I. Livre Bleu, 1896, VI, p
nir gendarme du préfet voisin. Puis, les communautés arméniennes, ayant de l'argent, prirent à leur solde des individus ou même de petits clans kurdes, qu'elles intéressèrent à leur défense, en les établissant dans leurs propres villages et en leur donnant une part de leurs champs ou de leurs récoltes * . Enfin , depuis dix ans, une propagande russe embauchait les torouns. Un certain Bedkran— Bey, que son influence avait fait interner à Constantinople, s'était échappé grâce à l'argent russe; d'Erivan, où il s'était installé, ses émissaires pénétraient jusqu'à Diarbékir. Au service du Turc, du Russe ou de l'Arménien, le Kurde avait désappris l'obéissance à ses aghas. La Ligue kurde, une fois constituée^ n'eut que des chefs sans troupes.
Pour grouper la nation, on essaya d'un autre système dont la Russie fournit le modèle et le prétexte. On invoqua le voisinage de la frontière et l'exemple des Cosaques ; on parla d'un Kurdistan transformé en confins militaires, et à partir de 1890 on travailla à ce
1. Livre Bleu» 1896, III, p. 47 •' Les Arméniens dePiran. persécutés par les Hassananlis, appellent chez eux Assad- Agha, auquel ils donnent vingt champs, dix prés et une maison neuve : le traité est signé en présence du sous-préfet de Boulanik.
LES MUSULMANS ET L'EUROPE 2l3
plan. Les maréchaux Ghakîr et Zekkî Pachas arrivèrent au commandement du sixième corps d'armée, avec la mission toute spéciale d'organiser les Hamidiés : voulant bien marquer sa faveur à ces troupes nouvelles, Abdul-Hamid avait tenu à leur donner son propre nom. Le plan comportait quarante-huit régiments de cinq cents hommes, sous le commandement de colonels et de capitaines de l'armée régulière, les autres grades étant réservés aux chefs des tribus ou de bandes, aux brigands célèbres et aux mécontents que Ton voulait ramener. Bientôt, dans toutes les grandes villes, on vit affluer des Kurdes, à Erzingian, Erzeroum, Van, Mouch, Bitlis, Mardin, Siwas, Diarbékir, etc. *. On leur donnait un uniforme. Us échangeaient leurs vieilles lances ou leurs fusils à pierre contre des Martini et des baïonnettes. On leur présentait un étendard envoyé par le Sultan.
Ils juraient fidélité. La parade finie, le régiment était organisé. Pour les exercices, on s'en remettait aux soins des chefs et aux expéditions quotidiennes sur les villages musulmans et chrétiens.
I . Voir le Rapport de l'attaché militaire anglais, Livre Blea, 1896, III, p. 5a.
2l4 LA POLITIQUE DU SULTAN
L'organisation de cette milice ne répondait évidemment pas à son but avoué : contre le Cosaque, il faut d'autres troupes que des bandes de parade et d'autres exercices que des fantasias. Un officier turc, enthousiaste, déclarait que les Kurdes, soldats de race, devenaient en deux mois des troupes modèles *.
Encore eût-il fallu ces deux mois de préparation. En bien des cas, les tribus ne daignèrent même pas descendre dans les villes pour la revue du maréchal : elles envoyèrent seulement leurs jaghas, avec une escorte, et des bêtes de somme, pour rapporter les armes et les munitions. Rentrés dans leurs villages, les hommes vendaient leurs uniformes ou s'en servaient comme de vêtements habituels. Ils vendaient aussi leurs cartouches et leurs fusils, et ce sont les Hamidiés qui fournirent d'armes et de poudre les révolutionnaires arméniens .
Mais cette organisation mettait le Kurdistan à la solde et sous les ordres directs du Palais. Les chefs touchèrent régulièrement le traitement de leurs grades et reçurent des décorations et des titres turcs, — tel cet agha