‹ La politique du sultanChapitre 15 sur 106 · L'ASIE MINEURE · texte numérisé non relu

L'ASIE MINEURE

Il faut étudier maintenant les massacres de l'Arménie proprement dite.

L'opinion française, en fait de politique étrangère, se contente de peu. Le plus souvent, eUe ignore ce qui se passe au delà des frontières, et les journaux respectent cette ignorance : pour les choses turques en particulier, la plupart gardent un silence inquiétant, qui n'a pas été troublé, d'ailleurs, par les publications de notre gouvernement. Il serait donc étonnant de trouver en France une idée à peu près juste des affaires arméniennes. Chacun se les est figurées à sa façon. Beaucoup n'ont voulu voir en tout ceci que

la main de la perfide Albion. Pour les gens timorés, ces Arméniens, avec leurs bombes, n'étaient que des anarchistes indignes de pitié. J'ai entendu des révolutionnaires déclarer qu'en Asie Mineure, le musulman étant exploité par le chrétien, les massacres furent la revanche du travailleur contre le parasite. Mais on parle surtout du fanatisme religieux et plus encore des querelles qui de tout temps mirent aux prises Kurdes et Arméniens.

Il est malheureusement certain que, non seulement en Arménie, mais dans toute l'Asie Mineure, des bandes ou des tribus seminomades, Kurdes, Circassiens et Yourouks, vivent aux dépens des populations fixées, chrétiennes et musulmanes : les Arméniens, en particuKer, ont toujours eu à souffrir des Kurdes et des Circassiens. Mais il est non moins certain que l'Asie était habituée à ce mal endémique, et il faut rendre cette justice à l'administration turque que, depuis dix ans, le mal, en dehors du Kurdistan, avait beaucoup diminué. Les émigrés du Caucase, qui en étaient la cause principale, avaient été dispersés et fixés. J'ai traversé, de 1888 à 1890, l'Asie Mineure dans tous les sens, de Smyme à Alep et de Chypre à Brousse : la

sécurité y était parfaite. Les choses ont changé depuis; mais la crise actuelle n'est pas un simple redoublement d'atrocités kurdes.

Sans compter que des massacres ont eu lieu en des régions où jamais le Kurde n'était apparu, on peut affirmer que, même dans le Kurdistan, la seule responsabilité des Kurdes ne saurait être invoquée. Puisque la bonne foi anglaise est suspectée et que les documents anglais sont entachés, paraît-il, d'arménophilisme, nous laisserons de côté tous les exemples, sans nombre pourtant, que pourraient nous fournir les seuls Livres Bleus.

Mais, pour quelques régions, on a des documents internationaux ou français, et deux de ces localités sont, en plein Kurdistan, le district de Sassoun et la ville de Diarbékir.

Les affaiï^s du Sassoun eurent, en octobre 189/4» un tel retentissement, que les ambassades intervinrent et qu'une commission d'enquête fut envoyée sur les lieux. Cette commission, composée de fonctionnaires turcs auxquels la France, la Russie et l'Angleterre avaient adjoint des délégués, siégea près de six mois à Moucb (janvier-juillet iSgB), tint cent sept séances et entendit cent quatrevingt-dix témoins. Le gouvernement anglais a publié, dans deux volumes du Livre Bleu, tous les documents en français de cette enquête : le rapport en français fut dressé et signé par les trois délégués russe, anglais

et français*. Il ne faut pas oublier qu'à celte date, la Russie et la France étaient de parti pris pour le Sultan, tandis que l'Angleterre défendait les Arméniens. Deux délégués sur trois étaient donc arrivés à l'enquête avec des préjugés, et peut-être des instructions, favorables aux Turcs. Celte circonstance donne plus de poids à leur rapport, que je ne fais ici que résumer.

On donne le nom de Sassoun à la région alpestre qui se dresse à l'ouest du lac de Van, entre les plaines de Mouch et de Diarbékir. Ce n'est, à vrai dire, qu'un bloc de très baules montagnes, où les torrents, affluents du Tigre, ont enchevêtré un réseau de vallées très étroites et très profondes. Les sommets déboisés sont couverts de neige durant six mois de l'année et ne peuvent servir, l'été, qu'à la pâture. Les vallées, avec leurs eaux courantes et leurs bouquets de châtaigniers, offrent à la culture des terres fertiles, mais peu étendues. La population de cette région est assez dense : groupée en villages, elle vit surtout de ses troupeaux.

Elle se compose — ou elle se composait

Page 1