I. Au bureau des Œuvres d*Orîent, Parîsi rue du Regard
récit des événements, il a une colonne pour C( l'attitude des autorités ».
Voici ce que Ton y peut lire :
A Erzeroum, Tautorilé, en dépit des efforts faits par les consuls, ne s'est guère occupée que d'arrêter les Arméniens. La population turque se préparait cependant au grand jour en vue d'un massacre. La participation ouverte des officiers et des soldats au massacre et au pillage a été constatée par les consuls.
A Kharpout, les officiers et les soldats prennent part au butin. Les Kurdes prétendent être de connivence avec l'autorité ; comme les officiers, les soldats et les gendarmes ont pris part au pillage, on n'ose sévir contre personne.
A Alep, si les démarches des consuls auprès des Arméniens contribuent à ramener le calme dans les esprits, celles qu'ils font auprès des autorités sont accueillies avec une indifférence notoire. Elles échouent devant l'optimisme voulu du vali, Hassan-Pacha, l'impuissante bonne volonté de quelques rares fonctionnaires, et la tolérance ou la complicité des autres.
A Yenidjé-Kalé, un détachement arrive au hameau de Mudjuk-Dcressi, et, au son du clairon, se jette sur les chrétiens, les massacre, pille et incendie les maisons. Les soldats envahissent l'hospice et tuent le Père Salvatore. Puis ils se portent sur Yénidjé-Kalé, où ils brûlent toutes les habitations et le couvent des Franciscains.
A Mersîna, le gouverneur, Faïk-Pacha, en tournée dans le vilayet, veut ignorer les événements. Il affirme au commandant du croiseur français, le Linois, que jamais la tranquillité n'a été troublée (22 novembre), et cependant il est à noter que les troubles ont éclaté partout où Faïk- Pacha a passé pendant sa tournée.
On pourrait faire vingt autres citations ; mais voici, de la même source, des affirmations bien plus graves encore :
A Césarée, quelques musulmans ont sauvé des Arméniens. Un officier supérieur de la garnison a déclaré que si l'autorité n'y avait mis d'obstacle, il aurait étouffé sur l'heure le soulèvement et empêché ainsi le massacre. — A Siwas, le gouverneur rassemble I 000 rédifs et 100 zaptiés auxiliaires, mais ne peut obtenir de la Porte les autorisations lui permettant de prendre les mesures ejjicaces.
Devant de pareils faits, rapportés, non par la diplomatie anglaise, mais par des consuls ou des officiers français et par les délègues des six puissances, on peut conclure, en toute conscience. Dans les provinces, pas plus qu'à Constantinople, les massacres ne furent un mouvement populaire ni une explosion de fanatisme. Si les Arméniens et les journaux n'ont le plus souvent parlé que des Kurdes,
ce n'est pas que les méfaits des tribus ou des bandes kurdes aient été plus nombreux ou plus notoires durant ces années dernières.
Mais dans l'armée et dans la gendarmerie, qui furent les véritables auteurs des massacres, les Kurdes étaient très nombreux. On avait recruté chez eux une cavalerie irrégulière à laquelle le Sultan avait donné son nom : dans toute l'Asie Mineure, ces hamidiés ont bien mérité leur solde.
Mais, réguliers ou irréguliers, tous ces Kurdes appartenaient à l'armée impériale, et même le mot d'irréguliers ne devrait pas être prononcé. Car le Sultan, dans ses notes aux puissances, protesta toujours contre cette épithètc ; pour ses hamidiés disciplinés et organisés, disait-il, sur le modèle des cosaques russes, il revendiqua toujours le respect de l'Europe.
Les Kurdes ne furent donc que les soldats du Sultan. Jamais ils ne travaillèrent pour leur compte, suivant leur fantaisie : ils obéirent toujours aux autorités constituées , civiles ou militaires. Qu'ils se soient adonnés, avec enthousiasme, à cette besogne fructueuse, il faudrait bien mal les connaître pour en douter ou leur en tenir rigueur. Mais, qu'ils aient jamais commencé avant le signal et continué
après la défense, ou qu'Us aient, en quoi que ce soil, dépassé les ordres reçus, c'est ce que démentent tous les témoignages et tous les rapports. Dans chaque tuerie, et tout le temps de la tuerie, ils n'ont été que les agents du pouvoir, les exécuteurs du maître.
Veut-on mieux voir encore le rôle de l'armée ? Les événements de Marach sont connus par le rapport de Tatlaché militaire français, le lieutenant-colonel de Vialar. 11 avait accompagné, dans ce coin d'Arménie, une commission turque, qui resta deux mois sur les lieux, et il l'avait forcée à faire la lumière complète. Son rapport établit qu'en novembre 189 5, une école française fut envahie par les soldats de l'armée régulière ; que le professeur et les élèves furent lardés de baïonnettes, tués et rôtis par la troupe; que les officiers assistèrent à celte cuisine ; que la responsabilité du colonel commandant le détachement est indiscutable ; et que l'armée régulière a commis dans la région les plus épouvantables excès : « Tuez d'abord, criait le général dans les rues de Marach, vous pillerez ensuite. » Tout Constantinople répète un mot de ce même colonel de Vialar, dont les sentiments turcophiles s'affirmaient autrefois en
public. Gomme, au retour de sa mission, le ministre de la guerre lui tendait la main :
« Monsieur le ministre, lui aurait répondu le colonel, quand une armée se conduit comme la vôtre, un officier français n'a plus le droit de donner la main à ses officiers. »
L'Europe a pu prendre le change ; mais personne en Turquie ne s'y est trompé. Quand on a connu Constantinople vers 1 888-1 890 et que Ton y revient en 1896, ce qui frappe le plus dans cette ville immuable, c'est peutêtre la diflTérence du langage public à l'endroit du pouvoir. Autrefois, le pouvoir impérial, avec ses conséquences gênantes et coûteuses, ses vexations et ses caprices, était subi comme une nécessité d'ordre physique en quelque façon, comme les pluies de l'automne ou les bourrasques du printemps. On ne peut pas dire que le Sultan inspirât de la terreur, du respect, de l'affection, ni même un sentiment quelconque. On avait seulement un peu de pitié pour cet homme, toujours tremblant, toujours hagard entre l'attente du coup de couteau et la crainte du mauvais café. Chrétiens et musulmans avaient pris leur parti de l'état de choses. Personne ne soupçonnait même la possibilité d'un changement, et cha-
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cun, sentant l'inutilité et le danger des récriminations, ne songeait qu'à ses propres affaires : avec de l'argent, avec peu d'argent, on finissait par tout arranger dans ce pays du bakchich; le commerce étant florissant, on payait et l'on se taisait.
Aujourd'hui, le langage à l'égard du Sultan est beaucoup plus libre à Constantinople qu'à Paris. Il n'est question que de lui, toujours de lui. On prend à peine quelques précautions de forme. Les musulmans disent c< le maître », les chrétiens indigènes ce l'homme », et, parmi les étrangers, l'esprit bien français de nos compatriotes a vulgarisé les noms de ce marchand de pastilles » ou de ce Géraudel ». Mais, sous ces noms transparents, dans l'opinion et le langage de tous, chrétiens et musulmans.
Jeunes et Vieux Turcs, Grecs et Bulgares, indigènes et étrangers, il reste le promoteur et le metteur en scène de tout ce qui s'est fait depuis deux ans. Chacun sait et chacun dit qu'il l'a voulu, qu'il l'a ordonné : « Le maître a permis de tuer les Arméniens. »
Cette permission a coûté la vie à plus de trois cent mille êtres humains. Car, outre les assommades publiques, les fusillades en bloc et les massacres à la lance et au sabre, combien
LES MASSACRES «yS
de coups de couteau, d'assassinats et de meurtres privés ! outre les égorgés, combien de femmes, d'enfants et de vieux, crevant de misère et de faim dans les champs non cultivés, dans les villages infectés par l'odeur des cadavres, dans cette épidémie de peste et de choléra, qui, depuis iSgB, désole l'Arménie turque ! En mettant de côté les exagérations, on peut faire le calcul suivant. Depuis le i®^ juillet 1894, plus de cinq cents communautés arméniennes ont été supprimées ou atteintes. Quelques-unes, comme celles de Constantinople et du Sassoun, ont eu plus de cinq mille morts. Le chiffre de trois mille, comme à Malatia, Diarbékir, Arabkir, etc., a été souvent atteint. Celui de mille est courant, et le minimum de trois cents a partout été dépassé. Van, avec iix mille, semble tenir le premier rang. En prenant donc une moyenne de cinq cents morts, on reste beaucoup audessous de la vérité; cette moyenne pour les cinq cents communautés frappées donne deux cent cinquante mille cadavres. Comment, en pleine paix, un homme a-t-il pu concevoir une telle entreprise et comment, sous les yeux de l'Europe, a-t-il pu la mener à bien?