gu*est-ce que cela vous fait? Souvenez-vous qu'il arriva malheur à M. Robert pour avoir essayé de la défendre malgré elle. Inclinez-vous devant les décisions d'une majorité élue par le pays et ne soyez pas de ces gens qui prennent les intérêts du Ciel plus quUl ne veut lui-même. >
L'objection n'est pas maladroite ni sans portée , mais en prouvant trop, elle ne prouve pas assez. Assurément Vétat de choses dont nous souflrons et contre lequel nous réclamons/est — uniquement en ce qui touche les résolutions législatives — d'une légalité irréprochable. Seulement il reste à démontrer, d'une part, que tout ce qui est légal est légitime; d'autre part, que, jusqu'à présent, nos assemblées politiques ont été la représentation exacte de tous les éléments dont la nation se compose, qu'elles ont fidèlement reflété sa pensée, prévenu ses besoins, satisfait ses vœux avec empressement. C'est, je crois, ce qu'on n'essayera pas de démontrer si l'on a quelque habitude de la réflexion et quelque connaissance de l'histoire.
La haute et la moyenne bourgeoisie ont dominé, dominent encore dans les assemblées issues du suffrage universel, comme elles faisaient dans les chambres élues par le suffrage restreint. Cela est incontestable ; mais faut-il voir dans cette continuité d'influence la persistance du vœu national ou le règne opiniâtre d'un préjugé politique. Cette distinction n'a rien de subtil et il est strictement équitable de la faire.
Depuis l'établissement du suffrage universel , deux séries de faits contradictoires se déroulent
62 La Cause de la cherté
sous nos yeux. Les tendances, les vœux, les idées sont démocratiques ; les élections et, par suite, les décisions législatives, ne le sont pas*
Ce désacord n'est surprenant gu^eti apparence ; il n^étonnera pas ceux qui savent combien réducation politique d'un peuple est longue à faire, combien tardive est son émancipation intellectuelle et morale. Lors même que les classes gouvernantes ont tout à fait perdu le sens de la situation générale ei ne comprennent plus rien aux aspirations ae la société qu'elles ont pris â tâche de diriger, cette société pendant longtemps encore leur accorde un mandat de confiance et se met à leur merci, tout en sentant qu'elles ne la représentent plus et que, volontairement ou non, elles la trahissent. Vous connaissez ce qu'on appelle en physique la vitesse acquise. îl y a dans le domaine politique un phénomène ou une loi analogue et qu'on pourrait nommer lïn* fluence acquise. Certaines classes gouvernent, parce qu'elles ont gouverné déjà ; il n'y a pas de meilleure raison, et celle-là sufût au plus grand nombre. D'autres, naturellement, impérieusement appelées à l'action politique, se résignent à ne gouverner jamais, parce qu'elles n'ont point gouverné eiicore et naïvement s'en croient incapables. Voilà le triomphe du préjugé.
Ceci répond à l'objection et nous eiplique comment une législature nommée , il est vrai, par le peuple, mais pleinement et essentiellement bourgeoise, peut ignorer complètement les souffrances, les vœux populaires, ou même en venir à croire que ses intérêts de caste sont en opposition avec les aspirationsetles besoinsde la majeure partie de la nation.
LA CAUSE DE LA CHERTâ 63
I] devieut facile alors de comprendre comment l'état légal qui résulte des délibérations et des décisions de cette législature, se trouve en désaccord ab§ol\i ^vçc )a réalité des choses. Il ne faut pas pour cela; $ sortir de la légalité pour rentrer dans le droit. 9 Cette légalité, on peut la modifier. D'artifir cielle qu'elle était, on ep peut faire une vérité. S; une société démocratique subit une législation bourgeoise (^wi la ^lesse dans sa dignité, ses intérêts et son ftveiiir, c'est qu'elle Ip veut bien : c'est qu'elle mangue de résolution civique autant que d'intelligence po^tique. Le grand émancipateur tout indiqué, qui n'est ni pn intrus, ni un révolté, ni un facti^^x, c'est je bulletin de vote.
Jusqu'à présent les espérances que la démocratie avait fondées sur le suffrage universel n'ont guère été justifiées, on doit en convenir franchement ; mais, je le répète, l'éducation politique d'un peuple est une œuvre lente et laborieuse. Il ne renonce que difBcilement, petit à petit, avec infiniment de regret à ses illusions, aux rêves de son imagination, car dans la politique du peuple il entre beaucoup d'imagination. Pour qu'il retire sa confiance aux classes ou aux individus qui la possédaient tout entière, il faut qu'on l'ait trompé, déçu, joué vingt fois, cent fois, mille fois.
Quand s'opérera cette évolution décisive, énergiquement efficace du suffrage universel, quand les foules comprendront-elles que leur bien-être, leur liberté, leur salut est dans leurs mains et que
6i LA CAUSB DB U CHERTÉ
Turne électorale est destinée à les dispenser dans un bref délai des maîtres confinés dans leurs salons et des sauveurs tombés du ciel? Je l'ignore. Ce que je sais à n'en pouvoir douter, c'est qu'il n'y a que cette percée rationnelle et légale qui puisse transformer en un chemin l'impasse où, depuis trop longtemps énervés par l'ennui, par la faim, pataugent la petite bourgeoisie et le peuple.
Ces vérités, qui seraient toujours utiles à proclamer, à rappeler, reçoivent une opportunité, une force, une valeur nouvelle de l'approche des élections. Il importe que les citoyens aillent au scrutin en sachant bien au juste ce qu'ils font et votent dans la pleine lumière de leur conscience. Si la cherté leur convieot, si même ils sont curieux ou désireux de la voir augmenter, ils n'ont qu'à renvoyer au Corps législatif les membres de la majorité actuelle. Il se pourrait que leur attente fût surpassée ; en tous ca^, je réponds qu'elle ne serait point déçue.
Si au contraire ils pensent que la cherté provenant directement de l'impôt et celui-ci s'accroissant sans cesse, grâce au concours empressé de la haute bour* geoisie législative, il est temps, pour modérer ce beau zèle, pour diminuer du même coup cherté, impôt et budget, d'envoyer comme représentants à la chambre des individus appartenant aux classes qui souffrent le plus de la gène créée par de fausses me« sures, ils feront acte de libéralisme éclairé, de véritable sagesse politique. Le sens commun veut que le contrôle soit exercé par ceux dont les intérêts, plus que cela, l'existence même sont en jeu, en péril. Il s'agit donc, on le voit, d*un simple retour au sens commun, mais depuis quelques années nous nous
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en sommes tellement éloignéSi que c*e8t une grosse affaire d'y revenir.
Demander que la petite bourgeoisie et le peuple aient leurs représentants réels et non pas nominaux dans les futures assemblées, dire qu'en dehors de leur concoursi de leur contrôle, de leur action, aucune résolution atteignant la vie nationale dans ses modes les plus divers, dans ses profondeurs les plus intimes çt, eu quelque façon, jusque dans ses entrailles, ne nous paraîtra investie de ce caractère d'autorité que donne seule l'impartiale justice, ce n'est pas demander que les assemblées soient exclusivement composées de petits bourgeois et de prolétaires, ce n'est pas dire qu'eux seuls aient qualité pour délibérer sur la chose publique, pour élaborer et voter les lois. Nous nous dé&ons de ces exagérations et nous ne croyons ni à Tefflcacité ni à la légitimité de ces substitutions soudaines et radicales qui pourraient changer momentanément la condition des in« dividus sans h&ter la solution du problème.
Chacun des éléments dont la société française se compose a droit à sa part d'influence; mais aucun d'eux ne doit exercer une influence excessive, exorbitante. Quand cela s'est produit, ça toujours été au détriment de la partie la plus nombreuse et la plus vivace de la nation. Les classes ne sont pas plus sages que les individus. Â elles aussi, le pouvoir tourne la téta. Chez elles comme chez les princes, la faculté de régler l'impôt et la dépense amène le mélange, aussi singulier que fréquent^ de l'avarice et de la prodigalité.
U CAUSE DE U CHERTE
n leur est donc nécessaire et même salutaire d'être combattues dans une certaine mesure, limitées, critiquées, contrôlées. On arrivera certainement à ce résultat en donnant à la multiplicité des éléments sociaux le droit et le pouvoir de se manifester avec une énergie suffisante. Les classes gouvernantes ont trop mal et trop peu scrupuleusement géré le patrimoine national, pour que désormais on leur en laisse à elles seules la direction : c'est maintenant au peuple français de déclarer nettement, par le choix de ses élus, qu'il exige de ses mandataires l'humanité, l'économie , et le désintéressement.
La compositioa de la représentation nationale, depuis le rétablissement du suffrage universel, oITre, lorsqu'on se donne la peine de réfléchir un instant sur ce sujet, la plus singulière et la plus attristante des énigmes. Jetez les yeux sur la liste des membres du Corps législatif actuel, vous y verrez figurer-* comme dans les précédentes assemblées du second Empire — des nobles, tant anciens que nouveaux, de grands manufacturiers, les chefs du haut commerce I des banquiers^ des rentiers^ des pro* priétaires, des avocats ; pas un petit bourgeois, sauf deux ou trois journalistes, pas un paysan, pas un ouvrier. ^ Au temps du suffrage restreint, lorsque la suprématie sociale de la classe moyenne était quasi érigée en dogme, une telle exclusion pouvait paraître, sinon excusable (rien ne la saurait justifier),
du moins concevable. Sous le régime de l'appel au peuple et du suffrage universel, elle semble incompréhensible.
Pourtant, il n*y a pas de fait qui n'ait son explication , le tout est de la chercher et, quand on croit l'avoir trouvée, de ls| donper pettement, sans arrière-pensée ni réticence. Diverses interprétations et solutions se présentent. D'abord celle-ci : les classes que dans un esprit de prudence, dans leur intérêt bien compris, à ce qu'on assure, on avait jusqu'à ces dernières années tenues à l'écart de la vie publique, amnistient et ratifient par les choix qu'elles font aujourd'hui en toute liberté la conduite des pouvoirs antérieurs à leur égard. En dehors de leur concours et sans leur consentement, on nommait pour les représenter des nobles ou de riches bourgeois; à l'heure qu'il est, maîtresses d'elles-mêmes et, en vertu d'une disposition légale, jouissant tous les six ans d'une souveraineté passagère, c'est encore parmi les nobles de race ou de cour, parmi les plus considérables personnalités de la haute bourgeoisie qu'elles vont choisir leurs délégués.
Ne vous avisez donc pas de soutenir que la nation est insuffisamment, incomplètement représentée. Un semblable reproche — si l'on tient* compte du système électoral actuellement en vigueur — porte non pas sur ceux qui sont élus, mais sur ceux qui élisent, sur la classe la plus nombreuse. Or, si cette classe se trouve convenablement, sincèrement et, pour tout dire d'un mot, mieux représentée par des individus appartenant à la classe censée supérieure que par des mandataires choisis dans son sein ; si elle proclame spontanément, de bonne foi et avec
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une honorable résignation son entière incompétence en matière politique, que pourrait-on redire à cela et de quel droit préfèrerait-on telle ou telle doctrine m-disant démocratique, à Tinstinctive sagesse, â l'aveu franc et loyal du peuple?
D'autres vont plus loin et ajoutent : «Les paysans et les ouvriers nomment des bourgeois parce qu'ils sentent, en dépit de tout ce qu'on a pu avancer ^ qu'entre les diverses classes d'une même natioUi il y a solidarité d^intérêts. Us prouvent ainsi par leur vote que ce prétendu antagonisme dont on nous en<* tretient si volontiers et qui parait inspirer autant de terreur dans un camp que d'indignation dans le camp opposé, n'est au fond qu'une chimère et un vain épouvantail. » Si réellement, entre le bourgeois et le prolétaire, soit urbain, soit campagnard, il existait des dissentiments profonds , de graves di<* vergences, sur des questions d^importance capitalet ces divergences se traduiraient de toute nécessité au moment du renouvellement de la Chambre; chacim suivrait ime direction différente et confierait à des hommes de son milieu, de son bord, le soutien de sa cause. C'est justement le contraire qui arrive.
Les ouvriers, les paysans, chargent exclusivement des bourgeois de régler tout ce qui concerne les questions commerciales, industrielles, agricoles. Ils s'en remettent à eux pleinement, absolument. La conséquence est facile à tirer. Ayant eu lieu déji d'être satisfaits de leur gestion, ils font acte de gratitude et de raison en leur renouvelant un mandat dont ils ont si bien usé* Qu'on ne nous parle donc plus d'antagonisme des intérêts, de désaccord ou de rivalité des classes, de conflits possibles ; ces appré^
hensions, qui seraient coupables si elles n'étaient absurdes, tombent au contact d'une réalité incontestable, plus éloquente que des paroles oiseuses, raccord du bourgeois et du prolétaire devant le scrutin.
Ces interprétations sont spécieuses et ne manquent point d'ingéniosité, mais elles ont le tort de trop se tenir à la surface des choses, de ne pas remonter aux causes, de ne pas rechercher les dessous. En présence de deux ordres d'actes et d'idées radicalement différents, elles négligent les éléments multiples et contradictoires du problème. Le fait éleetor(d, devenant par une évolution naturelle le fait législatif ^ ne doit pas à lui seul absorber l'attention des penseurs. Il y a aussi le fait social qu'on ne peut pas laisser de côté et qui s'impose à nos méditations. Les interprétations que nous venons de soumettre à nos lecteurs concluent délibérément du fait législatif au fait social. Elles posent ou plutôt supposent en principe que la composition de nos assemblées répond exactement à l'état des esprits et traduit, met en pleine lumière la disposition générale, universelle.
Là précisément est l'erreur. Expliquer la composition à peu près exclusivement bourgeoise du Corps législatif par l'abdication raisonnée de la majorité des électeurs reconnaissant humblement leur incompétence politique, ou bien encore par la similitude, par l'identité d'intérêts qui existe entre le prolétariat et la classe moyenne, c'est peut-être se conformer aux formules logiques de l'école, mais
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c'est aussi se fonder sur les apparences les plus trompeuses, c'est surtout avouer qu'on ignore ou qu'on ne veut pas voir ce qui se passe chaque jour sous nos yeux, ce qui éclate, s'affirme, se manifeste dans tous les discours et toutes les actions.
L'histoire des vingt dernières années , s'unissant sur ce point à l'expérience quotidienne, atteste que jamais les classes laborieuses ne furent moins disposées à se reconnaître incompétentes en matière politique et que jamais non plus, en ce qui touche leurs intérêts, elles ne se sentirent si résolues à revendiquer hautement des garanties nécessaires et le libre exercice de leurs droits. Le peuple ne songe point en ce moment à une abdication politique; il n'incline pas davantage vers je ne sais quelle transaction sociale que d'ailleurs la force des choses rendrait impossible. Voila qui réduit à néant ces timides essais d'interprétation, mais l'énigme n'en devient pas pour cela plus commode. Le contraste frappant, choquant entre le fait législatif et le fait social subsiste, plus on cherche, plus il s'accuse nettement.
Pourquoi les petits bourgeois et les prolétaires si jaloux, et avec raison, de leur part de souveraineté, s'empressent-ils, dès qu'ils en peuvent jouir, de la <iéléguer, de la déposer en d'autres mains? Pourquoi, fortement et justement attachés à leurs intérêts, ne plaident-ils pas eux-mêmes, puisqu'ils le peuvent, leur cause à la face du pays? Pourquoi enfin vont-ils uniquement chercher leurs mandataires dans les rangs de la classe avec laquelle ils luttent depuis si longtemps, contre laquelle ils réclament sans cesse? Nous avons vu quelles réponses on fait à
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ces questions. Elles nous ont paru bien peu satigfaisantes. Essayons à notre tour, sans fausse honte, d'expliquer Ténigme. L'heure des précautions Uttérairesy des simagrées académiques est passée* Hàtons-nous lespbynx n'attend pas.
Lorsque nous voyons une personne légalement et de plus récemment mise en possession d'un droit précieux dont pendant des années elle avait passionnément réclamé l'exercice, hésiter à en faire usage et n'en tirer aucune des satisfactions qu'elle avait espérées, nous sommes portés à croire que quelque secret obstacle l'entrave, la paralyse, et dix-neuf fois sur vingt, l'expérience nous prouve que nous avons raison, que son apparente liberté cache plus d'une gêne, plus d'une servitude. Ce qui est vrai d*un individu l'est aussi d'une classe et même d'une nation. Quand des hommes reconnus libres n'agissent pas conformément à leur condition officiellement proclamée, ce n'est pas qu'ils s'en déclaîent indignes ou soient assez aveugles pour refuser d'en jouir, c'est, croyez-m'en, parce qu'un obstacle non avoué et peut-être non prévu par la loi, mais insurmontable, infranchissable, arrête leur élan, enchaîne leur volonté.
Quelle est la plaie secrète du suffrage universel^
Qu est-ce qui l'empêche d'être pleinemeni lui-même, tout à fait sincère et d'envoyer au Corps Législatif une représenlation quiétant réellement complète se trouverait par cela seul investie d'une immense autorité? Cette plaie, je vais la nommer tout de suite. Je vais dire pourquoi le prolétaire n'est jamais député^ pourquoi le bourgeois et le noble le sont toujours. L'explication est simplement dans ces deux mots que déjà sous Louis XIV le catholique et monarchique La Bruyère faisait alterner d'une façon si redoutable : ceux-ci sont riches, celui-là est pauvre.
S'il est une vérité dont tout le monde en France soit bien persuadé, trop persuadé même, c'est que rien n'est plus coûteux qu'une élection. Ne me demandez pas à combien cela se monte, je ne saurais vous le dire au juste, n'ayant jamais eu pour mon compte une note de ce genre à payer. Mais je ne suis pas sans avoir connu quelques candidats ou amis de candidats et il m'est revenu qu'on se tirait difficilement d'affaire sans dépenser, au bas mot, de quinze à vingt mille francs. Mettons dix mille, cinq mille, c'est trop cher pour vous, n'est-ce pas, et pour moi aussi. En revanche. Harpagon, le banquier ou le comte de Chateaucroulant peut parfaitement se passer cette fantaisie. Il en sera quitte, s'il ne réussit pas, pour augmenter un peu ses fermages ou hausser légèrement l'escompte. Plaie d'argent dans ce cas se guérit vite et les piqûres ne sont que pour son amour-propre.
Imaginons maintenant (les hypothèses ne coûtent rien) que dans le fond d'un village, en Bourgogne ou dans le Nivernais, se trouve un homme jeune encore, qui, de bonne heure et par d'honnêtes
moyens, possesseur d'une petite fortune, a consacré ses heures d'indépendance et de loisir à l'étude des problèmes politiques et sociaux. Il a beaucoup réfléchi sur ces matières ; il croit avoir découvert certaines solutions ; il se sent assez de talent, de santé, d'énergie, pour exposer, propager, défendre sesidées. L'ambition la plus naturelle, la plus noble, la plus légitime, celle de soutenir des opinions qu'on croit vraies et de servir des intérêts auxquels on sf'associe, parce qu'on les voit de haut et largement, cette ambition germe peu à peu dans son cœur ; elle s'accroît; elle n'attend qu'une occasion pour se manifester.
Sur ces entrefaites, un siège au Corps Législatif vient à vaquer dans Tarrondissement où notre rentier philosophe plante ses choux. Son premier mouvement e^ de se présenter. Il a, lui assuret-on, tout ce qu'il faut pour faire un député passable... un député peut-être, mais un candidat, non pas. L'arrondissement est fort grand et la souspréfecture a découpé les circonscriptions avec une habileté qui n'exclut pas le caprice. Notre ami a-t-il seulement un cabriolet pour courir partout, peut-il comme Harpagon, qui ne s'entend pas moins à spéculer sur la charité que sur la cupidité humaine, répandre à propos les aumônes, ou donner des tableaux aux églises, des soutanes aux curés, comme le comte de Chateaucroulant ? Peut-il offrir des banquets auprès desquels les festins de Gargantua et les noces de Gamache ne seraient qu'une plaisanterie ? Est-il à même c^mme ses compétiteurs de prodiguer les rouleaux compresseurs, les vélocipèdes, de coiffer plusieurs compagnies de pompiers ? A-t-il de quoi louer un lieu clos et couvert pour y recevoir sept ou
huit cents électeurs (un bâtiment d'une belle étendue, comme vous voyez, et généralement d*un prix non modique) ?
Et puis avec son air réservé, modeste, que ses rivaux ne se gênent pas pour qualifier d'air minable^ pourra-t*il, lui qui n*a qu'un programme à opposer à des promesses inspirer quelque confiance à des gens encore étourdis des engagements pris par le banquier parisien ou le seigneur du village? S'il leur parle de mesures d'intérêt général, ils lui répondront en demandant des avantages locaux, un pont, une église, une caserne, un embranchement de chemin de fer. Â leurs yeux un député n'est qu'un solliciteur puissant et riche qui doit constamment quémander pour eux quelque faveur auprès des grands de la terre et qui, en attendant, ne regarde ni à la dépense, ni aux largesses.
Indépendant et sincère avant tout, notre homme se consulte et se tâte. Pour soutenir la lutte, pour contrebalancer l'influence du presbytère, du château , pour avoir quelque crédit et quelque autorité auprès des électeurs, pour parer aux frais de publieité indispensables et avec tout cela, en fin de compte, n'arriver très-probablement qu'à un échec, il faudrait manger dix années de son revenu, se condamner indéfiniment à la misère, bref se ruiner. Trouverons-nous bien étonnant, surtout s'il a une famille, de le voir reculer devant une lutte où les chances sont tellement inégales î Oserons-nous le blâmer ? Etait-il dans une situation à faire librement un choix ? Je vais aussi loin que possible dans le regret; j'admets que s'il eût réussi, le Corps législatif eût va s'assoir sur ses bancs \xn
homme éminent, un penseur, un orateur; mais rhumble citoyen n'est pas plus condamnable qu'un soldat qui, n^ayant ni poudre, ni balles^ ni sabre, se retirerait devant Fennemi. Il a cédé sans combattre, j'en conviens. Que voulez- vous? Il est pauvre !
On devine quelles raisons me font écarter de cet exemple tout ce qui serait de nature, soit à le trop particulariser, soit à lui donner une teinte d'exagération. J'ai laissé dans Tombre l'opinion politique, les tendances sociales du patriote désintéressé qui a rêvé la candidature ; il n'espère rien de la pression administrative ; il n'en redoute rien non plus. Son indépendance peut, à la rigueur, n'être pas le résultat direct de ses doctrines ; elle tient à son humeur, à son caractère,à la sécurité que lui garantit sa petite mais solide aisance. Un tel ensemble de conditions est plus facile à imaginer qu'à réaliser ou à découvrir. Eh ! bien, nous l'avons vu, fût-il réalisable, fût -il en quelque sorte sous notre main, il serait insuffisant et ne conduirait pas au succès.
La démonstration s'achève d'elle-même. Le terme auquel l'aisance du petit bourgeois ne saurait parvenir, est-ce la pauvreté du paysan, la misère de l'ouvrier, du prolétaire qui serait en mesure d'y atteindre? Evidemment non. Veuillez vous reporter aux obligations, aux charges dont nous faisions tout à l'heure Ténumération, et vous reconnaîtrez aiséïûent, au premier coup-d'œil, que ce qui est horriblement difficile, écrasant, désastreux pour le com
merçant au détail, rindustriel de second ordre et le rentier, est tout simplement impossible pour le fermier, le métayer , le typographe , le maçon, le couvreur, le fileur. Ceux-là n*ont même pas la faculté de se ruiner. La moindre tentative pour s'élever à l'action politique leur est interdite.
Nominalement éligibles , de fait jamais élus, ils formeront éternellement la foule des électeurs, foule anonyme, passive (sauf à de rares intervalles), demeurant à distance des fonctions publiques, inflexiblement immobilisée. Trop heureux encore si , par un de ces coups de désespoir réactionnaire, comme notre histoire n'en contient déjà que trop, la haute bourgeoisie s'alliant avec les débris de l'ancien régime et avec le clergé, ne leur enlève pas, par une nouvelle loi du 31 mai, leur dernière prérogative et ne les rejette point à ces profondeurs incommensurables où M. Thiers voulait que Ton reléguât la vile multitude f
Ainsi, pour se présenter aux élections il faut être riche, pour avoir chance d'obtenir, d'emporter les suffrages, il faut être très-riche. Ceci se passe à une époque où de prétention, d'étiquette et de surface, tout est démocratique. Un tel résultat cependant ne Test guère. Silence au pauvre, écrivait Lamennais dans le dernier numéro du Peuple constituant, lorsque le cautionnement tout-à-coup rétabli, vint bâillonner la presse républicaine et socialiste. Ce mot pourrait s'appliquer non à l'apparence légale, mais à la palpable et visible réalité de notre système électoral. Le pauvre vote, mais il ne parle pas. Muet et inactif souverain, il règne sans jamais trouver le moyen ni l'occasion de gouverner* On fait ses af*
faîres devant lui, pour lui, quelquefois contre lui; jamais il ne les fait lui-même.
Pourtant la loi ne s'y oppose pas, que dis-je, elle Ty invite. Non contente de lui en reconnaître le droit, elle lui en impose presque le devoir. De même que, selon le mot cruellement ironique de Louis xviiT, chaque soldat a le bâton de maréchal dans sa giberne^ chaque électeur, selon les dispositions et les possibilités légales, a dans les mains son mandat de député. Seulement les soldats ne deviennent ordinairement que caporaux et quant aux prolétaires législateurs, je ne sache pas que, depuis le Coup d'État, on en ait aperçu un seul dans nos assemblées. Résumons d'un trait la situation. Les possibilités et même les facilités légales ne pourront rien, ne serviront à rien, tant que subsisteront et se dresseront invincibles les impossibilités sociales.
Je prévois ici une objection et j'y vais parer tout de suite ;
« Votre raisonnement, me dira-t-on, repose sur une double pétition de principes. Vous semblez toujours supposer entre la bourgeoisie et le prolétariat un violent antagonisme d'intérêts, une sourde et profonde rivalité ; vous paraissez croire que la classe gouvernante ne fait rien pour attirer dans les assemblées dirigeantes la classe gouvernée, et que 8i elle ne redoute pas ce que vous appelez les impossibilités sociales, elle ne s'empresse point on les diminuant d'abaisser la seule barrière qui interdise
au prolétaire rapproche et l'exercice du pouvoir.
c Sur ce premier point, les faits eux-mêmes se chargent de vous répondre et de vous confondre. Les prolétaires, à vous en croire, n'envoient aucun des leurs au Corps Législatif parce que personne parmi eux n'est assez riche pour supporter les dépenses qu^entralne une candidature. Tenons un instant cette raison pour bonne. Elle n'explique pas pourquoi, si les prolétaires sont aussi mécontents que vous le donnez à entendre de la haute bourgeoisie et de la noblesse, ils envoient avec une invariable régularité à la chambre des manufacturiers, des banquiers, des industriels et des nobles.
«En supposant qu'ils ne trouvassent pas dans leurs rangs des candidats à élire, ils pourraient toujours rejeter ceux qui, selon vous, gèrent mal leurs intérêts et leur sont antipathiques. Hien n'est plus simple, plus facile, moins dangereux qu'une démonstration négative. Il n'y a pas besoin d'être riche pour cela. Il suffit de vouloir. Que craindraiton? Le scrutin n'est-il pas secret? Elle est encore à venir cette démonstration et les circonstances ne font point prévoir qu'elle doive être très-prochaine. Quelle preuve plus concluante peut-on fournir de l'entente des gouvernés avec les gouvernants? Il y a longtemps que les chambres bourgeoises se seraient évanouies devant le souffle des prolétaires, si au fond ceux*ci n'aimaient , ne respectaient les bourgeois et ne les voulaient au pouvoir.
c Nous ne contestons pas pourtant (car nous sommes d'entière bonne foi) qu'il ne se soit élevé, qu'il ne s'élève journellement entre les deux classes des malentendus ^ des conflits , des querelles. Les
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intérêts ont beau être similaires; ils ne soni pas identiques. Des divergences inséparables des faiblesses de la nature humaine et qui s'expliquent aussi par Tétat relativement peu avancé de notre civilisation, se manifestent de temps à autre. Mais il nous semble que dans ce cas, les défenseurs, les interprètes ne manquent point aux {prolétaires et que l'opposition s'acquitte de sa tâche, de son devoir avec autant de conscience que de talent. Croyez-vous qu'un épicier ou qu'un menuisier exposerait mieux les griefs^ les revendications de sa classe, que les honorables et brillants orateurs de la gauche? Nous pensons que fût-il à la chambre, il y aurait tout bénéfice pour lui à les laisser parler. Ce qui prouve, enti*e nous, que sa présence n'y serait pas très-utile et par conséquent n'y est pas désirable, b
Répondons d'abord sur le second point, pendant que nous sommes encore sous l'impression du reproche qu'on nous adresse. U est un fait que nos contradicteurs oublient ou qu'ils passent trop modestement et trop volontiers sous silence, c'est que l'opposition n'a formé depuis 1852 qu'une minorité assez faible, qu'elle a peu ou point influé sur la confection des lois, la marche du gouvernement et la direction générale du pays. Lorsqu'elle a parlé en faveur du prolétariat il faut avouer qu'elle a été bien peu écoutée et que la majorité n'a guère tenu compte de ses réclamations. Qu'y a-t-il de surprenant, en pareille occurrence, à ce que, voyant le mauvais
accueil fait à ses discours, à ses propositions et Timpuissance trop clairement constatée de ses efforts en face de Tinébranlable obstination d'une majorité compacte, qu'y a-t-il de surprenant à ce que nous songions à lui amener des renforts et des auxiliaires.
Je ne vous garantis pas que Tépicier du coin parlera aus^ bien que nos députés libéraux, mais je vous assure que dans les questions d'économie sociale il votera en pleine connaissaHce de cause, et ce votQ, avouez-le , ne laisse pas que d'être important. Les discours éloquents ont leur prix^ sont nécessaires et nous les estimons fort; nous en jouis- 0ons surtout quand, au lieu de n'être qu'une splendide et, malheureusement, inutile protestation en l'honneur du droit méconnu, ils exercent une action victorieuse et font pencher la balance vers Thumanité, vers l'équité. Cent ou cent cinquante prolétaires à la gauche ne donneraient certes pas plus de talent à nos orateurs, mais conféreraient, s'il est possible, encore plus d'autorité à leur parole. Loin de voir un affaiblissement, un empêchement ou une marque de défiance dans un mouvement électoral qui amènerait un grand nombre de prolétaires dans Tenceinte de la chambre , les membres de Topposition démocratique salueraient, nous en sommes persuadé, cet heureux événement comme l'aurore d'une époque de paix définitive et de réparation sociale. *
J'espère avoir rassuré mes contradicteurs en leur montrant que les prolétaires introduits à la chambre n'y feraient pas double emploi^ y joueraient un rôle actif, indispensable et s'y rendraient fort utiles. Il
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me reste maintenant à examiner la première partie de leur argumentation. Leur grand cheval de bataille, le bucéphale sur lequel ils caracolent et triomphent» est ce dilemme : à défaut d'une manifestation affirmative que vous proclamez et que tacitement nous reconnaissons impossible, les prolétaires pourraient faire une démonstration négative; ils ne la font pas; donc ils sont d'accord avec les bourgeois.
Oui, ce dilemme serait excellent si la mineure n'était complètement fausse* L'instinct des prolétaires a sur ce point, et fort heureusement, vu plus haut, plus loin, que la sagesse des doctrinaires. Rien en efTet ne leur était plus facile que de faire une démonstration négative et soyez certain qu'ils en ont eu plus d'une fois la tentation : toujours un sentiment de haute prudence les a retenus. La plupart d'entre eux ignorent à coup sûr le célèbre axiome, t on ne détruit que ce qu'on remplace ; » dans le fait, ils ont agi comme s'ils le connaissaient. Ils pouvaient paralyser le mouvement législatif, ébranler, désorganiser le mécanisme gouvernemental. Â quoi cela leur eùt-il servi ; à quoi cela leur servirait-il encore aujourd'hui, n'ayant pas de candidat à eux et ne pouvant rien substituer immédiatement au vide qu'ils feraient* Une démonstration négative qui n'aurait pas pour motif, pour appui et pour corollaire une manifestation afBirmative serait parfaitement stérile et ferait courir à la société les plus grands dangers, sans améliorer sensiblement le sort de ceux qui se résoudraient à ce parti extrême.
Ces deux actes doivent être connexes, simultanés, pour avoir toute leur importance et toute leur vaeur. Le peuple sent très-bieu cela. Quoique très-
mécontent de la bourgeoisie, quoique séparé d'elle sur presque tous les points, il vote pour les bour* geois parce qu*il n'est pas encore prêt à les remplacer légalement; parce que son instinct, beaucoup plus conservateur que révolutionnaire (en dépit des assertions contraires qui, pour des raisons différentes, pieu vent de droite et de gauche) lui fait respecter Tordre établi jusqu'à ce qu'il se trouve en mesure et par conséquent en droit, d'éliminer cet ordre plus apparent que réel, en mettant à sa place un ordre plus complet, plus solide et supérieur.
On le voit, le reproche formulé par nos contradicteurs tombe devant cette explication si simple, si conforme à la réalité. La réserve de la classe populaire atteste la modération de son humeur, la grandeur instinctive de son caractère, l'admirable sûreté de son sens politique ; elle tourne à sa gloire, non à celle de la bourgeoisie. Tant que les prolétaires ne seront pas certains de leur avènement au pouvoir, c'est-à-dire à la participation et à la gestion des affaires, ils s'abstiendront d'une démonstration négative qui, en faisait table rase et en suspendant la vie politique, provoquerait promptement une réaction irritée et implacable. Empruntant au grand philosophe socialiste sa devise : destruam et cedificabo^ ils ne démoliront qu'avec l'intime conviction de rebâtir aussitôt; ils ne donneront le premier coup de pioche dans le vieil édifice que lorsqu'ils auront sous la main les pierres de Tédiûce futur. Pierres vivantes/ comme disait Christ à ses apôtres. J'entends par là les hommes qui, après une consciencieuse et complète enquête sociale, accompliront vé^ gulièrement la réforme législative,
Ce mot de réforme nous amène précisément à la dernière partie de notre étude, à l'examen des moyens qu'il convient d'employer pour sortir d'une situation gui semble sans issue. Tout le monde y est intéressé: les prolétaires, cela va sans dire; les bourgeois, plus que personne.
« C'est, disent ces derniers, ce dont nous ne convenons point. Nous voyons bien ce que nous pourrions perdre à l'avènement du prolétariat ; ce que nous aurions à y gagner ne nous apparaît nullement. De votre propre aveu et pour parler votre langage, le fait électoral et le fait législatif nous sont acquis. N'est-ce pas le principal? n'est-ce pas avec cela qu'on gouverne le monde? Nous avons pour nous protéger le rempart des impossibilités sociales; mais puisque la route des possibilités légales reste ouverte, notre conscience est en repos. Nous n'empécbons, ne prévenons rien ; nous attendons tranquillement. Vous venez nous entretenir de conflit inévitable, de participation nécessaire, de dif&cuUé sociale à régler; la réalité politique, telle que nous la constatons, n'est guère en rapport avec vos paroles. Dans tous les cas, pourquoi irions-nous de gaieté de cœur au-devant d'éventualités sinon complètement chimériques, du moins peu probables et fort éloignées ? Pourquoi, selon une locution triviale
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mais juste» donnerions-nous des verges pour nous fouetter ?Nous ne pouvons pas constamment prendre des mesures en vue d'un péril qui n'est peut-être qu'imaginaire. Si jamais la crise menace, on verra comment y remédier.»
L'autruche raisonne ainsi, quand elle cache sa tête sous une pierre, persuadée qu'en ne voyant plus le danger, elle cesse d'y être exposée; mais cet oiseau n'a jamais été considéré comme un prodige d'intelligence ni comme un modèle de sagesse. Pour croire à la possibilité d'une crise, attendre qu'elle éclate c'est une puérile et lamentable politique. Légalement, et socialement la bourgeoisie se regarde comme inattaquable ; elle se croit sûre d'une domination indéfinie. Parce qu'elle a su arranger le choses de manière à ce que les indications, les éclaircissements, les réclamations, les plaintes ne se puissent produire à la tribune publique, elle se figure avoir supprimé la cause de ces plaintes et prévenu les conséquences où le mécontentement doit aboutir. Aux hommes d'état à courte vue qui se satisfont de si misérables palliatifs, on pourrait dire en modifiant le mot de l'historien latin : lorsqu'ils ont obtenu le silence, il s'imaginent avoir maintenu Tordre. Tout cela dure tant bien que mal jusqu'au jour où le sol manque subitement sous les pieds^ où le volcan surgit, où pour s'être enfermé obstinément dans la fiction officielle et avoir décliné le débat légal, on se trouve en face de la guerre civile.
Gardons-nous des ironies doctrinaires que le sort, ironique aussi à sa façon, déjoue rudement. Sous Louis- Philippe, il y avait ce qu'on nommait \epay8 ^galf composé des électeurs censitaires.
A ceux qui demandaient qu'on élargît ce cercle visiblement trop étroit, étouffant, on répondait avec un sourire de dédain, avec un air railleur qu*on croyait souverainement irrésistible : « Que les aspirants électeurs s'enrichissent et ils pourront franchir les frontières du pays légal. Les voies régulières leur sont ouvertes, personne ne les empêche de gagner de Targent : » On sait ce qu'amenèrent ces belles réponses : La révolution de février et la proclamation du suffrage universel. Est-ce que cette expérience-là ne suffit pas ?
Aujourd'hui, non pas selon la légalité pharisaïque, mais dans la vérité cruelle et incontestable des faits, il y a en France deux pays politiques, le pays éligible qui devient nécessairement \e pays élu; le pays électeur qui reste électeur et rien de plus. Si l'équité, si l'humanité ne font pas changer cette situation, la nature des choses avec laquelle elle est en contradiction flagrante se chargera de ce soin.
Je ne veux pas me demander si les violences d'un conflit prendraient la bourgeoisie au dépourvu, je ne veux pas interroger ni serrer de trop près une législation où des esprits sévèrement attentifs pourraient trouver plus d'une marque de méfiance, d'irritation et de frayeur ; ce que je sais, ce que nous savons tous, c'est qu'une société, fondée sur Tindustrie et le commerce, a principalement, presque uniquement besoin de sécurité. Or, la compression même extrême, même poussée à ses dernières limi-
tes, est loin de donner une sécurité parfaite. Toute lutte (et la répression constante n'est pas autre chose), a ses risques, ses périls, ses alternatives, ses fatigantes et accablantes incertitudes. Par cela seul qu'elle est la lutte, elle implique des éventualités menaçantes ; elle suspend et bouleverse la vie sociale. Il y a bien un moyen auquel les aristocraties inquiètes, découragées , désorientées ont parfois recours, c'est la dictature; mais ce moyen a ses inconvénients et ses charges qui ne tardent pointa se faire sentir. On obtient la sécurité; on donne en échange sa liberté.
Qael que soit le plaisir que cause la Tengeance, C'est l'acheter trop cher, que l'acheter d'un bien Sans qui les autres ne sont rien.
Vengeance est Iropfort, mais Tordre lui*-méme, cette grande loi des sociétés devant laquelle s'inclineront toujours les âmes pures et les droites intelli-^ gences, n'exige pas un pareil sacrifice, ne veut pas qu'on lui offre en holocauste sécurité, dignité, 11-* herté. Le remède, qui de nous ne l'a senti, est pire que le mal. Gomment hésiterait^on entre les fluctuations passionnées mais fortifiantes du débat légal et les émotions poignantes, dépravantes de la compression, le calme sinistre de la dictature I
Ecartons ces funestes appréhensions. Détournons notre vue et notre pensée de ces moyens aussi répugnants que condamnables. Il en est d'autres heureusement. Les voies légales sont indiquées, tracées ;
mais on 11*7 peut circuler, parce qu'elles sont trop étroites et coupées de fondrières. Il faut combler les abîmes» élargir les routes. La presse vraiment libre, le droit de réunion sérieusement garanti et s'appuyant au droit d'association, voilà qui suffirait pour changer du tout au tout la face des choses. Laissez courir la feuille volante, ne Timmobilisez point sous le fardeau fiscal, ne lui barrez pas la voie publique au gré de votre caprice et le pauvre pourra consacrer le fruit de ses modestes épargnes à publier sa pensée, à se mettre en rapport avec ses semblables, ses frères. Et ce qui serait vrai du journal, de la brochure, ne le serait pas moins de la réunion librement tenue.
Eloignez-en la police qui n'y a que faire et dont la présence gâte tout, indisposant jusqu'aux plus paisibles. Donnez carrière et licence à toutes les doctrines, sur tous les sujets. Que les sentiments s'exhalent, que les pensées s'expriment , que les théories s'exposent, que les idées sortent (il n'y a de dangereux que les idées contenues, renfermées) et vous verrez se multiplier les candidatures populaires. Ce que l'individualité réduite à elle-même est impuissante à faire, la collectivité le fera. Les gros sous s*ajoutant aux gros sous couvriront les dépenses indispensables. Sans convulsion, sans secousse, sans effort, sans déchirement, le prolétariat prendra dans l'état la place qu'il mérite, le rang qui lui est dû.
Ne croyez pas en lisant ceci q^ùe je suis un de ces libéraux à l'allure indécise et molle, au doucereux langage, qui ajournent l'action aux temps futurs, parce que, disent-ils, les conditions seront proba-
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Mement plus favorables, plus équitables. Je viens d'exposer quelles seraient selon moi les conditions propres àréclosion descandidatures populaires; mais cela ne veut pas dire qu'il en faille attendre indéfl- . niment la réalisation, pour tenter et commencer l'entreprise. Même avec les insuffisantes ressources légales dont nous disposons, nous pouvons nous avertir, nous renseigner, nous éclairer les uns les autres. C'est au cœur, à la justice, au désintéressement du prolétaire de le guider. Pas de compétition d'amour propre, pas de vaine jalousie. A l'atelier, au comptoir, dans les bureaux, au village, partout enfin où les hommes se trouvent en contact et forment groupe, les aptitudes de celui qui est né pour la délégation, la représentation, se déclarent. Elles sont reconnaissables, évidentes, s'imposent. C'est un signe, un avertissement qu'il convient de ne pas négliger. Celui-là est né pour une fonction ; à ses frères de lui en faciliter l'abord. Leur intérêt, un intérêt supérieur aux combinaisons particulières, aux calculs égoïstes, le leur commande.
En suivant leur instinct généralement si délié et si sûr, les prolétaires peuvent, dès les prochaines élections, envoyer à la Chambre un certain nombre d'entre eux. En demandant, en obtenant des améliorations légales et aussi par la magie de l'exemple, ces prolétaires arrivés frayeront le chemin aux autres. Le mouvement commencé dans les grands centres intelligents et ti-availleurs, à Paris, à Lyon, à Rouen, à Lille, se poursuivra, s'étendra jusque dans les moindres communes; 1869 peut devenir, si nous le voulons, une date glorieuse et bénie. De cette année peut dater un progrès décisif dans l'émanci-
d4 LES PROLlh'ATRKS A Ik CHAMBRE
pation du prolétaire appelé enfin à prendre part à la direction générale des affaires du pays. Ce retour à réquité politique et sociale ouvrira Tère de la sécurité définitive.
La sécurité, voilà ce que les bourgeois gagneront à l'avènement du prolétariat. La guerre civile évitée la dictature rendue inutile, la réforme prévenant la révolution, sont-ce là, je vous prie, de petits avantages? Cette sécurité, condition essentielle des sociétés après laquelle, depuis tant d'années prolétaire? et bourgeois nous soupirons tous, n'est ni possible, ni durable en dehors de Téquité. Point d'ordre sans justice ; point de justice sans information préalable et débat contradictoire.
Une immense difficulté sociale entrave nos destinées, énerve les individus, pèse sur la nation. Le nier, ce serait nier l'histoire contemporaine et ne rien comprendre aux mesures administratives et législatives prises depuis cinquante ans. L'importun, le cruel souci de la question sociale n'a été épargné à aucun des gouvernements qui se sont succédé depuis le premier empire. Les classes dominantes ont tantôt comprimé, tantôt réprimé, toujours éludé. Â ce que la question fût nettement posée^
elles ont vu un péril, une menace pour Tordre, comme si l'énoncé seul du problème eût sufQ pour en indiquer la solution, comme si surtout cette solution n'eût pu être que contraire à leurs intérêts.
Compression, répression, mesures captieuses, fallacieuses promesses, détours, ajournements, rien n*& servi. Incessamment le flot monte. Gomme la seule digue infranchissable, la Justice, n'a pas été posée d'une main ferme, d'un cœur loyal, on n'a, passez-moi le mot, reculé que pour mieux sauter. La sécurité ne s'obtient ni par les expédients, ni par la ruse ni par la force ; elle n'a d'autre garantie, d'autre refuge, d'autre base que le droit. La démonstration historique de cette vérité capitale a coûté cher à l'humanité ; elle s'impose aujourd'hui aux esprits les plus réfractaires, les plus récalcitrants. La ruse et la force ont perdu beaucoup de leur prestige depuis qu'on a vu qu'elles ne résolvent rien et qu'elles enveniment tout. On s'est dit qu'en somme l'équité doit avoir du bon ; et, en désespoir de cause, on se résignera à en essayer. La loi formulée par le poète se vérifiera une fois de plus : Nolentem trahuntfata.
Où saigne, profonde et secrète , la blessure de la haute bourgeoisie, je le sais. Elle souffre de partager le pouvoir. La participation du prolétariat au^contrôle législatif lui parait un arrêt de déchéance porté contre elle par le destin. En réalité, depuis la chute de Napoléon !•% que du reste elle n'avait pas peu contribué à élever sur le trône, elle a, sous tous les régimes et quelle que fût la différence des constitutions, exercé en France une influence prépondérante. Il est vrai que cette influence à laquelle
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manquaient de solides assises et qae battaient sourdement, continuement les flots du plébéianisme ii-rité, ne s'est jamais exercée d'une façon incontestée. Deux fois môme, en 1830 et en 1848, elle s'est sentie sérieusement menacée ; mais ce n'a été qa'un moment difficile à passer. Bientôt rétablie, elle a paru plus irrésistible que jamais.
n est arrivé alors à la bourgeoisie ce qui arrive inévitablement aux pouvoirs trop sûrs d'eux-mêmes et trop longtemps dominateurs : elle a manqué de prudence. Cédant au désir de consolider, de prolonger sa toute-puissance, elle a peu à peu et quasiinconsciemment, sous prétexte de bonne gestion, d'administration, d'ordre, détourné, accaparé à son usage les grands services publics. Elle a cru en son infaillibilité ; elle a versé du côté où elle penchait.
Heureusement elle ne pouvait échapper à cette nécessité supérieure qui veut que tout pouvoir se limite par ses propres excès. Forcée, pour entretenir les services publics qu'elle tendait à rendre parasites, de redoubler de dépenses et par conséquent d'augmenter les impôts, elle s'est trouvée un jour en présence de ceux qui supportaient les charges sans les décréter. La réclamation des prolétaires s'est fait entendre. La proclamation du suffrage universel a été un premier avertissement d'une part, une première concession de l'autre. Le système qu'il blâmait implicitement n'ayant point changé, le prolétariat est à la veille de faire un second pas plus décisif.
Contribuant à payer l'impôt comme à produire la richesse, il veut concourir à la gestion de cette richesse et à la répartition de cet impôt. En quoi
cette prétention est-elle exagérée? Que peut-elle offrir de blessant ou de diminuant pour la bourgeoisie ? Je vais plus loin et ne crois pas faire un paradoxe en afBirmant que ce concours du prolétariat aux affaires fortifierait la bourgeoisie, loin de Taffaiblir. Tout pouvoir réellement contrôlé est un pouvoir solidifié. Cette vérité, qui n'a point cours dans les monarchies absolues, est une de celles que les démocraties ne doivent pas ignorer. Le prolétariat législatif ne crée pas un antagonisme, il apporte un contrepoids. G'c 3t un rétablissement d'équilibre. Or, l'équilibre est souvent le symbole et parfois le commencement de l'équité.
Je reviens et j'appuie sur une de mes dernières assertions. Le débat légal supprimera le conflit, fera évanouir l'antagonisme. Dès qu'il y aura discussion, il n'y aura plus lutte. Les malentendus ne naissent et ne s'accroissent que dans le silence, dans Tobscurité. Aussitôt qu'on se voit, qu'on se parle, qu'on s'explique, on se calme, on se rapproche du vrai. Le grand malheur des bourgeois et des prolétaires, c'est depuis vingt ans de ne s'être jamais trouvés pacifiquement en face les uns des autres. Les bourgeois ne vont pas dans les clubs, les ouvriers n'entrent pas à l'Assemblée et ne sont pas reçus dans les salons. Le pied de fraternité, d'égalité n'existe pas. Comment pourrait-on s'entendre, se comprendre ?
Une fois au Corps Législatif, forcément, on s'entendra. Je ne veux pas dire par là que les préten-
tions des uns et des autres seront parfaitement équitables, qu'elles s'exprimeront toujours dans un laogage modéré, sans acrimonie et sans fiel. 11 est probable que bien des violences, des récriminations, se mêleront à l'échange des arguments; mais en définitive on ne peut pas demander à une assemblée humaine d'être composée de purs esprits, d'anges et d'archanges, et pourvu que la majorité (à gauche ou à droite^ peu importe) ne soit pas assez considérable pour devenir oppressive et imposer silence à la minorité, les bénéQces et les résultats de la discussion en rachèteront largement les inconvénients.
Du choc des prétentions excessives et contradictoires, lorsqu'elles sont également impuissantes à s'annihiler, se dégage la justice, non pas cette justice idéale que révère le philosophe et dont il a raison de renouveler de temps en temps l'image devant nos yeux, l'impression dans nos consciences, mais la justice relative, celle qui s'obtient à l'aide de concessions mutuelles et qui porte le cachet de sa terrestre imperfection. Précieuse conquête^toutetefois, bien qu'incomplète et que nous n'avons pas le droit de dédaigner, puisque nous pouvons la compléter, l'agrandir encore.
Quant aux objections qui se peuvent tirer d'une éducation politique insufîisante, elles perdent beaucoup de leur importance depuis qu'on sait que la meilleure méthode pour apprendre la politique c'est de s'y mêler, de la pratiquer. Lorsque le suffrage universel a été proclamé, les prophètes ne manquaient point pour prédire qu'il ne pourrait pas fonctionner convenablement pendant un an. Il est devenu aujourd'hui la plus inviolable et la plus né-