Livre Bleu, i8g6, III, p
Un témoin impartial — puisque, Jeune Turc, il pensait que la Turquie se sauverait et se ferait d^elle-même, et que, partant, il était hostile à toute influence européenne qui mettrait son pays en coupe réglée ou en état de subordination, — Mourad-Bey reconnaissait publiquement cette exclusion de l'Angleterre :
Parmi les affaires graves que je considérais en patriote, dit-il, celle qui me préoccupait le plus était l'altitude du Sultan, dont la politique était ouvertement hostile à l'Angleterre. Qu'on ne croie pas que je veuille dire par là que j'étais ou que je suis un champion de la politique anglaise. J'étais et je reste un patriote turc, fidèle à la patrie jusqu'à l'abnégation. Ce que je redoutais, c'était la revanche probable que voudrait prendre le cabinet de Saint- James. Je savais trop bien que, si l'Angleterre est capable d'être très magnanime sur un grand nombre de points, elle ne Ta jamais été et ne le sera jamais sur la question de ses intérêts matériels. Or, ces intérêts matériels anglais étaient volontairement lésés. Dans toutes les entreprises plus ou moins importantes, les capitaUstes anglais qui se présentaient, même dans les meilleures conditions pour traiter, étaient écartés a priori et se voyaient préférer des concurrents dont les conditions étaient plus dures*.
t. Mourad-Bey, Le Palais (TYildiZf p. i4.
Il suffisait qu'un sujet anglais signalât une affaire possible, même avantageuse pour le Gouvernement et les administrés : le Palais gardait le dossier ou organisait Tobstruction. A Erzeroum, dès i85o, le consul Brandt avait attiré l'attention de son ambassade sur de très riches mines de charbon, qui restaient inexploitées, mais qui, alors, n'auraient pas eu une grande importance, toute la contrée d'alentour étant boisée et la ville elle-même n'ayant pas d'industrie. Depuis lors, les forêts avaient été gaspillées, et il fallait aller chercher le bois très loin : la moindre charretée se payait quarante-cinq francs, prix énorme dans cette région où la journée de travail ne se paie pas un franc. Aussi la moitié de la ville, dans ce pays de montagnes où les hivers sont longs et durs, ne se chauffait qu'avec la fiente des chameaux et de la bouse desséchée. De plus, l'abondance de grains et de peaux avait incité quelques indigènes à monter des fabriques de pâtes alimentaires, des tanneries et des ateliers de sellerie. Le charbon devenait une denrée de première importance. Malgré les réclamations des consuls anglais, le Palais refusait toute concession : quand les mines d'Europe seraient épuisées, disait-on, le char-
bon d'Erzeroum auraît encore plus de prix.
L'ambassadeur avait le droit de dire, en 1894» que la disparition de l'intimité ancienne était vivement ressentie par la colonie anglaise de Constantinople : c< La politique du gouvernement anglais n'a jamais été, ajoutait-il, d'insister pour des concessions commerciales en faveur de ses nationaux aux dépens des autres Européens ; encore pensons-nous qu'en ces matières, nos nationaux devraient avoir leur juste part. »
Aux réclamations du commerce, vinrent bientôt se joindre les plaintes des missionnaires protestants.
L'église anglicane et les autres églises anglaises n'ont pas de missionnaires en Asie Mineure. Les missions protestantes, dans ces régions, bien que comptant parmi leurs membres quelques sujets anglais, sont toutes américaines et sous la protection des Etats-Unis. Mais « l'Alliance Evangélique », dont le siège est à Londres et l'influence très grande en Angleterre, est toujours intervenue et a toujours pressé le gouvernement d'intervenir
chaque fois que le protestantisme est en cause.
Or r Arménie est le point du monde oriental où le protestantisme a concentré ses efiForts. Faut-il voir, dans ce choix, une préméditation politique et comme une attaque, ou tout au moins une riposte de l'Angleterre contre la Russie? En réalité, si jamais on médita, par une propagande religieuse, de fermer l'Asie Mineure aux Russes, ce plan fut conçu par la. France, qui, de 1860 à 1870, entreprit la conversion au catholicisme des Arméniens.
Les missionnaires protestants vinrent d'Amérique et non d'Angleterre, et ces Américains furent attirés en Arménie par le seul zèle religieux. Pour les églises catholique ou orthodoxe, qui vivent surtout de l'Evangile, la Palestine, berceau du Christ, théâtre de sa prédication et de sa mort, est, par excellence, le Lieu Saint. Mais les protestants vivent de la Bible, — et TArménie, c'est l'Ararat, l'arche, Noé, le déluge ; — pour eux, dans le Nouveau Testament, la figure du Christ disparaît un peu derrière l'apôtre des Gentils, — et l'Arménie, c'est Césarée, Iconium, le pays des Actes et de saint Paul.
Depuis 1892, les plaintes des missionnaires ai&uèrent à l'AUiance. Le 24 février, l'arche-
vêque de Cantorbéry demande officiellement à lord Salisbury une enquête de l'ambassade sur la persécution des chrétiens en Cilicie*. Les préfets turcs ferment les églises et les écoles, sous prétexte d'irrégularités dans les firmans de concession, ou de violation de ces mêmes firmans dans les dimensions et Torientation des bâtisses, le nombre des classes ou le programme des cours. Ils accusent les missionnaires, protestants et catholiques, de trahison ou d'espionnage. Ils les menacent d'expulsion ou d'assassinat.
Le Mutessarif d'Amassia a reproché aux Arméniens de se laisser distancer par les Grecs. Il leur a dit qu'ils étaient bien malheureux de se trouver dans la situation présente, et que cette situation était la conséquence des mauvais conseils donnés par les étrangers (les Jésuites et les Missions américaines) ; que le Gouvernement était disposé à leur ouvrir des écoles, à payer les professeurs et les livres à la condition, toutefois, que la population arménienne livrât à Tautorité les personnes qui se sont insurgées contre le Gouvernement de Sa Majesté. Il a conclu que, si ces personnes n'étaient pas désignées dans les trois jours, il exécuterait les ordres de Sa Majesté ^.