L'EUROPE
Six puissances européennes : la France, r Allemagne, l'Angleterre, rAutriche-Hongrie, l'Italie et la Russie, avaient au traité de Berlin garanti les réformes promises par le Sultan à l'Asie Mineure. Ces mêmes six puissances avaient, en 1880, signé la note collective du 7 septembre en réponse aux propositions de la Porte du 5 juillet. Mais, de 1880 à 1890, il fut en quelque sorte admis que l'Asie Mineure regardait surtout l'Angleterre, et qu'ayant eu les bénéfices de la Convention de Chypre, les Anglais en devaient aussi remplir les charges, et veiller c< au bien-être
des sujets chrétiens et autres » de la Porte dans ces régions. De fait, pendant ces dix années, T Angleterre tint ce rôle avec succès. A partir de 1890-91, ayant à la suite de l'entente turco -russe perdu toute influence à Constantinople, elle continue cependant jusqu'en 1894 à tenir tête au Sultan dans les aflaires arméniennes. Mais elle sent son impuissance et craint de compromettre ses autres intérêts. L'afiaire du Sassoun lui ofire, en novembre 1894, une occasion d'appeler à son aide les six puissances signataires du traité de Berlin : l'Allemagne et l'Autriche se récusent; ritalie est empêchée par les circonstances; seules, la France et la Russie, avec moins de sympathie que de défiance peut-être, oflrent ou donnent leur concours : pendant un an, les aflaires arméniennes sont traitées entre le Sultan et les représentants unis des trois puissances. Cette union n'aboutissant à rien, les premières assommades de Stamboul, en octobre 1895, décident un accord des six grandes puissances, qui, avec des intermittences et des semblants de rupture, ont marché ensemble jusqu'aujourd'hui. Il faut donc distinguer trois périodes dans Tintervention de l'Europe au sujet des Arméniens : de 1890
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à 1894, action de l'Angleterre isolée ; en 1894 et 1895, action combinée de l'Angleterre, de la France et de la Russie; depuis 1896, action des six puissances.
Outre les engagements pris dans la Convention de Chypre, Tattenlion de l'Angleterre était attirée vers l'Asie Mineure par le soin d'intérêts immédiats, commerciaux, religieux et politiques. Depuis 1890, le Sultan semblait s'appliquer à froisser les uns et les autres.
Après le traité de Berlin, les intérêts du commerce anglais avaient un peu changé d'objet. La grande route qui reliait autrefois- la mer Noire à la Perse, par Erzeroum, Bayasid etTauris, et qui avait fait la fortune des Arméniens durant deux siècles, était encore importante en 1878. Aussi l'Angleterre n'avait-elle pas consenti aux articles 19 et 20 du traité
de San-Stéfano qui, par la cession de Bayasid et d'Alazgerd, livraient aux Russes le contrôle de cette route : l'article 60 du traité de Berlin rendit ces districts à la Turquie, et cette rétrocession fut considérée comme une victoire anglaise *.
Mais longue, difficile, mal entretenue par le gouvernement, souvent coupée par les fantaisies kurdes, cette route perdit, de jour en jour, de sa clientèle. Une autre route arménienne, plus courte et plus sûre, la remplaça : celle de la mer Noire à la mer Caspienne, par le territoire russe. La construction du chemin de fer de Poti et Batoum à Tiflis et Bakou, et l'établissement de colonies arméniennes tout le long de cette ligne déplacèrent le transit arménien : le commerce des caravanes par le territoire turc disparut presque entièrement.
En Russie comme en Turquie, l'Arménien resta toujours pour l'Angleterre un client et surtout un commissionnaire de première importance. Une colonie arménienne, installée à Manchester depuis i84o, distribuait les cotonnades anglaises à ses comptoirs de Turquie et
I. D'Avril, Négociations relatives au traité de Berlin, p. 4a5.
de Perse et les faisait pénétrer jusqu'au centre de l'Asie. Les intérêts commerciaux de l'Angleterre semblaient donc, depuis dix ans^ beaucoup moins engagés dans l'Arménie turque que dans l'Arménie russe : les six volumes et les milliers de dépêches du Livre Bleu ne contiennent qu'une réclamation, et sans insistance, sur l'insécurité de la route Tauris- Erzeroum, que les bandes du fameux aga de Patnots, Hussein-Pacha, rendent impraticable * .
Mais des plaintes très vives sont faites, par le consul d'Alep, pour l'autre route des Arméniens en Turquie d'Asie, celle qui, partant de la mer de Chypre, de Mersina ou d'Alexandretle, pénètre vers l'intérieur par Tarse, Marach ou Alep : c< Le commerce, écrit le consul d'Alep „ a reçu des événements actuels une atteinte sérieuse : tout transit de marchandises entre Alep et les gouvernements de la Turquie orientale a cessé. Les commerçants d'Alep, tenant pour trop précaires les conditions de fortune et dévie des Arméniens, leur refusent tout crédit. Alep, qui était autrefois un grand dépôt, d'où les ballots de
I, Livre Bleu, 1896, VI, p. 48.
Manchester étaient expédiés à la plus grande partie de l'Asie Mineure et de T Arménie, a perdu sa principale source de prospérité*. »
L'Angleterre était donc directement lésée par la conduite du Sultan envers ses Arméniens.
La situation de l'intérieur, écrit le consul de Samsoun, est des plus tristes ; le commerce est paralysé, arrêté même, car il se trouve presque en entier entre les main des Arméniens. Le crédit n'existe plus, personne n'étant sûr du lendemain, et ce qui est regrettable, c'est qu'il est impossible aujourd'hui de prévoir l'issue de cet état de choses, dont la durée ne peut être que préjudiciable aux intérêts commerciaux des pays de l'Europe qui trafiquent avec cette région ^.
Dans le reste de l'Empire, les intérêts des nationaux anglais n'étaient pas mieux traités. Alors que l'Allemagne et la France obtenaient, pour leurs financiers et leurs entrepreneurs, concessions en Europe et concessions en Asie, chemins de fer d'Anatolie et chemins de fer de Macédoine, quais de Constantinople et port de Beyrouth, l'Angleterre était systématiquement tenue à l'écart de cette exploitation.