‹ La politique du sultanChapitre 14 sur 106 · ERNEST LAVISSE · texte numérisé non relu

ERNEST LAVISSE

GONSTANTINOPLE

Au fond de la Corne d'Or, en face des cyprès et de la sainte mosquée d'Eyoub, Has-Keui était un faubourg de Constantinople, habité surtout par des familles arméniennes.

Has-Keui, n'ayant aucun monument, n'était pas visité des touristes. Has-Keui était presque inconnu des Européens, séparé de Galata et de Péra , quoique sur la même rive, par les arsenaux de Ters-Hané. Has-Keui, d'ailleurs , ne se distinguait en rien des autres quartiers proprement turcs. C'étaient les mêmes ruelles en pente qu^à Stamboul, les mêmes petites maisons de bois, le même aspect de délabrement et de bâtisses provi-

soîres, et la même absence de bruit et de mouvement. Le matin, seulement, quelques bandes d'hommes et de garçons descendaient à l'échelle des bateaux, pour venir au Grand-Pont ou traverser la Corne d'Or. Ils s'en allaient aux boutiques du bazar. Ils revenaient le soir, leur journée faite. Ils étaient artisans, tailleurs et cordonniers, gagnaient leur vie au jour le jour, et ne possédaient que les quatre murs de bois et le mobilier sommaire de leurs cases tout orientales. A Has-Keui, pas de richesse étalée comme par les Grecs du Phanar ou les capitalistes de Péra; pas d'exploitation du voisin en des métiers louches et des tripotages d'argent ; pas de discussions politiques non plus : ils vivaient loin du Patriarcat et de Koum- Kapou, centre de la nation arménienne. Beaucoup avaient recueilli chez eux des femmes, des filles et des enfants échappés aux massacres d'Asie Mineure. Ils savaient quel sort les attendait au premier signe de mécontentement. Ils vivaient dans le calme, au bout de la ville, à la limite des champs et des cimetières, et, satisfaits de vivre, ils cherchaient à se faire oublier.

<( Il faut aller à Has-Keui, m'avait-on dit.

Nous ne pouvons vous offrir aucun massacre en ce moment : il ne reste plus assez d'Arméniens. Mais revenez au printemps prochain : les Bulgares seront alors de la fête. En attendant, allez voir Has-Keui. »

Nous débarquions à l'échelle d'Has-Keui par cette matinée voilée d'octobre. Nous étions trois Français. Devant nous, descendirent des vitriers, chargés de vitres, et des menuisiers avec leurs outils ; un homme de la police les attendait au débarcadère et les emmena. Derrière nous, un hamal (portefaix), chargé de couvertures et de lainages, précédait un drogman de l'ambassade de France qui venait porter des secours aux prêtres arméniens. A l'échelle, des portefaix et des soldats de* marine travaillaient à emplir un chaland : tables boiteuses, chaises défoncées, portes, cadres de fenêtres, tiroirs de commodes, glaces éclatées, tapis souillés de larges taches noirâtres : — ce C'est du sang », dit l'un de nous en tâtant un grumeau de cheveux et de cervelle. Les portefaix et les soldats entassaient dans le chaland ce pêle-mêle de mobiliers en morceaux ; depuis un mois, chaque jour, plusieurs barques ainsi chargées s'en vont à l'arsenal...

b LA POLITIQUE DU SULTAN

Les petits cafés grecs du bord de l'eau, avec leurs portraits du roi Georges et de la reine Olga, sont ouverts, mais vides. Rien n'a dérangé leurs fioles alignées, leurs cafetières de cuivre luisantes ni les toiles que, dans Tombre des plafonds, filent leurs araignées. Inoccupés, devant leurs tonneaux de sardines et d'olives, les épiciers grecs lisent les journaux en activant de puantes fritures. Rien n'a troublé leurs discussions politiques. Pas un Grec, pas une maison grecque, pas une vitre grecque n'a été endommagée, et ce semble un pur miracle dans cette échelle d'Has-Keui, oîi boutiques et maisons des Grecs et des Arméniens étaient confondues, indiscernables. Mais toutes les boutiques arméniennes, mises à sac, ont maintenant leurs auvents rabattus.

Devant, sous les treilles dépouillées, autour de plateaux et de tasses, des ronds de soldats et de policiers fument. Un colonel, en grand uniforme, cravate toute neuve de commandeur au col (l'armée turque, depuis un mois, a reçu beaucoup de décorations), est venu à nôtre rencontre. Il nous a donné pour guide un homme de confiance, avec ordre de nous montrer dans le détail tout ce qu'a fait, pour soulager ces mal-

heureux, la générosité de S. M. le Sultan.

A travers les rues désertes, le long des maisons closes aux fenêtres fraîchement revitrées, l'homme nous conduit à l'église, que rien ne laisse deviner derrière une haute muraille. Il faut frapper longtemps à la porte bardée de fer.. L'église, bâtie sur une terrasse dallée, est assez grande, mais sans clocher et sans façade, et, à l'intérieur, sans luxe, sans une dorure, sans un cadre. C'est l'église d'une très pauvre communauté, comme on en peut voir dans nos paroisses de montagnes, proprette, avec un plancher de sapin, des bancs de sapin, des murs blanchis à la chaux et un autel de bois peint. Les Arméniens de ce quartier étant tous de petits artisans, leur église était pauvre. D'ici, sur une porte, on peut lire encore, au-dessous de deux lignes en arménien, cette note en français : Ce ci est un cordognier.

Les femmes sont accourues à la distribution de couvertures. Dans la chambre du prêtre, dix à vingt hommes — ce qui reste d'hommes arméniens dans ce quartier de cinq

cents familles, — sont assis. Ils ont échappé au massacre. L'un travaillait dans une maison européenne de Péra, et on l'y a gardé pendant les trois journées. Un autre était allé à Kadi- Keui et des Albanais musulmans l'ont caché.

— Et toi ?

— Moi, j'étais allé à Stamboul porter une paire de souliers, que je venais de finir; je suis cordonnier. C'était la veille de la fête de la Vierge (26-14 août), et j'espérais être payé. Je revenais avec mon argent. Nous étions trois Arméniens dans un caïque, et deux Turcs qui ramaient. Les Turcs nous ont dit :

(( Il ne faut pas rentrer chez vous aujourd'hui ; depuis une heure, on massacre à Has- Keui. )) Alors nous leur avons dit de nous mener à Eyoub...

Eyoub, quartier musulman, sur l'autre rive de la Corne d'Or, passe, à Constantinople, pour le centre du fanatisme. Sa mosquée, impénétrable aux ghiaours, contient l'épée du Prophète, que tout nouveau Sultan va ceindre au jour de son avènement. L'idée de ces Arméniens nous sembla donc étrange, d'avoir choisi un pareil refuge en temps de massacre. Mais l'Arménien reprit :

— Nous allions à Eyoub chez Fehmi-

Pacha. C'est un vieillard très pieux, que le Sultan n'aime pas et qui veut finir à Eyoub pour être enterré près de la mosquée. Depuis un an, Fehmi disait aux Arméniens, — car, depuis un an, tout le monde savait qu'on nous tuerait : — « Quand l'homme d' Yildiz (le Sultan) fera massacrer les chrétiens, venez chez moi et je vous sauverai. » Nous nous sommes donc réfugiés dans sa maison. Mais elle était petite et déjà pleine. Il nous a emmenés à la mosquée et il a dit au prêtre :

(( Prends ces hommes et sauve-les. » Le prêtre nous fit entrer dans la cour. Nous étions plus de cent. On nous a apporté des nattes et des cruches, et nous sommes restés là quatre jours ; chaque matin et chaque soir, les Turcs du quartier nous donnaient à manger. Le second jour, les assommeurs sont arrivés avec des soldats et des hommes de la police. Ils voulaient pénétrer dans la cour, en disant : «Le maître (le Sultan) permet de tuer les Arméniens. » Le prêtre, qui était devant la porte, leur répondit : « Je ne sais pas ce que le maître a permis. Mais le Prophète, qui ordonne de tuer les idolâtres, défend de tuer les nations du Livre. Ceux-ci sont chrétiens, et vous ne les tuerez pas »,

et les sofltas et les autres prêtres les empêchaient d'entrer. Mais ils étaient innombrables, et ceux de derrière levaient leurs bâtons et criaient et poussaient les autres. Alors un homme de la police, qui était devant, en uniforme, leur a crié : « lassakl lassak! C'est défendu I c'est défendu! » et ils sont partis, sans même piller les boutiques arméniennes qui se trouvaient sur leur chemin... »

Le drogman de l'ambassade, ayant terminé sa .distribution de couvertures, est revenu près de nous : ce Je connaissais tout le monde ici. En 1895 déjà, après les assommades de Stamboul, cent soixante hommes s'étaient réfugiés dans cette église et ne voulaient plus en sortir. L'ambassade m'envoya négocier avec eux : chaque ambassade s'était chargée d'un quartier arménien. Je parvins à les rassurer ; mais ils me supplièrent de faire chasser d'Has- Keui deux bouchers musulmans et un comptable de l'arsenal, qui s'étaient constitués en une sorte de comité pour le massacre et qui les menaçaient de mort. Malgré nos représentations, ces bandits ne furent pas inquiétés. Aussi, quand les assommeurs arrivèrent, la besogne était prêle ; les portes arméniennes avaient été marquées à la craie ; je

LES MASSAGAES II

VOUS montrerai les inscriptions en turc, toutes de la même main. Us arrivèrent par le bateau, le mercredi 26 août, vers cinq heures du soir, et toute la nuit, toute la journée du lendemain, durant trente heures, on travailla. Les premiers Arméniens, qu'ils trouvèrent à l'échelle, furent amenés chez les bouchers. Gomme ils se débattaient, on leur trancha les deux mains sur l'étal, et le boucher criait : (( Pieds de cochons à vendre I » Puis on les assommait , suivant le mode général de cette exécution bien organisée.

Les bandes n'avaient pour armes que des bâtons, sopas, mais tous de même forme et de même longueur : on croit qu'ils avaient été fabriqués, spécialement pour cet usage, par les ateliers de la marine, et l'on sait que, plusieurs jours d'avance, ils avaient été distribués entre les différents postes de police, car l'autorité était prévenue et s'attendait à un coup de force des révolutionnaires arméniens... Les 50jDac^ïs jetaient donc l'Arménien à genoux ou à plat ventre, et lui tapaient sur la tête jusqu'à ce qu'elle fût réduite en bouil- Ue ou séparée du tronc. La poUce cernait le quartier et rabattait les fuyards. Us procédaient avec ordre, maison par maison, sans

hâte : — aucune maison arménienne ne fui oubliée ; — sans erreur : — aucune maison grecque ne fut attaquée ; — sans excès : — la consigne n'était que pour les hommes, et pas une femme ne fut même violée, — bref, en ouvriers consciencieux et dociles. On saccageait tout. On cassait tout à coups de triques. On apportait le même soin à réduire la tête des hommes en pâtée pour les chiens, qui venaient boire aux ruisseaux de sang, et les mobiKers en poussière; il fallut trente heures à ces soixante ou quatre-vingts ouvriers. »

Nous montons les ruelles d'Has-Keui. Les maisons, d'abord, ont leurs portes réparées, et leurs fenêtres, et leurs vitres. Mais une à peine sur dix est habitée, et seulement par de jeunes femmes, qui, se penchant des étages supérieurs, semblent attendre une distribution de vivres. Après le pillage, c'est l'ambassade de France qui les a nourries :

le correspondant du Temps, renseigné par un fuyard, était venu, et, pris d'épouvante et de pitié, avait couru à l'ambassade.

Les jeunes femmes, à l'arrivée des bandes,

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s'étaient sauvées dans la campagne ou cachées dans les caves, craignant surtout les soldats et leurs ordinaires familiarités. Mais les vieilles s'attachaient à leurs hommes, à leurs garçons, et se faisaient traîner pendues à eux. Elles ont tout vu et sont restées folles. En travers des rues, agenouillées, vautrées, elles grattent le sol de leurs ongles, s'emplissent de terre la bouche et les cheveux, hurlent comme des fauves : (nAman, aman, Tchelebi ! Pitié, pitié, Seigneur! », ou, silencieuses, balancent la tête et le buste, d'un geste stupide.

A mesure que nous montons, la solitude grandit. Plus une femme aux fenêtres sans rideaux. Plus une case habitée. Les chiens eux-mêmes, en quête de nourriture, ont déserté le haut quartier. Une chèvre et ses deux chevreaux, bêlant de porte en porte, sont notre seule rencontre. Ici les traces sont demeurées plus visibles. Les ruelles sont jonchées de verre cassé et de fer-blanc. Les vitres n'ont pas encore été remises. Les portes, malgré des grattages évidents, gardent les inscriptions dont parlait le drogman de l'ambassade. L'une d'elles même n'a pas été touchée; en beaux caractères turcs, on peut lire, écrit à la craie : « Ici, Agop, Arménien. »

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L'écriture est très habile : Tan dernier, les Arméniens dénonçaient le comptable de l'arsenal comme le secrétaire des bouchers musulmans.

Voici la dernière maison, au bout du quartier, près du cimetière : une case de bois à un étage, qui ressemble à toutes les autres, toutes étant construites sur le même plan. Au rez-de-chaussée, trois chambres minuscules, où des estrades de bois, couvertes de tapis, servaient de lits ou de divans. Au sous-sol, une petite cuisine sans fourneau, avec deux réchauds. Au premier, trois autres petites chambres nues. Tout est en bois blanc, murs, plafonds et escaliers, en sapin à peine raboté. Le plancher disparaît sous une couche de détritus, papiers lacérés, verre en paillettes, ferblanc haché, étoffes et tapis réduits en menus morceaux. Les bandes de Juifs de Balata et la canaille de Stamboul sont venues après les assommeurs, et, retournant et embouant ces loques, ont emporté le moindre objet de prix. Les robinets de cuivre ont été arrachés aux petites fontaines des cuisines; arrachés, les boutons de cuivre des placards et des portes, et les encadrements de cuivre des miroirs de deux sous. Seulement, dans les armoires, sur

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les rayons des chambres à coucher, il reste encore les journaux soigneusement étalés où la bonne ménagère empilait son linge et alignait ses fruits, et ces journaux sont la Mode illustrée, les Annales politiques et littéraires et le Globe anglais. Ces Arméniens menaient une vie très simple. Les plus riches, très peu nombreux, avaient de petits lits de fer ; les autres n'avaient pour couchettes que les tapis de leurs divans. Mais, le soir, dans la nuit tombée, sur les cimetières voisins, ils rêvaient d'Europe et de civilisation ; ils lisaient, comme nos petits ménages de province, les Annales et la Mode illustrée.

Après une visite au cimetière, tout bossue de tombes récentes, — combien ont été enterrés là, à la hâte, en secret ? combien tirés par les pieds et jetés à la Corne d'Or ? pendant plusieurs semaines, personne à Constantinople ne mangea de poisson, — nous redescendons à l'échelle. Le clair soleil joue dans la brume d'automne, et là-bas, entre les cyprès, la Corne d'Or frissonne et rit.

Has-Keui retombe dans son calme, que le bruit de nos pas avait un instant troublé. On n'entend plus, au premier étage d'une maison, que le piaiUement d'une école enfantine.

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Ce sont les petites filles, revenues à la classe — il faut bien reprendre la vie — qui répètent à haute voix et en chœur, à la mode orientale, la phrase lue tout haut par leur maîtresse. Et la maîtresse lit, en français, et les petites filles répèlent, scandant les mots :

Cher petit oreiller, doux et chaud sous ma tête.

Apprenez le français, petites Arméniennes.

Vos pères l'avaient appris ; quand le présent leur semblait trop dur, ils regardaient vers la France, et sans un mot, sans un geste de pitié, nous avons laissé assommer vos pères.

Pendant trois jours (26-28 août 1896), tout Constantinople a vu celte course arménienne, et Ton en parle maintenant comme d'un spectacle familier qui, sans doute, se renouvellera, car une fois déjà, en 1896, le Sultan l'avait offert à l'Europe. Dès les premières heures de mon séjour, j'avais eu vingt récils de témoins oculaires. Mais, avant de rien admettre, il est un témoignage auquel je tenais.

En 1890, durant un voyage à travers l'Albanie, j'avais beaucoup fréquenté les beys musulmans de ce pays. Deux mois, de Préveza à Scutari, ils m'avaient hébergé et escorté.

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Ces musulmans sans fanatisme avaient alors un dévouement patriotique — chose rare en Turquie — à la cause turque : organisés en ligue, ils avaient empêché le démembrement de l'Empire et le partage de l'Albanie entre le Grec, le Serbe et le Monténégrin.

Ils avalent aussi un dévouement très sincère, parce que très intéressé, à la personne du sultan Abd-ul-Hamid qui leur faisait la part très large, de licence chez eux, et d'emplois dans le reste de l'Empire. Nous étions restés en relations. Mais la faveur ou la défiance impériales les avaient pour la plupart appelés à Constantinople , appointés à de lucratives sinécures et, depuis cinq ans, régulièrement payés sur les fonds de la Liste civile. J'espérais donc trouver en eux des témoins véridiques. Après bien des détours pour écarter d'eux les dénonciations, — car en ce doux pays tout conciliabule passe pour un complot, — et de moi, peut-être, quelque danger, nous avions fini par nous réunir dans une de leuxs maisons du Bosphore. Voici, mot pour mot, le récit de l'un d'eux.

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(( Le mercredi matin 26 août, comme tous les matins, j'avais pris le bateau à Scutari, où j'habite, et vers midi et demi je débarquais au Grand-Pont. J'allais à Galata, sur le quai, chez un ohrétien qui a son bureau dans Alexiadi-Khane... »

On appelle khane de grandes bâtisses, ordinairement carrées, avec quatre façades de fenêtres; à l'intérieur, une cour centrale entourée de plusieurs étages de galeries; sur ces galeries, de petites cellules servant de bureau ou de magasin. Chacun de ces khanes est isolé : une seule porte y donne accès.

(( En débarquant, j'entendis des coups de fusil du côté de Péra, et l'on me dit qu'il y avait révolution à la Banque Ottomane. J'étais devant le poste de police de Galata. Les soldats y faisaient entrer des bandes de gens mal vêtus qui, depuis une semaine, — je les avais remarqués tous les jours précédents , — venaient s'asseoir le matin à l'entrée du pont sur le bord des trottoirs. Ces gens sortirent bientôt du poste avec des bâtons et ils se mirent à assommer les harnais (portefaix)

arméniens. Ds arrêtaient un hamaU jetaient sa charge à terre, le couchaient d'un coup de trique sur la nuque, le hamal criait <( hi », et ils Tachevaient. Ceux qui voulaient fuir, les soldats les empêchaient de passer. Celui qui disait : ce Je suis TurcI », on lui arrachait sa culotte et, s'il n'était pas circoncis, on le mutilait, puis on l'assomait. Mais ils ne frappaient que les Arméniens. Ils avaient avec eux des Juifs et des mouchards qui les leur indiquaient. Quand l'Arménien était mort, le dénonciateur lui tirait ses sandales; on devait les payer à tant la paire, car ils emportaient même les plus vieilles, dont personne n'aurait donné un para (un centime).

)) Comme je m'approchais d'un groupe qui assommait un vieux, un homme de la police m'a dit : « Va-t'en, tu n'as rien à faire ici », et il m'a un peu bousculé. Je suis allé sur le quai, vers Alexiadi-Khane . Je suis arrivé juste au moment où l'on fermait la porte.

Il y avait à l'intérieur une quarantaine d'hommes, tous chrétiens, sauf un Turc d'Aïdin et moi, et tous Européens ou Grecs, sauf six Arméniens. Us fermèrent la porte et roulèrent contre elle des balles de coton et des sacs.

Nous entendions frapper contre l'entrée de

Millel-Khane, qui est de l'autre côté de la rue. Nous sommes montés sur la terrasse. Nous avons vu une bande s'engouffrer dans MHlet- Khane, dont la porte avait été enfoncée ; des soldats restaient devant, pour garder l'entrée. A l'intérieur, nous entendions des coups et des cris. Un Arménien, monté sur la terrasse, nous faisait signe que l'on coupait les têtes. Il parlait ; mais nous ne pouvions rien comprendre à cause des coups de fusil : les soldats, sur le quai, tiraient contre la maison de bois qui est auprès du Crédit Lyonnais.

» Nous avons dû quitter la terrasse parce qu'ils tiraient aussi contre nous. D'ailleurs, la bande, après avoir fini dans Millet-Khane, était venue battre notre porte, et mes compagnons ne voulaient pas ouvrir. C'était de la folie, car notre khane avait des fenêtres au rez-de-chaussée, et déjà les assommeurs, avec des barres, faisaient sauter le scellement des grilles. J'ai donc fait enlever les ballots qui barricadaient l'entrée, et j'ai crié à travers la porte, en turc : « Je vais ouvrir, je suis Turc, )) je suis le bey de X... ». On m'a répondu en albanais : (( Ouvre, frère » et, la porte ouverte, j'ai vu d'abord deux Albanais, deux ioujekdjis du Sultan... »

Le Sultan, pour sa garde tout à fait intime, a une petite bande, une cinquantaine, de fusiliers, toufekdjis, recrutés surtout parmi les Albanais du Nord, et surveillés par un certain Tahir-Pacha, ancien jardinier du palais, aujourd'hui le vrai chien de garde de Sa Majesté.

(( Ces deux Albanais n'étaient pas en uniforme de toujekdjis, mais en costume national. Ils avaient seulement à la ceinture leurs revolvers de la garde, dont les crosses sont fabriquées, par les argentiers de Prizrend, tout spécialement pour les toufekdjis. Je les connaissais tous les deux : Tun est de Diakova et l'autre de Malichevo. Us m'ont aussitôt reconnu et, pour arrêter la bande qui se pressait derrière, ils m'ont embrassé. Ils m'ont ensuite demandé si nous avions des Arméniens. J'ai répondu que tous ces chrétiens avaient ma besa (parole d'honneur, serment de sauvegarde entre Albanais). Ils ont alors écarté la bande des assommeurs, qui nous a laissé sortir. Mais, derrière les bâtons, la police et les soldats nous barraient la route. Ils voulaient même nous ramener dans le khane pour nous faire assommer. J'ai dû appeler les Albanais, qui se sont fâchés en disant : « Le maître n'a dit de tuer )> que les Arméniens et ceux-ci sont Albanais. )>

LES MASSACRES sS

Mais un dénonciateur montra nos Arméniens, et déjà les assommeurs les prenaient, quand les Albanais ont tiré leurs revolvers en criant : c< Ils ont la besa du bey et vous ne les tuerez pas. )) Puis ils nous ont accompagnés, quatre Arméniens et moi, jusqu'à Péra, où les Arméniens se sont enfuis.

)) Je suis allé coucber ce soir-là dans le quartier de Tatavola, chez un de mes amis.

Les assommeurs y sont venus ce même soir; les Grecs du quartier leur ont fermé les rues en déclarant qu'ils défendraient les Arméniens; les assommeurs ont rebroussé chemin. Je n'aime pas les Grecs ; mais ceux qui disent qu'ils ont, comme les Juifs, aidé aux massacres, sont des menteurs.

y> Le jeudi matin, je suis revenu au khane, avec des chrétiens qui voulaient rechercher des papiers. Tous les bureaux étaient saccagés, les ballots et les sacs éventrés, les grilles des fenêtres et les barreaux des galeries arrachés, les cofiFres-forts précipités dans la cour et forcés, les papiers déchirés en miettes. Il ne restait d'intact qu'un bureau et une cave, dont les portes n'avaient aucune trace de coups, le bureau et la cave des chemins de fer allemands d'Anatolie. En passant devant la porte,

on nous a appelés à voix basse : c'était Tun des six Arn;iéniens. Je me souvins qu'en effet, la veille, je n'en avais emmené que quatre.

Les deux autres avaient disparu. L'un d'eux, secrétaire de la Compagnie allemande, s'était enfermé dans le bureau, et il nous dit que l'autre devait être à la cave, où nous l'avons en effet trouvé demi-mort, accroupi dans un tonneau d'huile. Us avaient entendu le pillage. Devant leurs portes, un policier s'était tenu, avertissant à haute voix les travailleurs et les écartant de ces propriétés européennes...

)) En revenant sur le Grand-Pont, j'ai vu qu'on assommait encore, mais il ne restait presque plus d'Arméniens : c'était dans les khanes et les ruelles de Galata que les bandes tapaient et criaient. Des portefaix tiraient les cadavres par les pieds et les lançaient au Bosphore : le courant les emmenait aussitôt vers la mer de Marmara . D'autres jetaient les morts et les blessés sur de petites charrettes et couraient les vider au cimetière de Schichli. Tout le long de la grande rue de Péra, ces charrettes, sur leur passage, avec les bras pendants et les têtes saignantes, faisaient un arrosage de sang. Le ruisseau de la rue des Maltais était du sang coulant, à cause de trois

boutiques arméniennes où Ton avait tué vingt hommes, disaient les voisins.

» Un Albanais de Zagori m'emmena dans une maison voisine de la Banque, d'où l'on dominait Galata et ses maisons mal famées. Les femmes, en chemises ou en peignoirs, étaient sur les toits, avec des soldats et des officiers. Quand un Arménien essayait de fuir par les terrasses, les femmes le montraient aux soldats en criant, et les soldats tiraient. Si l'Arménien tombait, elles embrassaient les soldats et tout de suite, en plein air, les récompensaient. Il y avait des Européens sur le toit de la Banque : voici leurs noms, tu pourras les interroger.

(Ces Européens, dont un Français et un Allemand, m'ont confirmé ce récit.)

)) Le jeudi soir, je voulais rentrer chez moi à Scutari. Mais mes amis du quartier de Tatavola craignaient d'être massacrés, pour avoir défendu les Arméniens la veille. Ils me supplièrent de rester et de les emmener le lendemain aux Iles des Princes. Le vendredi matin, nous sommes donc descendus au Grand- Pont. Des assommeurs étaient toujours à l'entrée, et, près d'eux, des soldats et des policiers. Mais ils n'avaient plus guère de besogne : ils regardaient sous le nez tous ceux

qui s'embarquaient. Nous avons pris le bateau des Iles. A bord, quelques familles turques s'en allaient, comme d'babitude, passer le vendredi au Grand-Hôtel de Prinkipo.

)) Il vint aussi une bande de jeunes gens, qui parlaient français. Les uns étaient en uniforme avec des aiguillettes d'or, et les autres étaient habillés à la dernière mode de Paris, avec des fleurs à la boutonnière et des gants. Le bateau avait quitté l'appontement et commençait à virer. Cette belle jeunesse, qui descendait au salon, découvrit sous l'escalier un jeune garçon, vêtu d'un bourgeron bleu, d'un pantalon bleu et d'une casquette. C'était un Arménien, un aidemécanicien de la Compagnie. Ils le traînèrent sur le pont et forcèrent les gens du bateau à revenir. A l'appontement, ils appelèrent une troupe de sopadjis et le firent assommer. Puis, on jeta le cadavre à l'eau, on nettoya l'appontement, et le bateau repartit.

)) A Prinkipo, il n'y avait pas eu de massacre. Les Européens présents, très nombreux au Grand-Hôtel, avaient protégé les Arméniens. Des Kurdes, qui travaillaient aux terrassements et aux jardins, avaient promis à leur maître, un Français du nom de Valori,

qu'ils ne tueraient personne. Mais, le vendredi matin, jour de repos pour lés musulmans, ils vinrent lui demander de l'argent et des armes, en lui disant : « Puisque nous ne travaillons pas aujourd'hui, laisse-nous aller à Stamboul, où le maître a permis de tuer les Arméniens. » Ils partirent sur le bateau qui nous avait amenés. Ils rentrèrent au chantier le lendemain, paraît-il, avec de l'argent et des bijoux. Mais ils étaient mécontents. Ils prétendaient que le Sultan était devenu fou : un matin, il permet, et le soir, il défend; on n'a pas le temps de faire le voyage, et déjà sa volonté est changée. Les massacres aA^aient, en effet, brusquement cessé le vendredi soir ; le samedi matin, déjà, la police arrêtait et désarmait les sopadjiSy qui d'ailleurs ne faisaient aucune résistance et qui étaient aussitôt remis en liberté.

)) Voilà ce que j'ai vu. De retour chez moi on m'a raconté qu'à Scutari, il n'y avait pas eu de massacre : un prêtre de la mosquée Iskelessi-Djami les avait défendus. A Kadi- Keui, c'est Fuad-Pacha, celui qu'on appelle deli Fuad, Fuad le fou, qui les a empêchés.

Il avait tout intérêt à les laisser faire, car il a la manie de bâtir, et la construction de son

konak (palais), qu'il refait et défait tous les ans, Ta grandement endetté auprès des Arméniens. Mais il disait tout haut qu'il voulait montrer sa mauvaise humeur au Sultan.

Comme tous les gens du palais, il vit d'argent extorqué à la Liste civile ou de concessions et d^affaires financières, qu'il négocie pour le compte de capitalistes étrangers. Depuis un an, le Sultan l'avait réduit à la portion congrue. Fuad-Pacha sauvait les Arméniens pour se venger du maître. Il courait à cheval dans les rues et criait en gesticulant, — il est excentrique et un peu fou; mais il n'en est que plus populaire ; — il criait qu'il défendait de toucher un cheveu des chrétiens, et il emmenait les Arméniens dans son konak,,. Le Sultan l'a fait arrêter ; mais on n'osera pas le juger; il est trop populaire dans Tarmée... De même à Koum-Kapou, qui est le grand quartier arménien et le siège du Patriarcat, il n'y a pas eu de massacre : un commandant nommé Hassan-Aga a chassé les bandes. »

Tel est le récit d'un témoin impartial, dont

je puis garantir la sincérité et dont j'ai pris soin de contrôler les affirmations : si quelque jour notre Gouvernement daigne informer le public, on verra que les rapports de notre ambassade signalent les mêmes faits. Pour ces massacres de Gonstantinople, il ne faut donc pas croire à une explosion de fanatisme. On doit même signaler, à ce sujet, une différence capitale entre les deux assommadesqui, à un an d'intervalle, ensanglantèrent les rues de la ville. La première fois, en octobre 1895, les softas (étudiants en théologie) et les gens des médressés (séminaires) avaient pris part aux rixes de Stamboul. Cette année, ils étaient enfermés dans les mosquées, disent les ims, et surveillés par la police : le Sultan maintenant se défie d'eux et craint qu'une fois lâchés ils ne marchent contre le Palais. J'ai entendu dire aussi que, sollicités par les agents du maître, ils avaient refusé leur concours, croyant qu'on renchérirait sur les premières offres et comptant extorquer un plus fort salaire : il y aurait eu, en réalité, une grève de softas. Il est possible que, suivant les cas, les deux explications puissent servir. Le fait certain est qu'en 1896 ils travaillèrent et qu'en 1896 ils s'abstinrent. U est non

3o LA POLITIQUE DU SULTAN

moins certain que des centaines d'Arméniens furent sauvés par les gens des mosquées.

Ces massacres, d'autre part, n'ont rien eu d'un mouvement populaire. Tout était préparé d'avance, assommeurs et bâtons, mouchards et charrettes. Tout a marché, et tout s'est arrêté au premier signal. Tous ont respecté la consigne : ce Le maître a permis de tuer les Arméniens » ; sur six oa sept mille victimes, — chiffre minimum, car, dans le seul cimetière de Schichli, tout proche de Péra, les ambassades ont surveillé les inhumations, et leurs médecins ont dénombré plus de trois mille cadavres; or il y a eu d'autres inhumations à Kassim-Pacha, à Has-Keui, et un plus grand nombre d'Arméniens encore ont pris le chemin de la Marmara, — donc sur six ou sept mille victimes, c'est à peine si trente ou quarante erreurs ont coûté la vie à des Grecs, des Turcs ou des Européens, trop Arméniens d'aspect.

Les Albanais de la tribu des Lappes, qui sont très nombreux à Constantinople, — ils sont d'ordinaire terrassiers ou fontainiers, — ont l'habitude de tout mettre en chanson. Ils sont bien à même de juger les derniers événements, car leurs amis du Palais, fusiliers et

LES MASSACRES 3l

zouaves, ont pris part au travail, et, dans chaque bande, il y avait au moins deux Albanais de la garde. Les Lappes chantent maintenant :

Jour et nuit, le Sultan a pleuré.

L'Anglais et TArménien le tracassent.

Il a dû s'allier avec la canaille, Et le touloumhadji ^ a trique.

Vieillard idiot, qu'as-tu fait là?

Pourquoi pas la guerre ouverte?

Pourquoi ne pas nous charger du combat ?

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