I. Livre Bleu, 1896, VI, p
parlent cl le nom même qu'ils se donnent, sauf les Arabes et les Syriens des gouvernements d'Alep et Adana. On peut donc adopter la distinction d'Asie Mineure kurde ou Kurdistan, et d'Asie Mineure turque ou Anatolie.
De même origine, semble-t-il, que les Arméniens, les Kurdes s'en sont distingués, au cours de l'histoire, par l'adoption, comme langue, d'un patois persan archaïque, et surtout par leur conversion à l'Islam. Ce sont les Albanais de l'Asie Mineure. Montagnards comme eux, violents et querelleurs, ils n'ont cherché dans le culte d'Allah que le droit de porter les armes et de vivre à leur fantaisie. Sans fanatisme religieux, ils n'acceptent les ordres du Khalife que pour ,1a guerre, et ils ignorent les ordres du Sultan. L'autorité turque a pu installer dans les plaines ses préfets, ses gendarmes et ses impôts. Mais, dans les montagnes , le Kurde , resté indépendant, groupé en tribus ou en clans, n'obéit qu'à ses chefs indigènes, à ses aghas.
Ses relations avec les Arméniens étaient
celles de l'Albanais avec les Slaves. Dans les monts, les chrétiens, restés belliqueux et toujours armés, avaient obtenu la paix et la libre jouissance de leurs biens, moyennant ces redevances du kiafir et du hala, dont nous avons parlé. Dans les plaines, où l'autorité turque avait désarmé les paysans, le Kurde tombait à l'époque de la récolte ou de la tonte, au jour d'un mariage ou d'une foire, enlevait les troupeaux et les filles, rançonnait les paysans et les marchands, puis rentrait chez lui avec son butin.
Le Sultan, qui s'appuie en Europe sur les Albanais, cherchait depuis longtemps à se gagner les Kurdes en Asie. Chez ces musulmans un peu tièdes, il avait, dès 1880, construit des mosquées nouvelles, envoyé des prédicateurs, organisé une propagande religieuse et des pèlerinages à la Mecque. De saints hommes, cheiks et mollahs, attiraient le peuple aux mosquées par des distributions d'argent.
En 1882, dans la chaleur de leur nouveau zèle, quelques-uns de ces néophytes se précipitèrent sur les cantons chrétiens et circoncirent près de deux mille paysans ; les plaintes du patriarche arménien et les remontrances des ambassadeurs vinrent contrarier leurs
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pieux efforts. Mais les pèlerinages aux villes saintes et les prédications avaient continué, et les distributions d'argent. Le cheik de Zeilan s'acquit dans toute la montagne une réelle influence, grâce aux subsides de la Liste civile. En attendant l'heure des Arméniens, il tourna ses fidèles contre les Yézidis idolâtres, que l'on extermina ou que Ton força à regagner la Perse. On brûla aussi quelques villages nestoriens ou chaldéens : à l'est et au sud, on déchristianisa toute la province de Van.
Une propagande politique travaillait de son côté. Autrefois, en même temps que la Ligue albanaise, on avait tenté une Ligue kurde entre les principaux aghas, pour supprimer les haines et rétablir l'unité de la nation. Les tribus étaient séparées par des brouilles séculaires et par des vengeances héritées de père en fils : les Haidaranlis et les Ghipkanlis se livraient presque chaque année une bataille en règle, dans les plaines de Melazgerd et d'Alazgerd. Au sein des tribus, le pouvoir était disputé entre les aghas et les torounSy représentants des vieilles familles : chez les Hassananlis, les bandes se prenaient et se reprenaient le bourg d'Hassan -Pacha ; à
chaque printemps, à chaque automne, quand les troupeaux allaient à la montagne ou redescendaient vers la plaine, un combat coûtait la vie à des vingtaines de Hassananlis, sans parler des Arméniens qui ne gagnaient rien à cette rivalité de leurs protecteurs * .
Les efforts du Sultan avaient réussi à grouper les Albanais; ils échouèrent auprès des Kurdes. Les aghas acceptèrent sans doute son argent et ses conseils. Mais leur pouvoir était annihilé par la division des grandes tribus d'autrefois en une poussière de clans, qui avaient chacun leur petit agha ou leur toroun, et par la décadence de la discipline, qui en était résultée. Dans la tribu d'autrefois, Tagha avait droit de vie et de mort sur ses hommes. Tant que l'énergie physique et le succès maintenaient son influence, il usait de ce droit fréquemment. Les individus, ne trouvant aucune sécurité en dehors de leur groupe, ne pouvaient résister aux chefs. Mais trois interventions étrangères avaient peu à peu désagrégé les tribus. L'autorité turque, d'abord, avait pris à son service les transfuges et les révoltés : tout Kurde, mécontent de son agha, put deve-