‹ La politique du sultanChapitre 48 sur 106 · I. Mourad-Bey, Le Palais d'Yildiz, p. i · texte numérisé non relu

I. Mourad-Bey, Le Palais d'Yildiz, p. i

23o LA POLITIQUE DU SULTAN

TAsie au delà du fleuve Halys , comme disaient les anciens. Dans la première, les chrétiens sont Grecs, dans la seconde Arméniens.

Parti des îles ou des villes de la côte, remontant le long des fleuves et des chemins de fer, pénétrant dans tous les villages jusqu'à Konia, ouvrant partout sa boutique, son petit café et son auberge, accaparant peu à peu les plus belles terres et les maisons de prix, le Grec ne songe qu'à exploiter le pays et à faire fortune le plus rapidement possible. Il revient ensuite à la côte ou en Grèce, devient quelque jour, — suprême ambition de tout Hellène, — démarque, député, ministre du royaume hellénique, ou, si l'éloquence, par hasard, et Tambition vient à lui manquer, il acquiert dans son village natal le renom de bienfaiteur par la fondation d'une école ou d'un hôpital.

L'Anatolie, pour les Grecs, est une terre de rendement, qu'il faut cultiver sans repos, sans scrupule, quitte à l'épuiser et à la délaisser ensuite. L'Arménien, au contraire, considère l'Anatolie comme sa patrie : il cherche sans doute à en profiter, mais aussi à la faire profiter de son travail. Le Grec emporte ses capitaux en Grèce et l'Arménien rapporte les

* LES MUSULMANS ET L'EUROPE 23l

siens en Anatolie. Le Grec dote les villes ou les communautés helléniques de l'Archipel et du continenjt. L'Arménien fonde des écoles et des églises dans les villes asiatiques.

Ajoutez que le Grec peut se permettre tous les tours de bâton et braver la malveillance des populations et des autorités : le plus souvent, il est sujet hellène et s'abrite derrière les consuls et les capitulations ; il a le royaume hellénique, pour mettre ses capitaux et, au besoin, sa personne en sûreté. L'Arménien, sujet ottoman, est obligé de compter sans cesse avec l'opinion musulmane et l'autorité turque. Au rebours du Grec, il n'affiche jamais sa fortune. On a dit qu'en certaines villes d' Anatolie, les maisons en pierre étaient arméniennes et les maisons en bois musulmanes.

Ce phénomène aurait chez nous une signification et une importance sociales. Mais, en Europe comme en Asie, riche ou pauvre, dans les villes ou dans les campagnes, partout et toujours, le musulman préfère les grandes bâtisses en bois, les kiosques, leurs fenêtres grillagées, leurs balcons, leurs vérandas et leurs galeries ouvertes, à nos murs de pierre et à leurs ouvertures tout à la fois trop rares et trop indiscrètes; son type d'habitation et

son idéal du confort diflerent complètement du nôtre ; il n'adopte pas nos habitudes ; mais il ne faut pas croire qu'il les envie.

Si donc une haine sociale pouvait naître dans l'Anatolie, c'était contre les Grecs et non contre les Arméniens. De même, par leurs processions et leurs bannières aux couleurs grecques, par leurs chants nationaux et leurs portraits partout affichés du roi Georges, de la reine Olga et des héros de l'Indépendance, les Grecs pouvaient blesser l'orgueil ottoman et susciter les haines politiques. Les massacres ont fait des victimes dans toutes les autres chrétientés ; mais aucune communauté grecque n'a été touchée. Sans doute, en leur qualité de sujets helléniques ou de chrétiens orthodoxes, les Grecs trouvèrent une protection efficace auprès des consuls de Grèce et de Russie. La Russie, en effet ,^ dans toute cette crise, témoigna envers les orthodoxes d'un soin digne d'éloges. Mais il est probable que cette protection n'eût pas tiré tous les Grecs du danger, si, contre eux, parmi les populations musulmanes, on eût excité les mêmes appréhensions politiques et le même fanatisme religieux que contre les Arméniens.

Dès 1891, les rapports consulaires avaient signalé un léger accroissement dans le nombre des conversions forcées. Toute TAnatolie arménienne avait senti un sourd travail autour des mosquées et des couvents de derviches. Les préfets avaient toléré bien des enlèvements de femmes ou de garçons, sous prétexte de conversions volontaires ou de mariages avec un musulman. En 1892, les Arméniens furent accusés de représailles et, comme Tévêque d'Hadjin s'était plaint au patriarche de ces conversions, on Taccusa de complicité dans l'enlèvement d'une musulmane, baptisée et mariée de force à un Arménien. Le procès démontra la fausseté de l'accusation. Mais, en beaucoup d'autres cas, les comités ne fournirent que trop de prétextes : tantôt ils reprenaient de gré ou de force une nouvelle convertie et tuaient le ravisseur ; tantôt ils assassinaient un nouveau converti, le jour même, parfois, de sa circoncision. Excités par eux, les Arméniens ne toléraient plus les injures habituelles à l'égard de leur Dieu et de leur culte, ou ils y répondaient par des insultes au Prophète et

à Allah. Celte attitude étonna d'abord, puis irrita les musulmans, qui voulaient bien tolérer ces chrétiens à condition de les trouver toujours soumis et respectueux. Les préfets exploitèrent ces sentiments. L'accusation de blasphème devint pour eux un moyen commode [de mangerie : « Quand un musulman veut se venger, écrit le consul anglais de Mersina, il n'a qu'à présenter deux témoins, comme quoi tel chrétien a insulté la religion musulmane, et aussitôt le chrétien est jeté en prison * . »

Chaque année, un élément nouveau venait augmenter la fermentation. Craignant l'excitation religieuse que soulève toujours l'approche du Baïram parmi les gens des mosquées, le Sultan a pris l'habitude de renvoyer chez eux les softas de Stamboul, pendant le mois du Ramazan. Chaque année, bon gré mal gré, des centaines de softas sont emmenés de Constantinople, débarqués à Trébizonde ou Angora et renvoyés, sous la surveillance de la police, dans leurs villes natales. Après le Baïram, ils sont ramenés, aux frais du Sultan, à leurs séminaires de Stamboul. Chaque année, la même

Page 1